‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 32 sur 75 · SEIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LETTRE

Les histoires anciennes. ~ La philosophie de l'histoire.

L'Histoire de France et celle des autres nations européennes, mon cher ami, ce n'est là encore que la moitié de rhistôire; l'autre moitife, c'est l'histoire ancienne, et l'histoire ancienne, quoique moins nécessaire aux hommes des temps modernes, mérite certes, assurément, la peine d'être étudiée.

Bien que je doive m'étendre peu sur ce sujet, toutefois, il est nécessaire que je vous en dise quelque chose, et que

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je VOUS indique aa moins qaelqaes-ans des pnnciptnx ouvrages que TOUS pouvez lire ici.

Quels sont ces ouvrages? Us sont de deux sortes ; il y a d'abord des ouvrages modernes, qu'on trouvera facilement autour de soi ; et il y a aus^i, il y a surtout. !es sources* li-s anciens, les historiens de la Grèce et de Rome : je n*ai pas

dé doute à cet égard, et je dis que des écrivains tels que Tite-Live et Tacite, Cè>ar et Salluste, tels que Hérodote et thucydide, Polybe et Plutarque, — tous d*ai..eurs traduits en noire langue, — nedoi\ent pas être néjîligés. On lira même avec intérêt et profit Cornélius Tiepos^ Justin^ Florun^ Valèrè Maxime et Quinte-Curce lui-mém<», le panégyriste un peu romancier, et Àrrien^ 1 hibtorien le plus sérieux d'Alexandre.

Certes, ce serait être bien superficiel et accuser bien peu de goût littéraire, que de trouver aujourd'hui surannée et sans charme la lecture de ces immortels ouvrages, qui, à bien des points de vue, nous dominent encore et seront îios éternels modèles, ^antiquité avait évidemment le génie de rbistoire. Je sais bien que Malebranche» un jour, rencontrant un jeune homme de dix-huit ans, qui devait fetre lé président d'Aguesséau, penché sur la lecture de Thucydide, lui conseilla par préjugé de philosophe contre l'histoire, de fermer lé livre ; mais l'exemple du jeune d'Aguésseàu n'eii est pas moins là pour rappeler aux jeunes hommes dé notre temps les solides lectures historiques d'ôhl se nourrissait la forte génération du xvu« siècle. Pourquoi un homme du monde regarderait-il comme indigne de

lui de converser de temps en temps avec ces nobles esprits, et de goûter dans leurs plus belles pages le grand style de l'histoire?

11 y a, du reste, un ouvrage moderne qui contient comme la substance de tous les grands historiens dé l'antiquité :

c'est VHistoire moderne et VHistoii^e romaine de RoUin, ouvrage composé avec les textes mêmes des anciens, que Rollin a eu le grand bon sens et le grand talent de traduire et de fondre dans la trame de son récit.

Quelles que soient les réserves que la science moderne puisse faire sur la critique de Rollin, ses deux histoires n'en sont pas moins une œuvre admirable, qui fait connaître merveilleusement l'antiquité, et qu'il serait souverainement injuste de ne pas tenir en haute estime. Au reste, si Rollin lui-même parait trop volumineux, qu'on lise au moins l'abrégé qui en a été fait : tout y est substantiel et instructif.

Mais ce que je trouve très-préférable à Rollin, ce sont les sources mêmes où il a puisé, ce sont les anciens historiens grecs et latins. Je n'hésite pas à vous en conseiller la lecture, soit dans leur texte, ce qui est toujours d'un plus grand intérêt et d'un plus grand profit, soit dans les traductions qu'on en a données.

Je ne vous dirai qu'un mot sur chacun d'eux, de façon toutefois à vous les faire suffisamment connaître ; et pour cela, je mettrai sous vos yeux quelques-unes des appréciations qui en ont été faites par la critique moderne, appréciations que je trouve résumées avec une élégante précision et avec un grand discernement par MM. Rouvray, Passerat, Bouquet, Deltour, dans le grand Dictionnaire de M. Dezobry, auteur de Rome au temps d* Auguste. Je vous engage à chercher vous-même dans ce savant Dictionnaire les articles complets, dont je me suis simplement borné à faire ici quelques extraits.

Je vous conseille donc d'abord celui qui a été nommé le père de l'histoire, Hérodote,

« Hérodote^ dit Fénelon, raconte parfaitement ; il a même « de la grâce par la variété des matières. » Bien queFénelon ajoute : «Son ouvrage est plutôt un recueil de relations « 4e divers pays qu'une histoire (jui ait de ^unité ^vec un

I véritable ordre, » Pouvrage d'Hérodote est un monument précieux ; il nous est parvenu sans avoir subi d'autres altérations que celles qui résultent de Tignorance des copistes. Les faits que raconte Hérodote, il les donne comme des traditions ; mais dans tous ses récits il a une vue supérieure : c'est plus qu'un narrateur. On a dit de lui, et avec justesse, que c'est déjà un philosophe apercevant un ensemble dans les révolutions qui agitent le monde, et tempérant le dogme du fatalisme antique par le pressentiment d'une puissance providentielle. La lutte de la Grèce contre le monde barbare est la pensée qui domine tout l'ouvrage ; le récit des guerres médiques remplit les derniers livres ; les premiers sont en quelque sorte la préparation du sujet. L'auteur y fait connaître rhistoire des peuples qui doivent prendre part à la lutte, et décrit leur pays avec l'exactitude d'un homme qui a tout vu par lui-même. La véracité d'Hérodote a été quelquefois attaquée même par les anciens ; les recherches des voyageurs modernes et les découvertes de la science lui ont donné raison contre ses détracteurs. Quant au style, les plus habiles critiques de l'antiquité en proclament la perfection. Toujours la phrase est simple, claire, harmonieuse, et elle réunit toutes les qualités les plus propres à séduire et à captiver l'esprit.

Thucydide se distingue généralement comme écrivain par lélévation de la pensée et du style, par la vigueur et la brièveté, quelquefois excessive, de l'expression. Les discours et les harangues, presque tous pleins d'une logique admirable, abondent dans son ouvrage, au point d'en former presque la cinquième partie ; mais ce genre était fort goûté alors des Athéniens, et c'est là, d'ailleurs, qu'il peint les personnages, caractérise les peuples et les gouvernements, prépare ou achève ses récits, explique les causes ou les résultats des faits. Considéré comme historien et comme philosophe, Thucydide est exact, positif, curieux de la vérité, ennemi

250 Lettres a un fioMMB du uondb.

dé§ fiassions, et véiit c|ile ses récits soient comme aiitâiil de leçons pratiques ; aussi s'âttache-t-il à expliquer avec graviiS les affaires humaines, à pbiîidre aveb force les passions, les erreurs, les prfejhgés, les vices, les crimes, aiissi bien que leâ ^rarids actes de dévoûment et les traits de magnà; nimlté, sans descendre touteFôis jusqu'à Tanecdote, qu'il semble s'être interdite sévèrement.

J'ai bul dire que M. Royer tollard avait toujours sur sa tàblë Un Thucydide, et il he manquait jathais, me dit-il un joui' lill-iriôme, d'en lire quelcjnes pages chaque matin.

Polybe est un hislorleil très-original, en ce sens qu'il est le premier qiil àil conçu le plan d'une véritable histoire générale ; mais son originalité consiste surtout à avoir voulu donner le modèle d'un ouvragé d'histoire qui filt d'une utilité rëëllé aux hommes de guerre et aux homnies d'État, et cî)mine tin livre d'enseignement non-seulement politique, nlàtà ëhcorë ihoral ; aussi il iiisiste sut* la manière dont les hommies d'Ëtat et Ibs capitàities habiles ont su conduire les affaires bu profiter des événements, siir les erreurs et les fautes qui ont ahiehé la perte d'une bataille, Tiilsuccès d'une négociation, la décadence et la chute des Etats, sur les vertiis dignes d'être iinitées et lès vices qui ne mériteni que flétrissure. Sa passion pour la vérité, son impartialité sévère, sort exàctitlide, ses réflexions judicieuses, son savoir vaste et varié, la justesse de son coup d'œil intéressent à la lectiire de son ouvrage. Par lui, mieux qiië t)ar tout autre écrivain anciëh, nous pénétrons dans le secret de la politique du Sënai, nous saisissons l'esprit des însiîlutions de Rome èl son admirable organisation militaire ; enfin, dans beaucoiip de parties, son ouvrage est une sorte de manuel pratiqué à l'usage des politiques et des hommes de guerre. Mais coihriiëéci'ivain, Polybe est loin de s'élever aussi Haut.

BBssuet estimait beaucoup tôtybe, et il le cilè très-souvëhl. Fénelori nie faisait pas ihoins de cas de ce gràiad his-

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torien, et toutefois il lui trouvait de graves dérauts : « Po-

> lybe, dit-il, est très-habile dans la guerrQ ^t dans la « politique ; mais il raisonne trop, quoiqu'il raisonne trèç* I bien. Il va au delà des bornes d'un sifpple l^istorj^n ; il

> développe chaque j&vénemqnt dans sa cause : c'^st une K anatpmie exacte. Il ]3||0nlre, par (ipe espèce de poéc^nique, ( qu'ion tel peuple doit vaincre un te) autrQ peuple, et qu'upe « telle paix entre Rome etCartbagp ne s^praK durer. »

Fènelon, dans sa Lettrei ^ur rHistoire^ parle aussi de Xènopbpn.

* Xènophon, (|it-il, n'a fî|it qu'ui) journal dan^ §a Retraite « des Dix-Mille; tout y est précis et exact, mais uniforme. « Sa Cyropédie est pltftôt up roman (je p|iJ}o§qpbie, pomme « Cicéron 1'^ cru, qu'une histoire yéritabiQ. »

Malgré ces justes crjiiques de Fénelon, je vous cpnseille la lecture de Xènophon. Il fut le continuateur de Thucydide dans ses Helléniques, et c'est la principale de ses histoires. L'antiquité lui a donné le nom d'abeille attique, h cause de l'élégance et de la douceur qui fègnent dan§ ses écrits. Le caractère prii^cipal de son styl^ est une simplicité quelquefois up peu nue, mais presque tpujpprs pleipQ de grâces ; il s'élève raremenf, naais il plaît toujours.

Vous savez que Plutargue a éprit la vie des hommes illustres de la Gr^ce f^\ de Ropie, et cela par voie de parallèles, mettanf en face y m dq l'autre, pîir exemple : Démpsthènes et Ciçéron, Alexandre et César. Plutarque trouvaitune sorte de consolation h ippptrerque la Grèce, asservie aux Romains, avait produit ^es héros capables de balan-> car, sinon de surpasser, la glpire de ses vainqueurs. A part ceg parallèles, qpi sopt quelquefois plus ingénieux que vrais, son grapd mérite est de peindre à nu l'âme de ses héros ; il les suit partout, clans les places publiques, dans les camps, au sein de leurs familles. Il ne se contente pas ^e giQntrer le conquérant, le capitaine, |e ppUtique, le ma*

gistrat, l'orateur, mais aussi le père, le mari, le maître, rami> en un mot tout ce qui peut jeter quelque lumière sur le caractère.

Plutarque montre un rare talent dans Tesprit général de ses compositions, Tèloquence des harangues, Ténergie des descriptions; mais sa diction se ressent de Tépoque de décadence où il a vécu. Il prend ses expressions dans tous les écrivains dont il emprunte les idées, sans songer à les fondre, ni à en adoucir les tons; il abuse des termes abstraits, ce qui donne à son style quelque chose d'obscur. Ses comparaisons sont parfois recherchées, ses périodes longues et embarrassées, et le ton bien souvent sententieux.

Voilà pour les historiens grecs, du moins les plus célèbres.

Parmi les historiens latins, Tite-Live, Tacite, Salluste et César sont au premier rang. Vous connaissez le génie de Tacite^ la brièveté, la profondeur, l'énergie de son style. C'est un moraliste en même temps qu'un historien : il ne disserte jamais ; il peint les faits, les hommes, les caractères, les vertus et surtout les vices de son temps, toujours avec les couleurs les plus vives et les plus fortes.

On a malheureusement perdu la plus grande partie de ses ouvrages historiques ; mais il nous en reste quatre: 4<* la Vie (TAgricola, écrite en Tan 97 ou 98, vrai chef-d'œuvre; a*» un livre sur les Mœurs des Germains; 3" les Histoires^ récits des événements contemporains, divisé en vingt livres, et s'étendant, dans un espace de vingt-huit ans, depuis Galba jusqu'à la mort de Domitien; nous n'avons que les quatre premiers livres et le commencement du cinquième; 4<»les Annales, depuis la mort d'Auguste jusqu'à celle de Néron, en seize livres, dont nous avons les quatre premiers, la deuxième moitié du cinquième, le sixième, les livres onzième à quinzième, et le seizième complet.

Tite-Live, admirable écrivain, ne paraît pas toujours un historien irréprochable. Il a admis sans assez d'examen

toutes les traditions et les fables nationales. Ce qui fait le grand intérêt de son histoire, c'est qu'il a mis ses personnages en action, avec leurs sentiments, leurs caractères, leur langage : il a parfaitement compris Tesprit romain. Ses discours sont des chefs-d'œuvre. Nous n'avons de cet ouvrage que les dix premiers livres (458 ans), puis les livres vingt- un k quarante-cinq (51 ans), quelques fragments du reste.

« Salluste, dit Fénelon, a écrit avec une noblesse et une ( grâce singulières; mais il s'est trop étendu en peintures « et en portraits des personnes dans deux histoires très- < courtes. » On peut dire toutefois que Jugurtha et Catilina ne sont que des parties détachées d'une histoire complète da vii« siècle de la république romaine, qui a été perdue, perte aussi irréparable que celle des premiers livres de Tacite et de Tite-Live. Salluste a une grande vigueur de style, la verve la plus animée dans ses récits ; ses discours sont un modèle d'éloquence serrée et concise.

Quant à César^ il nous reste de lui des Commentaires ou mémoires sur la guerre des Gaules. Cicéron en a loué le style simple, rapide et naturel. Dans la Guerre des Gaules^ César fait connaître, avec la netteté et le précision du guerrier, l'aspect des lieux, les mœurs des peuples, le caractère et les causes des événements. C'est une lecture d'un grand intérêt, et, on peut le dire, une partie de l'histoire de notre pays.

J'ajoute les Lettres de Cicéron^ qui, publiées par ordre de dates, comme le font les nouveaux éditeurs, forment un livre historique admirable.

Je me hâte, mon ami ; j'abrège, et je finis.

Vous connaissez Cornélius Nepos et ses Vies des grands capitaines : elles sont écrites avec une rare élégance, quoi* que très-abrégées, et, pour ma part> j'en ai toujours singulièrement goûté la lecture.

H. É., ui. 4S

Le style de Quinte-Curce est élégant; ses peintures sont vives et Vraies, et les caractères sont reproduits avec beaa-* coup de talent dans ses discours. C'est un médiocre historien, peut'-étre un romancier, mais un narrateur plein de charme et dlntérét.

Florus a fait un ouvrage remarquable comme abrégé. Son style, quelquefois déclamatoire, a de Ténergie et de la richesse ; les temps et les hommes sont caractérisés avec justesse et concision. On peut lui reprocher des détails géographiques erronés, le vague avec lequel il parle des institutions, et trop d'efforts pour déguider les torts de Rome.

Enfin Valère Maxime : c'est un recueil d*anecdotes extraites des divers auteurs ; il essaie de les rattacher â un but moral au moyen d'un certain nombre de divisions (De Religiofie, De Patienta). Valère Maxime est honteusement flatteur; son ouvrage, dans le style maniéré et prétentieui, ne manque ni de vivacité ni d'énergie ; mais il est rempli de superstitions puériles dans le fond, et se recommande uniquement par des détails de mœurs et d'antiquité qu'oti ne trouve que chez lui.

J'achèverai, mon ami, ce que je viens de vous écrire pour vous engager à lire les historiens grecs et latins, soit dans les textes, soit dans les traductions, en vous rappelant les sages et belles paroles de d'Aguesseau à son fils sur ce sujet : « C'est rhistoire grecque, dont Tétude remplira deux a de vos principaux objets, l'histoire et les belles-lettres, « Elle est renfermée dans un petit nombre d'originaux qui « méritent d*étre lus par ceux mêmes qui n'ont qu'une cua riosité médiocre pour l'histoire, et qui ne cherchent qu'à « orner leur esprit et à perfectionner leur style. Quelle lec- « ture, en effet, peut être plus agréable que celle d'Hérodote, n de Xénoplion, de Thucydide, de Diodore de Sicile, de « Plutarque ? Je me souviens encore avec plaisir des iôûH

LBTtRfe tVl. — LES tilStOlfeES ANCIENNES. Ô85

« délicieux que j'ai passés dans cette douce occupation^ et « dont je poilrrdiig dlfe :

Fulsere verè mihi candidi soles.

« Je iie pourrais que vous répéter les tûôtneâ choses sur « l'histoire romaine, c'est-à-dire sur Thistoire de cette Rô- « publique dont vous savez que Tite-Live a dit, avec tant de « raison: Nulla un quant Respublica,.,. in quant tdm nero t avaritia luxuriaque immigraverint, nec ubi tantus ac tàm « diUpaupertati ac parcimoniœ honorfueriU

* Bien loin de trouver trop de livres à lire sur cette his- « toire, vous vous plaindrez encore ici d'être réduit à un si « petit nombre d'excellents originaux. »

D'Aguesseau, du reste, ne dissimulait pas à son fils que, pour se livrer autant qu'il serait désirable à ces nobles et belles études, il aurait fallu vivre dans ces temps heureux « où lés magistrats se levaient à quatre heures du matin, « dînaient à dix et soupaient à six( vivaient renfermés dails « le cercle étroit de leur famille et d'un petit nombre d'a- « mis qui avaient les mêmes mœurs et les mêmes Inclîna- « lions qu'eux; alors que tout ce que les forlctlotispubli(}ues « leur laissaient de loisir, ils l'employaient à l'élude, qui « faisait en môme temps et leur Utiique occupation, et leurs « plus grandes délices. »

Ce qui avait cessé d'être Une coutume générale au temps de l'illustre chancelier est bien plus éloigné encore dés mœurs de notre siècle.

Il y a enfin, mon ami, une étude d'tln intérêt supérieur encore et d'uhe plus grande portée, sur laquelle je dois insister, quoîqu'en peu de tnots, et en finissant.

La science de l'histoire a son couroUtiement dans une science plus haute, qui s'appelle là philosophie dô l'histoire.

C'est de ce couronnement que d'Aguesseau parlait à son fils, lorsqu*il lui écrivait : « Quoi qu'en puisse dire ou pen- « ser le P. Malebranche, outre les usages infinis que ff rhomme public sait tirer de Thistoire pour les lois, pour « les mœurs, pour les exemples, je ne craindrais point de « vous dire aujourd'hui, mon cher fils, que Thistoire est « vraiment une seconde philosophie, qui mérite mieux « qu*Homère Féloge qu'Horace a donné à ce poète, c'est- « à-dire :

Qtue quid sit pulchrum^ quid turpe, quid utile, quid non^ Plenius ac meliùs Chrysippo el Crantore diciU

c La véritable nature de Tbomme y est dévoilée bien plus clairement que dans la philosophie la plus sublime. « Nous y découvrons le principe de ce mélange et de cette « contrariété étonnante de passions et de vertus, de bas- « sesse et de grandeur, de faiblesse et de force, de légèreté « et de profondeur, d'irréligion et de superstition, de « crimes atroces et d'actions héroïques, qu'on trouve parce tout dans l'histoire et souvent dans le même homme. » D'Aguesseau élevait encore plus haut la philosophie de f l'histoire, lorsqu'il disait : « Je regarde l'étude de This- « toire comme l'étude de la Providence, où l'on voit que « Dieu se joue des sceptres et des couronnes, qu'il abaisse ff l'un, qu'il élève l'autre, et qu'il tient tout dans sa main... ff Si Dieu ne parle pas toujours, il agit toujours en Dieu. ff Sa conduite peut être plus ou moins manifestée au deff hors; mais au fond elle est toujours la même : elle se « montre partout à quiconque a des yeux pour la recon- « naître... L'étude des événements humains nous ramène à « la première cause morale de tout ce qui arrive parmi les c hommes, en sorte que ceux qui ne trouvent pas Dieu « dans l'histoire, et qui ne lisent pas sa grandeur, sa puis-

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« sance, sa justice, dans les caractères éclatants qu'elle en « trace, sont inexcusables... i»

£t d'Aguesseau concluait enfin en ces termes : c Cesi « ainsi, mon cher fils, que Tétude de Thistoire fondée sur « les principes de la vraie philosophie, c'est-à-dire de la a religion, nourrit la vertu, élève Thomme au-dessus des « choses de la terre, au-dessas de lui-même, lui inspire le « mépris de la fortune, fortifie son courage, le rend ca- « pable des plus grandes résolutions, et le remplit enfin ff de cette magnanimité solide et véritable qui fait non-seu* a lement le héros, mais le héros chrétien, b

Il faut reconnaître, mon cher ami, qu'un tel point de vue est bien élevé au-dessus de ce qu'ont pensé de Tbistoire la plupart des historiens anciens; on peut même dire en un sens que ce point de vue est tout moderne, ou plutôt tout chrétien; car Tantiquité païenne avait le style de l'histoire, mais elle n'avait pas, et, à vrai dire, ne pouvait avoir toute la véritable philosophie de Thistoire. Tout un côté de l'histoire, en effet, et le plus grand, lui était voilé. Elle pouvait avoir cette partie de la philosophie de Thistoire que j'appellerais plutôt rhistoire philosophique, laquelle consiste à expliquer les événements humains par leurs causes humaines; mais cette philosophie supérieure de Thistoire qui remonte jusqu'à Dieu, et qui consiste surtout à discerner, à Taide des révélations que Dieu lui-même nous en a faites, les desseins de sa Providence sur le sens et le terme des grands mouvements de l'humanité, voilà ce que l'antiquité n'avait pas et ne pouvait pas avoir. Expliquons notre pensée.

Quelle est l'idée complète de ce qu'on peut appeler la philosophie de l'histoire? Le voici :

II y a deux agents dans l'histoire : l'homme et Dieu ; et bien que l'homme nous paraisse au premier plan, en réalité il n'est qu'au second ; le premier et le principal agent, c'est Dieu. L'homme s'agite^ et Dieu, le mène. D'où il suit que

IHW |<iTTilBS A W SOMMfi DU MOUDS.

Tbistoire dai^g sa vraie noUou n'est que le tableau des développements de rhumanité sous Taction de la Providence. Or, rhistoire, telle que Tantiquité Ta conçue, ne répondait qu*à la première moitié de cette définition^ et même qu'en partie ; la notion de la Providence^ très-obscure dans le paganisme, préoccupait peu les historiens, et d'ailleurs la Providence n'avait pas encore dit son secret. Ce n'est que par le Christianisme, par la révélation biblique et évangé* îique, que la conduite de Dieu sur les peuples et le but de son action ayant été manifestés, le principe de la vraie philosophie de l'histoire a été posé, et ses grandes lignes tracées. On a su alors que les peuples ne s'agitent point par des mouvements confus et désordonnés, comme les nuages au souffle des vents, mais qu'il y a un ordre caché dans le désordre apparent de leur marche, et un terme fixé d'avance à leurs mouvements.

Et de même que les astres du ciel ne roulent pas isolés et indépendants, mais sont groupés en systèmes, et, en même temps qu'ils ont leurs lois, leurs mouvements propres, leurs harmonies particulières, gravitent autour d'un centre mystérieux, et sont emportés d'un mouvement commun dans l'espace, ainsi en est-il dtts peuples : tous ont leur caractère, leur action, leur mission propre; mais en même temps ils font partie d'un système général, ils gravitent autour d'un centre, et s'en vont où Dieu veut, où Dieu permet, où Dieu sait, et c'est ainsi qu'une magnifique unité est au fond de l'histoire.

Et de même encore qu'il ne suffit pas, pour avoir la science des mouvements célestes, de connaître isolément les astres, mais qu'il faut de plus connaître l'ensemble et les lois du système dont ils font partie ; ainsi faut-il, pour avoir la haute et vraie science historique, jeter un coup d'œil d'ensemble sur l'histoire, en connaître le sens réel, et voir comment chaque peuple accomplit librement autour

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du centre de Thistoire sa révolution. Cette çyntbèse supérieure es( la condition de la science : alors, sous la lettre des faits apparaît le sens des faitSi la grande idée qu^ils recèlent, et cette idée est divine. Mais ce n'est que dans les temps chrétiens qu'on a pu envisager ainsi Tbistoire. Le principe de la philosophie de Tbistoire étant posé» comme je rai dit, et ses grandes lignes tracées dans les livres saints, les conjectures de la philosophie de Tbistoire avaient un point de départ solide : et de là sont nés de grands ouvrages qu'il est d'un capital intérêt de connaître, et dont Je recommande sans hésiter la lecture h tout homme de notre temps. Dans rantiquité : la Cité de Dieu^ de saint Augustin ; le beau livre de Salvien sur le Gouvernement divin; Y Abrogé de Paul Orose, le disciple de saint Augustin ; dans les temps modernes, avant tout^ Vincomparable Disçonn de Bossuet sw VHistoire universelle^

Pans cet ouvrage, on voit comment les empires se succèdent les uns aux autres, et comment la religion, dans ses différents états, non-seulement se soutient également depuis le commencement du monde jusqu^à notre temps, mais encore est le centre véritable de tous les grands événements de rhumanité.

« C'est la suite de ces deux choses, dit Bossuet, celle de « la religion et celle des empires, que vous devez imprimer « dans votre mémoire; et comme la religion et le gouver- « nement politique sont les deux points sur lesquels roua lent les choses humaines, voir ce qui regarde ces choses « renfermé dans un abrégé, et en découvrir, par ce moyen, a tout Tordre et toute la suite, c'est comprendre dans sa « pensée tout ce qu'il y a de grand parmi les hommes, et « tenir, pour ainsi dire, le Ql de toutes les affaires de Tuni- « vers....

£n effet, « ces deux choses roulent ensemble dans ce c grand mouvement des siècles, où elles ont, pour ainsi

« dire, un même cours; car ce même Dieu qui a fait Ten- « chatnement de l^univers, el qui tout-puissant par lui- « même, a voulu, pour établir Tordre, que l«s parties d'un « si grand tout dépendissent les unes des autres, a voulu « aussi que le cours des choses humaines eût sa suite et « ses proportions : je veux dire que les hommes et les « nations ont eu des qualités proportionnées à Télévation « à laquelle ils étaient destinés, et qu'à la réserve de cer- « tains coups extraordinaires, où Dieu voulait que sa main « parût toute seule, il n'est point arrivé de grands chant gements qui n'aient eu leurs causes dans les siècles prèt cèdents. »

L'idée complète de l'histoire est dans quelques lignes de Bossuet : l'idée de l'histoire philosophique, qui explique par des ressorts humains les choses humaines; et la grande philosophie de l'histoire, qui non-seulement voit Dieu dans le gouvernement du monde, mais connaît, par les révélations sacrées, le plan divin de ce gouvernement.

Bossuet développe admirablement ce double point de vue :

« Comme dans toutes les affaires, il y a ce qui les prè- « pare, ce qui détermine à les entreprendre, eice qui les « fait réussir, la vraie science de l'histoire est de remarquer « dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont pré- « paré les grands changements et les conjonctures impor- « tantes qui les ont fait arriver.

« £n effet, il ne suffit pas de regarder seulement devant « ses yeux, c'est-à-dire de considérer ces grands événe- « ments qui décident tout à coup de la fortune des empires. « Qui veut entendre à fond les choses humaines doit les a reprendre de plus haut, et il lui faut observer les indice nations et les mœurs, et pour tout dire, en un mol, le « caractère, tant des peuples dominants en général que « des princes en particulier, e\ enfin de tous les hommes

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a extraordinaires qui, par Timportance da personnage « qu'ils ont eu à faire dans le monde, ont contribué en c bien ou en mal au changement des Etats et à la fortune « publique.

a Par là vous apprendrez ce qu'il est nécessaire que vous « sachiez : qu'encore, qu'à ne regarder que les rencontres « particulières^ la fortune semble seule décider de l'établis- « sèment et de la ruine des empires; à tout prendre, 11 en < arrive comme dans le jeu, où le plus habile l'emporte à « la longue.

« En effet, dans ce jeu sanglant où les peuples ont dis- « puté de Tompire et de la puissance, qui a prévu de plus « loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus long* » temps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux V ou se pousser eu se ménager, suivant la rencontre, à la « fin a eu l'avantage, et a fait servir la fortune même à ses « desseins. »

Telles est, selon Bossuet, Thistoire philosophique, et voici maintenant comment il explique ses vues sur la grande philosophie de l'histoire :

« Plus vous vous accoutumerez à suivre les grandes « choses et à les rappeler à leurs principes, plus vous serez a en admiration des conseils de la Providence....

« Tous les grands empires ont concouru par divers « moyens au bien de la religion et à la gloire de Dieu, « comme Dieu lui-môme Ta déclaré par ses prophètes.... a C'est lui qui forme les royaumes pour les donner à qui il a lui plaît, et c'est lui qui les fait servir, dans le temps et « dans Tordre qu'il a résolu, aux desseins qu'il a sur son et Eglise. »

Tels sont les vrais principes de la philosophie de l'histoire.

Mais le grand et immortel livre de Bossuet n'est pas le seul où je conseille d'étudier la philosophie de l'histoire. Ne

manquez pas de lire aussi les Consid&attons sur la grandeur et la décadence des Romains, de Montesquieu ; j'indiquerai même les deux remarquables volumes sur la Philosophie de l'histoire, de F. Schiegei, malgré les idées hasardées et les faux jugements qui s'y trouvent; j'indiquerai encore la Philosophie de Vico sur laquelle il y a aussi bien des réserves à faire; et certains autres ouvrages écrits plus ou moins à ce point de vue, tels que VUistoire du monde^ dont M. de Riancey donne en ce moment une toute nouvelle édition en dix volumes, dans laquelle se trouvent résumées les recherches de la science moderne, avec une précision rapide et l'élévation d'un solide esprit chrétien. J'irai même jusqu'à joindre à ces indications un simple discours, où du moins se trouve une application éloquente, faite à notre pays, du principe général de la philosophie de l'histoire : je veux dire le beau discours du P. Lacordaire, sur la Mission de la nation française. Je recommanderai plus particulièrement encore le magnifique discours du P. de Maccarthy, sur Jésus-Christ principe de ruine et de résurrection pour les peuples. Je citerai enfin quelques grands ouvrages de môme nature, quand je parlerai de l'histoire ecclésiastique.

Je m'en tiens à ces quelques indications sur ce grand spjet.

te champ de l'histoire, mon cher ami, est donc véritablement sans bornes; les grands ouvrages historiques, anciens et modernes, abondent autour de nous ; Tintérêt, l'élévation, rétendue, le charme de ces études est extrême. Me sera-t-il permis de le demander une dernière fois : Comment, quand on a du loisir, de l'esprit, de l'intelligence, et qu'on n'est pas irrémédiablemept enfoncé dans la légèreté et la frivolité, çoniRîent ne pas preiidrç goût îjux lectures histçriques?

LETTRE XVI. — LES H1ST0IESS àNOEKHES. S€3

Véritablement, n'y en a-t-il pas p<Nur toos les foûls, pour tous les attraits, pour toas les esprits, depuis la bio|nrtphie jusqu^à la grande histoire, depuis les èvènemeots contemporains qui nous poussent, nous pressent, jusqa^anx pins lointaines origines des peuples, depuis Thistoire locale de la province, de la ville natale même, jusqu^à Thistoire universelle ; depuis les simples mémoires jusqu'à la haute philosophie de rhistoire ? On peut choisir l'époque qa*on Toodra. rhistorien qui plaira, le système historique qui agréera. Mais au milieu de tant de richesses, rester dans sa pauvreté et son dénûment, dans une ignorance honteuse, ne rien lire quand il y a tant à lire, ou préférer, à des lectures solides et pures, des lectures vaines et malsaines, voilà ce qne je ne puis comprendre.

11 faut donc lire et étudier Thistoire, mais il faut la lire avec suite, avec réflexion, avec gravité, en exerçant à la fois sa mémoire et son intelligence. C'est pour les études historiques, plus peut-être que pour les autres, que je sens la nécessité de répéter et d*inculquer de toutes mes forces le conseil capital, sans lequel on retirera peu ou point de fruit des meilleures lectures : lire avec suite, et la plume à la main. Je voudrais des résumés historiques bien faits, avec les points de vue élevés ; et je dirai même matériellement bien écrits et bien soignés, qu'on ait plaisir à garder, à relire, à méditer. D'Âguesseau, que j'aime tant à citer, a dit tout cela encore avec son bon sens pratique admirable.

« La liberté ou la négligence de la mémoire ont besoin t d*être dominées par quelque chose de plus fort, et il n'y a « que la plume qui puisse les Oxer et vous en rendre le « maître. Se contenter de lire les choses de cette nature, ff c'est les écrire sur le sable ; les arranger soi-même et les <c digérer par écrit, selon son goût et sa méthode pariicua liera, c'est graver sur Tairain ; le travail en est plus grand, <c je l'avoue, mais, outre que le fruit en est aussi infinim<^nt

« grand, vous reconnaîtrez un jour que vous aurez gagné^ « même du côté du travail, parce que vous ne serez plus « oblige de revenir sur vos pas et de recommencer à vous ^ instruire de nouveau, ce qui arrive presque toujours à a ceux qui se contentent d'une simple lecture et qui ne se « donnent pas la peine d'arrêter par Tëcrilure des notions « qui nous fuient et qui nous échappent malgré nous, si nous « ne savons pas les fixer. »

Enfin, et pour rappeler en terminant les considérations auxquelles la vraie et grande notion de l'histoire nous a élevés, et conclure tout ceci, comme il convient à ce beau sujet, je voudrais que tous les hommes qui s'occupent d'histoire eussent toujours devant les yeux les grandes pensées et les grandes paroles de Bossuet que je me suis plu à vous citer ; qu'ils étudiassent l'histoire d'une manière philosophique et religieuse, c'est-à-dire que l'histoire ne fût pas pour eux un simple spectacle, mais un haut enseignement ; qu'ils ne prissent pas seulement plaisir à regarder passer les événements, soit de l'histoire ancienne, soit de l'histoire contemporaine, mais qu'ils s'appliquassent à les comprendre et à les pénétrer, autant qu'ils sont compréhensibles etpéuétrablcs ; et pour cela, je voudrais qu'on s'appliquât toujours à s'expliquer les faits, à les suivre dans leurs causes et dans leur enchaînement, à étudier le caractère des hommes et le génie des peuples et des institutions ; puisque de cette histoire philosophique on s'élevât plus haut encore, jusqu'à la vraie philosophie de l'histoire ; qu'au lieu de rester les yeux fixés sur la terre, et dans l'horizon des choses humaines, on levât les regards en haut, jusqu'à cet agent principal et dominant de riiistoire qui se nomme la Providence ; qu'on recherchât les voies de la Providence sur la terre, et qu'on adorât Dieu présent et agissant, dans l'humanité comme partout ; qu'on Ht plus encore, et comme le vrai centre des mouvements de l'humanité, c'est la religion, le Christia-

nisme, TÉgUse, je voudrais qu'on ne perdit pas de vue ce point central et lumineux de Thistoire ; qu'on étudiât, en un mot, rhistoire en philosophe et en chrétien.

Cap il importera toujours — c'est encore la grande parole de Bossuet — « que nous apprenions à rapporter les choses f humaines aux ordres de cette sagesse éternelle dont elles «dépendent. »

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