‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 3)Chapitre 23 sur 103 · LETTRE VU. — IM LITTÉRATURE CORRUPTRICE · texte numérisé non relu

LETTRE VU. — IM LITTÉRATURE CORRUPTRICE

du cœur, comme au cours d'un fleuve enchanté, en dissimulant le gouffre où tout cela va aboutir ; car là, toujours, selon les romanciers, est le grand bonheur de la vie, la félicité suprême : qui ne connaît pas cette félicité, ne connaît rien ; et même, quand elle est troublée, empoisonnée, les joies qu*elle donne sont encore dignes d'être achetées au prix de toutes les souffrances. Au reste, c'est en vain qu'on voudrait combattre ce penchant; il est irrésistible, et les plus hautes puissances de Tâme doivent céder à son empire. C'est ainsi qu'on égare dans des rêves insensés les imaginations et les cœurs ; c'est ainsi qu'on trouble toutes les idées, et qu'on déprave le fond des consciences. Et avec ces détestables sophismes, c'est la vertu qu'on tue dans l'âme ; c'est l'institution sacrée de la famille qu'on bat en brèche et qu'on attaque à sa racine ; c'est la société qu'on sape et qu'on frappe au cœur! Voilà la vérité.

On a été plus loin encore. On ne s'est pas contenté d'excuser, puis d'embellir et de glorifier la passion : on a voulu la sanctifier. Tantôt, par une exaltation délirante, et en mentant à la réalitéet à la nature humaine, on a voulu unir à l'ivresse des sens je ne sais quel platonisme de l'âme, chimère insensée, et on a présenté comme dégagé de la matière ce qui y plongeait tout entier; tantôt, par le plus étrange amalgame du sacré et du profane, on a voulu rendre la religion elle-même complice de ces infamies: on lui a emprunté ses voiles pour couvrir de honteux mystères ; on a profané son langage ; on a pris les mots de sa langue sainte pour les appliquer à la langue du crime ; on a fait le plus sacrilège mélange de je ne sais quel vague et vaporeux mysticisme, et des entraînements les plus coupables ; on a cru pouvoir unir le plus saint des amours, la charité, l'amour de Dieu, aux plus criminels attachements. Les mêmes cœurs qui brûlaient de flammes impudiques, adultères, ont prétendu s'élever à Dieu par cet amour même,

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comme M ce nom sanciifiait tout* les mêmes onlrages ont (tik infligés au sens commun et au sens moral. Je ne connais pas de perversion p!us profonde. Et parce qu'ils auront mis au frontispice de leur livre un titre pieux ou un nom sacre, et qu*ils parleront avec un faux respect de la croii comme d'un ornement mélancolique qui fait bien sur un tombeau, les auteurs de ces livres corrupteurs se croiront le droit de se poser en hommes religieux : ali ! pour moi, je déclare de telles œuvres aussi dangereuses que les œuvres les plus impies ; et je ne connais pas, dans la littérature psûenney de livres, je ne dis pas plus impies, mais plus corrupteurs. Ce qui est cerlain, du moins, c'est que les grands poèmes de Tanliquilé, Ylliade, l'Odyssée, VEnélde^ ne souffrent pas de comparaison, îi cet égard, à yotre-Dame de Paris, la Chute d'un ange, Jocelyn, les Confidences, la Divine épopée ; je dirai même avec Alala et René, et bien d'autres, que je pourrais nommer.

On appelle quelquefois cette littérature une littérature légère : et certes, pour bien des raisons, elle mérite ce nom, car rien ne va mieux aux esprits vides, et ne dégoûte plus les esprits graves. Toutefois, ces auteurs ont raison aussi de vouloir être pris au sérieux^ car telle est leur prétention à tous, romanciers, poètes, et jusqu'aux écrivains de ces feuilles périodiques et éphémères qu'un jour voit naître et mourir : tous veulent faire de l'art sérieux ; tous disent que nous sommes à une époque sérieuse ; et tous le répètent avec eux, tous, jusqu'aux femmes légères et mondaines.... et je l'ajouterai, au nom de la religion qui en gémit, jus- (ju^aux femmes chrétiennes qui lisent ces livres et s'y corrompent!

Oui, il y a do la philosophie, du christianisme et du sérieux dans ces livres ; et sous ce sérieux, ils sapent avec art et méthode les fondements de toute vertu ; ils brisent tous les liens du devoir; ils éteignent dans les âmes tout remords

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et toule pudeur; ils donnent à la jeunesse la liberté de tout faire, Avec le triste courage de ne rougir de rien.

El que dirai-je de ces autres principes ou sentiments, si familiers à cette littérature, et qui ont fait inventer ces types maladifs et funestes de mélancoliques et de rêveurs, les René, les Childe-Harold, les Werther, et surtout leurs tristes descendants, qui s'en vont dégoûtés de tout, malheureux de tout, emportés par mille désirs sans but, et traînant partout leur universel ennui ; esprits bizarres, qui ne peuvent accepter nf les choses ni les hommes comme ils sont, qui trouvent la vie réelle, avec ses devoirs et ses labeurs, trop mesquine pour eux; qu'on voit s'isoler du monde, dans un orgueilleux et stérile égoïsme, pour ne pas « rapetisser leur vie, comme dit Tun d'eux, et la mettre au « niveau de la société. » Ridicule manie, quoi qu'on fasse; triste mal, qu'on ne guérit pas en le poétisant, qu'on propage plutôt, et qui aboutit h jeter les lecteurs niais ou sensibles dans les plus étranges et plus chimériques illusions, et quelquefois dans un dégoût absolu de la vie réelle et sérieuse, si mênie il ne les pousse pas, en dernier résultaî, jusqu'à ce crime stupide et lâche dont ces héros de romans ou de drames donnent l'exemple, en trouvant « aussi sin- « gulier, comme dit Werther, que l'on nomme lâche le « malheureux qui se prive de la vie, que si l'on donnait ce « nom au malade qui succombe à une fièvre maligne. » Ce qui est la plus cynique apologie du suicide qui fût jamais. Et (3[ue n'aurais-je pas à dire encore, si je voulais parler ici de ces théories sociales, ou plutôt socialistes et commu-^ nistes, qui se cachent et se propagent sous ces récits passionnés avidement lus des masses, et creusent sous les pas de la société insouciante des mines souterraines qui la feront, à un moment donné, sauter en l'air? Mais je ne veux pas me jeter ici dans cet effrayant sujet. Laissons ces choses; résumons et concluons.

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Ainsi donc, il y a uae liitêratare qai, exaltant outre mesure, et faisant dominer l'imagination et la sensibililé, affaiblit l'intelligence, la pensée, la raison, et tue le goût: mais ce n'est là que le moindre mal.

11 y a une littérature qui, flattant et excitant les passions, cl les plus grossière3 et les plus emportées, souille et déprave Timagination, amollit la sensibilité, Témousse, Ténenre, la rend incapable de tout ce qui est grand, fort, gé* néreux, et la dispose à toutes les faiblesses et à tous les égarements ;

Qui trouble violemment le cœur, y agite les folles hu* meurs, y soulève loutes les fantaisies désordonnées, y attise les feux mauvais ;

Et qui, après avoir ainsi troublé, flétri, surexcité l'imagl* nation, la sensibilité, le cœur tout entier, confond les idées, égare le sens moral, pervertit la conscience, et par ses procédés littéraires, par ses théories dépravées, par ses rébabilitations scandaleuses, par ses alliances impossibles des sens et de Tesprit, de la matière et de Tâme, par tous ses détestables sophismes enfin , et par la multitude d'idées fausses qu'elle jette dans les esprits et dans les cœurs, porte la corruption jusqu'au plus intime de Tétre, renversant la notion même du bien et du mal au fond des âmes.

Ah ! vous croyez qu'on peut jouer légèrement avec ces choses, et passer impunément dans ces flammes ! Non.

J'ai vu les cœurs les plus nobles, les esprits les .plus solides, les imaginations les plus brillantes et les plus pures, perdre toutes leurs facultés, loutes leurs vertus, et tromper de la manière la plus déplorable les plus belles espérances, pour s'être imprudemment jetés sur ces livres.

Et ce sont précisément les natures les plus généreuses, les cœurs les plus ardents, les facultés les plus heureuses et les plus vives, qui sont ici le plus exposés.

Je n'hésile pas à le dire : un jeune homme qui se nourrit

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