ARCHEVÊQUE DE BESANÇON
MONSEIGNEUE,
Avez- vous eu connaissance d'un petit livre, format in-32, couverture jaune, qui a paru, il y a tantôt deux ans, sous ce titre : Proudhon, par Eugène de Mirecourt, chez Gustave Havard, éditeur, rue Guénégaud, Paris?
— Non, répondez-vous, mes souvenirs ne remontent pas si haut. Je ne connais ni l'auteur ni son ouvrage.
— Pardon, Monseigneur : ce petit livre fait partie d'une collection intitulée les Contemporains. Il a pour numéro d'ordre 32. C'est une soi-disant biographie dont l'auteur, M. de Mirecourt, après avoir reconnu, à sa manière, que ma vie privée est inattaquable, conclut néanmoins et donne clairement à entendre, pour quiconque a un cœur chrétien, que je suis un scélérat. La nature des renseignements que s'est procurés l'auteur, l'esprit dans lequel sa notice est écrite, l'intérêt qu'elle prétend servir, tout, à mes yeux, décèle une origine ecclésiastique.
— En vérité, Monsieur, je ne vous comprends pas. Où voulez-vous en venir?
— Il s'y trouve une citation d'une lettre adressée au biographe par un saint archevêque^ lequel n'est pas d'ailleurs autrement désigné. Comme cette lettre contient des détails sur ma famille, sur ma vie de jeune homme, passée tout entière au pays, j'ai cru qu'elle ne pouvait venir que de vous, Monseigneur. La reconnaissez-vous?
— Monsieur, que signifie cet interrogatoire ? Vos questions deviennent on ne peut plus indiscrètes. Je ne vous dois pas d'explication.
— Eh bien, Monseigneur, j'ai vu la lettre; ce bon M. de Mirecourt a eu l'obligeance de me la montrer. Le saint archevêque qui a fourni à l'auteur des Contemporains des notes si précieuses n'est autre que Mgr Césaire MAT- THIEU, archevêque de Besançon, cardinal, sénateur, et, comme autrefois, prince du Saint-Empire...
Pour Dieu, Monseigneur, quel métier avez-vous fait là? Vous en collaboration d'une entreprise de libelles ! vous le compère de M. de Mirecourt! ce qui ne fera pas, à Dieu ne plaise, que je m'oublie jusqu'à vous traiter de compère Matthieu!... Connaissiez-vous seulement l'iiomme avec qui vous avec eu ce commerce épistolaire? Est-ce afin d'encourager son œuvre, œuvre de scandale, quelques-uns ont dit de chantage , que vous bénissiez cette plume de "bohème, que n'intimide pas la police correctionnelle ?
M. de Mirecourt m'aborde un soir sur le seuil de ma porte, et me déclare son intention de publier ma biographie. La démarche qu'il faisait auprès de moi était toute de courtoisie, disait-il : il voulait sauver V homme; il ne s'agissait pour lui que d'une appréciation de mes idées par ordre de dates. C'est alors qu'il me fit voir la lettre qu'il tenait de vous, Monseigneur : ce qui m'affecta, je vous l'avoue, au plus haut point. Pasteur de ma ville natale, à défaut de charité pour ma personne il vous suffisait de cet esprit de compatriotisme qui anime tous les Francs- Comtois pour vous abstenir de livrer à la malignité du pamphlétaire un membre de la famille bisontine.
Eh! Monseigneur, croyez-vous que je me souciasse de ma biographie et de son auteur? Ne suis-je pas l'un des moins maltraités des Contemporains? Et vous-même, après tout, ne m'avez-vous pas rendu justice? Ce qui me peinait était de vous rencontrer en telle affaire ; c'était que vous me représentiez mon pays, et qu'en voyant votre signature j'avais senti se briser en moi un de ces invisibles liens qui attachent tout homme à son pays...
Toutefois, je ne laissai rien paraître de mes sentiments, et me contentai de dire à M. de Mirecourt qu'il m'obligerait fort de n'entretenir, ni peu ni prou, le public de ma
personne. — C'est impossible, me répondit-il, je suis engagé.
Je ne connaissais nullement M. de Mirecourt. Je n'avais lu aucune de ses publications, comme je n'ai lu encore aujourd'hui que celle qui me regarde. Je comptais qu'après sa démarche courtoise, il m'apporterait lui-môme, critique loyal, le premier exemplaire de son opuscule. Sans doute il s'est acquitté envers vous , Monseigneur , qui cultivez sa correspondance, de ce devoir. Jugez de ma surprise à la lecture de cette bouffonnerie confite en dévotion, où ma vie intime est fouillée, et au bout de laquelle s'aperçoit la griffe d'un archevêque !
Voilà donc où en est la société française sous une religion de charité et un régime d'ordre! Voilà les mœurs que tuveurs de la famille, les protecteurs de la vie privée, les maîtres de la vie spirituelle, travaillent à nous faire! Voilà ce qui amuse le public, ce que souffre la justice, gardienne des personnes aussi bien que des propriétés; ce qu'approuve l'Eglise et qu'elle encourage! Vingt mille exemplaires de cette prétendue biographie ont été vendus. Encouragé parle succès, M. de Mirecourt continue sof martyrologe ; il est aujourd'hui au numéro 80.
Certes, je n'ai garde de donner à l'auteur des Contemporains plus d'importance que ses lecteurs ne lui en accordent. Je ne crois pas même que, dans son for intérieur, il professe aucun principe, qu'il soit d'aucune église. Il ne pense seulement pas. Remarquez pourtant que cet homme, qui dans la préface placée en tête du numéro 32, vante le soin avec lequel il va aux renseignements; qui d'ailleurs semble défier les représailles, qui les provoque même, se sent appuyé. Il a un parti pris, un plan calculé pour tous les cas. Depuis qu'il lui a plu de me ranger dans sa galerie de caricatures, il m'est revenu sur son compte des choses!... Eh! bonnes gens que la diffamation désarçonne, taisez-vous, de grâce. M. de Mirecourt n'est pas seul ici; et quand il s'est résolu à ce métier, il a parfaitement compté sur vos cris; il est au dessus de toute avanie. Je ne veux rien savoir de sa vie à lui. Répondre au mal qu'il dit des autres par celui qu'il a pu commettre est une mauvaise façon de raisonner, qui ne touche pas au fond des choses . La question est plus haute : tous les traits que
vous dirigez contre le libelliste sont coups perclus. Il faut aller au fait.
M. de Mirecourt — que me font ses antécédents et son pseudonyme? — est pour moi un in-32 de 92 pages, rien de plus. Qu'est-ce que cet in-32 ? Que me veut-il? Quelle idée représente-t-il ? Au nom de quel intérêt est-il venu me chercher dans ma retraite, fouiller ma vie, ma famille, mes affaires, et m'afïublant du san-henito catholique, me bafouer à la face du monde, en train de m'oublier?
Or, à ces questions qui surgissent naturellement du fait, je n'ai pas été loin pour chercher laréponse. N'en déplaise à ceux qui disent le contraire, il y a dans l'auteur des Contemporains plus qu'un aventurier littéraire, exploitant, aux dépens des célébrités de l'époque, la curiosité publique. M. de Mirecourt est un signe du temps. C'est un champion du droit divin, dont l'œuvre se rattache au système de réaction qui prévaut en ce moment par toute l'Europe. Il apostrophe ainsi ses détracteurs :
Qui êtes-vous? d'où sortez- vous? Avocats d'une cause indigne, plaidez à votre aise, et n'espérez point de réplique. Vous pouvez, tant qu'il vous plaira, défendre et M. de Lamennais et tous ceux qui ont mérité notre blâme. Le bout de l'oreille démocratique et la rancune de parti percent beaucoup trop dans votre colère...
Et ailleurs :
En temps de révolution, il y a deux hommes qu'un dictateur doit faire taire, n'importe à quel prix : Proudhon et Girardin.
Dans son journal, — M. de Mirecourt publie, avec la permission du gouvernement, un journal, — il parle comme un volontaire de l'armée de la foi...
Vous êtes jurisconsulte, Monseigneur, tout le monde le sait, et vous aimez à en faire parade. Vous connaissez l'axiome de droit : Isfecit cuiprodest. Vous en conviendrez donc : M. de Mirecourt n'est ici qu'un homme de paille. Soldat, bénévole ou mercenaire, je l'ignore et peu m'importe, de la contre-révolution, l'immoralité et la misère ne l'expliqueraient pas tout entier. Hors du milieu qui le rend possible et le produit, il n'aurait pas de raison d'être. Sans ses relations avec vous. Monseigneur, ce qui veut dire avec
tout le clergé bisontin, ma biographie lui devenait impossible ; sans le point de vue chrétien que vous lui avez fourni, il n'aurait su lui donner une signification. Ses bravades même, son affectation d'effronterie qui lui servent à dérouter l'ennemi, il ne les soutiendrait pas, s'il ne trouvait un appui dans la conscience du public dévot et réacteur. C'est tour de vieille guerre, au moyen de quoi il espère, comme les croisés de Pierre l'Ermite et de saint Bernard, obtenir, en ramassant de l'argent, la rémission de ses péchés, et se refaire dans l'estime des honnêtes gens. Et le terrain qu'il a choisi pour champ de bataille, que, du moins en ce qui me touche, vous lui avez suggéré, Monseigneur; le thème qu'il développe, renouvelé des pamphlétaires ecclésiastiques du dernier siècle, les Fréron et les Desfontaines, est celui-ci : hors de l'Autorité et de la Foi, hors de l'Eglise et du gouvernement absolu, il n'y a ni vertu, ni probité, ni modestie, ni délicatesse, ni conscience; il n'y a que corruption, paresse, orgueil, luxure, férocité, hypocrisie : témoin Lamennais, George Sand, Emile de Girardin, Eugène Sue, et pour tout dire, Proudhon.
Vous le voyez, Monseigneur, je vais droit à l'ennemi, la pointe au corps. M. de Mirecourt, écrivain sans cervelle, n'est à mes yeux qu'un débiteur insolvable : le vrai répondant, prince de l'Eglise, c'est vous. Pas de récriminations : en quatre lignes je résume l'œuvre de M. de Mirecourt et je fixe le débat. Vous pouvez maintenant lui donner avis de s'en tenir là : le public n'a que faire d'en entendre davantage. Ce que j'ai à dire pour moi servira pour tous.
Quand le magnin passe, dit le paysan de Franche- Comté, il faut que je châtre. Vous avez dû entendre cet apoththegme rustique dans vos tournées pastorales. On appelle magnin, dans notre pays, l'industriel qui coupe les veaux, les porcs, les agneaux, chevreaux et poulains. Chaque année, au printemps, le magnin fait sa tournée. Lorsqu'il traverse un village, ou qu'il passe devant une ferme, il joue un air de flageolet. Le paysan sort aussitôt et appelle le magnin : Tempus castrandi, dit l'Ecclésiaste.
J'ai entendu le flageolet du Temps. Il m'avertit que l'heure est venue de combattre au grand combat. Il faut, tandis que la multitude est à genoux, arracher la, vertu au vieux mysticisme, extirper du cœur des hommes ce reste
de latrie qui, entretenant la superstition, détruit en eux la Justice et éternise l'immoralité.
Le dix-huitième siècle n'a été qu'une escarmouche. Sa critique, libertine et superficielle, ne pouvait obtenir une victoire qui exigeait, avec la plus haute raison, la morale la plus pure. Comment Voltaire, avec tout son esprit, eût-il écrasé Ylnfâme, quand il lui donnait pour saufconduit la Pucelle?... — Comment la Révolution, avec toute sa vigueur, eût-elle fondé la liberté, quand elle s'inclinait devant la théologie? Philosophe avec Bailly, Condorcet,Clootz,Marat, Volney, la Révolution en la personne de Robespierre se donne à Dieu, et le lendemain se retrouve possédée. Dès qu'elle s'appuie sur la foi, la vertu révolutionnaire aboutit à la corruption de Thermidor.
Le socialisme lui-même, qui d'abord s'annonçait comme étant la Raison à la fois spéculative et pratique de l'Humanité, qui à ce titre se posait en antichrist; le socialisme, demeuré théologique en ses dogmes, évangélique en ses discours, pontifical en ses églises, parlant à une société défaillante de volupté, d'essor passionnel, d'amour libre, d'émancipation de la femme et de réhabilitation de la chair, quand il fallait lui administrer le cordial énergique de la Justice, le socialisme a failli à sa mission et s'est contredit lui-même : son œuvre est à recommencer.
Plus d'équivoque, à cette heure; plus de ces transactions qui déshonorent tous les partis. On attaque la Révolution dans ses idées et dans ses mœurs; on la flétrit clans ses générations : la question est posée entre la Justice selon la Foi, et la Justice selon la liberté. Il s'agit de savoir si l'homme, prenant enfin possession de lui-même, peut, par le seul effort de sa conscience, s'avancer dans la vertu ; ou s'il est condamné par l'infirmité de sa nature à demeurer éternellement impur, capable seulement de Justice, alors qu'il est visité par la langue de feu de l'Esprit-Saint.
Pour moi, toujours ménager de la dignité des autres alors même que la mienne est attachée au pilori ; respectant dans la religion la conscience naïve du peuple, dans le prêtre le ministre de cette conscience, je ne viens point, à cette heure solennelle, afficher une impiété hors de saison, conspuer des symboles vénérés, souffleter les oints du Très-Haut. Celui-là peut fermer mon livre, qui y cher-
(lierait un passe-temps sacrilège. Je cherche les lois du juste, du bien et du vrai : ce n'est qu'à ce titre que je me permets d'interroger la religion.
La religion ! elle appartient à l'humanité, elle est le fruit de ses entrailles. A qui serait-elle méprisable ? Honorons en toute foi religieuse, en toute Eglise reconnue ou non reconnue par l'Etat, honorons jusque dans le Dieu qu'elle adore la conscience humaine ; gardons la charité, la paix, avec les personnes à qui cette foi est chère. C'est notre devoir, et je n'y manquerai pas. Mais la piété publique satisfaite, le système de la théologie appartient à ma critique : la loi de l'Etat me l'abandonne.
Que chacun lise cet écrit, comme il a été écrit, avec le calme que commande la vérité. Il y va de notre vie morale, de notre salut éternel, comme dit l'Eglise : et jamais question plus haute ne fut soulevée parmi les hommes.