DUN JEUNE HOMME ET L'OREILLE D'UN VIEILLARD
Le lendemain de ce jour-là
Bauldour filait dans sa chambre
et Pécopin chassait dans le bois.
seul et n'avait avec lui qu'un chien. Tout en sui-
hasard delà chasse, il arriva près d'une métairie
qui était à l'entrée de la foret de Sonn et qui marquait la limite des domaines de Sonneck et de Falkenburg. Cette métairie était ombragée, à l'orient, par quatre grands arbres, un frêne, un orme, un sapin et un chêne, qu'on appelait dans le pays les quatre Evangélistes. Il parait que c'étaient des arbres fées. Au moment où Pécopin passait sous leur ombre, quatre oiseaux étaient perchés sur ces quatre arbres , un geai sur le frêne, un merle sur l'orme, une pie sur le sapin et un corbeau sur le chêne. Les quatre ramages de ces quatre bêtes emplumées se mêlaient d'une façon bizarre et semblaient par instants s'interroger et se répondre. On entendait en outre un pigeon, qu'on ne voyait pas, parce qu'il était dans le bois, et une poule, qu'on ne voyait pas parce qu'elle était dans la bassecour de la ferme. Quelques pas plus loin, un vieillard tout courbé rangeait le long d'un mur des souches pour l'hiver. Voyant approcher Pécopin, il se retourna et se redressa :
— Sire chevaher, s'écria-t-il, entendez-vous ce que disent ces oiseaux?
— Bonhomme, répondit Pécopin, que m'importe?
— Sire, reprit le paysan, i)Our le jeune homme, le merle siffle, le geai garrule, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux parlent.
Le chevalier éclata de rire.
— Pardieu ! voilà des rêveries. Le vieillard repartit gravement :
— Vous avez tort, sire Pécopin.
— Vous ne m'avez jamais vu, s'écria le jeune homme; comment savez-vous mon nom?
— Ce sont les oiseaux qui le disent, répondit le paysan.
— Vous êtes un vieux fou, brave homme, dit Pécopin.
Et il passa outre.
Environ une heure après, comme il traversait une clairière, il entendit une sonnerie de cor et il vit paraître dans la futaie une belle troupe de cavahers; c'était le comte palatin qui allait en chasse, accompagné des burgraves, qui sont les comtes des châteaux; des wildgraves, qui sont les comtes des forêts, des landgraves, qui sont les comtes des terres; des rhin-
graves, qui sont les comtes du Rhin; et des raugraves, qui sont les comtes du droit du poing. Un cavalier gentilhomme du pfalzgraf, nommé Gaïrefroi, aperçut Pécopin et lui cria :
— Holà, beau chasseur! ne venez-vous pas avec nous?
— Où allez-vous? dit Pécopin.
— Beau chasseur, répondit Gaïrefroi, nous allons chasser un milan qui est à Heimburg et qui détruit nos faisans; nous allons chasser un vautour qui est à Yaugstberg et qui extermine nos lanerets ; nous allons chasser un aigle qui est à Rheinstein et qui tue nos émerillons. Venez avec nous.
— Quand serez-vous de retour? demanda Pécopin.
— Demain, dit Gaïrefroi.
— Je vous suis, dit Pécopin.
La chasse dura trois jours. Le premier jour Pécopin tua le milan, le second jour Pécopin tua le vautour, le troisième jour, Pécopin tua l'aigle. Le comte palatin s'émerveilla d'un si excellent archer.
— Chevalier de Sonneck, lui dit-il, je te donne le fief de Rhineck, mouvant de ma tour de Gutenfels. Tu
vas me suivre à Stalileck pour recevoir l'investiture et me prêter le serment d'allégeance, en mail public et en présence des éclievins, m mallo puhUco et coram scahinis, comme disent les chartes du saint empereur Cliarlemagne.
Il fallait obéir. Pécopin envoya à Bauldour un message dans lequel il lui annonçait tristement que la gracieuse volonté du pfalzgraf l'obligeait de se rendre sur-le-champ à Stahleck pour une très grande et très grosse affaire.
— Soyez tranquille, madame ma mie, ajoutait- il en terminant, je serai de retour le mois prochain.
Le messager parti, Pécopin suivit le palatin et alla coucher, avec les chevaliers de la suite du prince, dans la châtellenie basse à Bacharach. Cette nuit-là il eut un rêve. Il revit en songe l'entrée de la forêt de Sonneck, la métairie, les quatre arbres et les quatre oiseaux; les oiseaux ne criaient, ni ne sifflaient, ni ne chantaient, ils parlaient. Leur ramage, auquel se mêlaient les voix de la poule et du pigeon, s'était changé en cet étrange dialogue, que Pécopin endormi entendit distinctement :
LE GEAI
Le pigeon est au bois.
LE MERLE
La poule dans la cour Va disant : Pécopin.
LE GEAI
Le pigeon dit : Bauldour.
LE CORBEAU
Le sire est en chemin.
LA PIE
La dame est dans la tour.
LE GEAI
Reviendra-t-il d'Alep?
LE MERLE
De Fez?
LE CORBEAU
De Damanhour?
LA PIE
La poule a parlé contre, et le pigeon pour.