ESTHÉTIQUE POSITIVE
J'ai résumé la théorie de la science esthétique; j*arrive maintenant à sa partie positive, qui étudie les productions del'art et son histoire. Ces deux parties ne peuvent être séparées : elles se soutiennent et s'illuminent l'une l'autre ; l'élude abstraite éclaire l'étude positive, et l'étude positive yénûe l'étude abstraite. En voyant les principes réalisés dans les œuvres d'art, on comprend mieux les principes eux-mêmes, et la connaissance des principes permet de mieux apprécier les œuvres d'art.
Rechercher la manifestation et l'expression du beau dans les divers âges et chez les divers peuples, c'est la contreépreuve de l'esthétique métaphysique.
Je dis qu'il faut faire marcher de front ces deux études ; car l'une et l'autre, poursuivie exclusivement, aurait ses dangers: la métaphysique toute seule pourrait jeter l'art dans une conception chimérique et des voies fausses; l'histoire de l'art, cultivée exclusivement, pourrait produire des artistes sans originalité et des critiques sans étendue d'esprit, un art servile ne se plaisant qu'aux formes de telle ou telle époque, et pour qui la beauté serait une date. Ces deux éludes réunies font la vraie et complète Esthétique, une métaphysique de l'art qui n'a rien de vague, une critique de l'art qui n'a rien d'étroit.
Admirable fécondité de Tart, qui, avec un insiranient nécessaire et rebelle, la matière, a une si grande puissance \ d'expression I Sitôt en effet qu'on descend des considérations : générales à des vues plus particulières, on voit Fart, admi- : rabie dans sa variété, se diviser, selon ses moyens divers i d'exprimer avec la matière rimmatérielle beauté, en plusieurs arts, dont chacun pourrait fournir à Fètude d'ooe j vie entière. ;
Sur quoi repose une division philosophique des arts? Le ; voici. — Du reste, on en a proposé plusieurs.
Tous les arts ayant pour but commun l'expression de la ;, beauté, et chacun ayant pour l'exprimer ses moyens, c'est i une division acceptable des arts que la division fondée sur la distinction même des sens par lesquels la perception de la beauté arrive jusqu'à l'âme; et comme ces sens sont l'ouïe et la vue seulement^ de là une division des arts en deux grandes catégories : les arts de l'ouïe^ les arts de la vue ; d'un côté la musique et la poésie ; de l'autre la peinture avec la gravure, la sculpture, l'architecture.
A un autre point de vue, comme Tart a pour but direct d'exprimer le beau sous des formes sensibles, les arts plastiques^ V architecture, la sculpture,la, peinture^se sont, aussi bien que Vart musical et la poésie, appelés les beaux-arii; et on les a distingués avec raison des arts mécaniques^ qui ont l'utile pour objet.
Quand ceux-ci cependant, avec l'utile, recherchent aussi le beau, quand par exemple l'industrie qui fabrique une machine, un navire, ne se préoccupe pas seulement de l'adapter à sa fin, mais encore cherche à lui donner une belle forme, ici Tindustrie et la mécanique s'élèvent jusqu'aux beaux-arts.
Tous ces divers arts ont eu leurs phases successives, leur histoire , leurs innombrables productions. Tout d'abord donc, quel immense sujet d'études positives offre
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"Esthétique , dans cette grande variété des beaux-arts !
On dit qull vaut mieux produire le beau que philosopher ;ur le beau, et que les siècles critiques ne sont pas toujours les siècles artistes. Sans doute Térudition ne saurait sup-^ ilëer l'inspiration^ mais Tétude assidue des chefs-d'œuvre le Tart et de son histoire sera toujours pour le génie luiaëme un puissant auxiliaire, et pour le simple critique une oorce de nobles jouissances. Quels rapports, d'ailleurs, du ilus haut intérêt, cette étude n'a-t-elle point avec les études ittèraires, historiques, et philosophiques?
L'art n'est pas isolé dans le monde, et s'il a son influence iur la civilisation d'un peuple, à son tour il subit le contrecoup des agitations politiques et sociales du milieu où il se produit. 11 reflète l'idéal d'une nation, c'est-à-dire sa ma- Qière de concevoir et de réaliser le beau, et cet idéal n'est pas arbitraire ; car il représente la nation elle-même, son génie, ses sentiments et ses croyances, sa délicatesse ou sa grossièreté, en un mot tout un grand côté de sa culture intellectuelle et morale;
Les plus hautes considérations se rattachent ainsi à Thistoire de l'art comme à sa philosophie, et en même temps l'histoire de l'art se rattache aux autres histoires, et ouvre un vaste champ de plus aux plus agréables études historiques.
Si l'on compare en effet, par exemple, Tart de l'Egypte et l'art de la Grèce, c'est dans le caractère de ces deux peuples qu'on trouvera la raison des différences profondes qui distinguent ces deux arts. Si l'on met en parallèle l'art païen qui est le triomphe de la forme, et Tart chrétien, qui est le triomphe de l'expression et de l'idée, le Parthénon bâti dans une conception limitée de la divinité, et une cathédrale gothique conçue dans l'idée et sous l'impression de l'infini, ce ne sont plus seulement des arts divers, mais des croyances différentes que l'on a en présence.
Ainsi, sous le rapport des formes du beau, si rEsthètiqae révèle le triomphe de la forme dans les chefs-d'œuvre de Tantiquité, elle sera obligée de reconnaître que la face de Part, comme la face du monde, a changé avec la venue du Verbe fait chair. L'art chrétien n'a pas apporté la déca- 1 dence à l'art païen, qui périssait de lui-même et sous d'au- ' très influences; mais il devait nécessairement le transfor- . mer ; et tout en s'emparant de ce qu'il y a de vrai et de heau i dans les formes de l'art antique, il a joint ce que son ori- ; gine divine seule pouvait lui donner.
Cet art chrétien a lui-même son commencement, son progrès, ses phases multiples, ses styles divers ; et il arrive un moment où les arts, surtout ceux dans lesquels l'expression de la pensée eidu sentiment prédominent, l'iconographie^ la peinture, la musique, et aussi la puissante architecture} , s'épanouissent admirablement sous l'influence des idées chrétiennes, et produisent des œuvres, qui ont été longtemps trop peu étudiées et trop peu admirées par les chrétiens eux-mêmes, mais dont TEsthélique et la critique mo- , dernes ont enfin révélé tout le prix et toute la beauté.
Pourquoi tel art a-t-il fleuri à telle époque chez tel peuple? Gomment et pourquoi s'est-il modifié? Quels chefsd'œuvre a-t-il produits? Quelle est la beauté restreinte de ces chefs-d'œuvre? Quels sont les caractères et les mérites des écoles ? Telles sont les questions que l'Esthétique positive offre à étudier. Je vous le demande, n'est-ce pas là, mon arai, un grand et beau sujet d'étude?
En particulier, la sculpture, la peinture, l'architecture, à laquelle se rattache l'archéologie, voilà certes des éludes singulièrement élevées et attachantes. Arts merveilleux, auxquels une si grande puissance d'expression a été donnée, et qui disent tant de choses à celui qui en a l'intelligence, mais si peu, il faut le reconnaître, à celui pour qui ce monde de Tart reste fermé ! Or, qui donnera l'inlel-
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gfence des chefs-d'œuvre de Tart à celui qui d'ailleurs à le »DS du beau ? La science esthétique.
Ici, pas plus qu'ailleurs, les dispositions naturelles ne ifBsent ; autre chose est d'admirer d'instinct et sommaiiment une œuvre d'art, autre chose d'en pénétrer les beaus^les délicatesses, les intentions, et tous les mérites divers, ir une sensibilité cultivée et à l'aide de connaissances ap- ■ofondles.
L'art chrétien tout seul, dans l'une ou l'autre de ses trois *andes branches, la peinture, la sculpture, l'architecture, lel incomparable sujet des plus nobles études, surtout )ar un homme de loisir et de fortune, qui peut voyager et )îr de ses yeux les chefs-d'œuvre, et pas seulement dans s livres ! Car c'est un autre attrait de ces études, que je ne ois pas manquer de vous signaler, qu'elles se mêlent gréablement aux voyages, et leur donnent un immense itérét, que ne soupçonne même pas le voyageur peu versé ans les arts. De deux hommes qui visitent ensemble à Flomce la galerie des Offices ou du palais Pitti, quel est jlui qui jouira le plus? N'est-ce pas celui qui verra et saura >niprendre, tandis que l'autre aura des yeux pour voir et 8 verra pas? L'étrangeté du touriste anglais, ancien comerçant enrichi et illettré, dans les divers musées de l'Eu- ►pe, est proverbiale ; mais, s'il faut le dire, combien de rançais sont un peu Anglais par ce côté-là I Ici, en vérité, >us devons nous accuser sévèrement nous-mêmes. Nous rons dans l'art chrétien des trésors incomparables, tout Q inonde de chefs-d'œuvre, de ravissantes créations , Idéales figures ; des temples splendides, tout remplis de t divinité; et tout cela, à nous, inspiration de notre foi, ichesses du génie chrétien : et combien de temps tout cela -t-il été pour nous lettre close, monde inconnu, terre trangère ?
A présent même que tant de récents travaux ont réhabi-
lité, expliqué, commenté Fart chrétien, combien parmi nous^ j'entends parmi les hommes instruits, cultivés, ne savent rien ou presque rien de cet art, ignorent son histoire, les écoles diverses de nos peintres, les différentes i époques de notre architecture religieuse, les notions les [ plus élémentaires de notre archéologie ! L'archéologie seule, ^^ quelle admirable étude à faire, même quand on ne s'en J^ tiendrait qu'à la France ! Et Ton ne sait que faire de son \ temps dans le monde! Et Ton ne se donne pas la peine, ou j plutôt le noble plaisir de s'attacher & quelqu'une de ces ^ belles et grandes études, dont le charme est si attrayant, [ -qu'une fois commencées on les poursuit avec une sorte de L passion I Ceux qui se sont occupés d'art chrétien, d'archéo- L logie chrétienne, ne me démentiront pas, si j'affirme qu'on se passionne véritablement à de telles études.
Je demande donc pourquoi un jeune homme, un homme |g <iu monde, une femme même, ne s'occuperaient pas d'une science, dont l'aspect est peu sévère assurément, et l'intérêt si manifeste, et qui est un complément, je dirais presque indispensable, des belles études philosophiques, hislori- \^ ques et littéraires. j.
Mais là encore, comme partout, ce n'est pas d'une étude ,: capricieuse, superficielle et légère, sans suite ni méthode, commencée aujourd'hui, interrompue demain, qu'on peut ^ espérer des fruits véritables. Soit pour goûter les vraies jouissances de l'art et n'en pas discourir en l'aii*, soit pour donner à l'art uue part sérieuse dans sa vie, quelques no- ^ tions confuses, vagues, floilautes dans l'esprit, sans lien ^ ^ntre elles, ne suffisent pas. 11 faut y mettre la lumière et l'enchaînement, les rattacher à des principes, avoir, en un mot, une théorie du beau ; et il faut de plus connaître les productions et l'histoire de l'art, c'est-à-dire qu'il faut s'occuper avec suite et sérieusement d'esthétique. Sans cela. on restera toujours dans le médiocre, dans le vain, dans i''
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IX ; on ne s'élèvera pas au-dessus de la pratique rouUire d'un métier, ou bien d'une connaissance superficielle tsans portée. Une étude régulière^ attentive, persévérante, fiute dans la double direction que je viens d'indiquer : e étude théorique, une philosophie du beau; puis l'hisre de l'art et l'étude des chefs-d'œuvre, voilà ce qui peut al rendre élevée et féconde la science esthétique.
Noos achèverons tout ceci par quelques indications précis, relativement aux auteurs qui ont le mieux écrit sur len lox parties théorique et positive de la science esthétique. Quant à l'Esthétique théorique ou philosophie des beaux- \b:
Dans l'antiquité, c'est Platon et saint Augustin qui se sont evèsàla conception la plus philosophique et la plus haute 1 beau et de Fart.
Chez les modernes, et d'abord en France, entre les ou* âges les plus utiles à étudier sur l'Esthétique en général, citerai le Traité du Beau^ du P. André, au XVll" siècle; loiqu'un peu suranné, cet ouvrage est encore à lire. Dans )nvrage de M. Cousin, Du Vrai^ du Beau et du Bien, on ouve plusieurs leçons très-belles sur les arts. Je conseille icore le récent ouvrage sur le Beau^ de M. Charles Lévêle, couronné par l'Institut; le volume sur VArt^ dans les livres complètes de M. de Montalembert ; j'indiquerai léme les Menus propos de Tôppfer^ qui, sous ce titre trèskodeste, a peut-être donné l'un des meilleurs traités d'eslëtique qu'il y ait.
QlU/airemère de Quincy prouve parfaitement l'existence du
eau idéal, dans son Essai sur la nature^ le but et les
wyens de V imitation dans les Beaux-Arts,
Jouffroy a donnée dans un cours d'esthétique, une ana-
yse fort remarquable du beau. Il s'est surtout appliqué à
Tétudedu symbolisme, qu*il regarde comme Vun des carac* tëres constitutif^ de la beauté.
En Angletene, Burke (Sur le Beau et le Sublime) a saisi assez bien quelques-uns des caractères qui distinguent le beau du sublime. |>
En Allemagne, les auteurs savants et profonds abondent. 1
Kanty surtout, a montré beaucoup de profondeur dans son Étude sur le Beau et sur le Sublime.
Hegel^ au milieu des idées les plus extravagantes, a semé quelques bonnes réflexions sur le beau et sur Part. Mais je n'aime pas à recommander la lecture de Hegel.
Parmi les auteurs qui ont étudié le plus à fond TEsthith que positive et Tliistoire de Tart, il faut lire le grand et capital ouvrage de M. Rio sur VArt chrétien. C'est M. Rio qui, le premier parmi nous, a ;eu l'honneur de révéler les mc^ veilles des écoles catholiques d'Italie. Son livre, où l'histoire des artistes est mêlée avec habileté à la critique de leurs œuvres, est plein d'intérêt, de science et de charme, et a forcé l'hommage des écrivains irréligieux eux-mêmes.
11 faut y joindre les très-remarquables Etudes^ de M. Vitet, sur Vhistoire de Vart; M. Vitet est un grand maître en Esthétique comme ill'est dans l'art d'écrire;
Les travaux de M. Beulé sur l'art grec ;
MM. Letronne, Raoul Rochelle^ Charles Blanc {VHistoire des Peintres)^ Fortoul {L'Art en Allemagne).
Winkelmann {Histoire de VArt) développe l'histoire dû beau plutôt que sa nature. Il a ouvert une voie nouvelle dans l'étude de Fart antique. Le Laocoon de Lessing Ta agrandie.
J'ajoute : Vasari, Vies des meilleurs Peintres^ Sculpteurs et Architectes;
Lanzi, Histoire de la peinture en Italie.
VHistoire de Raphaël, par le docteur Passavant;
VHistoire du bienheureux Angelico de Fiesole;
S Ouvrages iconographiques^ de Visconli, Orsini, Di- ,etc.
ur V Architecture, — Th. Hope; Gailhabaud; M. de dont; Tabbë Bourassé; surtout le Dictionnaire de M. et-le-Duc.
ar la Peinture. — L'atlas, d'après Kugler (Les princi" Ecoles et les principaux Artistes).
ar la Sculpture. — Flaxman ; Winkelmann; de Glarac fe de sculpture antique et moderne); Éméric David nre de la sculpture française).
8 sont, mon cher ami, les principaux écrivains que je pouvoir vous recommander. as ma prochaine lettre^ je continuerai à étudier le fond \ grand sujet, et vous parlerai sur les avantages que inte l'étude des beaux-arts, et sur la direction élevée lui faut donner.
YIN&TIÈME LETTRE
L*esthétic[ae.
(suite)