‹ De la haute éducation intellectuelle (volume 4)Chapitre 41 sur 75 · DO · texte numérisé non relu

DO

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rent, pour la diriger et la contenir, pour en prévenir les écarts, et la faire servir à l'ennoblissement des âmes et à la religion elle-méme.

II y a des hommes, nourris de préjugés et de calomnies contre TEglise, qui disent que Tari, comme la pensée, trouve nécessairement dans le Christianisme un ennemi. Le vrai, je viens de le montrer, c'est que l'art a les plus naturelles alliances avec la religion. Ses plus hautes théories s'accordent merveilleusement avec l'élévation de nos dogmes; les grands mystères chrétiens ont été pour lui une source inépuisahle de sublimes inspirations ; il suffit de nommer ici la Transfiguration, la dispute du Saint-Sacrement, la communion de saint Jérôme, le tableau de saint Augustin et de sainte Monique, et mille autres. De toutes les puissances qui se sont honorées ici-bas par la protection des arts, nulle n'a fait plus que les Papes. C'est une justice dont la haine même qui poursuit aujourd'hui la Papauté ne leur peut refuser rhonneur ; et il y aurait un bel ouvrage à faire sur les services que la religion et ses pontifes ont rendus à Part. Mais, par le fait, nos ennemis ont tellement altéré l'art, qu'aujourd'hui, tel que beaucoup de gens le comprennent et le pratiquent, il semble incompatible avec la religion et la vertu.

Eh bien ! voilà pourquoi il faut le purifier, le reconquérir, empêcher qu'il n'abaisse les âmes, comme nous voyons trop d'artistes le faire dans ces tristes prostitutions de leur talent, qui parviennent trop souvent à s'introduire, au mépris de la morale publique et en dépit de tous les respects, jusque dans nos expositions et nos musées. Il faut faire plus encore: il faut ramener l'art à Dieu, lui rendre sa place dans le sanctuaire, et dans la société chrétienne. C'est un grand but à atteindre, et quant à moi, pour une âme qui en sentirait le noble attrait, je verrais là une vocation digne d'être embrassée avec ardeur.

Sans doute, quand j'expose de telles vues, ce n'est évidemment pas de Part cultivé sans but, de cette façon légère et molle qui affadit Tâme, que je parle ; je parle de toute autre chose^ et je dis simplement ceci :

Servir Dieu par le labeur de Tesprit; aller à la vérité par le beau ; cherolier la place de Fart dans la vie chrétienne et son rôle dans la société humaine, rendre Tart plus religieux et féconder les âmes sous Tinfluence de ce rayon purifié; mettre plus d'art dans le fond même de la vie humaine, comme un principe d*élévation morale, comme un charme divin, comme une transition entre la terre et le ciel; consa* crer sa vie à rapprocher Fart de la religion : oui, un tel emploi de la vie a de quoi tenter une âme faite pour les grandes choses.

Sans doute encore, l'amour de Dieu est au-dessus de iouL Mais je soutiens précisément que l'art, bien compris et religieusement cultivé, aide à l'amour de Dieu, et qu'en même temps l'amour de Dieu éclaire et vivifie l'art ; qu'il y a entre l'art et l'amour de Dieu d'intimes et puissantes affinités; et je sais encore aujourd'hui de ces âmes qui, comme le bienheureux Angelico, puisent dans ce grand amour des lumières qui rejaillissent sur leur conception de la beauté, et entretiennent en elles la flamme pure de l'enthousiasme.

Je voudrais donc que cette noble culture de l'art, comprise comme un devoir^ fût, non pas seulement dans le monde artistique, mais dans la société^ un moyen pour s'élever audessus des plaisirs grossiers, faire régner l'esprit sur la matière, arracher l'art à la vanité et à la sensualité qui le dépravent, et diriger en haut les regards qui du beau monteraient jusqu'à Dieu. Je voudrais, en un mot, que l'art devint puissant et fécond pour le bien et pour la vertu, et fût en quelque sorte lui-même une vertu pour la consécration de la pureté.

Est-ce un rêve? Evidemment non ; certainement cela se

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peut, et c*est la tendance que je voadrais voir donnée aox études esthétiques.

l'art divin

Je dirai plus : il y a des âmes, des natures d'élite, des sensibilités plus exquises, pour qui Tétude religieuse de Tart est particulièrement un besoin, et comme une Toctllon d'en haut. — Car il le faut bien entendre, la sensibilité, élément nécessaire de tous les grands talents et de toutes les grandes vertus, ne peut pas être impunément négligée dans une âme. Sentir vivement le beau, avoir cette délicatesse d'organes et d'âme qui saisi( les linéaments d'une beauté mystérieuse et profonde, quel privilège ! De celte sensibilité morale et intellectuelle jaillit Tétincelle du feu divin, l'enthousiasme. C'est là assurément un don précieux de Dien, puisque c'est, en définitive, le grand don de l'amour, source de toute sensibilité. Mais cette sensibilité, pour ne pas se dépraver dans ceux qui en portent le don sacré et redoutable, doit être épurée et satisfaite. Elle devient alors une force merveilleuse pour s'élever dans les hautes régions du beau et du bien : au contraire, la sensibilité qui manque d'aliments ou de direction produit presque infailliblement des ravages intérieurs, ou prend un cours faux. La vérité est que rien n'est plus dangereux pour l'âme que d*étouffer un talent, une faculté, ou de les laisser incomplets. L'équilibre d'une nature est dans le degré de maturité et de dévetopement auquel elle peut et doit atteindre.

Il faut donc cultiver la sensibilité que Dieu a mise en nous, ce don merveilleux de percevoir le beau; et pour cela, il faut exposer souvent son âme aux rayons vivifiants du beau ; il faut surtout la préserver des ardeurs fausses qui répuisent, et de l'orgueil qui la dessèche ; il faut lui faire

en quelque sorte un tempérament sain, en ne lui donnant pour nourriture que les contemplations nobles et les pures affections : toutes choses qui entretiennent en elle la vie dësintëressëe, la vie calme et permanente dans les pures visions du beau; et non Tëmotion égoïste et passagère, et qui) élevant la pensée vers Dieu, font jaillir naturellement du cœur la prière et Tamour.

L'âme donc qui a senti en elle cette palpitation du beau qu*on nomme Tenthousiasme, cette puissance d'admirer et d*aimer le beau qui est dans Tordre moral comme une divine Ûamme, cette âme doit s'efforcer de disputer ce don de Dieu aux désanchantements, aux stérilités, et surtout aux misères et aux souillures de la vie ; il faut qu'elle place son idéal sous la garde de la pureté, et que sa sensibilité, ainsi puriGëe et portée vers Dieu, soit en elleie ressort de la vie Intérieure, le principe des longues ardeurs du dëvoùment, l'inspiration de la foi et de la vertu.

Je ne dis donc pas, Dieu m'en garde : Eteignez cette flamme que Dieu a mise en vous ; elle 'pourrait vous dévorer. Non, ne mutilez pas, mais gouvernez votre nature : donnez à cette flamme l'aliment qui lui convient, afin qu'elle vous brûle sans vous consumer, et soit en vous une force de vie. Déployez vos ailes, si Dieu vous a donné des ailes; seulement, prenez votre essor d'en haut ; n'allez jamais vous abattre sur d'indignes objets, dans de basses régions. En un mot, cultivez l'art^ si vous êtes faits pour l'art, mais le grand art, l'art divin, l'art qui élève et qui sanctifie, non l'art qui abaisse et corrompt. Et si l'art autour de vous est affadi ou égaré, luttez contre cette profanation, travaillez à le purifier, à le ramener dans sa voie; ce sera travailler k une grande chose.

Voilà ce que devraient être pour les âmes chrétiennes et vertueuses la culture de l'art et les études esthétiques. Voilà comment la vertu et la piété pourraient non seulement

sanctifier les études esthétiques, mais y trouver un aliment et un appui.

Le divin amour, en effet, doit être considéré dans une âme comme un foyer lumineux et chaleureux; les affections saintes et les arts n'y sont que des rayons ; mais le foyer n'absorbe pas les rayons. Il leur verse au contraire la cha* leur et la vie.

Qu'on se figure donc une vie où l'amour de Dieu éclairerait de ses reflets Tamour du beau^ et où le beau, dans ses diverses manifestations, objet habituel de la contemplation, rendrait sans cesse les organes plus délicats, plus immatériels, et deviendrait à la fois le repos et la préparation de la prière. Qu'on se figure une âme disciplinée, qui aurait développé en elle, par la mortification et le détachement du plaisir, le sens de Tinfini et les facultés contemplatives. Qu'on se figure une âme arrivée à ce point où elle n'a plus besoin de plaisir, et où elle ne cherche que le bonheur, c'est-à-dire où elle méprise ce qui la disperse, ce qui Tément d'une manière sensuelle, ce qui interrompt ses idées et émousse ses sentiments, pour ne plus chercher ce qui la recueille, ce qui l'élève, ce qui épure, en les rendant plus vifs, son enthousiasme et ses affections, — toutes choses semblables à un rayon du divin amour^ et qui en descendent pour y remonter. Car aimer le beau pour lui-même, c'est au fond aimer Dieu, qui en est le foyer et la source première. — Je demande si ce n'est pas là une belle révélation de ce qui se peut accomplir dans une âme par le culte des arts.

Oui, car il y a deux parts en ce monde : ce qui passe et ce qui demeure ; les choses qu'il faut fouler aux pieds, qui n'ont de ramification, d'affinité qu'avec notre nature corrompue, et les biens qui nous sont donnés en germe sur la terre^ pour y être développés en vue du ciel, où ils auront leur complet épanouissement.

Ces grandes choses sont Tamour divin qui sera au ciel la vision bcatifique, les affections saintes qui seront au ciel Tunion des élus, et enfin le beau qui rayonne déjà ici*bas sur les œuvres de Dieu et sur celles de Thomme, mais qui, un jour, du sein de Dieu, beauté parfaite et infinie^ rayonnera sur les âmes bienheureuses, dans ces nouveaux cieuxet ces nouvelles terres, dont la beauté, à la fois spectacle et bar* monie, renverra comme un éternel hommage son pur cantique au Créateur.

C'est ainsi que Tamour du beau, le goût de la vie intellectuelle, et les nobles affections, perdent Tinfirmité de nature qui s'attache à tout amour humain, et peuvent devenir des amours surnaturels, inébranlables, parce qu'ils sont indépendants de la jouissance qui peut ou non s'y faire sentir, qu'ils reçoivent la consécration du devoir, et au besoin celle de la souffrance.

Ainsi donc, dirai-je aux âmes vraiment capables de l'art divin^ il ne faut pas seulement aimer les Lettres et les Arts comme un moyen de jouissance délicate qui embellit et ennoblit votre vie ; il faut les aimer parce Dieu vous en ayant donné l'intelligence, c'est un devoir pour vous de les cultiver en dehors même de tout attrait; parce que vous devez réaliser votre vocation intellectuelle comme votre vocation morale ; que l'une prépare à accomplir l'autre, et que ce qui vous manquera dans cet ordre-là par votre faute vous sera imputable au jugement de Dieu.

En dehors de tout intérêt personnel, il faut aimer et honorer les grandes et belles choses, parce qu'elles rapprochent de Dieu, et sont dignes de l'homme, parce que, comme parle un écrivain moderne, elles donnent à la vie une noblesse qu'il faut rechercher plus que le bonheur, et lors même qu'elle détournerait du bonheur, si cela se rencontrait.

S'attacher par devoir à tout ce qu'on aimait par goût.

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voilà une des pensées dignes d'occuper le plus une ûme. Telles sont, mon cher ami, les quelques vues que j'étais aise de vous exposer sur l'Esthétique. Vous êtes digne assurément de les comprendre, et si vous les prenez pour règle de vos études sur l'art, vous ne tarderez pas à sentir, je l'espère, combien voire ûmey aura trouvé de charme, d'élévation et de lumière.

YINGT-UNIÈME LETTRE

Les sciences.

Mon cher km,

Dans la revue que je fais ici des études possibles pour un homme du monde, et dans l'exposé des motifs qui invitent à telle ou telle de ces études, selon le goût et l'aptitude de chacun, comment pourrais- je oublier les sciences, et les grands motifs qui recommandent, aujourd'hui surtout, l'étude des sciences?

Certes, je ne tiens pas en estime si exagérée les beauxarts et les belles-lettres, que je no voie rien en dehors, et que je ne conçoive aucune culture d'esprit au delà.

Et je combats d'ailleurs ici dans les hommes du monde des habitudes si funestes, un découragement si répandu, une abdication d'esprit si lamentable, que ce n'est pas trop de tous les grands aiguillons pour réveiller en eux l'apathie intellectuelle, leur faire comprendre l'impérieux devoir, pour tout homme et pour tout chrétien, de cultiver en soi le don de Dieu, et de rendre à son Créateur les talents que Ton a reçus de lui.

Eh bien ! Tëtude des sciences est encore un de ces grands aiguillons : et, incontestablement, Tétude d*une science quelconque, même dans la limite où un homme du monde peut s'y livrer, suffirait pour occuper utilement une vie. Quelques considérations sur Tobjet, la méthode, les applications des sciences, et leur influence sociale, mettront ma pensée dans tout son jour. Je serai du reste très-bref ici, ayant traité longuement des sciences dans le précédent volume.

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