C. MARPON ET E. FLAMMARION
liDITEURS 26, RLE RACINE, PRÈS l'oDKOX
Tous droits réserTés.
PETIT PAUL
PETIT PAUL
Sa mère en le mettant au monde s'en alla. Sombre distraction du sort. Pourquoi cela? Pourquoi tuer la mère en laissant l'enfant vivre? Pourquoi par la marâtre, ô deuil! la faire suivre? Car le père était jeune, il se remaria. Un an, c'est bien petit pour être paria;
VICTOR Hl'GO DE LA JEUNESSE
Et le bel enfant rose avait eu tort de naître.
Alors un vieux bonhomme accepta ce pauvre être ;
C'était l'aïeul. Parfois ce qui n'est plus défend
Ce qui sera. L'aïeul prit dans ses bras l'enfant
Et devint mère. Chose étrange, et naturelle.
Sauver ce qu'une morte a laissé derrière elle,
On est vieux, on n'est plus bon qu'à cela; tâcher
D'être le doux passant, celui que vont chercher,
D'instinct, les accablés et les souffrants sans nombre.
Et les petites mains qui se tendent dans l'ombre ;
11 faut Inen que quelqu'un soit là pour le devoir ;
Il faut bien que quelqu'un soit bon sous le ciel noir,
De peur que la pitié dans les cœurs ne tarisse; „
Il faut que quelqu'un mène à l'enfant sans nourrice
La chèvre aux fauves yeux qui rôde aux flancs des monts;
Il faut quelqu'un de grand qui fasse dire : Aimons!
Qui couvre de douceur la vie impénétrable,
Qui soit vieux, qui soit jeune, et qui soit vénérable;
C'est pour cela que Dieu, ce maître du linceul.
Remplace quelquefois la mère par l'aïeul.
Et fait, jugeant l'hiver seul capable de flamme.
Dans l'àme d'un vieillard éclore un cœur de femme.
PETIT PAUL
Donc rimmble petit Paul naquit, fut oqilielin, Eut son grand œil Lieu d'ombre et de lumière plein, Balbutia les mots de la langue ingénue, Eut la fraiclie impudeur de l'innocence nue,
Fut cet ange qu'est l'homme avant d'être complet ; Et l'aïeul, par les ans pâli, le contemplait Comme on contemple un ciel qui lentement se dore. Oh! comme ce couchant adorait cette aurore I
Le grand-père emporta l'enfant dans sa maison, Aux champs, d'où Ton voyait un si vaste horizon Ou' un petit enfant seul pouvait l'emplir. Les plaines Étaient vertes, avec toutes sortes d'haleines Qui sortaient des forets et des eaux ; la maison Avait un grand jardin, et cette floraison, Ces prés, tous ces parfums et toute cette vie Caressèrent l'enfant; les fleurs n'ont pas d'envie.
Dans ce jardin, croissaient le pommier, le pécher, La ronce ; on écartait les branches pour marcher ; Des transparences d'eau frémissaient sous les saules; On voyait des blancheurs qui semblaient des épaules Comme si quelque nymphe eût été là ; les nids Murmuraient l'hymne obscur de ceux qui sont bénis ; Les voix qu'on entendait étaient calmes et douces; Les sources chuchotaient doucement dans les mousses ; A tout ce qui gazouille, à tout ce qui se tait. Le remuement confus des feuilles s'ajoutait ; Le paradis, ce chant de la lumière gaie, Oue le ciel chante, en bas la terre le bégaie;
PETIT PAUL
En été, quand l'azur rayonne, ô pur jardin! Paul étant presque un ange, il fut presque un éden ; Et l'enfant fut aimé dans cette solitude. Hélas! et c'est ainsi qu'il en prit l'habitude.
Un jardin, c'est fort beau, n'est-ce pas? Mettez-y Un marmot; ajoutez un vieillard; c'est ainsi Que Dieu fait. Combinant ce que le cœur souhaite Avec ce que les yeux désirent, ce poète Complète, car au fond la nature c'est l'art, Les roses par l'enfant, l'enfant par le vieillard. L'enfant voisine avec les fleurs, c'est de son âge; Et l'aïeul vient, sachant qu'il est du voisinage ; Et comme c'est exquis de rire au mois d'avril! Un nouveau-né vermeil, et nu jusqu'au nombril. Couché sur l'herbe en fleurs c'est aimable, o Virgile Hélas! c'est tellement divin que c'est fragile! Paul est d'abord bien frêle et bien chétif. Oui sait? Vivra-t-il? Un vent noir, lorsqu'il naquit, passait, Souffle traître; et sait-on si cette bise amère Ne viendra pas chercher l'enfant après la mère?
Il faut allaiter Paul; une chèvre y consent. Paul est frère de lait du chevreau bondissant; Puisque le chevreau saute, il sied que l'homme marche, Et l'enfant veut marcher. Et l'aïeul patriarche
Dit: c'est juste! marchons. Oh! les enfants, cela Tremble, un meuble est Gharybde, une pierre est Scylla, Leur front penche, leur pied fléchit, leur genou ploie, Mais ce frémissement n'ôte rien à leur joie.
PETIT PAUL
Frémir n'empêche pas la branche de fleurir.
Un an, c'est l'âge fier; croître, c'est conquérir;
Paul fait son premier pas, il veut en faire d'autres.
(Mères, vous le voyez en regardant les vôtres.)
Frais spectacle! l'enfant est suivi par l'aïeul.
— Prends garde de tomber. C'est cela. Va tout seul,
Paul est brave, il se risque, hésite, appelle, espère.
Et tout à coup se met en route, et le grand-père
L'entoure de ses mains que les ans font trembler,
Et, chancelant lui-môme, il l'aide à chanceler.
Et cela s'achevait par un éclat de rire.
Oh! pas plus qu'on ne peut peindre un astre, ou décrire
La forêt éblouie au soleil se chauft'ant,
Nul n'ira jusqu'au fond du rire d'un enfant;
C'est l'amour, rinnocence auguste, épanouie,
C'est la témérité de la grâce inouïe,
La gloire d'être pur, l'orgueil d'être debout,
La paix, on ne sait quoi d'ignorant qui sait tout.
Ce rire, c'est le ciel prouvé, c'est Dieu visible.
L'aïeul, grave figure à mettre en une bible, Mage que sur PHoreb Moïse eût tutoyé.
N'était rien qu'un bon vieux grand-père extasié; Il ne résistait pas au charme, et, sans défense. Honorait, consultait et vénérait l'enfance; Il regardait le jour se faire en ce cerveau. Paul avait chaque mois un bégaiement nouveau, Effort de la pensée à travers la parole, Sorte d'ascension lente du mot qui vole. Puis tombe, et se relève avec un gai frisson. Et ne peut être idée 'et s'achève en chanson. Paul assemblait des sons, leur donnait la volée, Scandait on ne sait quelle obscure strophe ailée,
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PETIT PAUL 11
Jasait, causait, glosait, sans se taire un instant.
Et la maison était ravie en l'écoutant.
Il chantait, tout riait, et la paix était faite ;
On eût dit qu'il donnait le signal de la fête;
Et les arbres parlaient de cet enfant entre eux ;
Et Paul était heureux; c'est charmant d'être heureux!
Avec l'autorité profonde de la joie Paul régnait; son grand-père était sa douce proie; L'aïeul obéissait, comme il sied. — Père, attends. Il attendait. — Non. Viens. — Il venait. Le printemps A sur le vieil hiver tous les droits du jeune Age. Comme ils faisaient ensemble un bon petit ménage. Ce petit-fils tyran i ce grand-père opprimé! Comme janvier cherchait à plaire au mois de mai! Comme, au milieu des nids chantant à leurs oreilles. Erraient gaîment ces deux naïvetés pareilles, Dont l'une avait deux ans et l'autre quatre-vingt! Un jour l'un oublia, mais l'autre se souvint; Ce fut l'enfant. La nuit pour eux n'était point noire. L'aïeul faisait penser Paul, qui le faisait croire.
On eût dit qu'échangeant leur âme en ce beau lieu, Chacun montrait à l'autre un des côtés de Dieu. Ils mêlaient tout, le jour leurs jeux, la nuit leurs sommes. Ohl quel céleste amour entre ces deux bonshommes!
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Ils n'avaient qu'une chambre, ils ne se quittaient pas; Le premier alphabet, comme le premier pas. Quelles occasions divines de s'entendre!
Le grand-père n'avait pas d'accent assez tendre
PETIT PAUL 13
Pour faire épeler Tange attentif et charmé,
Et pour dire : 0 mon doux petit Paul bien-aimé!
Dialogues exquis I murmures ineffables!
Ainsi les oiseaux bleus gazouillent dans les fables.
— Prends garde, c'est de l'eau. Pas si loin. Pas si près. Vois, Paul, tu t'es mouillé les ])ieds. — Pas fait exprès.
— Prends garde aux cailloux.
— Oui, grand-père.
— Va dans l'herbe.
Et le ciel était pur, pacifique et superbe. Et le soleil était splendide et triomphant Au-dessus du vieillard baisant au front l'enfant.
Le père, ailleurs, vivait avec son autre femme.
C'est en vain qu'une morte en sa tombe réclame.
Quand une nouvelle âme entre dans la maison.
De sa seconde femme il avait un garçon.
Et Paul n'en savait rien. Qu'importe ! Heureux, prospère,
Gai, tranquille, il avait pour lui seul son grand-père!
Le reste existait-il?
Le grand-père mourut.
Quand Sem dit à Rachel, quand Booz dit à Rutli : Pleurez, je vais mourir! Rachel et Rutli pleurèrent; Mais le petit enfant ne sait pas; ses yeux errent, Son front songe. L'aïeul, parfois, se sentant las. Avait dit : — Paulî je vais mourir. Bientôt, hélas I Tu ne le verras plus, ton pauvre vieux grand-père Qui t'aimait. — Rien n'éteint cette douce lumière, L'ignorance, et l'enfant, plein de joie et de chants', Continuait de rire.
Une église des champs.
Pauvre comme les toits que son clocher protège. S'ouvrit. Je me souviens que j'étais du cortège. Le prêtre, murmm\ant une vague oraison.
Les amis, les parents, vinrent dans la maison
PETIT PAUL
Chercher le doux aïeul i)our l'aller mettre eu terre; La plaine fut riante autour de ce mystère; On dirait que les fleurs aiment ces noirs convois ; De bonnes vieilles gens priaient, mêlant leurs voix; On suivit un chemin, creux comme une tranchée; Au bord de ce chemin, une vache couchée Regardait les passants avec maternité ; Les paysans avaient leurs bourgerons d'été ; Et le petit marchait derrière Thumble bière. On porta le vieillard au prochain cimetière, Enclos désert, muré d'un mur croulant, auprès De Téglise, âpre et nu, point orné de cyprès, Ni de tombeaux hautains, ni d'inscriptions fausses; On entrait dans ce champ plein de croix et de fosses ; Lieu sévère où la mort dort si Dieu le permet, . Par une grille en bois que la nuit on fermait ; Aux barreaux s'ajoutait le croisement d'un lierre; Le petit enfant, chose obscure et singulière, Considéra l'entrée avec attention.
Le sort pour les enfants est une vision ;
Et la vie à leurs yeux apparaît comme un rêve. Hélas! la nuit descend sur l'astre qui se lève.
Paul n'avait que trois ans.
— Vilain petit satan !
Méchant enfant! Le voir m'exaspère! Va-t'en! Va-t'en! je te battrais! Il est insupportable. Je suis trop bonne encore de te souffrir à table. 11 m'a taché ma robe, il a bu tout le lait. A la cave! Au pain sec! Et puis il est si laid! — A qui donc parle-t-on? A Paul. Pauvre doux être! Hélas! après avoir vu l'aïeul disparaître, Paul vit dans la maison entrer un inconnu, C'était son père; puis une femme au sein nu, Allaitant un enfant; l'enfant était son frère.
La femme l'abhorra sur-le-champ. Une mère C'est le sphinx; c'est le cœur inexorable et doux, Blanc du côté sacré, noir du côté jaloux.
AdittMBitt
PETIT PAUL
Tendre pour son enfant, dur pour l'enfant «l'une autre. Souffrir, sachant pourquoi, martyr, prophète, apôtre, C'est bien, mais un enfant, fantôme aux cheveux d'or, Etre déjà proscrit n'étant pas homme encor!
V^.UjAW^
L'épine de la ronce après l'ombre du chêne ! Quel changement! l'amour remplacé par la haine! Paul ne comprenait plus. Quand il rentrait le soir. Sa chambre lui semblait quelque chose de noir;
Il pleura bien longtemps. Il pleura pour personne.
Il eut le sombre effroi du roseau qui frissonne.
Ses yeux en s'éveillant regardaient étonnés.
Ail! ces pauvres petits, pourquoi donc sont-ils nés?
La maison lui semblait sans jour et sans fenêtre,
Et r aurore n'avait plus l'air de le connaître.
Quand il venait : — Va-t'en! délivrez-moi de ça!
Criait la mère. Et Paul lentement s'enfonça
Dans de l'ombre. Ce fut comme un berceau qu'on noie.
L'enfant, qui faisait tout joyeux, perdit la joie ;
Sa détresse attristait les oiseaux et les fleurs ;
Et le doux bout-en-train devint souffre douleurs.
— Il m'ennuie ! il est sale ! il se traîne ! il se vautre î - —
On lui prit ses joujoux pour les donner à l'autre.
Le père laissait faire, étant très amoureux.
Après avoir été l'ange, être le lépreux!
La femme, en voyant Paul, disait : qu'il disparaisse!
Et l'imprécation s'achevait en caresse.
Pas pour lui.
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— Viens, tui! Viens,!' amour! viens, mon bonheur •J'ai volé le plus beau de vos anges. Seigneur, Et j'ai pris un morceau du ciel pour faire un lange. Seigneur, il est Tenfant, mais il est resté Fange. Je tiens le paradis du bon Dieu dans mes bras. Voyez comme il est beau! Je t'aime. Tu seras Un homme. Il est déjà très lourd. Mais c'est qu'il i)èse Presque autant qu'un garçon qui marcherait! Je baise Tes pieds, et c'est de toi que me vient la clarté ! — Et Paul se souvenait, avec la quantité De mémoire qu'auraient les agneaux et les roses, Qu'il s'était entendu dire les mêmes choses.
Il prenait dans un coin, à terre ses repas.
Il était devenu muet, ne parlait pas,
Ne pleurait plus. L'enfance est parfois sombre et forte.
Souvent il regardait lugubrement la porte.
Un soir on le chercha partout dans la maison ; 4ln ne le trouva point ; c'était l'hiver, saison
Oui nous haif, où la nuit est traître comme un piège Dehors des petits pas s'efTaçaient dans la neige... On retrouva l'enfant le lendemain matin. On se souvint de cris perdus dans le lointain; Quelqu'un même avait ri, croyant, dans les nuées, Entendre, à travers l'ombre où flottent des huées,
On ne sait quelle voix du vent crier : Papal Papal Tout le village, ému, s'en occupa, Et l'on chercha; l'enfant était au cimetière. Calme comme la nuit, hlème comme la pierre. Il était étendu devant l'entrée, et froid; Comment avait-il pu jusqu'à ce triste endroit
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PETIT PAUL
Venir, seul dans la plaine où pas un feu ne brille? Une de ses deux mains tenait encor la grille; On voyait qu'il avait essayé de l'ouvrir. Il sentait là quelqu'un pouvant le secourir; Il avait appelé dans Tombre solitaire, Longtemps ; puis il était tombé mort sur la terre, A quelques pas du vieux grand-père, son ami. N'ayant pu l'éveiller, il s'était endormi.
LES PAUVRES GENS
LES PAUVRES GENS
Il est nuit. La cabane est pauviT, mais bien close. Le logis est plein cronibre , et Ton sent quelque cliose Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. Des filets de pêcbeur sont accrochés au mur.
Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle
Aux planches d'un bahut vaguement étincelle,
On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.
Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,
Et cinq petits enfants, nid d'àmes, y sommeillent.
La haute cheminée où quelques flammes veillent
Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,
Une femme /i genoux prie, et songe et pâlit.
C'est la mère. Elle seule. Et dehors, blanc d'écume,
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,
Le sinistre océan jette son noir sanglot.
L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,
11 livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille.
Car les petits enfants ont faim. Il part le soir
Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.
Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles. La femme est au logis, cousant les vieilles toiles, Remmaillant les filets, préparant l'hameron. Surveillant Tàtre où bout la soupe de poisson, Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment. Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment.
Il s'en va dans Tabîme et s'en va dans la nuit.
Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit.
Dans les brisants, parmi les lames en démence,
L'endroit bon à la pèche, et, sur la mer immense.
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,
Ce n'est qu'un point ; c'est grand deux fois comme la chambre .
Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre.
LES PAUVRES GENS 33
Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant, Comme il faut calculer la marée et le vent ! Comme il faut combiner sûrement les manœuvres ! Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres Le gouffre roule et tord ses plis démesurés Et fait râler d'horreur les agrès effarés. Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées, Et Jeannie en pleurant l'appelle ; et leurs pensées Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.
Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur L'importune, et, parmi les écueils en décombres. L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres Passent dans son esprit, la mer, les matelots Emportés à travers la colère des flots. Et dans sa gaine, ainsi que le sang dans l'artère, La froide horloge bat, jetant dans le mystère.
Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers; Et chaque battement, dans T énorme univers. Ouvre aux Ames, essaims d'autours et de colombes, D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes.
Elle songe, elle rêve, — et tant de pauvreté! Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été. Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge. — 0 Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge, La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir Les constellations fuir dans l'ouragan noir Comme les tourbillons d'étincelles de l'àtre. C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre Sous le loup de satin qu'ifluminent ses yeux. Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux, Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise, Prend un pauvre marin frissonnant et le brise Aux rochers monstrueux apparus brusquement. — Horreur! l'homme dont Tonde éteint le hurlement, Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge ; Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe
Blfti
LES PAUVRES GENS
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !
Ces mornes visions troublent son eœur, pareil A la nuit. Elle tremble et pleure.
0 pauvres femmes De pêcheurs! c'est affreux de se dire : Mes âmes, Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de clier. C'est là, dans ce chaos! mon cauu% mon sang, ma chair! — Ciel! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes. Oh! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes, Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron, Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon, Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse, Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font. Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond.
A tous ces goLilFres d'ombre où ne luit nulle étoile, Ils n'ont qu'un bout de planclie avec un bout de toile ! Souci lugubre! on court à travers les galets, Le flot monte, on lui parle, on crie : Oh ! rends-nous-les ! Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée Toujours sombre, la mer toujours bouleversée!
Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul! Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul! Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits. — 0 mère! Tu dis : S'ils étaient grands! leur père est seul! — Chimère! Plus tard, quand ils seront près du père et partis. Tu diras en pleurant : Oh! s'ils étaient petits!
Elle prend sa lanterne et sa cape. — C'est l'heure
D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure,
S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal.
Allons! — Et la voilà qui part. L'air matinal
Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche
Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche.
Il pleut. Rien nest plus noir que la pluie au nudiii ;
On dirait que le jour tremble et doute, incertain,
Et qu'ainsi que l'enfant l'aube pleure de naître, Elle \a. L'on ne voit luire aucune fenêtre.
Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin,
Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain
Une sombre masure apparaît décrépite;
Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite;
Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux ;
La bise sur ce toit tord des chaumes hideux.
Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.
— Tiens ! je ne pensais plus à cette pauvre veuve, Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva Malade et seule; il faut voir comment elle va.
Elle frappe à la porte, elle écoute; personne Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne. — Malade! Et ses enfants! comme c'est mal nourri! Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari. —
LES PAUVRES GENS
Puis, elle frappe encore. Hé! voisine! Elle appelle. Et la maison se tait toujours. — Ah! Dieu! dit-elle. Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps! — La porte, cette fois, comme si, par instants, Les objets étaient pris d'une pitié suprême. Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.
VT
Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans
Du noir logis muet au bord des flots grondants.
L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.
Au fond était couchée une forme terrible :
Une femme immobile et renversée, ayant
Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant;
Un cadavre ; — autrefois, mère joyeuse et forte ;
Le spectre échevclé de la misère morte ;
Ce qui reste du pauvre après un long combat.
Elle laissait, parmi la paille du grabat,
Son bras livide et froid et sa main déjà verte Pendre, et l'horreur sortait de cette Louche ouverte D'où rame en s'enfuyant, sinistre, avait jeté Ce grand cri de la mort qu'entend réternitéî
Près du lit où gisait la mère de famille, Deux tout petits enfants, le garçon et la fille. Dans le même berceau souriaient endormis.
La mère, se sentant mourir, leur avait mis
Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,
Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe,
Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît,
Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.
Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble ! Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant, Pas même le clairon du dernier jugement; Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.
Et la pluie au dehors gronde comme un déluge. Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort. Une goutte parfois tombe sur ce front mort, Glisse sur cette joue et devient une larme. La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme.
La morte écoute l'ombre avec stupidité,
Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté,
A Tair de chercher Tàme et de rappeler Fange ;
Il semble qu'on entend ce dialogue étrange
Entre la bouche pâle et l'œil triste et hagard :
— Qu'as-tu fait de ton souffle? — Et toi, de ton regard?
Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères, Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres. Comme au sombre océan arrive tout ruisseau, Le sort donne pour but au festin, au berceau, Aux mères adorant l'enfance épanouie, Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie, Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau, Le refroidissement lugubre du tombeau !
YIII
Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte? Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte? Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant? Pourquoi son cœur bat-il? Pourquoi son pas tremblant Se liàte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle Elle court, sans oser regarder derrière elle? Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé Dans l'ombre, sur son lit? Qu'a-t-elle donc volé?
(Juand elle fut rentrée au logis, la falaise Blanchissait ; près du lit elle prit une chaise Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait Un remords, et son front tomba sur le chevet, Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche,
— Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? Il a Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là?
Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille! Il n'avait pas assez de peine ; il faut que j'aille Lui donner celle-là de plus. — C'est lui? — Xon. Rien. — J'ai mal fait. — S'il me bat, je dirai : Tu fais bien. — Est-ce lui? — Non. — Tant mieux. — La porte bouge comme Si l'on entrait. — jMais non. — Voilà-t-il pas, pauvre bomme, Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant! — Puis elle demeura i)ensive et frissonnant, S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime. Perdue en son souci comme dans un abîme, N'entendant même plus les bruits extérieurs. Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs, Et l'onde et la marée et le vent en colère.
La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire. Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc; Et le pêchem% traînant son lilet ruisselant. Joyeux, parut au seuil, et dit : C'est la marine!
— C'est loi! cria Jeannie, et contre sa poitrine Elle prit son mari comme on prend mi amant, Et lui baisa sa veste avec emportement, Tandis que le marin disait : — Me voici, femme!
Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme Son cœur bon et content que Jeannie éclairait.
— Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt.
— Quel temps a-t-ilfait? — Dur. — Et la péclie? — Mauvaise. Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise.
Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet.
Le diable était caché dans le vent qui soufllait.
Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J'ai cru que le bateau se couchait, et Tamarre
A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là? —
Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.
— Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire,
J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre,
J'avais peur. — Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal. —
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal, Elle dit : — A propos, notre voisine est morte. C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe. Dans la soirée, après que vous fûtes partis. Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits. L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine; L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine. La pauvre bonne femme était dans le besoin.
L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
LES PAUVRES GENS 57
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête : — Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête, Nous avions cinq enfants, cela va faire sept. Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait De souper quelquefois. Comment allons-nous faire? Bah! tant pis! ce n'est pas ma faute. C'est raffaire Du bon Dieu. O sont là des accidents profonds. Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons? C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes. 11 faut pour les comprendre avoir fait ses études. Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.
Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon.
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de Peau, je ferai double tâcbe,
(Test dit. Va les chercber. Mais qu'as-tu? Ça te fàclie?
D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.
— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!