‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 2)Chapitre 55 sur 107 · I. — THÉORIE DU BEAU · texte numérisé non relu

I. — THÉORIE DU BEAU

Nous avons l'idée du beau, et c'est sur cette idée que repose la science esthétique.

Mais toute idée qui n'est pas une chimère, toute idée fondamentale dans l'esprit humain, correspond à un objet.

L'idée du beau correspond donc à un objet.

Qu'elle est cette idée en elle même, et quel est cet objet auquel elle correspond ? Voilà ce dont il faut d'abord se rendre bien compte.

Ce qu'est ridée du beau en elle-même, il est très-difficile de le bien définir ; car cette idée s'applique à tant de choses essentiellement différentes, qu'il semble impossible d'en donner une définition unique qui embrasse tous les objets beaux, considérés en eux-mêmes.

LETTRE XIX. — L'ESTHÉTIQUE

De là tant de définitions diverses du beau, dont aucune ne se trouve à l'abri de toute contestation.

Et il faut ajouter que si rien n'est plus difficile à définir que le beau, c'est que nous ne pouvons ici-bas que l'entrevoir. — Aussi nous ne le définissons pas, et tous les philosophes se sont vainement épuisés à en donner une définition certaine, qui embrassât tous les objets, si multiples et si divers, sur lesquels notre âme aperçoit ce rayonnement mystérieux, qui s'appelle la beauté. Platon le définit la splendeur du vrai. Tel est du moins la définition attribuée à Platon. Saint Augustin voit la beauté dans L'unité, dans Tordre, et dans l'harmonie. Mais à toutes ces définitions, on sent bien qu'il manque quelque chose, et qu'aucune n'est adéquate à la chose définie.

Il serait plus facile de dire ce que cette idée n'est pas, et d'arriver ainsi par voie d'élimination à une appréciation approximative du beau.

Le beau n'est certainement pas l'agréable seulement, et ne s'adresse pas exclusivement aux sens. Beau et agréable sont deux idées qui se distinguent.

Il n'est pas le vrai, quoiqu'il soit toujours vrai :

Rien n'est beau que le vrai; le vrai seul est aimable.

Il n'est pas le bien, quoiqu'il soit nécessairement bien, car le beau et le bien sont au fond inséparables.

Le beau non plus n'est pas l'utile. Il ne consiste pas non plus dans l'ordre seulement. Il n'est pas non plus identique à la variété dans l'unité. Mais ce qui est certain, c'est que tous ces éléments divers s'y trouvent. Avant tout, il est quelque chose d'immatériel, il est quelque chose d'absolu, c'est-à-dire que — comme le vrai et le bien — - il n'existe pas seulement par rapport à nous, mais s'impose à toute intelligence et à toute âme; enfin il est quelque chose d'objectif, c'est-à-dire qu'il n'est pas seulement une

conception de l'ilme ne se rattachant à aucune réalité, mais qu'il réside dans un objet qui le porte et l'exprime, et qui en est la substance.

L'idée du beau est donc une idée sui generis, comme l'idée du vrai, comme l'idée du bien, et qu'il est très-difficile, on le voit, à cause même de sa richesse et de sa complexité, d'embrasser tout entière et de circonscrire dans une définition, mais dont la lumière nous frappe assez cependant pour qu'on ne confonde cette grande idée avec aucune autre, et qu'on la distingue nettement de ce qui n'est pas elle.

Expliquons maintenant à quel objet correspond l'idée du beau.

Cet objet est à la fois réel et idéal, distinction qui est le fondement de toute l'Esthétique.

Qu'est-ce que le beau réel? Qu'est-ce que l'idéal? Toute la théorie esthétique est 15.

Pour concevoir et expliquer toutes ces choses, nous commencerons, comme le veut la dialectique, par le beau réel, e du réel nous monterons à l'idéal, qui nous mènera, nous le verrons, jusqu'à Dieu, en qui le réel et l'idéal se confondent.

Le beau réel est celui qui réside dans les objets beaux eux-mêmes ; c'est la beauté de ces objets, de ces réalités ; et par conséquent le beau réel réside avant tout en Dieu, car Dieu est la beauté même, la beauté éternelle et éternellement réalisée. Le beau réel réside aussi dans la nature, où Dieu Ta mis, et dans les œuvres de l'art, où l'homme le met à l'imitation de Dieu.

Le beau réel en Dieu est absolu et infini.

Le beau dans la nature varie et s'élève selon les degrés de perfection que présentent les objets.

Les objets inanimés, par exemple le cristal, 'peuvent avoir leur beauté.

LETTRE XIX. — l'ESTÎIÉTIQUB.

La beauté de la plante, de la fleur surtout, est ;\ un degré supérieur encore.

Plus haut encore se rencontre la beauté de l'être animé : celle de l'homme couronne tout dans Tordre des objets sensibles.

La beauté de son âme, de ses affections, de ses pensées, c'est le beau intellectuel et le beau moral.

Il y a donc dans la nature, on ne peut le contester, trois sortes de beautés : la beauté physique, la beauté intellectuelle, et la beauté morale.

Oui, certes, qui ne sent que la nature physique est belle V Quelle âme, en face de ces splendeurs des cieux, de ces magnifiques élans des montagnes et de l'Océan, en face de cette terre avec ses fleuves, ses forêts, ses riantes prairies, ses fleurs embaumées, toutes ses voix, tous ses mélodieux concerts ; en face de ces grandes perspectives, de ces lignes harmonieuses, de ces horizons lointains, infinis, comme disait Dante, qui n'ont pour confins que la lumière et V amour ^ quelle âme ne sent au fond d'elle-même la mystérieuse impression de la beauté?

Mais si belle que soit la nature physique, qui ne sent aussi que les chosês de Fesprit surpassent en beauté les choses matérielles? Ne suftit-ii pas de considérer le reflet de la pensée sur le visage de l'homme pour sentir que l'homme est le roi de la nature? Non, tous les rayonnements de la matière n'égaleront jamais le rayonnement de l'intelligence. Le soleil, si beau qu'il est, brilla-t-il jamais, comme l'œil de l'homme, des feux du génie?

Cependant, plus haut encore que la beauté intellectuelle, il faut placer la beauté morale, parce qu'elle vient de cette région de notre être qui fait resplendir sur le visage humain un éclat supérieur à celui de l'intelligence ellemême, parce qu'une belle action nous émeut plus qu'une belle pensée, parce que le rayonnement de la vertu et

de l'amour est la suprême dignité, la suprême beauté de notre Ame.

N'est-ce pas dans ce sens que Fénelon, parlant des yeux de Phomme illuminés par un noble sentiment, écrivait : « Celui qui les a faits y a allumé je ne sais quelle flamme « céleste* à laquelle rien ne ressemble dans le reste de la « nature. »

Et bien ! le but et la puissance de l'art, c'est de concevoir et de reproduire ces beautés.

Le beau n'est donc pas une abstraction de notre esprit; il réside réellement dans les choses qui soiu belles, et dans toutes les belles œuvres de l'art.

Qu'est-ce maintenant que le beau idéal ?

Métaphysiquement, le beau idéal préexiste en soi et dans l'esprit humain, c'est-à-dire dans l'idée que nous en avons, à l'impression des beautés particulières et réelles qui nous environnent; il n'en est pas moins vrai cependant, en fait, et dans l'ordre du développement ordinaire de nos idées, que c'est par les beautés réelles que nous nous élevons aux beautés idéales.

En effets, tous ces objets beaux que nous présente en foule la nature physique, intellectuelle et morale, ou que l'art sait créer, ce sont des beautés, sans doute, mais plus ou moins imparfaites : ce n'est pas la beauté. Eh bien! de même que, par l'élan dialectique, la raison s'élève des vérités contingentes à la vérité absolue, et des êtres finis à l'infini; de même, par l'élan esthétique, dirai-je, ou par l'amour, l'âme monte des beautés imparfaites et relatives vers la suprême et parfaite beauié. A l'occasion du beau impartait, l'âme conçoit le beau parfait; et ce beau, parce qu'il est conçu, et nécessairement conçu par l'âme, par le développement logique de la grande idée du beau, et aussi parce qu'il renferme en soi l'idée, le type de toutes les beautés particulières, s'appelle le beau idéal. Mais, ce qu'il

LETTRE XIX. — L'ESTHÉTIQUE

faut bien concevoir, c'est que cet idéal est en môme temps la suprême réalité. 11 est la source première de toutes les beautés; il est la beauté originelle : les autres beautés ne sont que des beautés dérivées, des rayons, des reflets de la beauté première et absolue, toujours ancienne et toujours nouvelle, de Dieu même.

Ainsi, le beau réel est dans les objets : ce sont les objels beaux eux-mêmes; il ne les dépasse pas. Le beau idéal, c'est une conception de notre esprit, conception qui va au delà de la beauté réelle imparfaite et limitée, mais qui correspond néanmoins toujours à une réalité, soit au type idéal de chaque chose, lequel réside en Dieu, soit directement au suprême idéal, qui est Dieu.

Il suit de là qu'un objet beau l'est d'autant plus qu'il participe plus de l'idéal, de la perfection de son idée et de son type qui est en Dieu d'abord, et aussi dans l'intelligence qui le conçoit : d'autant plus beau qu'il y a plus de divin, c'està-dire un reflet plus vif de Dieu en lui. Tout objet de la nature ou de Part sera d'autant plus parfait, que sa beauté réelle se rapprochera plus du beau idéal, c'est-à-dire de celui qui existe dans la sphère des idées pures, par lesquelles nous nous rapprochons du vrai, du beau, du bien éternel, c'est-à-dire toujours de Dieu. De là cette célèbre pensée de Joubert : « Plus une œuvre d'art ressemble à une « parole^ plus cette parole ressemble à une âme, plus cette « âme ressemble à Dieu, plus tout cela est beau, »

Telle est la théorie du beau ; elle nous conduit à la théorie de l'art.

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