YIN&T-CINQUIÈME LETTRE
[L'étude de la religion.
( EdlTB ) ÉTUDE DB L'APOLOGiTIQOB
Mon celer ami,
En commençant cette lettre, une des plus importantes de toutes celles que j'avais à vous écrire, vu les périls particuliers des temps où nous sommes, je veux placer encore sous vos yeux les paroles suivantes de d'Aguesseau. Elles sont pleines de haute raison, de sens chrétien et surtout d'àpropos : car elles conviennent infiniment plus aux hommes de notre époque qu'aux contemporains et au fils de cet illustre magistrat.
« Mon cher fils, vous allez entrer dans le monde, et vous « n'y trouverez que trop de jeunes gens qui se font un faux « honneur de douter de tout, et qui croient s'élever en se « mettant au-dessus de la religion. Quelques soins que vous « preniez pour éviter les mauvaises compagnies, et quelque « attention que vous ayez dans le choix de vos amis, il sera « presque impossible que vous soyez assez heureux pour ne « rencontrer jamais quelqu'un de ces prétendus esprits forts « qui blasphèment ce qu'ils ignorent. Il sera donc fort im- « portant pour vous de vous être fait de bonne heure un bon « fond de religion, en sorte que vous puissiez n'être jaff mais ébranlé ou même embarrassé par des objections qui « ne paraissent spécieuses à ceux qui les proposent, que
t parce qu*elles flattent Torgueil de Tesprit ou la dépravat tion du cœur.
« Ce n*est pas, mon cher fils, que je veuille vous conseiller c d*entrer en lice avec ceux qui voudraient disputer avec a vous sur la religion. Le meilleur parti, pour l'ordinaire, < est de ne leur point répondre. Mais c'est une grande sa- « tisfaction pour un jeune bomme aussi bien né que vous «( Têtes, de s*étre mis en ëtat de sentir le frivole des raison- « nements qu'on se donne la liberté de faire contre la relire gion, et de bien comprendre que le système de Tincréduc lité est infiniment plus difficile à soutenir que celui de la « religion, puisque les incrédules sont réduits à oser dire ou « qu'il n'y a point de Dieu (ce qui est évidemment absurde), « ou que Dieu n'a rien révélé aux hommes sur la religion « (ce qui est démenti par tant de démonstrations de fait, « qu'il est impossible d'y résister). En sorte que quiconque
« A BIEN MÉDITÉ TOUTES LES PREUVES, trOUVC qu'il est HOU-
« seulement plus sûr, mais plus facile de croire que de ne a pas croire, et rend grâces à Dieu d'avoir bien voulu que « la plus importante de toutes les vérités fût aussi la plus « certaine, et qu'il ne fût pas plus possible de douter de la « vérité de la religion chrétienne, qu'il l'est de douter s'il y a a eu un César ou un Alexandre. »
.D'Aguesseau donne ici, dans cette remarquable page» de la nécessité d'étudier les preuves de la religion, deux raisons générales dont il est impossible de ne pas sentir la force.
La première est tirée des périls auxquels la foi d'un jeune homme est exposée dans le monde. Mais ce qui était vrai du temps d'Aguesseau l'est bien plus du nôtre. Le milieu où un jeune homme se trouve jeté, quand il sort de son collège ou de sa famille, pour entrer dans le monde, est
aujourd'hui beaucoup moins chrétien qu'au xvii<^ siècle.
Entre le siècle où vivait d'Aguesseau et le nôtre, il y a eu Voltaire et les encyclopédistes, et on sait ce qui en reste encore chez certaines gens parnsl nous. Et quoiqu'il semble superflu d'insister sur un fait malheureusement trop notoire et trop lamentable, je le redirai encore, la foi des jeunes gens, grâce au vent d'impiété qui souffle depuis quelques années avec une recrudescence nouvelle, court aujourd'hui des périls dont les parents, même les plus attentifs et les plus chrétiens, ne soupçonnent pas toujours rétendue.
Les attaques contre le Christianisme renaissent plus nombreuses, plus violentes que jamais. L'irréligion a pour ainsi dire retrempé ses armes et renouvelé sa polémique. Aux vieilles objections, plus ou moins flottantes dans les esprits, ont succédé des attaques toutes modernes, et plus radicales que jamais. Le protestantisme primitif attaquait surtout i'Ëglise, le voltairianisme attaquait surtout le Christianisme; aujourd'hui, on attaque tout, et les dogmes surnaturels, et les vérités rationnelles; toute philosophie, comme toute religion, toute raison, comme toute foi.
Et ce qui rend aujourd'hui plus formidables que jamais toutes ces attaques de l'irréligion, ce sont les terribles moyens de propagande dont elle dispose si impunément, et qui lui permettent de pénétrer, de se faire entendre partout, d'agir sur la jeunesse, chaque jour, avec une opiniâtreté sans relâche, de l'enlacer de toutes parts et d'atteindre aussi jusqu'aux dernières couches populaires.
11 est un fait capital, dont on n'a pas été assez frappé, parce qu'il résulte de faits isolés et successifs; mais il importe de le constater, afin de se rendre bien compte de la situation où nous sommes, et de voir où nous marchons. Pour des motifs que je ne veux ni ne dois discuter ici, depuis dix ans, de nombreux journaux qui défendaient la
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religion ont ètë sapprimës en France, dans nos diverses provinces. Et tous ceux, très-nombreux^ qui ont été fondés depuis ce temps, tous, à part quelques rares exceptions, font hautement des journaux anti-catholiques. De telle forte qu'en fait, aujourd'hui, dans Tétat actuel de la presse, la religion et Timpiétè sont en présence et en lutte dans les positions que voici : quelques défenseurs isolés sont ça et ]à sur la brèche, sans qu'on leur permette de recruter aucun auxiliaire; tandis que la grande masse des journaux et des revues attaque, avec un concert et une audace qui vont toujours croissant, non-seulement le Pape, mais Jésus- Christ, l'Évangile, TÉglise tout entière, ses Ordres religieux, son Clergé, tout son Enseignement, avec les calomnies les plus odieuses, les plus perfides, et cela partout, tons les matins, dans tous les ateliers, les restaurants, les cafés, les cabarets, les gares de chemins de fer. Et il Caut remarquer que certains journaux attaquent, non pas seulement le Christianisme, mais toute la Religion et Dieu même. Les vieux systèmes de matérialisme et d'athéisme, qu'on pouvait croire morts, revivent et ont leurs organes dans la presse contemporaine, et même dans certains journaux qui, comme le Journal des Débats^ par exemple, se prétendent conservateurs. La Revue des Deux-Mondes^ c'est une justice qu'il faut lui rendre, s*est fait ici, depuis quelques années surtout, un rôle à part. Je ne sais s'il est un seul de ses numéros qui ne contienne une attaque, voilée ou violente, mais toujours profonde et perfide, contre la religion, et si les docteurs du panthéisme et du matérialisme ont une tribune qui leur soit plus volontiers ouverte, pour les aider à pénétrer là où ni leurs personnes ni leurs doctrines ne parviendraient à s'introduire : cela toutefois, je le reconnais, avec un mélange, singulièrement fait pour tromper les dupes, d'articles agréables et de bon ton.
LETTRE XXV. — ÉTUDE DE L'APOLOGÉTiQUE. 431
Telle est à peu près la situation de la presse périodique dans notre pays.
Mais ce n'est là qu'une partie du mal. J'affirme, et je n'exagère rien en l'affirmant, qu'à l'heure où j'écris ces lignes, une nouvelle et grande conspiration d'écrivains est à l'œuvre : rappelez-vous les doctrines dénoncées par moi il y a deux ans dans mon Avet^tissement aux pères de familles; ces doctrines continueni à faire un chemin souterrain et des ravages profonds dans la jeunesse des écoles ; et il me suffirait, mon cher ami, de placer sous vos yeux une simple liste d'ouvrages de philosophie, de littérature et de science, édités récemment à Paris, et de vous demander si un tel concours de publications, dirigées contre le Christianisme et contre les fondements mêmes de toute religion et de toute croyance, est fortuit, et ne révèle pas un immense travail de démolition, et une conjuration patente de l'impiété contemporaine. Quant à moi, il m'est impossible de fermer les yeux et de me taire ici, et de ne pas voir là le signe caractéristique de l'heure où je parle, et la grande menace de l'avenir.
£h bien ! je dis qu'un jeune homme, et qu'un homme du monde, dont la foi n'a pas de solides racines, et n'est pas éclairée et fortifiée par la connaissance des grandes preuves sur lesquelles repose la religion, se trouvera nécessairement exposé, au milieu de toutes ces influences, de toutes ces lectures détestables, à voir ses croyances se troubler, chanceler et périr.
D'où viennent en effet tant de naufrages dans la foi? D'où vient ce progrès effrayant de l'irréligion dans la jeunesse des écoles, si ce n'est qu'elle ferme l'oreille aux en* geignements religieux et qu'elle est envahie par ces doctrines d'impiété, dont nous avons vu à Liège une explosion si révélatrice? £t ce n'est pas seulement la jeunesse : com* bien d'hommes mûrs en sont là, et ont arrêté, comme ils
disent, leurs idées religieuses avec une légèreté inexcusable, qu'ils ne portent dans aucune affaire t comme sMl ne 8*agissait pas là de la première et plus capitale de toutes les affaires.
Je le dis, mon cher ami, avec une absolue conviction : il est indispensable aujourd'hui qu'un jeune homme étudie sérieusement la religion, s*il veut sauver sa foi, et pour cela mêle à ses études quotidiennes de solides lecture.s qui affermissent dans son âme les principes religieux, et les fortifient contre les attaques incessantes du doute et de rincrédulilé. A cet âge où Ton se fait, pour la vie entière, en toute choses, des principes, bons ou mauvais, il est indispensable qu'on sache raisonner ses croyances, qu'on en connaisse les invincibles preuves, qu'on voie le solide terrain sur lequel elles reposent, afin de mépriser tous les vains sophismes, et de se tenir inébranlable à Tancre de son symbole.
Un autre molif, qui doit engager très-fortement un jeune homme, un homme du monde, un chrétien, à s'appliquer aux études apologétiques, c'est le grand intérêt de ces études, et, comme le disait d'Âguesseau, la profonde satisfaction d*esprit et d'âme qu*on y trouve.
Les preuves de la religion, ces preuves si nombreuses et si variées, ne sont pas éparses, isolées, mais au contraire admirablement enchaînées entre elles, et font de la religion, de Tapologétique, une science véritable, un système, un tout d'une merveilleuse harmonie. Car, bien qu'elle soit naturelle dans son objet, son motif et son principe, la religion a ses preuves, et la foi est éminemment raisonnable. Cest par là que la religion satisfait à un désir, à un besoin inné de Tesprit humain : besoin qu'éprouve le croyant même le plus sincère, besoin d'ordre et de lumière, besoin de se
rendre compte, besoin de voir comment ce qu'il croit s*ordonne et s'harmonise. N'y a-t-il pas une satisfaction profonde de l'esprit à se donner ainsi plus de clartés, et, dans un siècle où la foi de tant de gens défaille, à sentir, comme dit si bien d'Aguesseau, le frivole de tous les raisonnements qu'on suppose à la religion, la solidité du terrain sur lequel on est établi, et à se reposer ainsi dans la sécurité et la lumière? Ce travail bien dirigé, bienfait, ne peut qu'affermir singulièrement la foi, et ces clartés plus grandes de l'esprit donner une force contre l'incrédulité, et amener pour la vertu même une pratique plus intelligente et plus fidèle.
Il y a des personnes qui s'effraient de celle recrudescence d'impiété qu'on remarque à certains moments. Certes, il ne faut pas s'endormir sur de tels périls ; mais il ne faut pas non plus trop craindre. Il est facile de se rendre raison de ces luttes : TËglise est nécessairement militante sur la terre : attaquée dès le premier jour de sa durée, elle le sera jusqu'au dernier. La religion, comme on l'a très-bien dit, ressemble à cette nuée qui conduisait le peuple de Dieu dans le désert. Le jour est d'un côté et la nuit de l'autre. Il y a assez de lumière, dit Pascal, pour éclairer les esprits dociles : il y a assez d'ombres pour offusquer les esprits orgueilleux. Touchant à l'infini, la religion pose nécessairement sur le mystère, et le mystère est recueil des âmes superbes. D'ailleurs, l'orgueil de l'esprit n'est pas le seul ennemi secret qui proteste ici : la foi aboutit à une pratique sévère ; toutes les passions du cœur humain, que cette foi réprime, lui font dans les âmes une sourde et inexorable opposition ; ajoutez l'opposition publique des mœurs contraires et des pouvoirs jaloux, et vous comprendrez pourquoi la religion est condamnée à faire icibas, contre des ennemis éternels, une éternelle apologie.
Mais quelle que soit la tristesse des luttes, c'est un grand H. É., m. %o
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el be«a speolacle à contempler dans Thisloire que celni de Tapologétique chrétienne, depuis les premiers siècles jusqu'aux temps où nous sommes. On voit, à mesure qoeles attaques se développent, Papologie grandir aussi, et étendre le champ de ses arguments victorieux. Mais comme au fond, la controverse ne roule que sur un petit nombre de principes, et que Terreur est condamnée à tourner dans le même cercle, il y a un extrême intérêt à saisir, sous les oh- Jections de détails, plus ou moins multipliées, les principes généraux qui portent toute Tapologétipue chrétienne, et qui sont comme les colonnes de la démonstration évangé* lique.
t Une grande lumière se fait alors : Tinanité des attaques apparaît en même temps que la force et Téclat des preuves, et on saisit^ dans son harmonieuse unité, tout Tenclialnement du système chrétien et le merveilleux accord du naturel et du surnaturel, de la raison et de la fi>i, de la philosophie et de la religion.
C*est ainsi que de bonnes études sur P'apologétlque chré* tienne rendent, mon cher ami, les convictions plus fermes et défendent contre les sopbismes.
Qu^on veuille bien d'ailleurs le remarquer^ rApelegétique, ou l'étude des preuves de la religion, se rattache à toutesles autres études : d'abord , à ces études de philosophie générale^ de théodicée naturelle, dont j'ai montré l'intérêt et rimportance, aujourd'hui surtout que les bases de la religion, de la raison comme de la foi^ sont attaquées de tant de manières, et menacées par tant de sophistes ; puîB^ plus ou moins, à toutes les autres études, car on peut dire qu'aucune ne lui est étrangère ; toutes y rentrent par an point ou par un autre, et y touchent par leur sommet. Les preuves de la religion, en erfet, sont de tous les genres; il y a des preuves métaphysiques, et il y a aussi des preuves de fait. 11 y a des preuves empruntées à la morale, à l'his-
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toire, à Thistoire naturelle, aux langues, aux arts, aux lettres, à tout enfin. Quelque branche des connaissances humaines que Ton cultive, on rencontre sur son chemin la religion : en sorte que les études religieuses, les études apologétiques, outre leur intérêt propre, sont pour ainsi dire d'un intérêt universel.
Vous me direz peut-être : « Oui, sans aucun doute, pour ceux qui ne croient pas, Fétude des preuves de la religion est un rigoureux devoir : c'est de toute évidence. Un homme ne peut pas rejeter la foi des siècles et du genre humain sans examiner au moins les fondements sur lesquels cette foi repose. L'incrédulité, qui est toujours un grand malheur, est de plus une déraison manifeste, quand on n*a pas tout fait pour arriver à la foi, et même un crime, quand on ne s'est pas donné la peine de consacrer le moindr^ temps ni le moindre effort à la capitale étude des preuves de la religion. Mais pour ceux qui ont le bonheur de croire, pour les chrétiens, comment entendez-yous le travail que vous conseillez ? Étudier les apologistes de la religion, n'estce pas étudier par là même ses adversaires? L'étude de la défense n'entraîne-t-elle pas celle de l'attaque ? Et n'y a-t-il pas un danger réel à entrer dans ces questions î Ne vaudrait-il pas mieux croire simplement, et ne s'occuper en aucune façon d'apologétique ? »
Voici, mon cher ami, ce que j'ai là-dessus à vous répondre.
Et d'abord, quant aux scepiques, nous sommes d'accord. Oui, si nous pouvions faire entendre à tant d'hommes qui n'ont pas notre foi cette nécessité, qui vous parait si évidente pour eux d'étudier la religion^ nous serions bien prés de les compter au nombre des croyants heureux et sincères ! Malheureusement, ils ont bien de la peine à s'y décider, et c'est
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là une inconséquence d'esprit, une mollesse de volonté^ dont ils rendront compte à Dieu.
Quant aux chrétiens, assurément, mon cber ami, la foi simple est de beaucoup supérieure au doute^ et il vaut mieux mille fois posséder la vérité que d*errer dans les tristes sentiers du scepticisme. Certes, je le proclame tout le premier. Mais la question est de savoir si cette foi simple est aujourd*hui mieux protégée par Tignorance que par la connaissance des preuves de la religion; si, même cette foi toute simple est possible, dans les temps où nous sommes, du moins pour la portion cultivée et pensante de nos contemporains. J'ai dit là-dessus fortement ma pensée dans le précédent volume, au sujet des études philosophiques : je n'y insiste plus. Je maintiens seulement qu'il faut se garder ici d'une prudence qui dégénérerait en pusillanimité, et qu'il serait souverainement injurieux à la religion de penser que des études apologétiques soient par elles-mêmes dangereuses.
Il est vrai de dire néanmoins que de telles études ne doivent pas être entreprises témérairement, étourdiment, par personne, mais qu'elles demandent au contraire des hommes du monde, et surtout des jeunes gens, la gravité, la suite, le travail sérieux, et une bonne direction. Du reste, on se méprendrait étrangement sur ma pensée, si, quand je recommande l'étude des preuves de la religion, on supposait que je recommande par là même quelque chose comme le doute. Grâce à Dieu, une telle méthode n'est pas nécessaire, et de' plus elle est absurde. Jamais, pour faire la lumière dans une âme, il n'a été besoin d'y introduire préalablement les ténèbres. Il n'est pas permis de faire le vide en soi, et d'en chasser la foi, sous prétexte de la ramener ensuite par la réflexion et par l'étude. Un tel jeu, que certains philosophes préconisent pour la philosophie, n'est pas de mise en choses si graves ni dans la philosophie elle-
même. Heureuses les âmes fermes, et vierges dans la foi* que robjection n'a même pas effleurées, et dont une éducation solide et un milieu chrétien ont protégé les croyances! Les discours, les livres, les journaux et les revues contre la foi ne doivent pas être rejetés avec moins de soin que les discours et les livres contre les mceurs; la foi est une vertu délicate comme la pudeur.
Et je le dois dire, on n'est pas toujours, il s*en faut, assez sévère sur ce point dans le monde, même dans les familles chrétiennes. On est quelquefois ici d'un laisser-aller étrange contre lequel, pour ma part, je ne saurais trop m*élever. On expose, quelquefois avec une insouciance véritablement incompréhensible, Tâme des enfants, des jeunes gens, des jeunes filles, sa propre âme, à des blessures qui peuvent être mortelles. On étale sur des tables de salon, ou dans des bibliothèques d'un facile accès, les ouvrages les plus dangereux. On se croit le droit de tout lire. Les femmes mêmes ne rougissent plus d'aucune lecture. J'en sais qui se sont cru permis de lire la Vie de Jésus^ ce roman sacrilège et ridicule^ le plus répugnant ouvrage que je connaisse.
Certes, il y a dans de telles libertés une absence de sens chrétien et une aberration intolérable.
Mais tandis qu'on lit les livres qu'il ne faut pas lire, ceux qu'on devrait lire et étudier, on ne les ouvre pas. Parmi les hommes du monde, en effet, combien en trouverait-on qui ont lu, je ne dis pas les longues apologies, mais les irréfutables écrits apologétiques de Pascal, Bossuet et Fénelon, trois courts volumes? Combien seraient capables de s'expliquer à eux-mêmes les motifs de leur foi ou de leur doute? Combien, parmi les chrétiens même, ignorent l'enchaînement des preuves sur lesquelles leur religion, tant attaquée aujourd'hui, repose? Des études apologétiques leur feraient connaître cet ensemble de preuves éclatantes, fortifieraient
I3S LETTRES A UN HOMliB DU MONDE.
leurs croyances en les éclairant, et ces études, ils refosent de les Taire !
Ces études, d*ailleurs, pourraient avoir un autre avan* tage : elles pourraient, comme elles Tont fait tant de fois, susciter à la vérilé divine, parmi les laïques, d*utiles et vaillants défenseurs. Après 1S30, alors qu'au milieu de Teffervescencc des esprits Tliabit du prêtre inspirait une absurde défiance, l'apostolat de la charité naquit dans les rangs laïques, pour seconder auprès du peuple Tapostolat sacerdotal. Dans Tordre de la vérité, comme dans Tordre de la charité, les laïques peuvent donner à Tftglise un précieux concours. Sans parler ici des contemporains dont les noms sont assez illustres. Prudence, saint Prosper, Lactance, saint Justin, Athénagore, Aristide, Minutius Félix, étaient des laïques. Certes, marquer honorablement sa place dans les rangs des athlètes de la religion, et vouer sa vie et son talent à la défense des grandes vérités religieuses, qui sont en même temps les plus hautes vérités sociales, ce ne peut être la mission de tous, mais c'est assurément une belle et grande destinée. Quand même un homme du monde ne serait pas appelé à ce grand rôle d'apologiste militant, combien de fois, s'il est solidement instruit, s'il connaît les preuves du Christianisme, ne pourra-t-il pas utilement, autour de lui, réfuter les objections misérables qui circulent, répétées par une foule de gens comme par autant d'échos, et porter la lumière, que sais-je? à un pauvre esprit retenu loin de Dieu, souvent par si peu de chose! Ce qui Tarrélait n'était rien : une ignorance, un malentendu, une misère, un grain de sable; mais enfin, il était arrêté : aucune parole amie n'arrivait jusqu'à lui, nulle main secourable ne levait le faible obstacle. C'était vous peut- être que Dieu destinait à cette œuvre.
Je l'ajouterai même pour la jeunesse des grandes villes : quand la jeunesse catholique voit sa foi attaquée autour
d*elle^ dani des conférences littéraires ou scientiflqaes aux-* quelles elle est tenue d'assister^ ou dans des revues, ou des livres rapidement populaires parmi les étudiants, ne serait*il pas bon qu'elle s'armât, elle aussi, pour la défense, et qu'elle se préparât, dés ces premières années, à combattre ces mille sophismes qu'on emprunte aujourd'hui à Thistoire, aux sciences, à l'économie politique, etc., contre la religion? Sous prétexte d'une sage réserve ou d'une fuite prudente, faut-il condamner les jeunes gens catholiques à laisser hu*milier ou calomnier publiquement devant eux leur foi, sans qu'ils osent répliquer ?
C'est du besoin que je signale ici, vivement senti autrefois par quelques jeunes catholiques, membres à Paris d'une conférence d'histoire, où la religion était sans cesse atta* quée, que sont nées deux grandes œuvres de ce temps-ci : les Conférences de Saint-Vincent de Paul et les Conférences de Notre-Dame auxquelles je faisais allusion tout à l'heure* Ces jeunes gens prenaient, isolément d'abord, mais hardiment, la parole dans ces réunions, à rencontre des saintsimoniens et des fourriéristes qui étaient là : bientôt, ils se reconnurent et se groupèrent; et pour se grouper^ ils sentirent la nécessité d'un lien extérieur commun et public : ils choisirent les bonnes œuvrer ; ainsi naquirent les Conférences de Saint-Vincent de Paul, dont l'impiété a bien compris Timportance, si on en juge par la haine qui les a lâchement poursuivies après qu'elles ont été frappées. Ces jeunes gens sentirent aussi la nécessité d'un enseignement apologétique en rapport avec les controverses contemporaines, et de là la création des Conférences de Notre-Dame, qui réunissent, au moment où j'écris ces lignes, cinq mille hommes au pied de la chaire d'un Carme et d'un Jésuite. Il y a quelques années, j'avais essayé aussi dans ma cathédrale des conférences apologétiques, et cela avec une bé« nêdietion de Dieu qui m'a fait vivement regretter d'avoir
été impérieusement obligé de les interrompre. J'ai pu du moins. Tannée dernière, grâce au zèle d*un homme apostolique, les fonder d*une manière permanente et régulière, et mon vœu serait que dans toutes les villes épiscopales de France de pareilles conférences fussent instituées. Mais ceci, mon cher ami, est l'affaire des évoques, et pas la Yôlre.
Arrivons à la pratique. Quels ouvrages Indiquer aux hommes qui, convaincus des raisons que je viens d'exposer, voudraient faire cette étude des preuves de leur religion? — Pour ne pas perdre de vue la généralité de ceux auxquels je m'adresse, et me tenir toujours dans la mesure nonseulement du possible, mais du facile, je me bornerai encore ici à quelques courtes indications.
D'abord, c'est dans les apologistes contemporains qu*il faut étudier Tapologéiique, parce qu'ils répondent plus directement aux objections contemporaines.
Ainsi, il faut nécessairement qu'un homme du monde ait lu et relise :
Les Conférences de M. Frayssinous, admirables de noblesse, de logique et de clarté ;
Le bel ouvrage de M. Nicolas : Études philosophiques sur le chi^istianisfne,^ arrivé à sa seizième édition, et qui a ramené tant d'âmes au christianisme. Je ne connais pas pour un homme de plus grand honneur et de plus grand bonheur que d'avoir fait un pareil livre. Et cet homme est un laïque.
Les Conférences du P. Lacordaire et du P. de Ravignan;
Le Génie du christianisme , surtout la quatrième partie du culte chrétien et les bienfaits du christianisme.
J'ajoute Vlntroduction philosophique à Vétude du Chris*
LETTRE XXV. — ÉTUDE DE L'APOLOOÉTIQUE. 44i
tianisme, de Mgr Affre, très-court el très-clair petit volume.
On peut joindre à ces ouvrages les Conférences de Mgr Wiseman, sur VAccoi^d des sciences et de la révélation ;
Baimès : son très-remarquable ouvrage sur le Protestantisme et le Catholicisme comparés ;
Et le docteur DôUinger : Christianisme et Paganisme comparés.
Qu^on me permette de citer ici, à côté de ces noms plus célèbres, un ouvrage récent, peu connu encore, mais excellent, d'un de mes diocésains, un laïque, M. Baguenault de Pucliesse, qui est lui-même, pour notre ville d^Orléans, un exemple des éludes que je recommande ici : Le Catholi^ cisme présenté dans V ensemble de ses preuves.
Puis, parce que les restes du voltairianisme traînent encore au milieu denous^ et que beaucoup d'hommes de notre siècle sont attardés dans le dix-huitième siècle, il peut être bon de relire quelques apologistes de ce temps-là : le Catéchisme philosophique de Feller; les Helviennes de Tabbé Barruel ; Bergier ; Le Comte de Valmont^ et surtout les Dissertations de M. de la Luzerne ; et les Lettres de quelques ?wt/s,par l'abbé Guénée.
Il ne faut pas oublier les grands et illustres apologistes du xvu^ siècle : alors déjà se faisait entendre le bruit sourd d'impiété que signalait Fénelon. Les Pensées de Pascal (édition de Dijon), les Pensées de Descartes, le Christian nisme de Bacon, et l'Esprit de Leibnitz, publiés par M . Ëmery ; le Discours sur l'Histoii^e universelle, grand ouvrage à la fois de philosophie, d'histoire et d'apologétique, la deuxième partie surtout; el enfin Fénelon, surtout les deux premiers volumes du Christianisme présenté aux gens du monde. Voilà des livres courts, admirables, écrits par les hommes du plus grand génie, et qu'il est absolument nécessaire
qu*un homme da monde nMgnore pas, à moins qu'il ne veuille tout ignorer,
Et pourquoi enfin quelques hommes plus instruits, quelques chrétiens plus courageux n*essaieraient-ils pas de remonter jusqu*à Tapologé tique primitve, et d'étudier comment le christianisme fut attaqué et défendu dés Torigine? On verrait que bon nombre d*objections qui se donnent comme nouvelles sont bien vieillies ; et malgré certaines discussions de circonstance dont rintêrét a diminué pour nous, l'apologétique ancienne paraîtrait souvent dater d'hier, tant elle répond encore à certains incrédules d'aujourd'hui. Voltaire par exemple, n'est souvent pas autre chose que Celse parlant français; et Origéne {Contre CeUe, édit. Migne) peut souvent suffire contre les voltairiens.
Eusèbe de Césarée (Dc^monstration évangëligue^ et Préparation évangélique, édit. Migne), si intéressant, est peutêtre, pour quelques-uns, trop savant.
Mais les Apologétiques de Tertullien et de saint Justin, voilà des œuvres d'une admirable éloquence et d'un intérêt. qui ne vieillit pas.
Les huit volumes de M. l'abbé Freppel sur les Pères apostoliques, les Premiers apologistes, saint Justin^ saint Irénée, Tertullien, saint Cyprien et Clément d'Alexandrie^ sont une excellente introduction à l'étude de ces premiers monuments de la tradition chrétienne, et j'en recommande la lecture. Je ne sais rien dans notre langue de plus instructif à lire sur les Pères et la primitive apologétique. On peut choisir entre ces volumes, selon que le nom ou le titre attirera davantage.
LGTTRB XXVI. — L'HISTOIRB DB L'ÉQLISB. 443
YINGT-SIXIÊME LETTRE
L'histoire de TËglise.
Mon cher ami,
Je vous ai écrit quatre lettres sur l'étude de Thistoire, et toutefois, ce sujet, si important, est de plus tellement vaste, que j*ai dû passer entièrement sous silence tout une grande partie des études historiques, et la plus intéressante peutêtre à plus d*un point de vue : je veux dire Thistoire de l'Ë* glise. Je viens vous en entretenir aujourd'hui, si vous le voulez bien.
Le sentiment chrétien seul devrait suffire pour incliner k cette étude. Il en est de Phistoire de TËglise pour des chrétiens comme de l'histoire de France pour des Français : rignorance et Tindiffèrence sont là moins que partout aiU leurs admissibles.
Cette étude fait du reste nécessairement partie de Tétude de la religion.
La connaissance de la religion, en effet, serait plus qu'incomplète sans l'étude de son histoire, car la religion est essentiellement historique dans ses origines comme dans ses développements.
La religion n'est pas seulement une doctrine ; c'est un fait divin, posé à Torigine dans le monde, et se perpétuant à travers les âges dans l'humanité. Contemporaine de l'homme, la religion a pris naissance au berceau du genre humain, et
se continuera jusqu'à la fin des temps. U n'y a pas deux religions divines sur la terre ; il n*y en a qu'une seule, comme il n'y a qu'un seul Dieu, père commun de tous les hommes. Et comme Tinstitution divine de cette religion dans le monde est le fait capital de l'histoire des hommes, c'en doit être aussi le plus central et le plus éclatant. Et voilà pourquoi on en suit facilement à toutes les époques la trace lumineuse dans rhistoire.
C'est donc une erreur^ que quelques littérateurs légers ont quelquefois adoptée, de regarder Thistoire de l'ancien peuple de Dieu comme important peu à l'histoire du Christianisme : ces deux histoires se tiennent si indissolublement, qu'elles n'en font qu'une ; Tune repose sur l'autre comme sur sa base, et les séparer^ c'est tronquer essentiellement l'histoire de la • religion.
11 y a donc d'abord à étudier, mon ami, l'histoire de la religion avant la venue de Jésus-Christ; c'est là que se voit la mission spéciale du peuple hébreu, la perpétuelle intervention de la Providence dans le gouvernement de ce peuple, et toute la suite de la préparation évangélique : Dieu créant l'homme pour une fin surnaturelle ; le relevant miséricordieusement après sa chute, par la promesse du Sauveur ; renouvelant cette promesse aux patriarches; se formant des fils d'Abraham une nation à part qui gardera le dépôt de cette sainte espérance ; conservant chez ce peuple choisi son culte et sa loi ; dessinant, dans tous ses plus illustres personnages et dans les principaux événements de son histoire, la figure de Jésus-Christ et de son Eglise; multipliant, de siècle en siècle, avec une clarté toujours croissante, les prophéties qui annonçaient le Sauveur promis ; et enfin accomplissant tout au temps marqué par la venue de Jésus-Christ sur la terre.
Là, dans l'histoire hébraïque, sont donc tous nos ancêtres lans la foi, les patriarches et les prophètes : grands hommes,