SUR LE TRAVAIL INTELLECTUEL QUI LEUR CONVIENT
Pendant que j'écrivais ces lettres aux hommes du monde, et depuis qu^elles sont annoncées, plusieurs personnes ont demandé si mon intention avait été d'étendre aux femmes les conseils que j'offrais aux hommes, ou s'il n'y aurait pas dans ce volume quelque chose de spécial sur les études qui conviennent à une femme chrétienne vivant au milieu du monde.
Souvent, mes lecteurs l'auront sans doute remarqué, dans le cours de cette correspondance, ou, si on l'aime mieux, de ces entretiens, il a été question des femmes en même temps que des hommes, et un grand nombre des conseils que j'ai adressés aux uns peuvent aussi s'adresser aux autres. Néanmoins, je suis frappé de l'utilité qu'il y aurait, avant de clore cet écrit, à résumer brièvement quelques considérations qui appellent plus spécialement, sur cette grande question du travail, l'alteniion des femmes chrétiennes, et aussi à leur offrir quelques conseils pratiques qui se proportionnent et s'adaptent plus directement à leurs devoirs et à leur vie. Je cède donc très-volontiers aux désirs
qui m'ont été exprimés à cet égard ; et ceux qui ont bien voulu me suivre jusqu'ici me suivront encore, je l'espère, avec quelque intérêt dans cette excursion sur un si important sujet. — Dans tout ce que j'écrirai ici, je serai guidé par la solliciiude paternelle, et, pourquoi ne le dirais-je pas? par le tendre respect que m'inspire toute femme chrétienne, chaque fois que je songe à tout ce que le christianisme a fait pour elles, et à tout ce qu'elles peuvent et doivent faire pour la cause de Dieu,
Je sais d'ailleurs avec quelle docilité celles à qui je m'adresse accueillent) recherchent même les conseils qui leur sont offerts par un dévoûment sincère, et quel courage elles mettent souvent à les suivre. Ici elles comprendront vite que ce qui va leur être dit dans ces pages, a plus encore pour but le bien le plus élevé de leur âme, que la culture pourtant si désirable de leur esprit.
J'ose espérer encore que les maris chrétiens seront mes approbateurs ici et au besoin mes auxiliaires. Je leur demande seulement de vouloir bien être des auxiliaires indulgents et doux, et de prêcher surtout d'exemple» sous peine de se voir peut-être bientôt dépassés.
Et que tous veuillent bien me pardonner la franchise de mon langage, en songeant que depuis la première page de ce volume jusqu'à la dernière» je n'ai eu qu'une pensée, celle des ménages chrétiens, de leurs intérêts les plus chers, de leur plus solide bonheur.
Il est d'abord incontestable que les femmes qui vivent au milieu du monde ne doivent pas moins redouter que les hommes le grand péril que je corabais dans les lettres précédentes, ce fléau de toute âme et de toute vie, le désœuvrement, et, en particulier, le désœuvrement intellectuel. Qui ne sait, qui n'a vu de près les tristes conséquences qu'en-
traîne^ pour une femme, une mère de famille, une maitresse de maison, Tabsence d'occupations sérieuses? Des fautes lamentables, d'içrèparables malheurs n'ont souvent pas à Forigine- d'autre cause. Aussi la gravité d'un tel danger n'échappe à personne. Pas un père, digne de ce nom, pas un mari, fût^il des plus frivoles» qui ne le redoute pour son intérieur; et pas un observateur attentif qui ne s'en alarme en songeant à l'influence, utile ou pernicieuse, qu'une femme peut exercer autour d'elle et dans la société.
Les femmes sont d'autant plus obligées de se soustraire à de tels périls, que leurs devoirs sont plus grands. Ces devoirs, comme le dit admirablement Fénelon au début de son beau et si solide écrit sur VÊducation des filles^ ne sont rien moins que « les fondements de toute la vie humaine. Ne Il sont-ce pas les femmes, en effet, qui ruinent ou qui sou- « tiennent les maisons» qui règlent tout le détail des choses « domestiques, et qui, par conséquent, décident de tout ce « qui touche de plus près à tout le genre humain? Par là, «L elles ont la principale part aux bonnes ou aux mauvaises « mœurs de presque tout la monde. » Ce que Fénelon i^oute est de la plus grande vérité et digne d'être médité profondément par tout homme soucieux de ses vrais intérêts et de son vrai bonheur : a Une femme judicieuse, apm pliquée et pleine de religion^ est Vâme de toute une grande € maison; elle y met l'ordre pour les biens temporels et • pour le salut. »
Supposez au contraire une femme futile, légère, dissipée, inintelligente, inoccupée ou occupée de bagatelles, ne sachant à quoi employer ses heures : que devient-elle, et que peut devenir sa maison?
Le désœuvrement intellectuel des femmes du monde, entre les moindres maux dont on peut l'accuser, est la cause de ce vide, de cet ennui profond, qui pèse quelquefois si lourdement sur elles, de cet affadissement d'esprit, de celte
mollesse d'âme et de caractère qui sont les dissolvants les plus dangereux que je connaisse de toute intimité et affection de famille. Pour moi, je n'ai jamais rencontré ni vie, ni Hamme, dans aucun de ces tristes foyers, où celle qui préside ne reçoit que de sa frivolité la capricieuse inspiration de remploi de ses heures : tout languit et s'éteint, là où elle devrait tout animer, tout réchauffer, tout exciter autour d'elle.
Mettons-nous ici dans la vérité, entrons dans le fond même et la réalité des choses. Il y a pour toutes les femmes, à quelque condition sociale qu'elles appartiennent, des devoirs sacrés, imprescriptibles, qu'avant tout elles doivent remplir. Ces devoirs sont, avec ceux envers Dieu : 4*» les devoirs envers leur mari; 2*» ceux envers leurs enfants; 3® le soin de leur maison ; et, puisqu'il s'agit d'une femme chrétienne, on ne s'étonnera pas si j'ajoute le soin des pauvres.
Mais tous ces devoirs une fois remnlis, et la charité envers Dieu et envers le prochain satisfaite, il reste à se faire à soi-même la charité de travailler un peu pour soi, de cultiver son esprit, d'élever son âme, par des habitudes de travail intellectuel sagement mesuré et bien ordonné.
Je me propose précisément d'établir dans ces pages que ces habitudes de travail intellectuel et d'occupations sérieuses, loin de nuire à l'accomplissement de ces premiers et essentiels devoirs de la femme chrétienne dans le monde, l'aideraient puissamment à les remplir dans toute leur étendue.
Et d'abord, qui ne sait, par sa propre expérience et par l'observation, que les personnes les plus oisives et les plus inoccupées sont précisément celles qui ne trouvent du temps pour rien, tandis que celles qui sont accoutumées à travailler trouvent toujours moyen de placer dans leur vie les choses essentielles ?
AUX FEHMBS CHRÉTIENNES. 553
Je n'ai pas à entrer ici dans le détail de tous ces devoirs, si étendus, si complexes, si délicats, parfois si difficiles, d'une femme dans son intérieur; mais je dis sans hésiter que de tels devoirs sont impossibles à remplir sans un fond solide, sans un esprit, un caractère, une âme, un cœur fortement trempés, et partant sans des habitudes sérieuses. Pas un mari, pas un père, pas un chef de maison qui ne comprenne ceci. Et c'est là justement le point de départ de tout ce que j'ai dessein d'établir dans ces pages.
Car, si je désire qu'une femme sache s'occuper, ce n'est pas assurément afin qu'elle néglige, pour un travail de surérogation, ses devoirs essentiels , mais au contraire afin qu'elle les remplisse mieux.
La piété elle-même, la piété toute seule, ne suffirait pas à de tels devoirs, ou plutôt la piété elle-même, sans ce solide fond et ces fortes habitudes, ne pourrait être qu'une piété, comme on en voit trop, amoindrie et superficielle, faible ou fausse, incapable, par conséquent, de donner la vigueur et l'énergie nécessaire : c'est la piété agissante, la piété lumineuse, qui peut seule être d'un secours efficace aux âmes pour tous les devoirs sérieux de la vie.
« Je dois avouer, disait un jour madame Swetchine, que la piété seule ne suffit pas, s'il ne s'y joint le rayon lumineux d'intelligence? Alors seulement je me sens dans mon état vrai et la possession de ma vie. »
La vie! elle n'est un jeu ni une fiction pour personne : et c'est vous surtout, femmes du monde, qui apprenez cela vite par vos mécomptes et vos douleurs! Mais croyez-en mon expérience : une vie bien gouvernée, un temps utilement employé préviendrait bien des tristesses, ou aiderait à les supporter. Car enfin, les femmes, bien que faites par Dieu pour l'ornement et les charmes de ce monde : In ornamenturn^ dit l'Ecriture, ne sont pas simplement, il s'en faut, des êtres souriants et charmants, mais soustraits aux graves
obligations et aux graudes responsabilités de Texistence. On peut plaire un instant par je ne sais quelles grâces légères et pour ainsi dire toutes de surface ; n^ais cela ne suffit pas à former un intérieur attachant, intéressant» capable de retenir un mari chez soi, et de le soustraire aux appels du dehors, aux sollicitations du club, au bien-être facile et dangereux du cercle; cela ne suffit pas à fonder ces attachements sérieux, profonds, durables, qui ne veut pas sans Tcstime et la confiance.
Sans doute il n'est pas question de donner à un mari une femme qui Tennuierait d'une autre façon , par le pédantisme de la science* prête k trancher sur tout; mais une femme qui d'abord sache rester chez elle, chose rare par le temps qui court; qui, instruite convenablement, puisse instruire ses enfants ou du moins présider utilement à leurs études, et parler d'autre chose que de toilette et de plaisirs; une femme, dont les modèles existent encore parmi nous comme au xvii^ siècle, qui sache écouter un mari sérieux, tenir avec lui de douces et graves conversations, s'intéresser à sa carrière, à ses études, à ses travaux, Tencourager au besoin, modestement toujours et fortement : voilà la femme qui remplira le but de T union conjugale, qui sera pour son mari une vraie compagne, c'est-à-dire, comme le dit l'Ecriture, une aide et un soutien dans la vie. Socia^ adjutorium*.
* Je ne puis résister au plaisir de mettre ici sous les yeux de mes lectrices quelques lignes frappantes de M. de Tocquevillc sur ce sujet. Je les emprunte et une de ses lettres à M"" Swetcliine : « Rien ne m'a plus frappé, dans l'expérience déjk assez longue que j'ai faite des affaires publiques, que l'influence qu'y exercent toujours les femmes en cette matière ; influence d'autant plus grande qu'elle est indirecte. Je ne doute pas que ce ne soient elles surtout qui donnent k chaque nation un certain tempérament moral, qui se manifeste ensuite dans la politique. Je pourrais citer nominativement un grand nombre d'exemi)les qui achèveraient d'éclaircir ce que je veux dire. J'ai vu cent fois, dans le cours de ma vie, des hommes faibles montrer de véritables vertus publiques, parce
Tel est le but principal des couseils que je me propose d'offrir ici.
Mais ce n'est pas tout. Je viens de le dire : une jeune femme a des enfants ; or, ce n'est pas l'amabilité comme Tentend le monde, compagne trop ordinaire de la frivolité, qui pourra inspirer à cette jeune mère la vigilance attentive et la baute conscience^ nécessaire pour présider à ces jeunes éducations, et pour donner à ses fils et à ses filles les premières et fondamentales leçons, soit de la langue maternelle, soit de la géograpbie et de l'bistoire, que nulle autre boucbe ne donne aussi bien que celle d'une mère. Je parle ici^ on le voit, non-seulement des filles, mais des fils, des jeunes garçons. C'est que j'ai vu des femmes, et les maris ne s'en plaignaient pas, qui, en attendant les années de collège, -- qu'on fait trop souvent venir beaucoup trop tùu — servaient elles-mêmes de répétiteur, de premier maître à leurs jeunes fils, et avaient pris dans ce but la peine légère d'étudier les éléments du latin, de manière à leur en donner les premières leçons, et se passer ainsi de précepteur pendant quelque temps. Et on ne peut dire combien le souvenir de ces premiers enseignements inspire plus tard aux jeunes gens de respect et d'affection pour leur mère.
Tout cela, il est vrai^ paraît si naturel et si important, qu'on le croirait très-facile ; il n'en est rien cependant Tout ce qui demande un certain travail^ une application, des habitudes suivies, des heures réglées, une vie ordonnée, coûte toujours, et il faut avouer que les exemples de vie ^insi employée sont encore assez rares.
qu'il s*était rencontré k côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie, non en leur conçeillaut tels ou tels actes en particulier, mais en exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils de- Taient considérer on général le devoir ou même l'ambition. » Il est vrai que d'autres femmes exercent parfois sur leur mari une influence moins beureuse, c^ue M^Tocqueville^dans la lettre que jecite, signale également.
Mais ce qui l'est moins, c'est Tanomalie que je vais dire : c'est une jeune fille, très-occupée, du matin au soir, comme le sont d'ordinaire aujourd'hui les jeunes filles, — à des études plus ou moins bien choisies, mais enfin très-occupée; toutes ses heures sont prises; — cependant elle voit sa mère très-peu occupée, elle, très-désœuvrée ; se couchant fort tard, se levant de même; passant beaucoup de temps à ses toilettes ; puis, après quelques ordres donnés rapidement le matin, perdant le reste du jour en sorties, en promenades ; jamais chez elle, toujours dehors. Que voulez-vous que se dise cette jeune fille, travaillant pendant que sa mère ne fait rien, s'allant coucher pendant que sa mère va au bal et au spectacle , lisant la grammaire de Ghapsal pendant que sa mère lit des romans? Elle se console plus ou moins en se disant cette^chose très-simple : Je ferai un jour comme ma mère. La vie, le bonheur, l'avenir, ne lui apparaissent que sous ces faux dehors de liberté et ce mirage trompeur des distractions mondaines. Se peut-il rien concevoir qui soit d'un plus triste enseignement, d*un plus funeste exemple?
Et comment ira d'ailleurs le ménage d'une telle femme ? Je dis le ménage; car enfin il faut bien qu'il y ait là aussi un ménage. Quelle ne sera pas sa négligence des choses les plus importantes à surveiller? Quelle autorité pourra-t-elle avoir sur ses domestiques, hommes et femmes, si elle ne s'occupe de rien, ou s'occupe de tout, en l'air, sans suite et sans gravité, avec celte agitation précipitée et brouillonne de la femme, dont l'Écriture dit : C'est comme une lionne dans sa maison; elle y bouleverse les domestiques et toutes choses?
Il y a en tout ceci , assurément, de graves sujets de réflexion. Car il est évident qu'une femme ainsi livrée au monde, à la légèreté, à l'amusement, et qui par là même ne sait s'occuper en rien chez elle, sera tout à la fois une pau-
vre maîtresse de maison, une triste mère, une médiocre épouse. Devoirs envers son mari, devoirs envers ses enfants, devoirs de ménage , toutes ces choses qui doivent passer évidemment en première ligne, seront comptées à peu près pour rien par toute femme qui n'aura pas su se faire ce fonds solide d'habitudes sérieuses, cette vie gravement et utilement employée, dont je pose ici en principe l'impérieuse nécessité.
Qu'on l'entende donc bien : ce que je demande avant tout, ce ne sont pas des femmes savantes, mais, — ce qui est nécessaire, et à leurs maris, et à leurs enfants, et à leur ménage, — des femmes sensées, judicieuses, appliquées, instruites de tout ce qu'il leur est nécessaire et utile de savoir, comme mères, maîtresses de maison et femmes du monde ; attentives, réfléchies, laborieuses. Et j'ajoute que ce qu'il faut craindre à l'égal des plus grands maux, ce sont ces femmes frivoles, légères, molles, désœuvrées, ignorantes, dissipées, amies du plaisir et de l'amusement, et par suite ennemies de tout travail et presque de tout devoir, incapables de toute attention suivie, et par là môme hors d'état de prendre aucune part réelle à l'éducation de leurs enfants. — A celles donc qui se sentiraient sur le penchant de ces tristes défauts, et à celles aussi plus heureuses, en qui une bonne nature secondée par une bonne éducation aurait développé les qualités que je viens de dire, ce que je demande, ce sont des habitudes de vie qui neutralisent ces défauts, fortifient ces qualités, et rendent une femme capable de soutenir dignement toutes les obligations qui pèsent sur elle. Je veux, en un mot, des femmes qui soient des modèles de vie sérieuse ; ce qui seul a un prix réel et illumine ces grâces visibles que l'on croit être tout
Mais, je le demanderai ici, l'éducation que reçoivent généralement parmi nous les femmes, les prépare-t-élle suffisamment à ces grands devoirs ? On est fondé à exprimer
sur ce point bien des regrets. L'instruction des femmes, telle qu'elle est donnée dans notre siècle, ne leur apprend pas assez ce qui leur serait le plus utile : réfléchir^ comparer^ raisonner juste. L'éducation du xvii^ siècle avait sur la nôtre un avantage incontestable sous ce rapport : elle était moins étendue et moins variée, mais elle était plus forte et plus solide. On apprenait moins de choses, mais on les savait mieux. Cette éducation cherchait plus que la nôtre le but essentiel de toute éducation, qui est de former Tesprit, le jugement, la raison ; elle s'appliquait à donner les moyens d'apprendre, plutôt qu'à multiplier les connaissances; à fortifier les facultés, plutôt qu'à surcharger l'esprit.
L'éducation modèle, sous ce rapport, est celle dont madame de Maintenon avait conçu la pensée pour les demoiselles de Saint-Gyr, et dont la haute inspiration se retrouve dans les lettres et les écrits de cette femme supérieure. Madame de Maintenon a le génie du bon sens et de la rectitude ; deux qualités sans lesquelles les plus brillants esprits donneront toujours l'éducation la plus fausse ; et ces qualités, qui, bien à tort, passent pour communes, madame de Maintenon les relève de telle sorte, qu'en la lisant on découvre qu'elles sont encore très-rares, quoique indispensables au bonheur et à la bonne conduite de la vie. Après ravoir lue, on demeure convaincu que, si on peut et si on doit même aujourd'hui étendre pour les femmes le cercle de l'instruction, néanmoins former leur jugement et leur raison sera toujours le principal de Téducalion ; et la perfection serait de faire concourir l'instruction à ce but, qu'on peut appeler unique, tant il est prépondérant !
Que l'on songe aussi au temps très-considérable accordé dans l'éducation des jeunes filles de notre époque à l'élude des arts d'agrément, à ces longues heures consacrées au piano, par exemple, — souvent trois ou quatre heures de la journée;— qu'on se dise qu'à dix-huit ans une jeune fille
commence à entrer dans le monde, c'est-à-dire à interrompre à peu près complètement toute étude ; qu'à vingt ans elle est souvent mariée ; et l'on comprendra de quelle nécessité il est pour elle de se donner plus tard des habitudes sérieuses de vie et des heures de travail réglé.
S'il est vrai que les études d'un jeune homme ne commencent véritablement à être fructueuses qu'à l'époque où il est censé les avoir finies, et avoir terminé son éducation, cela est encore plus certain des études d'une jeune fille.
Le jeune homme, une fois entré dans la vie, continue, sous une forme ou sous une autre, dans la carrière qu'il a choisie, s'il a le bonheur d'avoir une carrière, l'éducation de son esprit. La jeune femme n'a moyen de continuer son éducation que chez elle et dans les heures de travail suivi qu'elle saura se ménager. Après donc les devoirs, les distractions, les dissipations inévitables des premiers temps du mariage, quand enfin la vie est entrée dans son cours régulier, c'est alors qu'il importe à la jeune femme de prendre tout d'abord ces résolutions, ces habitudes, qui influeront sur toute son existence, lui donneront son caractère, en feront une vie mal gouvernée et mal remplie, ou sagement ordonnée et occupée. C'est alors qu'il lui importe de poursuivre, d'achever les études qu'elle a commencées, soit celle des langues, soit l'histoire, soit les arts, et de ne pas tout interrompre et laisser là. En un mot, les heures de travail bien réglées sont, avec la fidélité aux exercices de piété, la seule manière pour elle de gagner l'estime sérieuse de son mari : ce bien dont une jeune femme d'ordinaire ne se soucie pas assez, et qui est le plus nécessaire ! car si elle ne compte que sur ces premiers sentiments dont la vivacité passe vite, si elle ne donne pas, en s'honorant elle-même aux yeux de son mari, un fond solide à l'affection qu'il lui porte, c'est toute sa vie qu'elle compromet.
Examinons de près les choses : En quelle estime sérieuse
560 QUELQUES G(»ISEILS
et durable voulez-voDS qne soit pour un mari une jeune femme de vingt ans qui ne fait rien, n'a rien à faire, et ne s'occupe que de sa parure, de son amusemet et du monde? Une telle vie, si vide et si vaine, surtout dans ces années si décisives, où il faut absolument qu'une femme s'attire la considération de son mari, de ses proches et de la société où elle est appelée à vivre, c'est plus que du temps perdu : si elle ne se fait alors ni estimer ni considérer, et moins de son mari, qui la voit de plus près, que de tout autre, — car si léger que soit un mari, il n'aime pas à découvrir que sa femme est légère, et qu'il n'y a rien de solide en elle —alors le mal est sans remède.
Mais s'il est nécessaire, en soi et absolument, qu'une femme ait des habitudes de vie sérieuses, et d'autant plus nécessaire que l'éducation moderne ne les donne pas suffisamment, ces habitudes peuvent-elles facilement trouver place dans la vie des femmes du monde ? Telle est la seconde question qui se présente maintenant. Et si je la résous affirmativement, c'est que l'expérience ne me permet aucun doute à cet égard.
En effet, si tenue que soit une femme par les devoirs impérieux dont nous avons parlé, ou plutôt môme à cause de ces devoirs, et afin de se mettre, par l'éloignement de toute futilité et de toute frivolité, et par ce fond solide d'âme et de caractère, qui lui est indispensable, mieux en étal de les remplir, je dis qu'une femme peut et doit toujours, sauf les cas exceptionnels, se ménager du temps pour la culture de son esprit.
Qu'on sache seulement employer toutes les heures qu'on perd et qu'on jette au vent, et on verra qu'il en reste pour les occupations intellectuelles.
J'affirme donc sans hésiter que, si les femmes auxquelles
je m'adresse ne sont ni molles ni futiles, si elles savent régler leur journée, comme je dirai qu'on peut la régler, bien du temps leur restera pour de belles et graves lectures, pour un vrai et convenable travail d'esprit, sans que rien en souffre dans leur maison.
Je vais plus loin : Tout, dans la maison et dans l'intérieur du ménage, s'en trouvera mieux. Car la force acquise par de telles habitudes profitera même aux autres devoirs. Oui, quand vous travaillez courageusement à élever votre âme tout entière, pour être digne de toute votre mission maternelle, c'est alors que vous êtes vraiment dévouée à la famille dont, selon la belle parole de Fénelon, Dieu vous afaitel'âme, dont il veut que, pour votre part, vous soyez la bénédiction et la lumière, et dont il vous demandera compte un jour.
Il ne faut pas d'ailleurs l'oublier, partout, même dans les intérieurs les plus unis et les plus heureux, il y a des difficultés, des peines, des souffrances, qui prennent quelquefois bien du temps dans la vie. £h bien I je ne crains pas de le dire, et toutes les personnes qui en ont fait l'expérience' le diront avec moi, le travail, un travail modéré, mais habituel et régulier, auquel on revient chaque jour et, autant que possible, aux mêmes heures, c'est l'une des choses qui aident le mieux à supporter ou à éviter les peines de la vie, en apprenant à ne pas se faire de chagrins pour des riens» mais à sentir et à penser sainement et à agir prudemment. Les gens qui n'ont rien à faire se font sans cesse des chagrins à plaisir.
Le travail recueille, apaise et calme ; il élève le niveau habituel de la pensée ; il donne une plus entière possession de soi, plus de gravité et d'autorité par conséquent pour commander, plus de force pour se soumettre et obéir, plus de patience pour supporter et attendre ; je le dirai même, le travail fait diversion aux mille petits tracas qui absorbent trop souvent l'existence des femmes ; sans les faire sortir
de la maison, 1 les fait sortir d'elles-mêmes et de leurs soucis domestiques au:xquels, sans ce contre-poids, elles seraient portées fréquemment à donner dans leurs préoccupations plus de place qu'il ne convient ; car si on s'occupe trop uniquement d'une même chose, sans trêve ni repos, on s'en frappe l'esprit, l'humeur s'aigrit, le découragement gagne, l'impatience prend. Dieu, en plaçant la nécessité du sommeil et l'interruption de toute chose à la fin de la journée, a voulu nous enseigner qu'il doit y avoir dans notre vie des temps d'arrêt et des choses qu'il faut savoir quitter pour les mieux reprendre. Après denx heures de lectures intéressantes et de travail utile , quelles que soient les préoccupations qu'on y ait apportées, on se sent de meilleure humeur, le cœur reposé, le jugement plus net. Et le corps lui-même, si souvent fatigué par l'agitation nerveuse et les émotions excessives auxquelles les femmes se laissent si facilement aller, reprend, par le travail intellectuel, lorsqu'il n'a rien d'excessif, — et, je l'ajouterai, dans la prière, bien que je n'en traite pas ici, — les. forces qu'il chercherait vainement ailleurs.
J'ai parlé des femmes du monde, des mères de famille les plus appliquées à leurs devoirs, et je viens de montrer que celles-là mêmes peuvent trouver du temps pour un travail utile ; mais que dirai-je d'une foule de jeunes femmes qui ne sont occupées, pour ainsi dire, qu'à ne s'occuper jamais ; qui perdent un temps énorme à la toilette, à la promenade, à des conversations absolument vaines et indéfiniment prolongées, mais ne se prennent jamais à rien d'utile, de grave, de sérieux, et qui, dans les heures de solitude, ne savent que s'ennuyer, s'étendre tristement sur un fauteuil, et sont, en un mot, un poids insupportable à ellesmêmes, à leurs maris, à leurs domestiques, à tout le monde? On sait assez que je n'exagère rien ici. Car, dans le vrai, rien de moins facile à gouverner ou à satisfaire qu'une
femme ennuyée ; elle ne sait ni agir, ni commander, ni
obéir. — Quant à celles-là, et elles sont en grand nombre, on ne prétendra pas que c'est le temps qui leur manque pour le travail.
La vérité est que, dans les premières années de leur mariage, la plupart des jeunes femmes, si elles le veulent, ont bien des moments de liberté. Si elles ont le bonheur d'être mères, l'enfant est au berceau : qu'il soit soigné, sérieusement surveillé, il le faut, et je sais tout ce qu'il y a alors de sollicitudes nécessaires et de tendresse bénie de Dieu dans le cœur d'une mère. Les devoirs de la maternité doivent toujours passer avant tout. Nourrir et élever un homme sera toujours la plus noble chose qu'une mère puisse faire sur la terre. Mais enfin ces justes sollicitudes même laissent d'ordinaire encore du temps à une jeune mère, à moins qu'elle ne fasse de cet enfant, qu'on me passe le mot, une poupée qui lui prenne en pure perte de longues heures sans aucun profit ni pour l'enfant ni pour la mère.
Il y a, en outre, beaucoup de femmes qui, vivant, du moins pendant les premières années de leur mariage, chez leurs parents, n'ont point de ménage à tenir, et doivent môme éviter avec soin de paraître usurper une autorité qui ne leur appartiendrait pas. Celles-là encore ont bien du temps à elles assurément.
Plus tard, il y a aussi bien des moments de vide, et quelquefois de grand vide, dans l'existence d'une mère de famille, quand les garçons sont au collège, et quand, ce que les circonstances rendent parfois nécessaire, les filles sont au couvent. Une femme peut très-bien se trouver, à vingthuit ou trente ans, tout à fait isolée, et dans un isolement qui augmentera avec les années. C'est l'âge des grands dangers. Plus que jamais alors, il faut que le travail, des éludes convenables, des lectures utiles, remplissent le vide de l'âme et conjurent les périls.
Qu'on veuille bien excuser ici Taustérilé de mon langage, il m'est inspiré par les motifs les plus sacrés. Avant tout, je suis pasteur, et ma charge est celle des âmes. Eli bien ! j'ai vu des âmes splendides tomber du ciel, et la chute avait commencé, dans l'isolement du cœur, par l'engourdissement de l'esprit.
Et que dire de tout le temps qui reste à une femme, jeune encore, après que ses filles sont mariées et ses fils placés dans les grandes écoles?
Il est donc juste de reconnaître que les devoirs de mère et d'épouse laissent à la plupart des femmes bien des loisirs, qu'il dépend d'elles d'employer utilement ou de laisser misérablement périr, au grand détriment de leur cœur et de leur esprit, comme aussi de la dignité de leur vie, de la paix de leur intérieur, du bonheur de leur foyer.
Je ne parle pas des femmes qui, pour une raison ou pour une autre, ne s'établissent point et qui, n'étant pas appelées à la vie religieuse, restent dans leur lamille ; §1 celles-là ne veulent ou ne savent pas se créer des occupations, leur destinée est d'être une lourde charge pour elles-mêmes el pour ceux qui les entourent. Les exemples n'en sont que trop communs.
Mais s'il est facile d'établir la nécessité où se trouvent toutes les femmes, que leur position n'oblige pas à travailler pour vivre, de se créer des occupations sérieuses et suivies ; s'il est facile d'établir que ces occupations, loin de rien enlever aux devoirs d'état, rendent les mères de famille plus propres à remplir ces devoirs, il Test moins de donner ces habitudes à qui ne les a pas.
Aussi beaucoup de femmes sentent le besoin d'occupations, mais elles ne savent pas s'occuper ; elles ignorent comment s'y prendre pour combler le vide dont elles souffrent. Quelles lectures faire, quel travail choisir? Quelles sont pour elles les études possibles? Elles l'ignorent ; elles
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ne savent pas se tracer une méthode et la suivre. Qu'y aurait-il donc à leur dire ici pour les aider? Je vais essayer d'exposer brièvement sur ce point quelques pensées.
Je suppose toujours, ceci demeure bien entendu, je suppose une femme qui fait passer avant tout ses indispensables devoirs envers sa famille, ses enfants, son mari ; le soin de son intérieur, de son ménage, de ses serviteurs, de ses comptes de maison qui doivent être constamment bien tenus, et tous les détails enfin de l'économie domestique ; une femme , en un mot , méritant les graves éloges que TEcriture Sainte adresse à la femme qui ne craint pas de mettre la main, selon l'énergique expression du texte sacré, aux choses fortes, manum misit ad fortia^ aux occupations laborieuses, et qui par là se montre digne des louanges que font d'elle son mari et ses enfants ' : tout cela fait, soigné, réglé et mis en ordre parfait chez elle, si elle veut employer les loisirs qui lui restent à des lectures profitables, quelles lectures, quelles études, peut-elle faire?
Il est facile de répondre à cette question. En fait de lectures et d'études, il peut y avoir des préférences, il n'y a pas, selon moi> de spécialités rigoureuses pour les femmes ni d'exclusions absolues. En général donc, la plupart des indications que j'ai données sur les études qui conviennent aux hommes du monde peut s'appliquer également aux femmes; dans une certaine mesure, cela va sans dire, et avec le discernement nécessaire, eu égard à leurs loisirs, à leurs goûts, à leurs aptitudes, et aux goûls et aptitudes de leurs maris : car il est toujours bien à désirer, entre époux, que les goûls s'accordent, et que les esprits s'en-
* Surrexerunt flii ejus^ et beatissimam prœdicaverunt ; vir ejus, et laiidavit eum,
tendent ; qu'il y ait, en un mot, l'association de l'esprit, comme il y a l'association du cœur.
Leurs préférences pourront donc se porter à leur gré sur telle ou telle des études que nous avons successivement parcourues. Pour moi, je le répète, je ne leur en interdirais aucune d'une manière absolue ; et quel que fût le travail intellectuel auquel une femme sérieuse se sentît attirée et voulût demander l'utile emploi de ses loisirs, je la laisserais volontiers suivre ses aptitudes réelles et ses goûts réfléchis.
Parmi les lectures et les études possibles, je propose sim* plement de faire un choix, avec modération et sagesse.
Pour éclairer un choix si important, je me bornerai à reprendre les différentes branches d'études dont nous nous sommes entretenus, et aux indications déjà données, j'essaierai d'ajouter quelques conseils spéciaux.
Et d'abord la littérature. Cette étude est une de celles, incontestablement, qui conviennent le mieux aux femmes, et il faut reconnaître qu'elles ont généralement pour les Lettres de très-heureux dons : c'est aussi une des études qui sont le plus acceptées pour elles; seulement il faut, et ceci est de toute importance, que ce goût soit grave et sérieux.
Il y a, je n'en disconviendrai certes pas, bien des hasards à courir dans les lectures littéraires pour les femmes, el je redouterais singulièrement de les voir se jeter dans la littérature mauvaise ou légère. Mais en convenant du péril, surtout aujourd'hui, où nous sommes inondés de tant d'écrits attrayants par leur légèreté même, je réponds d'abord qu'il n'y a pas non plus un médiocre danger pour les femmes, au point de vue même de la gravité des mœurs, à se désaccoutumer des nobles et purs plaisirs de l'esprit. On en a un exemple frappant dans ce qui s'est passé chez nous au dix-huitième siècle.
AUX FBMMES CHRÉTIENNES. 567
On s'était, au commencement du siècle précédent, beaucoup moqué des précieuses^ des femmes savantes^ et, à plus d'un point de vue, on avait eu raison. Toutefois il eût fallu faire ici un juste discernement, et, en se moquant des femmes ridicules, comme on l'avait peut-être aussi lait trop des juges et des médecins, il aurait fallu ne pas envelopper dans une commune raillerie les femmes sérieuses, et môme ces femmes illustres qui restent Thonneur incontesté de ce temps. Il aurait fallu distinguer entre les femmes savantes et les femmes studieuses; il aurait fallu respecter ce qu'il y avait de solide et de profondément honnête dans ces délicatesses et ce goût déclaré pour les choses de l'esprit ; il fallait surtout ne pas se jeter, comme on le fit plus tard et comme on le fera teujours en France, sous le coup du ridicule, d'un excès dans l'autre; dans l'ignorance d'abord, à laquelle ce ridicule condamnait; de l'ignorance dans la futilité, et plus tard dans la licence, h^s précieuses avaient été elles-mêmes, il ne faut pas l'oublier, une réaction contre une grossièreté de langage et de sentiment intolérable. On réagit contre elles ; mais de quelle façon ^ On le sait. Beaucoup de jeunes femmes, dans les dernières années du siècle de Louis XIV, mais en secret alors, et presque toutes les femmes de la cour sous la Régence, passèrent leur vie au jeu, aux plaisirs, aux conversations libres et à ces petits soupers trop célèbres : on sait encore ce qui suivit. Molière, s'il eût vécu quarante ans de plus, aurait pu regretter d'avoir touché aux précieuses^ en voyant vers quels écueils le siècle s'était emporté. Il aurait vu que ses mauvais rires seuls ont triomphé, et qu'on n'a tenu aucun compte de ce beau vers:
« Je consens qu'une femme ait des clartés de tout *. »
Que Ton veuille cela seul, et il suffit.
* GuTÀNDRE y dans les Femmes savantes.
Ainsi, des abus justement attaqués, on avait conclu, c'est le judicieux Fieury qui le remarque, a comme d'une expé- « rience assurée, que les femmes n'étaient point capables « d'études. » Et on en était venu à ce point, que Fénelon était obligé d'adresser aux mères de famille des recommandations comme celle-ci :
« Apprenez à une fille à lire et à écrire correctement, ce II est honteux, mais ordinaire, de voir des femmes qui ». ont de l'esprit et de la politesse ne savoir pas bien pro- « noncer ce qu'elles lisent. Elles manquent encore plus « grossièrement pour l'orthographe, ou pour la manière de « former ou de lier les lettres en écrivant : au moins accou- « tumez-I es à faire leurs lignes droites, à rendre leur carac- « tère net et lisible... Il faudrait aussi qu'une fille sût la a grammaire...
« Elles devraient aussi savoir les quatre règles de l'arith- « métique ; vous vous en servirez utilement pour leur faire « faire souvent des comptes. C'est une occupation fort épice neuse pour beaucoup de gens... »
Et Fieury, de son côté, s'indignait avec raison de l'ignorance à laquelle on avait condamné les femmes, « comme si a leurs âmes, disait-il, étaient d'une autre espèce que celles « des hommes; comme si elles n'avaient pas, aussi bien que « nous, une raison à conduire, une volonté à régler, des « passions à combattre, une santé à conserver, des biens à « gouverner, ou s'il leur était plus facile qu'à nous de sa- « tisfaire à tous ces devoirs sans rien apprendre. » — « Et, « disait-il encore, ce sera sans doute un grand paradoxe, « qu'elles doivent apprendre autre chose que leur caté- « chisme, la couture et divers petits ouvrages, chanter, « danser et s'habiller à la mode, faire bien la révérence et « parler civilement; car voilà en quoi l'on fait consister, « pour l'ordinaire, toute leur éducation. »
Contre cette triste et ignorante éducation, — qui était
devenue Téducation de toutes les jeunes demoiselles, et ne dura que trop longtemps en France,— Fleury avec Fénelon, et aussi madame de Maintenon, réagirent, timidement d'abord, mais fort heureusement, et on en recueillit les fruits, au milieu même de la corruption générale du xviii» siècle. Les élèves de Saint-Gyr furent de vraies constellations au milieu de cette boue de la Régence. Leur instruction n'était pas plus étendue qu'il ne convenait ; mais elle était fort solide, fort chrétienne, et communiquée d'ailleurs par des esprits si cultivés, que la conversation là remplaçait bien les livres. Cette réaction toutefois ne se fit guère sentir que dans certaines familles qui conservaient la gravité des anciennes mœurs, ou dans la vie retirée des provinces. Paris et la Cour, et trop de grands seigneurs, continuèrent à à suivre les tristes errements de l'âge précédent. On sait ce qui s'ensuivit, et ce que furent le règne de Louis XV et les dernières années qui précédèrent la Révolution, malgré les philosophes et les bureaux d'esprit philosophique ; bien qu'il soit vrai aussi de dire que Mme de Tencin, et Mme du Deffant et plusieurs des tristes notabilités de cette époque n'avaient pas eu besoin de passer par l'ignorance pour arriver au vice.
De nos jours, où en est-on? Assurément, l'instruction n'est pas systématiquement négligée dans l'éducation des femmes. Je l'ai dit, on étudie plus de choses aujourd'hui qu^autrefois, mais on apprend moins bien. L'instruction a plus de variété, mais pas assez de solidité. L'éducation morale est plus forte qu'au xviii® siècle, mais elle ne Test pas encore autant qu'il le faudrait. Les femmes s'occupent assez de littérature ; mais pas assez de la bonne littérature. Certes, on est loin, en fait de lectures, des réserves de madame de Maintenon. Il y a aujourd'hui dans le monde, chez les jeunes femmes, et quelquefois chez les jeunes filles, des acililés de lectures véritablement déplorables. Mauvais
romans^ mauvaises poésies, mauvaises pièces de lhèâtre> on se permet de tout lire« afin, dit-on, de pouvoir parier de tout. On affronte également les livres contre les mœurs et les livres contre la foi, k ce point que le plus répugnant ouvrage qui ait paru de nos jours, et le plus fait pour inspirer le dégoût» cette Vie de J^&iâs, par M. Renan, a trouvé, dit on, chex les femmes chrétiennes, par une vaine et coupable curiosité, plus d'une lectrice*. Ainsi, on ne rougit pas d'avoir lu les livres les plus détestables; et en revancbe,oû rougit des lectures sérieuse, £t les personnes frivoles ont ici, contre celles qui ne leur ressemblent pas, des tyrannies véritablement étranges. A ce point qu'une jeune femme aujourd'hui pourrait à peine avouer qu'elle lit les Oraisons funèbres de Bossuet^ le Discours sur VBistoire universelle, quelques pages de Malebranche ou de M. de Maistre^ sans s'exposer ii s'entendre dire aussitôt : Oh ! vous êtes bien sérieuse i £h bien l je demande aux femmes chrétiennes de mépriser de tels mépris, de dédaigner dans leurs lectures tout ce qui est creux ou médiocre, et, pour tout dire en un-
* Ce U^re et son auteur ont été dignement appréciés par M. de Nontalembert dans son discours au Congrès de Malines :
« Soyez sûrs qu'il ne se passera pas un si long temps avant que le même arrêt soit porté sur ce romancier sacrilège.... qui vient de récrire rÉvangile h la façon de son érudition frelatée, qui nous a tous personnellement outragés en outrageant la personne divine de Notre Jésus; qui le transforme en charmant imposteur j en jeune démocrate, en commu- Biste déMcat} qui a trouvé ainsi moyen do faire de l'éloge la forme )a plus répugnante du blasphème ; qui plaide les circonstances atténuantes pour Judas, et qui trouve qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures, ce qui donne la mesure de la sienne. Soyez sûrs que ce nouveau docteur qui essaie, en portant la main sur la divinité de Jésus crucifié, de tarir la source unique du dévoûment, de l'enseignement, de la charité, de la piété et de la vertu chrétienne; soyez sûrs qu'il ne gardera pas même sa notoriété actuelle, et qu'il ira s'enfoncer, comme tous les autres ennemis de Jésus-Christ, dans le néant qu'il nous prêche. »
Son Nouveau livre sur les Apôtres, œuvre de la même érudition et àe la môme vaniteuse impiété, méritera le même arrêt. Je le dis avec tristesse, ces productions sont d'un esprit que j'ai connu, et dont le mal est incurable.
mot^ de ne lire, dans leurs heures de travail, que les chefsd'œuvre. Je leur demande surtout de repousser loin d'elles tout ce qui est mauvais ou pernicieux. C'est la conscience qui fait un devoir impérieux aux femmes de ne pas toucher à ces œuvres malsaines^ où elles perdraient, je ne dis pas seulement la délicatesse de leur esprit, mais encore la pureté de leur âme! Les femmes, si je puis m'exprimer ainsi, sont bien plus pétries que les hommes parce qu'elles lisent, à cause de la vivacité de leur imagination et de leur intelligence. Il est étonnant à quel degré de fortes lectures peuvent quelquefois développer en elles les vertus; comme aussi il est effrayant de voir à quelles inévitables et lamentables faiblesses de mauvaises lectures les entraînent!
Oui, il faut que les femmes Usent, peu, si on le veut, mais rien que de pur et d'exquis, et surtout qu'elles relisent \ et qu'elles reviennent sur leurs lectures. Qu'elles relisent les mêmes choses à plusieurs années de distance. Rien n'est curieux et profitable comme de constater à des âges différents la différence de ses impressions et de sa manière de lire et de sentir les choses.
Et il faut de plus qu'elles Usent toujours attentivement, et autant qu'il se peut la plume à la main : sans quoi, les lectures les plus sérieuses risquent de devenir vaines : rien n'eu reste» Ne jamais quitter un Uvre sans l'avoir achevé, et ne pas l'achever sans le résumer, et par écrit : voilà le grand principe, on ne saurait trop le redire. Les repas littéraires, si jje puis me servir de cette expression, doivent
* Mais^i pour relire, il faut avoir des livres k soi. II y a des personnes, môme riches, qui ont la manie de ne lire un livre que si on le leur prête, et ne vivent que de ce qu'on peut appeler les lectures d'emprunt. Je ne prétends pas qu'on ne puisse pas emprunter de livres. Mais autant que le permet la fortune de chacun, il y a des livres qu'il faut avoir à soi et chez soi, pour les lire et les relire au hesoin. 11 faut se faire, autant qu'il se peut, une bonne bibliothèque de campagne, et la grossir un peu chaque aanée ; ou en rapporte à la ville les livres qu'il faut pour son luver.
être à la fois solides et délicats, pris lentement et bien digérés; la précipitation et la surcharge y seraient dangereuses.
Je n'entrerai pas d'ailleurs ici dans un long détail sur les études littéraires possibles pour les personnes dont j'écris : presque tous les grands génies que j'ai nommés dans mes lettres précédentes sur la littérature peuvent être lus aussi par les femmes.
Mais une époque littéraire que je leur conseillerai particulièrement de choisir, c'est le grand dix-septième siècle; Bossuet, ses Oraisons funèbres; Bourdaloue et Massillon, leurs chefs-d'œuvre; Pascal lui-même, ses Pensées; Nicole, les Essais de morale^ viande solide et nourrissante, malgré les exagérations qui parfois s'y rencontrent; Fénelon, tout ce qu'il a écrit pour l'éducation du duc de Bourgogne, aussi bien que son livre sur VEducation des Filles^ qui est incontestablement ce qui existe de plus lumineux et de plus pratique sur ce difficile sujet; les Lettres de Racine, où il se montre esprit si élevé, si grand écrivain, père si tendre et si ferme; et celles surtout de madame de Maintenon, pleines de si haute raison et d'une si rare expérience ; les Caractères de La Bruyère, cet observateur si pénétrant, cet éminent écrivain.
Notre littérature possède des chefs-d'œuvre dramatiques de premier ordre : je n'aime pas conseiller aux femmes des pièces de théâtre, il y a dans de telles lectures une pente où elles peuvent glisser trop facilement; mais je ne puis redouter qu'elles s'abaissent, je crois au contraire qu'elles élèveront leurs âmes, en lisant, par exemple, de Corneille, ce génie des grands cœurs, des tragédies comme Polyeucte; de Racine, des pièces comme Athalie et Esther^ ouvrages merveilleux qu'il faudrait savoir par cœur; j'ajouterai même aux grandes tragédies de ces deux princes de notre scène dramatique, Mérope et aussi le Misanthrope, pièces
choisies qu'on trouve réunies avec d'autres dans le recueil intitulé Théâtre classique. Quelques Mémoires du temps, Madame de Molleville^ par exemple, dans l'édition qu'en a donnée Tabbé Cognât; madame de Sévignô, en prenant de ses Lettres^ non pas la légèreté, qui parfois y est grande, mais la solidité qui s'y trouve aussi, et admirablement, sous cette grâce distinguée et charmante qui caractérise cette femme illustre.
Je voudrais que toute femme du monde lût au moins tous ces ouvrages, et d'autres encore, soit du dix-septième siècle, soit du nôtre, que j'ai indiqués dans mes lettres. J'indiquerai aussi, quoiqu'en tremblant, la poésie contemporaine. J'aimerais que de temps en temps une femme du monde lût quelque poésie; non pas assurément cette poésie vaine et quelquefois détestable qui leur fait tant de mal, mais une poésie saine et chrétienne, comme il en est encore de nos jours, comme de grands poètes, égarés depuis, en avaient eu l'inspiration dans leur jeunesse, et comme nous en ont donné des poètes de talent, tels que MM. Reboul, de Laprade, Autran, et autres encore. Il y a, d'ailleurs, un grand nombre d'excellents recueils de poésie contemporaine, où l'on n'a admis que des pièces excellentes, les perles, sans ce mélange dont ne sont pas toujours exempts même les bons ouvrages : je voudrais qu'une femme eût au moins parmi ses livres un de ces recueils, et qu'elle l'ouvrît de temps en temps pour ne pas refuser à son âme un peu de cet arôme qui s'appelle la poésie.
Quant aux langues vivantes^ les femmes en ont souvent appris une ou plusieurs dans leur enfance. Pourquoi n'en pas faire usage, pour étudier ce qu'il y a de plus élevé et de meilleur dans les littératures étrangères, tandis que d'ordinaire on ne s'en sert presque uniquement que pour lire des romans.
J'ai dit déjà combien il est utile que les femmes sachent
quelque chose du latin, ne fût:ce que pour être en état d'enseigner les éléments de cette langue à leur fils, et de leur donner, là comme ailleurs, les premières leçons. Je mainliens, avec M. de Maistre, qu'en six mois d'études régulières et un peu actives, avec un bon maître, une personne dont l'esprit a quelque culture peut en venir là. Elles y trouveront de plus l'avantage de pouvoir lire dans le texte Ylmitation et YEvangile, et de pouvoir suivre les Offices dans la langue de l'Eglise.
Un bel exemple, à mes yeux, des études littéraires, et, en général, du travail d'esprit, tel que je le conçois pour les femmes du monde, fut cette admirable madame Swetcbine. Dès sa jeunesse, le noble et courageux désir de cultiver son âme, de se perfectionner elle-même, l'animait constamment. £t dans une longue vie, dont le monde aurait pu être le seul objet, mais à laquelle elle sut donner un but meilleur, on la voit toujours occupée à développer et à régir avec soin les facultés que Dieu lui avait départies.
Non-seulement elle orne son esprit, mais elle l'exerce aux fortes études, en même temps qu'elle élève et épure ses sentiments. Ce qu'elle faisait ainsi, avant même d'être catholique, dans un but purement moral, Dieu le bénit, comme il bénit tous les efforts généreux et sincères, alors même qu'il n'en est pas encore Tobjet unique; et quand arriva le jour où cette âme toujours debout atteignit la vérité, elle y était si bien préparée qu'elle entra dans la lumière comme dans son lieu naturel, et qu'elle marcha depuis à grands pas vers une perfection de plus en plus élevée.
Et, chose qui mérite surtout d'être remarquée, ce qu'il lui avait été donné d'acquérir, elle eut le rare mérite et le grand bonheur de n'en pas profiter seule : sans prétention, avec une âme simple, unie à un grand esprit, elle exerça une influence étonnante et la plus heureuse sur tous ceux qui l'approchèrent.
Que chaque personne, désireuse de se cultiver et de s'améliorer, étudie les procédés de cette sainte et noble vie, elle verra que, sur les points qui nous occupent, la pratique est très-accessible,
La Philosophie. — Ce grand mot, et cette grande chose, effraiera peut-être ici plus d'une de mes lectrices; mais j'aime à croire qu'il ne les effraiera pas toutes; car l'expérience décisive de madame Swetchine, et l'exemple de cette femme éminente prouverait surabondamment^ s'il en était besoin, que la Philosophie n'est pas interdite aux femmes, et ne doit pas être trop dédaignée par elles. Bien que les champs de l'imagination et les choses du sentiment paraissent plus spécialement leur domaine, elles ont toutefois dans l'esprit, avec ce charme et ce brillant, je ne sais quoi de délié, de pénétrant^ de délicat et d'ailé, pour ainsi dire, qui leur permet de saisir à leur manière les questions élevées et les spéculations hardies de la pensée. Je ne les crois donc pas du tout incapables d'entendre les questions philosophiques; je le dirai même, une des choses que je regrette de ne pas voir assez dans leur éducation, et dont l'absence se fait presque toujours trop sentir dans leurs écrits, quand elles écrivent, c'est la philosophie.
Je ne parle pas ici, cela va sans dire, des subtilités méta« physiques, ou des inutilités de la science : je parle de ses grands côtés et des nobles questions : je dis qu'elles sont parfaitement abordables aux femmes, et je verrais pour elles dans de telles études de nombreux avantages. Leur esprit y trouverait à la fois plus d'élévation, plus d'étendue et plus de solidité ; ces études bien choisies et bien conduites les préserveraient d'ailleurs de deux écueils qui se rencontrent fréquemment : la légèreté, qui fait qu'on recule devant les sujets graves et ardus, et le sot orgueil, qui se pavane parce qu'il a su les aborder. Non, il n'y a dans ces
études, prises convenablement, ni de quoi s'effrayer, ni de quoi se prévaloir; car toute philosophie bien faite porte avec elle assez de haut intérêt pour soutenir le courage, et assez de difficultés pour entretenir Thumilité.
Je me hâte d'ajouter qu'en un tel sujet d'étude plus qu'en tout autre chaque esprit se trouverait bien d'une direction spéciale : c'est là surtout que des conseils compétents et autorisés, et qui n'en peut recevoir, s'il en cherche? seront très-utiles pour indiquer soit les questions, soit les méthodes, soit les auteurs.
Je voudrais qu'il existât une philosophie à l'usage des femmes, où les grandes et belles questions de la thëodicée, de la psychologie, de la morale, de la logique, leur fussent exposées dans un langage et une lumière appropriés à leur genre d'esprit. De cette façon elles pourraient apprendre la philosophie : faut-il dire à condition qu'elles l'étudient, mais sans en parler, sauf à huit clos?
Trois ou quatre grands livres, d'ailleurs, bien lus, et médités, suffiraient pour initier suffisamment la plupart des lectrices intelligentes aux choses philosophiques et aux plus belles thèses de la grande philosophie chrétienne : Fénelon, VExisience de Dieu et les Lettres sur la Religion^ dans le Christianisme présenté aux hommes du monde; Bossuet, la Connaissance de Dieu et de soi-même, les Elévations sur les Mystères (livre 1"); Pascal, les Pensées (édition de Dijon); le P. Gratry, la Connaissance de Dieu et la Connaissance de rame. Le premier de ces deux derniers ouvrages a cet avantage surtout qu'il fait connaître les traditions, admirablement soutenues d'âge en âge, des vrais génies philosophiques, qui ont presque toujours été les plus grands esprits de leur siècle comme les plus pieux. Quant au second ouvrage, la Connaissance de Vâme, nous savons qu'il a consolé des malades au Utdemort.Et il semble en effet, comme le désire Tauteur, que ce livre pourrait s'intituler: Consolation,
Quelques femmes légères souriront peut-être de ces indications et de ces lectures, et croiront faire preuve de sens en raillant la métaphysique. Mais ces railleries me font peu d^impression. Et pourquoi voudriez-vous empêcher les femmes chrétiennes, qu'une éducation supérieure y a préparées, de lire cette saine et forte métaphysique des grands esprits? Quel péril courront-elles à élever de temps en temps leur âme sur ces hauteurs? Mais d'ailleurs on n'évite pas si facilement que vous le pensez la philosophie et la métaphysique : il y en a un peu partout, jusque dans vos romans, et vous-mêmes n'en lisez-vous pas, dans la Revue des Deux Mondes et ailleurs, de la métaphysique, et une métaphysique détestable, matérialiste, athée, inintelligible du reste, et antiphilosophique*, mais que vous comprenez assez toutefois pour vous pervertir l'esprit dans ces lectures pernicieuses?
Je conseille donc sans hésiter aux femmes du monde de lire, et, de temps en temps, de relire les grands et beaux ouvrages des génies chrétiens. Je ne sache pas de travail
* Il faut Urc k ce sujet le Petit manuel de critique du P. Gratry, oîi Ton peut apprendre à connaître les principaux philosophes de la Revue des Deux Mondes, tels que MM. Renan, Vacherot, Taine, Schérer, Uavet et autres que je ne nomme plus. La critique du P. Gratry consiste surtout à citer, sans omettre un mot, des chapitres ou paragraphes entiers de ces auteurs ; puis à souligner simplement, par des caractères ou italiques ou majuscules, les passages sur lesquels il veut attirer Tattention. Nous ne craignons pas d'affirmer que quiconque aura lu, avec le commentaire qui les piécède, ces textes continus des écrivains dont il s'agit, celui-là sera éclairé, pour toute sa vie, sur leur incorrigible et inintelligible égarement intellectuel, leur révolte patente contre la raison même, et leur radicale ignorance des lois logiques, universelles et nécessaires. Je ne crains pas d'en proposer hautement l'expérience. Et c'est là môme le premier travail qu'il faut faire si l'on veut s'occuper, si peu que ce soit, de philosophie. Il faut évidemment apprendre d'abord à distinguer la philosophie de son contraire, la sophistique. Or cette distinction se trouve établie aujourd'hui avec une rigueur scientifique et une clarté véritablement décisive; vous avez là, en son commencement, l'art du discernement des livres.
f^1S QUELQUES CONSEILS
plus Utile pour former à rattention, à la réflexion, et fortifier la raison : point capital. Car ce n'est pas le raisonnejnent qui manque aujourd'hui ; on ne raisonne que trop, mais on ne raisonne pas juste. Ce qui manque, c*est la saine et forte raison ; c'est Tattenlion. Ce sont les pensées graves, élevées, qui élèveraient tout dans la vie. Et voilà pourquoi il est bon à tous et à toutes d'entrer en quelque commerce avec les grands esprits et avec les vrais philosophes.
VBistoire, plus encore que la philosophie et autant que la Littérature, est sans contredit de la compétence et du goût des femmes dont Tesprit est cultivé. Et Thistoire, sans contredit encore, est une étude solide autant qu'attachante.
Je me bornerai à rappeler ici le grand éloge que Bossuet donnait à la jeune Henriette d'Angleterre, sur son attrait pour l'histoire, « qui lui faisait perdre le goût des romans et de leurs fades héros. » Soigneuse de se former sur le vrai, cette jeune et brillante princesse dédaignait, dit Bossuet, les vaines et dangereuses lectures, et demandait aux grands événements de l'histoire de plus graves et plus sûres leçons.
Les lectures historiques sont, à mon avis, pour les femmes, une des plus précieuses ressources contre cette littérature futile ou dangereuse qui les entoure et les envahit.
11 est incontestvHble aussi, et cela est important à rappeler en passant, que dans tous les pays et dans tous les siècles, les femmes ont une action, tantôt bonne, tantôt mauvaise, mais toujours considérable sur l'esprit public et sur les événements les plus importants. Que de révolutions ont leurs causes premières dans l'action des femmes ! Les passions qu'elles ont excitées, les négociations ou les intrigues qu'elles ont conduites, ont souvent changé la face des choses. N'y a-t-il pas dès lors pour elles un intérêt de haute
AtJt F^MMBS CHRÉTIBlfNES. 57$
curiosité, et surtout de grave enseignement, à regarder dans Tbistoire le spectacle du bien et du mal qu'elles ont pu faire, par leurs vices ou par leurs vertus ? Assurément, sainte Clotilde, sainte Bathilde, Blancbe de Gastille, Jeanne d'Arc, et tant d'autres femmes justement célèbres^ sont de splendides modèles à étudier; comme aussi Brunehaut, Frédégoude, Isabeau de Bavière, ou, au dix-buitème siècle, celles que je ne veux pas nommer, offrent des leçons tristement salutaires.
Des livres bistoriques pleins d'intérêt et de cbarme se* raient des biograpbies dans le genre de celles que M. Cousin a consacrées à plusieurs femmes illustres, et qui font si parfaitement connaître la société du grand siècle. On a remarqué surtout parmi ces biograpbies celles de M"* d'Hautefort et de M"« de Longueville. Sans doute, il y a des réserves à faire sur certains détails, sur telles ou telles préférences de l'auteur, peu dangereuses, du restes, aujourd'bui. Mais il reste toujours que ces biograpbies font merveilleusement pénétrer dans l'bistoire vraie de cette époque, et que, par le spectacle des vertus et même des fautes qu'elles racontent, elles peuvent offrir des enseignements sérieux aux femmes du dix-neuvième siècle. Pour ma part, je ne puis oublier comment M. Cousin a raconté Torigine du Oarmel français, et avec quelle admiration et quel respect il a parlé des premières Carmélites.
J'insiste donc ici sur l'intérêt, l'utilité et le cbarme des lectures bistoriques pour les femmes ; surtout de l'bistoire de France. Sœurs, épouses ou mères de Français, il ne faut pas qu'elles se condamnent à ignorer les grandes cboses que Dieu a faites dans le monde par la France, et qu'il peut faire encore.
Quant au choix des bistoriens, je l'ai Indiqué déjà suffisamment.
580 QUELOUBS CONSEILS
Je . ne parlerai ici du Droit que pour dire, en passant, que certaines notions pratiques de cette science devraient trouver place dans l'éducation des femmes, lesquelles sont à cet égard, trop généralement, dans une ignorance in* croyable, et souvent très-fâcheuse pour leurs affaires.
Sur ce grave sujet, qu'on se rappelle les sages conseils de Fénelon, dans son Traité de PEducation des Filles :
« Il serait bon, dit-il, qu'elles sussent quelque chose des principales règles de la justice ; par exemple, la différence qu'il y a entre un testainent et une donation; ce que c'est qu'un contrat, une substitution, un partage de cohéritiers; les principales règles du droit, pour rendre ces actes valides; ce que c'est que propre, ce que c'est que communauté^ ce que c'est que biens meubles et immeubles. Si elles se marient, toutes leurs principales affaires rouleront là-dessus.
« Mais en même temps, montrez-leur combien elles sont incapables d'enfoncer dans les difficultés du droit; combien le droit lui-même, par la faiblesse de l'esprit des hommes, est plein d'obscurités et de règles douteuses ; combien la jurisprudence varie ; combien tout ce qui dépend des juges, quelque clair qu'il paraisse, devient incertain; combien les longueurs des meilleures affaires mêmes sont ruineuses et insupportables. Montrez-leur l'agitaiion du palais, la fureur de la chicane, les détours pernicieux et les subtilités de la procédure, les frais immenses qu'elle attire, la misère de ceux qui plaident, l'industrie des avocats, des procureurs et des greffiers, pour s'enrichir bientôt en appauvrissant les parties. Ajoutez les moyens qui rendent mauvaise, par la forme, une affaire bonne dans le fond ; les oppositions des maximes de tribunal à tribunal : si vous êtes renvoyé à la grand'chambre, votre procès est gagné ; si vous allez aux enquêtes, il est perdu. N'oubliez pas les conflits de juridiclion, et le danger où Ton est de plaider au conseil plusieurs années pour savoir où l'on plaidera. Enfin remarquez la
AUX FEMMES CHRÉTIENNES. 58f
différence qu'on trouve souvent entre les avocats et les juges sur la même affaire ; dans la consultation vous avez gain de cause, et votre arrêt vous condamne aux dépens.
« Tout cela me semble important pour empêcher les femmes de se passionner sur les affaires, et de s'abandonner aveuglément à certains conseils ennemis de la paix, lorsqu'elles sont veuves ou maîtresses de leur bien dans un autre état. Elles doivent écouter leurs gens d'affaires, mais non pas se livrer à eux.
a 11 faut qu'elles s'en défient dans les procès qu'ils veulent faire entreprendre, qu'elles consultent les gens d'un esprit plus étendu et plus attentif aux avantages d'un accommodement, et qu'enfin elles soient persuadées que la principale habileté dans les affaires est d'en prévoir les inconvénients et de les savoir éviter. »
Ces conseils de Fénelon, — nos réserves faites toutefois sur les manifestes progrés de la justice et de la simplicité des affaires, — ces conseils disent tout avec un bon sens, une précision, une netteté et des détails techniques qui ne laissent rien à ajouter.
Que dirai-je maintenant de VEsthétique? C'est une étude assurément tout h fait convenable pour les femmes. J'en ai traité longuement : et à tout ce que nous en avons vu, et qui ne convient pas moins aux femmes qu'aux hommes, j'ajouterai cette remarque importante, c'est que les femmes exercent une influence considérable sur l'art en général et sur le goût d'une nation. Si leur goût les porte à rechercher ce qui est beau et ce qui est bon^ dans le sens le plus élevé du bon et du beau, cette influence sera heureuse et morale; mais si elles cherchent le bon et le beau, tels que certaines natures abaissées d'artistes l'entendent, ce sera un grand malheur, et elles prendront une terrible responsabilité;* car elles concourront à précipiter le goût et l'art sur la pente
flmeite d*tiD sensualisme, qo*il faut appeler psden, ponr loi donner son vrai nom.
Il leur siérait si bien, au contraire, d'épnrer l*art et de rélever, d*y porter toutes les délicatesses et toutes les distinctions de leur nature; d*en faire cette chose sainte qui, en même temps qu'elle charme les âmes, les transporte dans des régions supérieures, et devient pour la vie humaine un principe d'élévation et de perfectiônnemetit.
Mais pour cela il faudrait écarter de Tart, non-seulement les souillures qui le flétrissent, mais encore les frivolités et les futilités qui le rapetissent ; supprimer les productions plus que médiocres qui inondent les tables de tant de salotis : car elles faussent le goût, c'est le moins qu'on en puisse dire, après avoir coûté un temps précieux. Et quant à la musique, si elle ne s'élève pas à Part sérieux, elle porté avec elle, nous Tavons dit, d'autres inconvénients, étant trop souvent, non pas seulement vaine, mais dangereuse.
Il n'est pas rare de voir dans le monde des personnes qui, après avoir employé, étant jeunes filles, au mécanisme du piano et du dessin, une quantité d'heures et des efforts d(î volonté et de courage considérables, Tabandonnent entièrement, une fois mariées, et n'en veulent plus faire du tout; et cela, sans que les occupations plus sérieuses y ffagnent beaucoup. H y a, évidemment, un excès regrettable dans cet abandon total d'un art qui pourrait donner au moins quelques heures de bon et agréable délassement. JVn dirai de ni^^mo du dessin. D'autres, par un excès contraire, continuent à y employer, ou plutôt à y perdre un temps considérable, sans devenir réellement ni musiciennes ni peintres, parce que les facultés spéciales leur manquent, ou parce ((u'olles ne cherchent qu'une distraction vaine dans un exercice qui devrait être une étude, et beaucoup plus un travail do l'esprit que des doigts.
Non, c'est autrement qu'il faut faire de l'art: répétons-le.
AUX F&MllES GRRÉTIBIfNBS. 583
Tart n'est vraiment digne de ce nom qUè pratiqué d*tine façon élevée, à l'école des grands maîtres, dé telle sotte qu'il soit une véritable, une intelligente culture et comme un épanouissement des plus riches et des plus brillantes facultés de la nature humaine; disons plus, un appui pour la vertu elle-même, une force pour l'âme, et comme une aile au moyen de laquelle on puisse monter des beautés artistiques à la source première de toute beauté, qui est Dieu; dételle sorte encore que le culte religieux de l'art nourrisse cet amour du beau, cette soif de l'idéal, qui soutient l'essor de l'ftme vers les régions de la beauté pure et de l'amour saint ; amour qui, s'il n'est pas encore la piété, c'est-à-dire l'amour direct de Dieu, s'en rapproche et y élève. Je le demande, pourquoi les femtnes du monde ne s'appliqueraient-elles pas à concevoir et à cultiver ainsi les arts? Leur talent même y gagnerait, non moins qiie leur âme et leur vie.
Oh tne permettra d'indiquef encore une occasion, trèsnaturelle et très-fréquente pour les femmes, d'appliquer le goût de l'art et qui est bien négligée de nos jours. Je veux dire les travaux d'aiguille ou autres, qui doivent avoir une part dans leur Vie, avec le travail d'esprit.
Autrefois, par exemple, les tapisseries étalent des œuvres d'art : le choix des dessins, l'harmonie des couleurs, la finesse et l'habileté de l'exècutioh, en faisaient des productions parfois merveilleuses, dont nos musées s'honorent de recueillir les débris. Aujourd'hui, on travaille encore, mais on ne fait presque plus d'œuvre sérieuse; et certes, l'art n'a rien avoir dans ces ouvrages qui se font surtout remarquer par un assemblage informe de couleurs criardes, dont les yeux sont étonnés, sans en être charmés, et qui, avec leur courte fraîcheur, perdent bientôt absolument tout leur prix.
Disons aussi que les longs travaux effraient; on aime à
changer d'ouvrage, et la légèreté naturelle ne s'accommode pas de ce qui est de longue, haleine et d'exécution difficile.
Cependant le goût et l'art du dessin pourraient trouver là une application des plus heureuses ; et les femmes du monde, au lieu de dépenser leur temps, leur argent et leurs soins à des ouvrages d'une infériorité évidente, pourraient, sans remonter bien haut, reprendre la tradition des belles tapisseries, rendues durables par leur bon goût et leur rare exécution. En tout ceci, je ne prétends pas toutefois, on le comprend, faire le procès à de petits travaux réellement utiles et entrepris dans une intention charitable.
Je ne dirai rien de plus sur ce point. Je passerai de même rapidement sur l'étude des Sciences.
Cette étude, en général, et sauf les exceptions et les réserves nécessaires, n'est guère de la compétence des femmes du monde; cependant s'intéresser aux sciences usuelles, en avoir une connaissance succincte et précise, sera toujours fort utile, car il n'est pas permis de rester tout à fait indifférent à ce qui, autour de nous, modifie si profondément les conditions matérielles de la vie, par des applications pratiques et des découvertes du plus haut intérêt et de plus en plus multipliées.
Je m'étendrai quelque peu, cependant, sur une branche des connaissances humaines qui peut être d'une réelle utilité pour une femme; je veux parler de celles qui se rapportent à l'agriculture.
Jo conseille sans hésiter à toute femme qui a le bonheur d'habiter toujours ou souvent la campagne, de s'instruire en détail, le plus qu'il se pourra, de ce qui concerne la pratique de l'art agricole. Loin de détourner leurs maris et leurs frères, quelquefois par des récrimiuations puériles, d'une occupation si importante et si morale, les femmes
chrétiennes devraient, selon moi, user au contraire de toute leur influence pour les porter à faire avec intelligence, et même avec science, de Tagricullure pratique.
Assurément, la vie élégante et fashionablé n'y trouvera pas son compte ; mais où sera le grand mal, si elle est remplacée par une vie active, laborieuse, utile au pays, et par conséquent exemplaire et respectée ? Sans doute, pour faire avec succès de l'agriculture, il faut de l'entente, du jugement, de l'activité, beaucoup de suite, et ne point s'engager à la légère dans des entreprises qu'on ne saurait mener à bonne fin. Là, comme partout, il est nécessaire de proportionner la dépense au revenu : aussi, là surtout, le coup d'œil d'une femme expérimentée sera toujours utile, soit pour modérer, soit pour presser l'entreprise.
L'important, c'est que des connaissances réelles la mettent à même de donner dans l'occasion des conseils éclairés. Ces connaissances se prennent bien un peu dans les livres, mais elles s'acquièrent surtout par l'observation ; et si l'on aime la vie des champs, l'initiation aux secrets du métier sera rapide. .
On a coutume de faire à ceci l'objection que j'ai rappelée déjà : Cette vie est grave, dit-on, elle vous astreint, vous arrache à vos goûts, à vos plaisirs, et nous savons que toutes celles qui s'y sont vouées ont dû renoncer à bien des jouissances. — Mais, cette vie, n'a-t-elle pas aussi ses compensations? Croit-on que celle des femmes du monde les plus enviées n'ait pas ses amertumes? Et encore un coup, quel mal est-ce de modifier ses goûts, s'ils sont futiles, ses plaisirs s'ils sont vains, et de chercher le bonheur où il se trouve réellement, dans l'accomplissement des devoirs sérieux de l'existence?
Cela parait fort grave ; j'affirme néanmoins que la joie, la meilleure joie s'y trouvera, et ce qui est mieux encore^ la santé, la prospérité, l'honneur. Hélas! de fréquentes catas^
trophes le prouvent surabondamment : Pair de Paris n'est pas toujours bon à la santé, à Thonneur et à la paii^ des familles! Et ces biens méritent qu'on leur sacrifie quelque chose.
Les femmes, on n'en saurait douter, peuvent beaucoup pour retenir leur famille à la campagne; il dépend d'elles que rintërêt et le charme de cette vie déè champs se soutiennent pour ceux qui les entourent; et ce charme et cet intérêt, elles le savent mieux que personne, tiennent à des riens dont le cœur donne le secret I Si leurs préférences se prononcent, si elles savent tout organiser et tout simplifier^ si elles sont pour leurs voisins un centre de réunion cordial et bienveillant, si elles partagent leur vie entre les lectures sérieusies et agréables, les œuvres de charité, et une coopération intelligente^ dont leurs enfants et le pays ont le plus pressant besoin, est-ce qu'elles n'auront pas fait de leur intelligence et de leur vie un emploi honorable, heureux, et béni de Dieu?
Mon Dieu! si les femmes savàietit seulement comprendre ce que peut être la campagne pour leur bonheur, comme la famille et la société s'en trouveraient mieux I Nous devrions bien sur ce point profiler des exemples et des leçons que nous donne Taristocratie anglaise. C'est là d'ailleurs, à la campagne^ qu'on a des heures, que l'organisation de la vie peut être sérieuse et forte, et qu'on peut faire un bien immense autour de soi sans s'éparpiller.
Je ne veux rien dire de plus sur ce point, et j'achèverai par ces belles paroles du patriarche de notre agriculture, Olivier de Serres, qui définissait sommairement l'art agricole, par ces trois mots : Science^ expérience^ diligence. Art dont le fondement^ ajoutait-il, est la bénédiction de Dieu^ laquelle nous devons croire estre comme la quintessence et VAme de nosire mesnage^ et prendre pour principale devise de nostre maison cette belle, maaçime ; Sans Bieu^ rien
ne peut profiter, Là-dèsÈus, nouH bâètirons nostre agriculture.
Je n'ai rien dit d'une science, à laquelle pourtant les femmes peuvent ne pas rester tout à fait étrangères : Je veux parler de VEconomie sociale. Je ne dis pas qu'elles doivent lire les livres de théorie et de système, où les économistes se combattent les uns les autres et traitent des questions spéculatives; mais les livres d'Economie chrétienne^ qui expliquent comment la richesse se forme par le travail et les vertus dofHestiqués ; comment, après tout, le meilleur capital de l'homme est un capital moral, etc.; de tels livres ne peuvent être inutiles entre leurs mains. Il y a là, qui ne le sent? un genre d'étude fort intéressante pour une femtne que la charité met en rapport avec les classes pauvres et ouvrières.
-Je conseillerais aussi volontiers VHistoire naturelle, La vérité est que nous sommes entourés de merveilles et nous ne nous en doutons point ; à la campagne, on rencontre à chaque pas une fleur, un insecte, dont les conditons de vie, la végétation ou les instincts ont donné lieu aux observations les plus curieuses, et on ne les regarde pas ; oti a des yeux pour rte point voir ces œuvres du Créateur, dés oreilles pour ne point entendre ce que dit la nature; on est, devant ces grands spectacles, faute d'un peii d'attention et d'étude, aussi indifférent, ou peu s'en faut, que le plus grossier paysan. Pourquoi donc, lorsqu'au printemps oh revient prendre possession d'une habitation désertée pendant l'hiver, ne pas s'imposer, durant toute la saisoii qu'on y passe dans le calme et le repos, la loi de s'attacher à étudier un peu la nature et les merveilles de la création?
Reste enfin la grande étude de la Religion. A ce que nous en avons dit déjà, nous n'ajouterons ici que peu de mots.
En général, on sait mal son catéchisme et son Évangile, et par suite très-mal sa religion. Or, cet état d'ignorance, déplorable pour toutes les âmes, Test bien plus encore, qui ne le sent ? pour les personnes qui ont charge d'âmes, pour les mères de famille.
Aussi, tout ce que j'ai dit aux hommes du monde sur cette nécessité capitale de l'étude sérieuse de la religion, s'applique également aux femmes , et à plus forte raison encore.
Sans doute elles pratiquent la religion plus que les hommes : mais cela suffit-il toujours pour qu'elles aient une véritable instruction religieuse? Ce serait une erreur de le croire.
Eh bien ! qu'on examine la question devant Dieu, et l'on verra que pour une femme chrétienne, pour une mère surtout, il n'y a guère de plus rigoureux devoir que celui de s'instruire à fond de la religion dans l'intérêt des âmes si chères de son mari et de ses enfants. Il est triste de voir parfois des femmes pieuses ne pas savoir donner, sur un point important de la religion, la plus simple explication à un homme du monde qui la leur demande, ou ne pouvoir pas résoudre quelque pauvre objection. — Pour cette grande étude, voici le plan que je propose : il suffira, à condition qu'on fasse des livres que je vais indiquer, non une lecture superficielle, mais une étude attentive et suivie.
Le Catéchisme du Concile de Trente, et la bonne édition du Catéchisme historique de Fleury.
Les livres de Lhomond : r Histoire de la Religion avant Jésus-Christy la Doctrine chrétienne, VHistoire de VÊglise. Ces trois ouvrages sont indispensables; il n'est pas permis de ne pas les connaître.
Après quoi, on pourra lire {'Exposition de la Doctrine catholique, de Bossuet.
Et surtout on étudiera les Œuvres de Bourdaloue.
Quant à V Histoire de F Église, une manière pleine de charme pour la connaître serait de l'étudier dans la Vie des saints. Qu'on se procure sur chaque époque les monographies les plus intéressantes, en suivant Tordre chronologique, et Ton aura bientôt appris l'histoire de TÉglise dans les grandes âmes qui personnifient le plus dignement son esprit et son action; car on peut le remarquer, il n'y a pas d'époque de l'histoire, si triste et si douloureuse qu'elle soit, en laquelle des saints, des martyrs, des docteurs ne soient venus consoler et soutenir l'Église de Dieu.
Qu'on commence donc par lire les Actes des apôtres, VHistoire de sainte Madeleine, les Actes des martyrs, la Vie de sainte Cécile; qu'on lise l'histoire des Pères du désert; puis celle des grands docteurs, de saint Augustin, de saint Chrysostome, de saint Grégoire le Grand, etc., et encore le beau livre sur les moines d'Occident, par M. de Montalembert.
Que l'on poursuive dans le moyen âge avec la vie des grands papes et des grands moines : saint Grégoire VU, Innocent III, saint Dominique et saint François, sainte Elisabeth de Hongrie, sainte Catherine de Sienne, saint Bernard; puis dans les temps plus modernes : saint Vincent de Paul, saint François de Sales, saint Charles Borromée, sainte Jeanne de Chantai, sainte Thérèse, saint Philippe de Néri, M. Olier, saint Liguori. Voilà assurément une manière de s'instruire de l'histoire ecclésiastique pleine d'intérêt, de charme, et capable d'occuper longtemps les loisirs.
La religion pratique, la piété se doit nourrir aussi de bonnes et solides lectures d'édification, et j'ai indiqué précédemment une série de livres, soit pour la méditation, soit pour la lecture pieuse : deux exercices qui ne doivent jamais manquer à la journée d'une femme chrétienne.
J'ajouterai enfin un dernier mot sur un genre de livres
qu'il est quelquefois indispensable de lire è notre triste époque : ce sont ceux qui défendent la religion contre les attaques des impies. Et ici je me borne à ce simple avis : c'est que, si de telles lectures sont quelquefois nécessaires, Il importe, là plus qu'ailleurs peut-être, de ne lire que les réfutations les meilleures, celles qui donnent à la Yêrité réclatante lumière qui lui appartient. Les livres de polémique faibles et médiocres ont beau être faits à bonne intention, il vaut mieux ne les pas lire, car ils peuvent être quelquefois plus dangereux qu'utiles^ C'est ici surtout qu'il importe de consulter.
J'ai indiqué dans mes précédentes lettres plusietirs bons livres apologétiques : j'ai remarqué c[ue parmi ces ouvrages deux surtout sont lus avec facilité et profit sérieux par les femmes, et même par les femmes du monde, ce sont les Conférences de Mgr Frayssinous et les Études philosophigués sur le Christianisme de M. Nicolas.
On le voit donc, ce ne sont pas les occupations sérieuses, les travaux utiles, les sujets d'études, les moyens de cultiver leur intelligence, qui manquent aux femmes : ce sont elles trop souvent qui manquent h tout cela. Pourquoi? Moins encore peut-être par la légèreté ou les distractions du monde, ou par les embarras d'une maison, que par le défaut d'énergie, de volonté et de bonnes habitudes prises; puis, parce qu'elles ne savent, devant cette multitude d'études utiles et attrayantes, faire un choix intelligent des choses à étudier, des travaux à essayer; et surtout parce qu'elles ne savent pas ordonner leur journée de manière à se donner du temps pour les occupations sérieuses et régulières; enfin, laissez-moi vous le dire, parce qu'armée des deux mots de Molière, comme de grossiers ciseaux, la sottise mondaine vous a coupé les ailes, ô âmes qui aviez reçu de Dieu des ailes- pour monter dans les nobles régions de lumière !
C'est donc h cela, c'est à vouloir, à choisir, à trouver du temps, que je voudrais maintenant vous aider,
Je sens bien tout ce qu'il y a de délicat et de grave dans le rôle de conseiller, sur des matières comme celles qui nous occupent ici, et je sens aussi tout ce qu'au premier abord a d'effrayant la multiplicité des choses que nous venons de passer en revue. Mais que mes religieuses et délicates lectrices me permettent de le redire : Il ne s'agit pas le moins du monde d'embrasser tous ces divers sujets d'études. Il s'agit simplement, je ne saurais trop y insister, de faire un choix intelligent, en rapport avec les goûts, les aptitudes, les loisirs, les convenances. Certes, même tiN SEUL de ces sujets d'étude peut suffire^ et au delà , pour le but qu'il s'agit d'atteindre, c'est-à-dire pour se faire une vie dignement et utilement occupée.
Il n'y a donc pas lieu de s'effrayer. Il n'est question, je le répète, que de faire un bon choix , sans se jeter dans des études impossibles ou exagérées. — Cela dit et bien entendu, j'arrive au détail des conseils pratiques.
La première chose à faire, c'est de bien ordonner sa journée : c'est d'avoir un règlement.
Ceci est d'une importance capitale : je m'y arrête.
Oui, si une femme veut échapper au vide des journées, au péril du désœuvrement, aux ennuis de la futilité, et arriver à faire quelque chose de sérieux, elle doit avoir un règlement. Il faut que tout dans la journée soit, autant que possible^ réglé et ordonné. Sinon, qu'on en soit bien persuadé, rien n'est possible.
Non, rien n'est possible sans des habitudes nettes, fermes et fermement gardées'; rien avec la fantaisie ; le caprice, la mobilité ou le laisser-aller. Ceci est d'expérience constante, universelle. Cela ne veut pas dire assurément qu'en
dehors de son plan d'études, on ne puisse faire un travail que les circonstances amènent, ou telle lecture qu'une légitime curiosité permettra : cela ne doit s'entendre que des occupations habituelles.
Donc il faut, avant tout, un règlement. Il faut de toute nécessité être décidée^ mais absolument décidée, à s'établir dans Tordre d'un règlement, et pour cela parfois à se contraindre, à se gêner, afin de mettre pour ainsi dire sa vie dans un lit tracé comme celui d'un fleuve, et que les journées s'écoulent d'un cours plein, puissant, fécond, et ne se perdent pas comme des eaux qui débordent et se répandent.
Voilà le premier 'point, et il est capital : un règlement.
Un autre point, capital aussi, c'est la distinction à établir entre la matinée et la soirée.
Autres doivent être les occupations du matin, et autres celles du soir.
Règle générale^ les heures d'occupation sérieuse, du travail suivi, c'est au matin qu'il faut les prendre. Sinon on ne les trouvera plus. On sera sans cesse dérangé. Pour le travail d'esprit, du reste, on le sait, les heures de la matinée sont les meilleures.
Ce sont celles aussi, pour les femmes, qui leur appartiennent le plus. L'usage accorde généralement aux femmes le libre emploi de leurs matinées, c'est-à-dire des heures qui s'écoulent depuis leur lever jusqu'au déjeuner, lequel il convient, afin de se laisser plus de temps, de renvoyer assez tard, à onze heures au plus tôt, si cela dépend d'elles. Elles ne sont pas tenues de paraître au salon à ces premiers moments de la journée ; elles doivent donc garder soigneusement cette liberté et la consacrer au travail sérieux, réservant la simple lecture, le dessin, la musique, la correspondance, pour les heures de l'après-midi.
Le matin donc, après les exercices pieux, qu'il ne faut
AUX FEMMES CflRÉTIBIfNES. 593
jamais omettre, après un coup d'œil attentif donne au ménage, aux enfants, à la maison, h toutes ces choses qui sont facilement réglées, si la veille elles ont été prévues et ordonnées : ce qu'il faut, c'est de se ménager quelques heures, deux ou trois, s'il est possible, pour son travail à soi, ses études favorites, et une fois ses heures fixées, y tenir fortement. Sinon, sans cesse, se présentera un prétexte ou un autre pour les entamer et les sacrifier.
Je l'ai dit pour les hommes, et je le redis ici : Toute femme qui ne se ménagera pas le matin ces quelques heures sacrées, se laissera nécessairement envahir, distraire, éparpiller, et elle ne fera jamais rien.
Ce que je dis ici regarde principalement les femmes qui ont toute possibilité de se ménager la matinée. Mais, je le sais, toutes les femmes n'en sont pas là ; beaucoup d'entre elles, même quand elles ne sont pas obligées de travailler pour vivre, ont des devoirs qui réclament une bonne partie des premières heures de la journée : aussi combien n'est pas admirable la mère de famille, la maîtresse de maison, qu'une fortune médiocre oblige à faire beaucoup par ellemême pour le soin de ses enfants et le gouvernement de sa maison, et qui, justement absorbée par ces soins pendant la matinée, sait encore trouver du temps pour son travail intellectuel pendant l'après-dîner, en disputant quelques heures aux visites et aux occupations plus frivoles de la vie!
Un autre point, capital aussi, c'est de bien fixer $on choix de lecture ou de travail, et de se tracer son plan. Rien n'est pire que l'incertitude : hésiter, ne savoir à quoi se prendre, essayer aujourd'hui ceci et demain cela, c'est un moyen infaillible de ne rien faire, de perdre le temps, et de se dégoûter du travail. Il faut donc avoir ses plans et les suivre, ne pas voltiger de livre en livre, ni de sujet en sujet ; en un mot, se donner sa tâche et la remplir, coûte que coûte.
Par exemple, dirai -je aux femmes du monde qui, d^ordinaire, partagent leur année en trois ou quatre mois de séjour à la ville, et huit ou neuf mois de séjour à la campagne : vous arrivez dans votre province; eh bien ! faites-vous de suite et sans perdre de temps un plan d'étude et de lectures pour la belle saison. Choisissez, parmi les lectures sérieuses que vous pourrez faire, celles qui devront vous occuper pendant quelques mois d^une tnanière suivie; ne donnez rien au hasard et au caprice du moment ; choisissez, mais, une fois votre choix arrêté, teneï-vous-y* Ainsi, proposezvous une année Thistoire de l'Eglise, par exemple, et prenez pour lecture suivie ce qui se rapporte à cette histoire ; Tannée suivante, vous pourrez prendre les grands moralistes français, ou telle autre étude qui voiis agréera.
Et de même à la ville, et partout où vous êtes établie d'une manière fixe, ayez toujours votre plan d'occupations nettement tracé, et ne restez jamais dans le vague et l'indécision sur la manière dont vous emploierez votre temps.
Supposé donc qu'une femme dit cette raison, ce courage, cette énergie, de se faire son règlement, d'avoir ses habitudes fixes, de se tracer son plan et d'y tenir : à quels genres d'occupations intellectuelles pourra>t-elle se livrer dans les moments qu'elle aura su se ménager?
11 y en a de plusieurs sortes, proportionnées àuX aptitudes et aux goûts de chacune.
L'occupation intellectuelle la plus simple et la plus facile, t'est la lecture. J'entends ici non une lecture rapide, qui ne coûte aucun effort, mais une lecture sérieuse qui soit un vrai travail. On le conçoit : lire simplement ne peut guère s'appeler un travail ; la lecture seule habitue l'esprit à une sorte de paresse, elle l'amuse, le distrait sans l'obliger à travailler par lui-même, n'exerce pas ses forces vives. Je dirai même que la lecture, telle qu'elle est trop souvent faite, n'est qu'une futilité de plus, ajoutée aux autres futilités,
quand elle n^est pas un danger gravo : la plupart des femmes du monde, en effet, quand elles lisent, que lisent-elles? Je me suis élevé souvent, dans ces lettres, contre la malheureuse facilité à tout lire et Toubli complet du sens chrétien, j'allais dire du sens moral, que montrent à cet endroit certaines femmes, même chrétiennes ; je n'y reviendrai pas. Ce £[ue je recommande particulièrement ici, ce sont les bonnes lectures, sans doute, mais les lectures réfléchies. Sans contreditf quand la lecture ne court pas au hasard de livre en livre, quand elle se fait d'après un plan bien tracé et fidèlement suivie elle peut apprendre beaucoup de choses. — A la condition toutefois, si souvent rappelée par nous, qu'on lise, la plume àlamain^ avec attention et réflexion, appréciant ce qu'on lit et fixant son appréciation par des notes, s'assujettissent, au besoin, à copier quelques-uns des passages les plus remarquables, ou indiquant dans un résumé rapide les idées qui auront le plus frappé. Autrement, et si on ne fait que lire^ tout glissera dans l'esprit sans laisser de traces.
Mais une femme doit-elle se contenter de lire de la façon sérieuse que nous venons de dire, et de telle sorte que sa lecture soit un travail? Ne pourrait-elle pas s'exercer à un genre d'occupation où l'esprit soit moins passif que dans une lecture même ainsi faite, et réagisse davantage sur ses pensées et ses réflexions.
Un excellent travail, en ce genre, serait la critique littéraire, — Il paraît quelque ouvrage considérable : le lire avec soin et en faire par écrit un examen critique et détaillé, cela incontestablement exerce beaucoup l'esprit, accoutume à réfléchir en lisant, à juger ce qu'on lit, à comparer un auteur à un autre. Rien ne fixe autant les souvenirs, et ne forme mieux ce jugemeut littéraire élevé et juste, qui n'est pas uniquement un ornement de l'esprit, mais qui est aussi Une
force de Pâme; car ce ne sera jamais inutilement qu'on aura appliqué sa pensée et exercé sa raison.
Il y a aussi des femmes qui se plaisent à faire ce qu'elles appellent leur journal^ habitude que je n'approuve guère et qui n'est pas sans inconvénient.
L'abus à craindre ici, je le dois signaler, c'est le défaut de simplicité, et puis la prolixité, l'épanchement sans mesure, l'évanouissement de l'esprit et de l'âme dans des écritures sans but et sans fin.
Cette habitude de s'observer trop curieusement fait des femmes fatiguées d'elles-mêmes, et à la longue fatigantes, ou prétentieuses. Les bonnes mères de famille agissent, vont de la cave au grenier, et de leur prie-Dieu à la salle d'étude, sans écrire ces petits mémoires complaisants et inutiles. — Ces sévérités ne s'appliquent pas, bien entendu, à un journal de voyage.
S'il faut exprimer sur ce point toute ma pensée, je dirai que le journal, aujourd'hui, pour une femme, me fait peur. Le succès posthume de certains journaux de femmes est monté, semble-t-il, an cerveau de plusieurs. Là se glisse, bien plus que dans la correspondance, dont nous parlerons tout à l'heure, l'arrière-pensée de la publicité. C'est un auteur qui pose, ce sont des mémoires d'outre-tombe qui se préparent. On relit, on savoure son journal, non parce qu'on y retrouve mille motifs de bénir et de remercier Dieu, mais tout simplement parce qu'on y est soi-même en scène. Il y a des femmes pour qui leur'propre vie devient ainsi le roman préféré, et ce roman les absorbe plus que tout autre, les dégoûte delà vie réelle, et les détourne également des devoirs austères. Je connais telle femme à qui j'aimerais mieux voir lire les romans d'autrui que de faire ainsi son propre roman.
Je crains donc l'habitude du journal quotidien et étudié;
AUX FBMMES CHRÉTIENNES. 597
mais que, de temps à autre, dans certaines circonstances solennelles, au baptême ou à la première communion de ses enfants, aux grands anniversaires de sa vie, une femme se recueille et écrive quelque pages intimes sur les grâces reçues de Dieu, qu'elle note de temps en temps ses lectures, ses méditations, les impressions de ses communions, ou rétat présent de son âme, c'est autre chose. Ce travril serait le moyen de se reconnaître, de se rendre compte de sa vie, de s'avertir soi-même, d'élever ses pensées et ses sentiments. Pourvu qu'il fût fait avec brièveté, simplicité et vérité, ce travail pourrait être excellent.
Un autre genre d'occupations, que certaines femmes d'un esprit cultivé choisissent quelquefois, c'est un travail de traduction. Ainsi il parait un bon ouvrage en Angleterre ou en Allemagne, il n'est pas encore connu en France; une femme qui sait l'anglais ou l'allemand, le lit; pourquoi n'essaierait-elle pas de le traduire? Ce travail exerce beaucoup les facultés de l'esprit, lorsqu'on veut le faire avec soin ; il oblige à se rendre bien compte du génie de sa propre langue, rien ne rompt davantage à écrire. Sans prétendre au renom d'auteur, on peut quelquefois de la sorte faire connaître au public des ouvrages ignorés et dignes d'être lus.
Une occupation qui peut être encore facilement convertie en travail utile et agréable, c'est la correspondance.
La correspondance, —j'entends avec la famille; une correspondance utile, nécessaire : elle doit être fidèle, exacte, affectueuse, non pas vaine, prolixe, bavarde.
C'est une excellente habitude de répondre de suite à ses lettres, et de ne les pas laisser s'arriérer et s'accumuler. De plus, j'aime, quant à moi, que les femmes s'accoutument à écrire leurs lettres avec tout le soin dont elles sont capables, et qu'elles y mettent, sans aucune prétention, leur âme, leur
5da QUELQUES GÔNSBlLâ
esprit, leur style. La correspondance alors , au lieu d'êlre un assujettissement fastidieux, devient un exercice profitable, qui aiguise, assouplit et polit Tesprit, et peut, dans certains cas, permettre à une nature bien douée de déployer ses plus riches, ses plus aimables et ses plus solides qualités. Témoin les correspondances célèbres de madame de Sévigné, de madame de Maintenon, et, de nos jours, de madame Swelchine.
C'est ici le lieu de dire que les femmes ont des dons étonnants pour ce genre d'écrits ; quelque chose de simple, de délié, de délicat, de fin, de gracieux, qui n'exclut pas la noblesse, la solidité et Télévation. Il faut donc écrire ses lettres avec soin, mais avec naturel et simplicité ; surtout sans aucune arrière-pensée de publicité : rien ne serait pire et ne leur enlèverait plus sûrement tout leur charme.
Allons plus loin maintenant, et demandons- nous : Se peut-il qu'une femme compose des ouvrages ? Question assurément bien délicate : qui ne sent de suite les objections que beaucoup de gens pourraient élever contre une femme auteur? Certes, pour moi, je ne voudrais pas voir les femmes se jeter indistinctement, et sans une vocation bien reconnue, dans la grande composition et dans les hasards de la publicité. En général, ce n'est pas leur affaire ; bien que plusieurs d'entre elles puissent écrire, souvent avec plus de bon sens que tels ou tels écrivains. Mais est-il d'ailleurs toujours nécessaire de publier ce qu'on écrit? Quand une femme écrirait avec la pensée de n'être jamais connue du public, quand elle ne travaillerait que pour elle et pour ses enfants, un tel travail serait-il inutile ? Et faudrait-il interdire absolument tout travail de composition à une femme? Ce serait bien rigoureux. D'ailleurs, le travail de composition a ce grand avantage qu'il met en œuvre toutes les facultés de l'esprit, qu'il oblige à réfléchir, et qu'il occupe de
Tobjet du travail même en dehors des œuvres qui lui sont consacrées.
Les femmes, sans doute, ont un style qui leur est propre, mais qui ne leur défend certes pas de tenir une plume.
Je dis plus, et supposant que ses goûts et ses aptitudes portent une femme à écrire, que d'ailleurs les convenances de son intérieur, de son mari, de ses enfants, ne s'y opposent pas, si, dans de telles circonstances, et du consentement de son mari, une femme publiait, dans les revues, qui les accueillent si volontiers, ou de toute autre manière, des travaux de critique, ou môme des ouvrages composés par elle, je ne me croirais autorisé à le trouver mauvais que si l'œuvre elle-même était mauvaise.
Il y a, parmi nos contemporaines, quelques femmes qui, en gardant ou ne gardant pas Tanonyme, ont eu ainsi le mérite de mettre en circulation de très-bons livres, ou d'apporter une collaboration utile à la presse religieuse, dont la tâche aujourd'hui est si rude, et qui a tant besoin d'auxiliaires intelligents.
Mais, quoi qu'on fasse, quoi qu'on étudie ou qu'on écrive, ce qu'il faut, que mes lectrices, j'allais presque dire, avec trop d'ambition, mes disciples, si j'ai l'honneur d'en rencontrer ici, me permettent d'y insister, ce qu'il faut, c'est la suite, la persévérance dans ce qae l'on fait ;• sinon rien ne reste, tout s'en va. On ne trace dans son esprit que des caractères confus et fugitifs ; on efrleure, on n'approfondit pas ; on a passé son temps, mais on n'a pas travaillé. La suite dans ce qu'on fait, c'est là ce qui demande le plus de volonté, même aux natures les plus courageuses; mais il y en a plus d'une, je le sais, parmi celles à qui je m'adresse.
C'est pour l'après-midi, avons-nous dit, qu'il faut réserver, autant que possible, la correspondance, les comptes,
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certains ordres à donner, les simples lectures, les visites, le travail des mains, et, je rajouterai, les bonnes œuvres. Tout cela entre dans la vie d'une femme chrétienne vivant au milieu du monde, mais rien de tout cela ne réclame la forte attention, l'effort viril du travail réservé à la matinée,
L'inspection attentive, quotidienne, active sur toutes choses, ce coup d'œil général et pénétrant de la maîtresse de maison, qui est nécessuire, ne demande pas, surtout quand [rhabitude en est prise, un trop long temps dans Taprès-midi.
J'ai parlé de la lecture, qui peut être considérée comme une étude, comme un véritable travail, ayant sa place dans les heures sérieuses de la matinée. Je n'ai pas entendu méconnaître par là de quel secours pourrait être aussi la simple lecture, bien entendue et bien conduite, pour remplir les heures vagues, les fragments de temps qui se trouvent souvent dans l'après-midi, ou les heures passées dans Taprèsdîner au salon.
Je voudrais donc qu'en dehors des ouvrages qu'elle étudie de plus près, une femme eût toujours sur sa table un livre, agréable ou sérieux, qui se pût reprendre et quitter sans inconvénient, dont elle lirait chaque jour quelque chose, plus ou moins, selon les dérangements inévitables dans l'existence d'une mère de famille et d'une maîtresse de maison; ou bien encore une revue vraiment bonne et chrétienne, telle que le Correspondant ou la Revue d'économie charitable,
La lecture a en outre cet avantage qu'elle peut avoir lieu en commun. Le dessin de même peut très-bien se faire dans un salon. Dans les après-déjeuners des journées d'été, alors que la chaleur empêche de sortir, on peut donc placer des heures de dessin, ou, lorsqu'on ne sait pas dessiner, des heures de lecture en commun. La lecture en commun est le charme de la famille ou des réunions intimes. Que de leçons
indirectes et charmantes on y reçoit des réflexions d^autrui ! Quelle sérieuse étude du cœur humain Ton y peut faire ! Prier, prendre ses repas, et lire en commun, voilà ce qui unit le plus les hommes.
Le dessin et la lecture en commun sont des occupations qui interrompent heureusement la monotonie des journées de campagne, comme la musique est une grande ressource pour les soirées d'automne et d'hiver. Rien de mieux assurément que de chercher ainsi à rendre profitable, lorsqu'on le peut, soit à l'aide d'un travail de dessin, soit à l'aide de la lecture à haute voix, le temps qu'il est d'usage de passer tous ensemble, au salon, lorsqu'on est en famille ou lorsqu'on reçoit des amis et des voisins.
Quant au travail à l'aiguille, au travail manuel^ bien loin de le dédaigner , je conseille très-expressément à toute femme, quelle qu'elle soit, d'y consacrer, chaque jour, un certain temps de la soirée ou de l'après-déjeuner. Dédaigner de travailler pour leurs enfants, pour leur mari, pour leur maison, quelles femmes auraient ce droit ? quelques-unes néanmoins pourraient travailler plus particulièrement, si leur position de fortune le leur permettait, pour les églises ou pour les pauvres : c'est une manière de faire l'aumône qui exerce à la fois l'adresse des mains et de l'intelligence; car on arrive, en songeant aux besoins des pauvres, à faire grande attention pour tirer le meilleur parti possible de chaque morceau d'étoffe, ou en pensant aux églises dépourvues d'ornements, pour rehausser par le bon goût la simplicité de ceux qu'on leur destine, si on ne leur destine que cela.
Ceci n'est qu'une partie des bonnes œuvres qu'une femme chrétienne doit faire, et pour lesquelles il est nécessaire aussi qu'elle sache trouver du temps.
Les visites de pauvres ou de malades peuvent souvent trèS'bien servir de but aux promenades, ou se combiner avec les visites de société. Je n'insiste pas sur ce (point» H. É., m. 34
malgré son importance dans la vie d'une femme chrétienne, particulièrement à la campagne, où ces Visites charitables sont toujours d*un si bon effet.
Bien des choses, on le voit, se disputent ces journées de femmes, que Ton croit quelquefois si yides, qui le sont en effet si souvent et si tristement, et qui cependant pourraient être si heureusement remplies.
Mais à une condition évidemment; je le disais en com* mençant ces conseils, et je demande la permission d'y revenir en terminant : à la condition que ces journées seront ordonnées, de concert avec qui de droit, cela va sans dire; et que deux choses surtout, desquelles dépend tout le reste, seront réglées et fixées autant que possible, et pas trop retardées : le lever et le coucher. Il faut être conséquent avec soi-même, et si on veut un but sérieux, il faut avoir le courage de vouloir aussi les moyens :
A la condition aussi que le déjeuner non plus ne sera pas placé trop tôt.
Car si Ton se couche et se lève tard et que Ton déjeune tôt, c'est fini ; la matinée est perdue et point de travail possible ; surtout si la lenteur de s'habiller, si les soins exagérés de la toilette, ces toilettes ruineuses, fléau de tant de jeunes femmes aujourd'hui et de tant de familles, viennent s'ajouter à cette mauvaise organisation des heures.
Bien des femmes chrétiennes se plaignent justement de ne rien faire, et devoir le temps leur glisser pour ainsi dire entre les mains. Mais à qui la faute? Quelle en est la cause? La cause en est dans les détails de la vie, dans ces perles de temps quotidiennes, absolument inutiles et futiles, dans ce défaut d'attention et de règle : à cela, les plaintes, les regrets n'apportent aucun remède. Le remède, ce sont les bonnes résolutions; ce qui changera quelque chose ici, c'est un bon règlement, fidèlement accompli.
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Je le demande : telle femme du monde se couche à deux heures du matin, se lève à neuf, puis déjeune; comment voulez-vous qu'elle fasse quelque chose ?. Et que voulezvous, au bout de quelque temps, que devienne sa vie ?
Le travail du matin ne m'est pas possible, disent certaines femmes. — Je le crois bien, certes^ vous n'avèi pas de matin. Et c'est pour ne pas vous en passer tout à fait qu'à Paris vous appelez matinée l'après-midi.
Ce sont ces habitudes, je le répète^ qu'il faut changer absolument.
Si de plus, on est toujours sortie, comme il arrive à certaines femmes, toujours en visites, en promenades, regardez ce qu'il y a, en fin de compte, dans de pareilles journées, et ce que sont en réalité de pareilles existences. Non, il n'en peut pas aller ainsi ; il y a préalablement une réforme nécessaire à opérer dans ce gouvernement inintelliligent de ses heures, ou plutôt dans cette vie jetée à l'abandon.
Un règlement donc, et des habitudes :
Un règlement, variable dans les détails, selon les circonstances, mais fixe sur les points que j'ai indiqués;
Je dis variable, car il y a des circonstances qui font une nécessité de déranger ses heures de travail de temps à autre, pour des motifs sérieux, pour les convenances ou les complaisances du ménage; je le dirai même, par exemple, pour accompagner son mari dans une promenade matinale, ou ne pas entraver ses projets. Il faut adoucir les angles de sa règle pour ne pas blesser. J'ai connu une jeune femme qui, par excès de régularité et d'exatitude à remplir la tâche quotidienne qu'elle s'imposait librement, a habitué son mari à se passer d'elle, à sortir toujours seul, et qui, pour acquérir une vertu trop austère, a perdu celle de son mari.
Ces dérogations à la règle pour de tels motifs entrent dans la règle elle-même et n'appartiennent en rien à la fan-
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taisie. En dehors de ces cas exceptionnels, des habitudes nettes, précises, fermes et invariablement observées.
Voilà ce qui est absolument nécessaire ; sans cela, il n'y a rien à attendre d'une vie féminine, qu'une inutilité ou une médiocrité déplorable.
Les grandes vies ne vont jamais sans les grandes résolutions et les habitudes fortes.
Si j'ai été assez heureux pour persuader mes lectrices, je leur demande seulement de commencer^ de s^y mettre^ et d'acquérir au prix de quelque sacrifices beaucoup de paix pour elles et un peu de bonheur pour les autres. Tout ceci d'ailleurs est un fait d'expérience; je n'ai rien conseillé ici qui ne se pratique tous les jours, et que moi-même je n'aie vu pratiqué pour le grand bien de tous. Oui, par la grâce de Dieu, il y a des femmes, même de jeunes femmes, qui ordonnent et remplissent ainsi leur journée ; il y a des maris intelligents qui, loin de contrarier de telles habitudes, les favorisent ; et ni le mari, ni la femme, ni les enfants, ni le ménage ne s'en trouvent mal. Tout au contraire, je ne connais pas d'intérieurs plus unis et plus heureux que ceux où Tordre des occupations remplace ainsi le vide et la fantaisie. J'ai connu des familles entières, réglées avec une force et une douceur incomparables, parce que là des femmes, aussi appliquées que modestes, donnaient à tous simplement le grand exemple de la fidélité au travail et du sérieux de la vie chrétienne.
Et qu'on le sache bien, ce sérieux n'est point la tristesse ; loin que le foyer domestique en soit assombri, vous trouverez dans les ménages régis de la sorte, les heures de délassement comme celles du travail ; vous y trouverez les douces joies de la vie de famille, l'union des cœurs et leurs intimes épanchements, le libre usage enfin de ce qu'i
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y a de légitime dans les distractions du monde. Rien d'ailleurs n'évite mieux les froissements de la vie commune, et enfin rien n'attire plus sûrement les bénédictions de Dieu qu'une telle vie, dont toutes les heures ont un emploi qu'approuvent également la raison et la vertu.
Cela dit, je ne m'excuse pas d'avoir paru austère et peut-être même quelquefois un peu sévère dans ce qui précède. Je sais qu'une femme vertueuse est toute-puissante pour le bien, quand elle le veut ; j'en ai eu la preuve par trop de généreux et charmants exemples, pour ne pas céder à la tentation de demander beaucoup là où tout est possible.