CHAPITRE II
Doctrine de l'Église sur la distribution des Biens. — Explication du paupérisme par la grâce; institution de l'Autorité.
V. — La corruption païenne avait eu pour résultat, entre autres choses, d'agglomérer en un petit nombre de mains toutes les richesses : l'immense majorité des habitants de l'empire était sans propriété, colons du fisc, prolétaires des villes, esclaves. Une réparation était attendue : le christianisme dut à cette attente, qu'il parut d'abord favoriser, la meilleure part de son succès.
L'Evangile est plein d'anathèmes contre les riches et de promesses aux malheureux. Si jamais secte porta loin le scandale de l'excitation à l'envie et à la haine, c'est assurément celle-là. Heureux les pauvres, avait dit le Maître, parce qu'ils auront leur tour; heureux les pieux, parce qu'ils posséderont la terre; heureux les affamés parce qu'ils seront rassasiés! Tel est, d'après le premier évangile, le début de la prédication messianique, début qu'il est impossible de prendre dans un autre sens que celui d'une revendication de la propriété.
lia question de partage était donc posée dès le premier jour, par la bouche même de Jésus-Christ. A cette question qu'allait répondre l'Eglise? De sa décision dépendait l'avenir du peuple chrétien, l'unité de l'Eglise, la paix du monde,
L'Eglise, naturellement, ne pouvait répondre que selon sa religion. Or, que disait ici le christianisme?
VI. — Sur la cause même du paupérisme et de l'inégalité des fortunes, tous les docteurs enseignent que ce paupérisme et cette inégalité sont, comme la mort, un effet du péché originel, qu'il n'y a lieu par conséquent d'accuser ni la Providence, ni la société ; qu'un tel mal ne tient pas à un accident de la nature ou de la civilisation, mais qu'il a sa source dans les profondeurs de l'ordre moral, dans une prévarication qui, après avoir infecté la race d'Adam, a réjailli sur la création tout entière.
L'homme, dit dom Calmet, a été créé dans une entière liberté, soumis à Dieu seul. Si le péché n'était pas entré dans le monde avec la désobéissance d'Adam, les hommes seraient demeurés dans cette égalité et cette indépendance les uns à l'égard des autres. {Commentaire sur VEpître de saint Paul aux Romains,)
Malebranche s'attache fortement à ce même principe, ■ que le vice est la seule cause de l'inégalité parmi les hommes.
C'est une vérité certaine, dit- il, que la différence des conditions est une suite nécessaire du péché originel, et que souvent la qualité, les richesses, l'élévation, tirent leur origine de l'injustice et de l'ambition de ceux à qui nos aïeux doivent leur naissance... La force, ou la loi des brutes, qui a déféré au lion l'empire des animaux, est devenue la maîtresse des hommes. {Traité de morale, XIV, 1, 4, 6.)
Cinq ou six pendards, disait Domat, un des docteurs de Port-Royal, cité par M. Cousin, partagent la meilleure partie du monde et la plus riche ; c'en est assez pour nous faire juger quel bien c'est devant Dieu que la richesse !
Ainsi la cause du mal n'étant pas, selon l'Eglise, ae l'ordre temporel, le remède ne lui appartient pas davantage. Avant de s'occuper des choses de la terre, il faut tirer au clair les affaires du ciel. Le problème du paupérisme se liant à celui du péché, c'est par la science du salut dans l'éternité que nous devons arriver au bien-être dans cette vie, si tant est que le salut et la richesse ne soient pas exclusifs l'un de l'autre.
Quel est donc, selon l'Eglise, ce principe de salut, notre dernière ressource contre la misère?