I. — Définitions. 1. Le mot mœurs vient du latin mos
^génitif moris, pluriel mores, lequel signifie coutume, usage
habitude, institution, et au pluriel, mœurs. La racine de
ce mot est la même que celle de modus, mode, manière, façon; moulus, mesure, muid ou boisseau; moderare, modérer, tempérer, gouverner par la mesure; modestia, qualité de Pâme qui consiste à garder en tout la mesure et les convenances. Vir modestus est l'homme de bonnes manières, mesuré dans ses paroles et ses sentiments.
Au même thème se rapportent meta, borne; metruwt, mètre; mensura, mesure, etc.
Le grec eOo? ou vj9o;,dont nous avons fait éthique, ramené au radical ew, aller, venir, présente un sens analogne. Il signifie allure, tenue, marche, venue. Le latin, plus abstrait, décèle le génie juridique du peuple-roi; le grec fait image, et convient mieux à la poésie.
Les Grecs se servaient aussi, pour dire les mœurs, du mot Tpoîrot, tournures, c'est à dire modes, formes, manières, usages. Suivant Dion, l'empereur Auguste, qui lardait sa conversation de phrases grecques, prit le titre de £7t«^£a>7tv5ç TpoTT&iv, ce que Suétone traduit ainsi : Hecipit morum legumque regimen, il prit la direction des mœurs et des lois.
D'après l'étymologie, les mœurs seraient les façons , allures et tournures des êtres vivants, tant individus qu'espèces, dans leurs pensées, leur langage, leurs relations, leurs amours, en un mot dans tous les actes de leur vie.
J'entends donc par mœurs, les conditions formelles de la vie, dans tous ses états et rapports. De même que l'être ne peut se concevoir sans attributs, l'âme sans facultés, la substance sans modes, la science sans méthode; ainsi la vie, manifestée dans l'individu ou dans le groupe, ne se conçoit pas non plus sans conditions; et tout être vivant, qu'il soit homme ou bête, par cela seul qu'il vit, a nécessairement des mœurs.
2. Les modes du sujet, individuel ou collectif, dépendant à la fois de sa constitution intime et du milieu où il est appelé à vivre, il en résulte que chez des sujets de même espèce, les mœurs peuvent être, en quelque chose, différentes. Ainsi il y aies mœurs des peuples du Nord et les mœurs des peuples du Midi, les mœurs monarchiques et les mœurs républicaines, les mœurs ouvrières et les mœurs bourgeoises, les mœurs du paysan et celles du soldat, les mœurs oratoires et les mœurs ecclésiastiques.
Mais, quelle que soit la variété des mœurs, il existe chez cous les êtres moraux un trait dominant, par lequel se manifeste ce qu'on nomme le caractère, et qui consiste en ce que le sujet, s'honorant lui-même et avant tout autre, affirme, avec plus ou moins d'énergie, son inviolabilité parmi ses pairs, son accord avec lui-même, et sa suprématie sur tout le reste. C'est ce que nous appelerons, si vous voulez, la dignité. Sans dignité, point de mœurs.
3. La dignité a pour maxime ou règle de conduite la félmté. En sorte que ces trois termes, félicité, mœurs, dignité, sont adéquats, solidaires, et ne peuvent logiquement se trouver en opposition.
De là, l'idée du lien et du mal moral, synonyme de celle de bonheur et de peine.
C'est en effet un résultat de la fermeté des mœurs ou de leur subversion, de la considération du prochain ou de sa mésestime, que le sujet en éprouve soit du contentement soit du malaise, de telle sorte que, selon l'état de sa conscience, selon que sa dignité est satisfaite ou compromise, il est heureux ou misérable. Ces rapports sont liés l'un à l'autre comme l'effet à la cause, comme le mode à la substance. Plaisir ou peine, telle est la conséquence inévitable de l'intégrité ou de la dépravation morale.
Ce qui revient à dire que la dignité du sujet constitue pour lui une loi positive, ayant pour sanction le bonheur, s'il y obéit; la souffrance, s'il la viole.
4. Tous les êtres, individus ou sociétés, tendent parla spontanéité de leur vie à faire prévaloir leur dignité dans toutes les circonstances où elle se trouve engagée, et conséquemment à maintenir l'intégrité de leurs mœurs : il implique contradiction qu'un sujet lutte contre ses modes essentiels, et soit foncièrement méchant. Méchant contre soi-même! c'est absurde. Sans doute les accidents et les complications de l'existence peuvent suspendre, retarder, rendre plus difficile la production des justes mœurs : c'est une conséquence de la variabilité du milieu où nous vivons, ainsi que de notre organisation elle-même. Il est même possible que, chez certaines âmes, comme en certains corps, la dissolution devienne irréparable. Mais toujours, le sujet, si dépravé qu'on le suppose, luttera contre son indignité qui est son infortune : l'immoralité, même sans
remède, ne pouvant pas plus que la maladie devenir en nous une seconde nature.
J'appelle vertu, en général, l'énergie plus ou moins active avec laquelle le sujet, homme ou nation, te/id à déterminer ses mœurs, à faire prévaloir sa dignité, â la rétablir si elle est atteinte.
Mais cette vertu, comme tout ce qui tient au mouvement et à la vie, est sujette à des titubations et à des relâchements ; elle a ses défaillances , ses intermittences , ses maladies, ses éclipses : c'est le vice, le péché, le crime.
5. Le mal moral pouvant être l'effet, tantôt de l'ignorance et d'une compression excessive, tantôt de la lâcheté du sujet même, la douleur qu'il entraîne revêt dans la conscience un caractère tout différent, selon qu'il dérive delà première de ces causes ou de la seconde. Le péché d'ignorance ne laisse pas dans l'âme de traces vives et durables : il n'infecte pas la volonté, et la mémoire le rejette vite. Tandis que le mal commis par lâcheté engendre un chagrin amer, poison de l'âme, qui flétrit le sujet dans son essence, atteint la vie clans sa source, et mène souvent au suicide : c'est le remords.
6. Du reste, comme toute anomalie suggère l'idée de redressement, comme toute infirmité inspire le désir et l'espérance de la guérison, ainsi l'on suppose que le mal moral, quelle qu'en soit la gravité, et susceptible de réparation. C'est ce qu'on nomme pénitence, satisfaction, expiation. Si la pénitence ou expiation est volontaire, on la nomme repentir ; si elle est imposée par une volonté étrangère et par force, elle s'appelle châtiment, vengeance, supplice. A vrai dire, le repentir est la seule réparation valable du péché, la seule qui réhabilite le coupable, car c'est la seule qui guérisse du remords, et qui rende l'estime. Là où le remords n'apparaîtrait point , on peut voir un ennemi, une bête féroce, un monstre; il serait à peine permis de trouver un coupable.
Il est encore d'autres notions qui reviennent fréquemment dans les livres de morale : telles sont celles de religion, justice, liberté, etc. La définition de ces notions est elle-même un problème des plus difficiles, que ces Etudes ont précisément pour objet de résoudre.
IL — Science et méthode. — Les mœurs étant les formes ou phénomènes par lesquels se. traduit au dehors l'essence invisible, immuable, du sujet, il en résulte d'abord que la moralité constitue en lui, comme la sensibilité, l'intelligence, l'amour, et toutes les affections, une chose positive, réelle, non de fantaisie; que par conséquent elle est soumise à des lois, et peut devenir l'objet d'une science.
Or, ainsi qu'il a été observé plus haut (déf. 2), le sujet étant sans cesse modifié par le milieu où il vit, les mœurs dépendent de deux sortes de causes : une constante, dérivant de la nature de l'être, et des variables, qui proviennent du dehors.
Le procédé de la science , ou sa méthode consistera donc, après avoir classé les faits selon les facultés dont ils relèvent, à comparer entre eux les actes de même catégorie ; puis à dégager de leurs variations le caractère ou la tendance commune, qui en est la loi.
On appelle éthique ou morale la science des mœurs, c'est à dire, des conditions formelles de la vie humaine et de sa félicité, aussi bien à l'état solitaire qu'à l'état social.
C'est la science du lien et du mal, allégorisée dans la Genèse par le fruit de l'arbre défendu.
III. — Axiomes. — Outre les définitions, la science des mœurs suppose à priori la certitude d'un certain nombre de principes indémontrables ou principes premiers, parmi lesquels je me borne à citer les suivants :