‹ De la liberté du travail; ou, Simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines s'exercent avec les plus de puissance (volume 2)Chapitre 1 sur 33 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

DES DIVERS ORDRES DE TRAVAUX ET DE FONCTIONS QU'EM- BRASSE LA SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE.

J'ai cherché, dans le premier volume de cet ouvrage, quelles étaient les conditions de la liberté, considérée d'une manière générale et en dehors de tout mode spécial d'activité.

On a vu qu'elle dépendait :

1° De la race ,

2° Des circonstances extérieures,

3° De la culture;

C'est-à-dire que les hommes parvenaient d'autant plus à agrandir la sphère de leur activité, et à se mettre en mesure d'agir avec facilité et avec puissance :

Que la nature les avait doués d'organes plus parfaits;

Qu'ils se trouvaient placés dans des circonstances plus favorables au développement de leurs forces ;

Et finalement qu'ils les avaient plus développées.

Je me suis appliqué surtout à montrer combien la liberté h. 1

dépendait du degré de culture. J'ai fait la revue successive des principaux modes d'existence par lesquels paraît être passée l'espèce humaine , et j'ai trouvé constamment que l'homme était d'autant plus libre qu'il était parvenu à un état de culture plus perfectionné.

Ainsi les faits nous ont clairement démontré qu'il y avait de la liberté dans la vie nomade plus que dans la vie sauvage; dans la vie sédentaire plus que dans la vie nomade; dans la servitude du moyen-âge plus que dans Yescîavage domestique des anciens; sous le régime des privilèges plus que dans la demi-servitude du moyen-âge; sous la concentration exagérée de pouvoirs qui a succédé au régime des privilèges plus que sous ce régime même; et, finalement, qu'il y en aurait plus qu'en aucun des précédents états sous une autorité centrale convenablement limitée, forte seulement pour la répression des actes nuisibles, mais destituée d'ailleurs de tout caractère oppressif, de toute attribution arbitraire, et ne pouvant ni gêner aucun travail inoflensif, ni permettre que personne s'en emparât a l'exclusion du reste des hommes. Et, en effet, arrivés ainsi à cette manière de vivre, que nous avons appolé le régime industriel, la vie industrielle, il nous a paru, tout en tenant compte des obstacles et des limites que rencontrait encore ici la liberté , que ce mode d'existence était de tous ceux que nous avions traversés le mieux approprié à la nature de l'homme, le plus favorable au plein développement de ses facultés, celui en un mot dans lequel il pouvait devenir le plus libre.

Je reviens maintenant sur ce dernier état. Après l'avoir considéré dans son ensemble, il me reste à l'envisager dans ses détails. J'ai à parler des divers ordres de travaux et de fonctions qu'il embrasse. J'ai a faire connaître la nature, Tin-

qu'embrasse la société lndlstrielle. 3

fluence, et principalement les moyens de ces divers modes d'activité. Mais il faut que je cherche d'abord quels sont tous ces modes d'activité que comprend la société industrielle. J'ai fait connaître précédemment sa nature; j'ai dit quel était le caractère commun à tous ses travaux ('); mais je n'ai pas dit quels étaient les travaux et les actions dont elle se compose. L'ordre des idées veut que je commence par là. Avant de chercher à quelles conditions tout travail peut s'exécuter librement dans l'état social dont je m'occupe, il faut que je dise d'abord quel est l'ensemble des professions et des fonctions qui entrent dans l'économie de cet état et qui concourent au développement de ses forces.

Puisque l'industrie, ainsi que nous l'avons vu, consiste a faire quelque chose d'utile aux hommes; puisque industrie c'est production d'utilité, il est évident qu'il faudra appeler classes industrieuses toutes les classes utiles, toutes les classes vraiment productrices. Mais qui est-ce qui est, et qui est-ce qui n'est pas producteur? et, dans cette multitude de professions qui concourent simultanément a l'activité sociale , quelles sont celles qui contribuent véritablement à la production? Je ne sais si la chose est très malaisée à déterminer; mais il est certain qu'a cet égard on est encore loin de s'entendre.

Dans le langage habituel, on ne reconnaît comme productrices, et l'on n'appelle conséquemment industrielles , que les classes dont l'activité s'exerce sur la nature physique, et dont les produits se réalisent dans quelque chose de matériel. Ainsi l'on appelle producteur, homme d'industrie, le cultivateur, le maçon, le charron, le maréchal, le menuisier,

(') V. ci-dessus, tome I, liv. iv, chap. S et 9.

le serrurier, et une multitude d'autres travailleurs qui, à l'aide de certaines forces, de certains outils et d'un certain artifice, parviennent à fixer de certaines utilités dans les choses. Mais, quant a tous ceux qui agissent sur les personnes , quant au médecin, à l'instituteur, à l'avocat, au prédicateur, au fonctionnaire, au musicien, au comédien, etc., on ajoute qu'ils ne sont point des gens 'd'industrie; et la raison qu'on en donne, c'est que leur travail ne s'exécute sur aucune matière, qu'il ne laisse après lui rien de réel, rien de durable, rien qui soit susceptible de s'accumuler et de se vendre; d'où l'on conclut qu'il est improductif.

« Le travail de quelques-unes des classes les plus respectables de la société, dit Smith, ne produit aucune valeur; il ne se fixe, il ne se réalise sur aucune chose qui se puisse vendre, qui subsiste après la cessation du travail, et qui puisse servir à acheter par la suite une quantité de travail pareille. Le souverain, par exemple , ainsi que tous les autres magistrats civils et militaires qui servent sous lui, toute l'armée, toute la flotte, sont autant de travailleurs improductifs. Leur service, tout honorable, tout nécessaire qu'il est, ne produit rien avec quoi l'on puisse acheter ensuite une pareille quantité de service. La protection, la tranquillité, la défense de la chose publique, qui sont le résultat du travail d'une année, ne peuvent servir a acheter la protection, la tranquillité, la défense qu'il faut pour Tannée suivante. Quelques-unes des professions les plus graves, et quelques-unes des plus frivoles, doivent à cet égard être mises sur le même rang : ce sont celles des ecclésiastiques, des gens de loi, des médecins, des gens de lettres de toute espèce, et celles des comédiens, des farceurs, des musiciens, des chanteurs, des danseurs de l'Opéra, etc. Le travail de la plus noble comme celui de la plus vile de ces professions ne produit rien avec quoi l'on puisse ensuite ache-

qu'embrasse la société industrielle. 5

ter ou faire faire une pareille quantité de travail. Leur travail a toutes, tel que la déclamation de l'acteur, le débit de l'orateur ou les accords du musicien , s'évanouit au moment même qu'il est produit ( J ). »

M. de Tracy, dont l'esprit est si net et si ferme, ne voit pas, à cet égard, les choses autrement que l'auteur de la Richesse des nations. Tout en commençant par reconnaître, ce que ne fait pas Smith, que tous nos travaux utiles sont productifs (2), il trouve ensuite, comme Smith, plusieurs sortes de travaux improductifs,bienqu'ils lui paraissent éminemment utiles. «Il n'est pas douteux, dit-il, qu'un gouvernement quelconque ne soit très nécessaire a toute société : il faut bien que ses membres soient jugés, administrés, protégés, défendus, garantis contre toute espèce de violencei3;; » et néanmoins, « une première chose bien certaine, ajoute-t-il, c'est que le gouvernement ne peut être rangé parmi les consommateurs de la classe industrieuse... Sa consommation est définitive ; Une reste rien du travail qu'il solde (*). M. de Tracy en dit autant des services personnels des avocats, des médecins, des soldats, des domestiques: « leur utilité est celle du moment du besoin, comme celle d'un concert, d'un bal, d'un spectacle, qui est instantanée , et disparaît aussitôt (B). » L'auteur avait déjà exprimé les mêmes idées dans un autre ouvrage. « N'oublions jamais, disait-il, que le travail productif est celui dont il résulte des valeurs supérieures à celles que consomment ceux qui s'y livrent. Le travail des soldats, des gouverne-

(') Richesse des nations, liv. h, chap. 5.

(*) « Le vrai est, tout uniment, que tous nos travaux utiles sont productifs. » (M. de Tracy, Traité d'écon.pol., édit. de 1825, in-18, p. Sa.) (*) Jbid., p. 267.

H lbid., p. 268.

(") Ibid., p. 244.

ments, des avocats, des médecins peut être utile ; mais il n'est pas productif, puisqu'il n'en reste rien. Tout ce qui est employé à payer les soldats, matelots, juges, administrateurs, prêtres et ministres, est absolument perdu; aucun de ces gens-là ne produit rien qui remplace ce qu'ils consomment (') »,

Je retrouve toute la même doctrine dans M. de Sismondi. La société, suivant cet auteur, ne peut se passer d'administrateurs, déjuges, de militaires; et, néanmoins, « toute cette population gardienne, depuis le chef de l'État jusqu'au moindre soldat, ne produit rien, par la l'aison, dit-il , que son ouvrage ne revêt aucune forme matérielle, et n est pas susceptible de s'accumuler. La société ne peut également se passer d'instituteurs, de prêtres, de savants, d'artistes; et, néanmoins, les travaux de ces hommes sont improductifs, « parce qu'ils ne donnent pas de fruits matériels, et qu'on ne thésaurise pas de ce qui n'appartient qu'à l'dme. » Enfin la société n'a pas moins besoin des professionsqui soignent lecorpsde l'homme, que de celles qui perfectionnent son intelligence; et toutefois, suivant M. de Sismondi, les travaux des médecins et des chirurgiens sont tout aussi improductifs que ceux des savants et des artistes, par la raison que « les effets de ces travaux ne peuvent de même s'accumuler (').

Un autre écrivain, Malthus, dans ses Principes d'économie politique, paraît dire implicitement les mêmes choses. Il ne reconnaît de richesses réelles que celles qui sont fixées dans des objets matériels, et trouve que c'est renverser de fond en comble les principes de la science que de regarder comme pro-

(') Commentaire sur Montesquieu, édit. de 1822, in-18, p. 507, en note, et p. 218.

(*) Nouveaux principes d'écon. polit., 2R édit., t. T, p. 141 , 144 , 145, 147.

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ductive toute industrie dont l'activité ne s'épuise pas sur la matière ( J ).

J'ai sous les yeux le livre d'un autre économiste anglais, M. Mill, qui reconnaît que le gouvernement, lorsqu'il se renferme dans son véritable objet, remplit une fonction de la plus grande importance ; et, néanmoins, il ne laisse pas de ranger dans la classe des consommations stériles le prix que coûte son travail, disant qu'il ne concourt à la production que d'une manière très indirecte, et que directement il ne produit rien ( 2 ).

M. Say, qui a essayé de rectifier cette doctrine, est loin d'avoir été heureux dans cet essai (5). A la différence de Smith et des autres économistes que je viens de citer, il met au rang des professions productives les industries du médecin, de l'instituteur, de l'avocat, de l'homme de lettres, du fonctionnaire , et en général de toutes les classes de travailleurs que Smith qualifie d'improduclrices. Il dit que ces classes sont productrices de produits immatériels ; mais telle est en même temps la nature qu'il assigne a ces produits, qu'autant vaudrait qu'il eût dit, comme Adam Smith, que les industries qui les créent ne sont pas du tout productives, et en effet, les produits auxquels il donne le nom d'immatériels sont, d'après ses propres paroles, des produits qui ne s'attachent à rien, — qui s'évanouissent à mesure qu'ils naissent, — qu'il est impossible d'accumuler, — qui n'ajoutent rien à la ri-

(') L'ouvrage de Malthus dont il s'agit ici me manque, et je ne le cite que d'après ce qu'en dit M. Say dans ses Lettres à Malthus, etc., in-8°, p. 32 à 46.

(2) Êcon. polit, de J. Mill, auteur de VHist. de l'Inde, sect. iv, p. 261 et suiv. de la trad. Paris, 1823.

(*) M. Storch a fait après lui la même tentative et avec plus de bonheur ; mais il a entrevu la vérité sans réussir à la démêler. J'en parlerai plus loin. V. la note de la page 1 1 .

chesse nationale, — qu'il y a même du désavantage à multiplier, et dont la nature est telle, finalement, que la dépense que ïon fait pour les obtenir est improductive .

On désigne par le nom de produits immatériels, dit M. Say, une utilité produite qui n'est pas attachée à aucune matière (') : et il cite pour exemple l'ordonnance du médecin, l'opération du chirurgien, la consultation de l'avocat, la sentence rendue par le juge, l'air chanté par îe musicien, le jeu de l'acteur qui représente une pièce de théâtre, etc. Ce qui caractérise ces produits, ajoute-t-il, c'est qu'i/s n'ont de durée que le temps même de leur production, et qu'ils doivent nécessairement être consommés au moment même qu'ils sont produits («). De la nature des produits immatériels, dit encore M. Say, il résulte qu'on ne saurait les accumuler, et qu'ils ne servent point à augmenter le capital national ,• le capital d'une nation où il se trouverait une foule de musiciens, de prêtres, d'employés, ne recevrait de tout le travail de ces hommes industrieux aucun accroissement direct (3). M. Say conclut également de la nature des produits immatériels qu'i7 n'est pas aussi avantageux de les multiplier que toute autre espèce de produits (*). Enfin il met la dépense faite pour les obtenir au rang de consommations stériles. C'est ainsi qu'après avoir (liv. 1, ch. 15, de son Traité) placé les services rendus par un instituteur, un moraliste, un juge, un administrateur, au nombre des produits les plus réels, les plus utiles, les plus nécessaires; il met (liv. 5, ch. 4 et 6) au rang des consommations improduc-

(•) Catéchisme d'écon. polit., 5° édit., p. 52; Trait, d'ècon. polit., 5e édit., t. I,p. 147.

(*) Catéchisme d\ con. polit., 3e écfil., p. 55 ; Trait, d'écon. polit., 3e édit., t. I, p. 144 et suiv.

(*) Traité d'écon. polit., t. F, p. 148.

(?) Ibid., p. 149.

qu'embrasse la société industrielle. î>

tives les dépenses faites pour obtenir ces produits. C'est par des consommations improductives, dit-il, que l'homme acquiert des connaissances, qu'il étend ses facultés intellectuelles, qu'il élève ses enfants, etc. Les dépenses qu'il fait pour son perfectionnement moral sont également des consommations improductives j ces consommations n'ajoutent rien aux richesses de la société, comme on Va répété trop souvent (1). Bien que les fonctionnaires publics, lorsqu'ils rendent de véritables services, soient des travailleurs productifs, dit-il encore, leur travail n'augmente en rien le capital national ■. l'utilité qu'ils produisent est détruite à mesure qu'elle est produite, comme celle qui résulte pour les particuliers du travail des médecins et des autres producteurs de produits immatériels (*). Les gouvernements, que M. Say place au nombre des travailleurs productifs, lui paraissent néanmoins si peu producteurs, qu'il appelle la protection qu'ils procurent un avantage négatif, et dont on est peu louche; qu'il dit des sommes que leur payent les contribuables, qu'elles leur sont livrées gratuitement et sans compensation; qu'il assimile enfin les impôts par eux perçus, en échange de leurs services, à une destruction pure et simple, pareille a celles qu'opèrent les fléaux naturels, comme la grêle, la gelée (3). De telle façon que M. Say, qui commence par faire le procès a Smith, parce qu'il n'a pas placé le médecin, l'avocat, le juge, l'administrateur, au rang des travailleurs productifs, finit par aller plus loin que Smith même , et par assimiler à une perte sèche ce que Ton paye au gouvernement et à ses agents.

Ainsi, voila dans la société une multitude de travailleurs,

(') Traité d'éc. polit., t. III, p. 26.

(*) Catéchisme d'écon. polit., p. 174 et 173 ; Traité, t. III, p. 66 et 67.

(3) traité, t. IÎÏ, p. 188, 69 et 293.

non pas ceux dont lesproduits commencent par se réaliser dans les choses, mais ceux qui agissent directement sur les hommes, ceux qui s'occupent de !a conservation de ieur santé, du développement de leurs forces physiques, de la culture de leur imagination et de leurs (acuités effectives, de l'éducation de leur entendement, de la formation de leurs habitudes morales; voilà, dis-je, le médecin, le gymnasiarque, l'artiste, le savant, le magistrat, le moraliste, qui ne sont pas du tout des producteur, selon Smith et d'autres écrivains de son école, et qui, suivant M. Say, ne sont que des producteurs équivoques qui créent bien, il est vrai , des produits, mais des produits tels, que la dépense qu'on fait pour les obtenir est improductive, — qu'il y a du désavantage à les multiplier, — qu'ils n'ajoutent absolume?it rien à la richesse sociale, — et cela par la raison qu'ï/s ne s'attachent à rien, — qu'ils périssent à mesure qu'ils naissent, — et qu il est impossible de les conserver et de les accumuler.

Il me semble que, sur ce point très capital, les idées ont besoin d'être mieux éclaircies qu'elles ne l'ont été par les fondateurs de la science. Je crois, sans vouloir porter ia moindre atteinte aux droits qu'ils ont, sous tant d'autres rapports, à l'estime et a la reconnaissance des lecteurs, qu'ils nous donnent ici des notions peu justes delà nalurcdes choses, et qu'ils n'ont compris que très imparfaitement le rôle que jouent dans l'économie sociale et la part que prennent à la production les classes de travailleurs très nombreuses et très importantes dont il s'agit en ce moment.

Il n'est point exact de dire que le travail de ces classes ne contribue pas à la production, ou, ce qui revient absolument au même, que ce qu'elles produisent est consommé en même temps que produit. Ce qui esi consommé en même temps que

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produit, c'est leur travail : il a cela de commun avec celui des travailleurs de toutes les classes; mais l'utilité qui en résulte ne l'est certainement pas.

C'est faute d'avoir distingué le travail de ses résultais (et je prie qu'on prenne garde à cette distinction, car elle est fondamentale) , c'est, dis-je, faute d'avoir distingué le travail de ses résultats, que Smith et ses principaux successeurs sont tombés dans l'erreur que je signale. Toutes les professions utiles, quelles qu'elles soient, celles qui travaillent sur les choses, comme celles qui opèrent sur les hommes, font un travail qui s'évanouit à mesure qu'on l'exécute, et toutes créent de l'utilité qui s'accumule à mesure qu'elle s'obtient. Il ne faut pas dire avec Smith que la richesse est du travail accumulé, il faut dire qu'elle est de V utilité accumulée. Encore une fois, ce n'est pas le travail qu'en accumule, c'est l'utilité que le travail produit : le travail se dissipe à mesure qu'il se fait; l'utilité qu'il produit demeure (' ).

Très assurément, la leçon que débite un professeur est consommée en même temps que produite, de même que la

(') Cette distinction importante entre le travail opéré et l'utilité produite, que je croyais parfaitement neuve la première fois que je l'ai publiée (dans la Revue encycl. d'avril 1827, en rendant compte du Tr. d'écon.polil.ùe J.-B. Say), M.Storch en avait eu l'idée quelques années avant moi, en répondant à certaines critiques que M. Say avait faites de son ouvrage ; et il avait fort bien démêlé par où péchait la doctrine de l'auteur du Traité d'écon. polit., sur les produits immatériels. M. Storch avait compris que l'erreur de M. Say était venue de ce qu'il avait pris la cause pour l'effet , l'arbre pour le fruit; de ce qu'il avail placé les produits du savant, de l'avocat, du médecin , du fonctionnaire dans les services de ces classes de travailleurs, et non dans les résultats de leurs services. Toutefois, il ne me semble pas que 31. Storclj eût réussi à montrer bien nettement dans quoi venaient se réaliser ces résultats et ce que produisaient véritablement les classes dont il s'agit ici. V. le tome V de son ouvrage , où il a tâché de réduire ses idées à cet égard à leur expression la plus simple.

main-d'œuvre répandue par le potier sur l'argile qu'il tient dans ses mains; mais les idées inculquées par le professeur dans l'esprit des hommes qui l'écoutent, la façon donnée à leur intelligence, l'impression salutaire opérée sur leurs facultés affectives, sont des produits qui restent tout aussi bien que la forme imprimée a l'argile par le potier. Un médecin donne un conseil, un juge rend une sentence, un orateur débite un discours, un artiste chante un air ou déclame une tirade : c'est la leur travail; il se consomme à mesure qu'il s'effectue, comme tous les travaux possibles; mais ce n'est pas leur produit, ainsi que le prétend à tort M. Say : leur produit, comme celui des producteurs de toute espèce, est dans le résultat de leur travail, dans les modifications utiles et durables que les uns et les autres ont fait subir aux hommes sur lesquels ils ont agi, dans la santé que le médecin a rendue au malade, dans la moralité, l'instruction, le goût qu'ont répandus le juge, l'artiste, le professeur. Or, ces produits restent ; ils sont susceptibles de se conserver, de s'accroître, de s'accumuler, et nous pouvons acquérir plus ou moins de vertus et de connaissances, de même que nous pouvons imprimer, à des portions quelconques de matière , quelqu'une de ces utilités qui sont de nature à se fixer dans les choses, et qui leur donnent plus ou moins de valeur.

Il est vrai que l'instruction, le goût, les talents, sont des produits immatériels. Mais en créons-nous jamais d'autres? et n'est-il pas surprenant de voir M. Say en distinguer de matériels et $ immatériels, lui qui a si judicieusement remarqué que nous ne pouvons créer la matière , et qu'en toutes choses nous ne faisons jamais que produire des utilités? La forme, la ligure, la couleur, qu'un artisan donne à des corps bruts sont des choses tout aussi immatérielles que la science qu'un professeur communique a des êtres intelli-

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gents; ils ne font que produire des utilités l'un et l'autre, et la seule différence réelle qu'on puisse remarquer entre leurs industries, c'est que l'une tend à modifier les choses, et l'autre à modifier les hommes.

On ne peut pas dire que les produits du professeur, du juge, du comédien, du chanteur, ne s'attachent à rien; ils s'attachent aux hommes, de même que les produits du fileur, du tisserand, du teinturier, se réalisent dans les choses.

On ne peut pas dire qu'il est impossible de les vendre : ce qui ne se vend point, du moins dans les pays assez civilisés pour n'avoir plus d'esclaves, ce sont les hommes dans lesquels l'industrie les a fixés; mais quant à ces produits euxmêmes, ils sont très susceptibles d'être vendus, et les hommes en qui ils existent les vendent en effet continuellement. L'industrie, les capacités, les talents, sont un objet d'échange comme les utilités de toute autre espèce; ces valeurs affluent de même sur le marché; le prix s'en établit absolument de la même manière, et la place est couverte de gens qui offrent de communiquer, moyennant une certaine rétribution, les qualités, les talents, les facultés, que l'art a fixés dans leur personne, de même qu'une foule d'autres marchands offrent de céder, à prix d'argent, les utilités que l'art a réalisées dans les choses qu'ils possèdent; seulement ceux-ci livrent les choses avec l'utilité qu'elles renferment, tandis que les premiers communiquent l'utilité qui est en eux, sans pour cela se livrer eux-mêmes (').

(') Les choses se passent autrement dans les pays où il y a des esclaves. Tout le monde sait que dans ces pays on n'achète pas seulement les services, mais même les personnes qui sont en état de les rendre, lorsque ces personnes sont possédées par d'autres. C'est ainsi que, dans les colonies, on achète un charpentier, un maçon, un menuisier, comme chez les anciens on achetait un rhéteur, un grammairien, un philosophe. Chez nous, au lieu d'acheter un philosophe, on paye pour

On ne peut pas dire que les valeurs fixées dans les hommes ne sont pas de nature à s'accumuler: il est aussi aisé de multiplier en nous-mêmes les modifications utiles dont nous sommes susceptibles, que de multiplier dans les choses qui nous entourent les modifications utiles qu'elles peuvent recevoir.

On ne peut pas dire qu'il y a du désavantage à les multiplier : ce qu'on ne peut multiplier sans désavantage, ce sont les travaux nécessaires pour obtenir une espèce quelconquede produits; mais quant aux produits eux-mêmes, on ne peut sûrement pas dire qu'il y a du désavantage a les accroître : on ne voit pas plus les hommes se plaindre d'avoir trop d'industrie, de goût, d'imagination, de savoir, de vertu, qu'on ne les voit se plaindre de posséder trop d'utilités de quelque autre espèce (').

On ne peut pas dire que la dépense faite pour obtenir ces produits est improductive : ce qui serait les frais que l'on ferait

acquérir de la philosophie, comme on achète de la menuiserie, au lieu d'acquérir l'homme qui la fabrique.

(') Ce qu'il y a du désavantage à multiplier, dis-je, c'est le travail nécessaire pour obtenir un produit quelconque. Partant, M. Garnier a eu visiblement tort, dans son Abrégé élément, des princ. de l'économ. polit, et dans les notes qu'il a jointes à sa traduction de Smith (note xx), de penser qu'on pourrait multiplier utilement le travail du médecin, de l'avocat, du fonctionnaire, etc. Mais M. Say, qui le hlàme [Trait, d'éc. polit., t. 1, p. 149, 5e édit.) de croire que le travail de ces professions peut être aussi avantageusement multiplié que tout autre, n'a-t-il pas tort lui-même de donner à entendre par ces mots, que tout autre travail pourrait être avantageusement multiplié? Arracher son blé pour tailler de la besogne au laboureur serait-il plus avantageux que compliquer ses lois pour donner plus à faire au juge ? Il est clair qu'il n'y a pas plus de profit à multiplier le travail nécessaire à un produit qu'à multiplier le travail nécessaire à un autre; mais il est certain aussi qu'il y a de l'avantage à multiplier, à perfectionner tous les produits, aussi bien ceux du juge qui travaille , en appliquant les lois, à faire germer de bonnes habitudes dans les hommes, que ceux de l'agriculteur qui cherche, en labourant sa terre, à augmenter la quantité du blé propre à les nourrir.

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inutilement pour les créer; mais quant aux Irais nécessaires pour cela, ils ne sont pas improductifs, puisqu'il en peut résulter une véritable richesse, et une richesse supérieure à ses frais de production : il n'est sûrement pas rare que des talents acquis vaillent plus que la dépense faite pour les acquérir; il n'est pas impossible qu'un gouvernement fasse naître, par une administration éclairée de la justice, des habitudes morales d'un prix infiniment supérieur à la dépense qu'il faut faire pour cela ( J ).

On ne peut pas dire enfin que ces produits n'ajoutent rien au capital national : ils l'augmentent aussi réellement que peuvent le faire des produits de toute autre espèce. Un capital de connaissances ou de bonnes habitudes ne vaut pas moins qu'un capital d'argent. Une nation n'a pas seulement des besoins physiques à satisfaire : il est dans sa nature d'éprouver beaucoup de besoins intellectuels et moraux, et, pour peu qu'elle ait de culture, elle placera la vertu, l'instruction, le goût, au rang de ses richesses les plus précieuses. Ensuite ces choses, qui sont de vraies richesses par ellesmêmes, par les plaisirs purs et élevés qu'elles procurent, sont en outre des moyens indispensables pour obtenir cette

(') M. Say a sûrement bien raison de dire que le gouvernement ne restitue pas l'argent qu'un lui donne, en le dépensant : s'il rend l'argent, il reçoit, à la place, d'autres valeurs, des denrées, du temps, des services, qu'il consomme et ne restitue point. Mais, pour prix de ces valeurs qu'on lui livre et qu'il consomme, il exerce sur la société une action qui, lorsqu'elle est bien dirigée, laisse après elle des produits véritables et du plus haut prix. Ces produits, ce sont, mm pas du blé, du vin, des bestiaux, choses qui ne sont point de son fait, mais des hommes, des hommes corriges de leurs mauvais penchants, des hommes rendus plus propres à la vie civile : de bons citoyens, voila surtout ce qu'un bon gouvernement crée et multiplie : le vrai titre de ce grand producteur est celui d'AMn.iATOR civium , que les romains donnaient, dans un sens beaucoup moins juste, à certains de leurs empereurs.

autre espèce de valeurs que nous parvenons à fixer dans les objets matériels. Il ne suffit pas en effet, pour produire celles-ci, de posséder des ateliers, des outils, des machines, des denrées, des monnaies : il faut des forces, delà santé, de la science, du goût, de l'imagination, de bonnes habitudes morales, et les hommes qui travaillent à la création ou au perfectionnement de ces produits, peuvent a juste titre être considérés comme producteurs des richesses improprement dites matérielles, tout aussi bien que ceux qui travaillent directement a les créer. Il est sensible, en un mot, que si une nation accroit son capital en étendant ses cultures, en améliorant ses terres, en perfectionnant ses usines, ses instruments, ses bestiaux, elle l'accroît, a plus forte raison, en se perfectionnant elle-même, elle qui est la force par excellence, la force qui dirige et fait valoir toutes les autres.

Il est d'autant plus étrange qu'on ne veuille pas reconnaître aux nombreuses classes d'ouvriers qui travaillent à l'éducation du genre humain le caractère de travailleurs productifs, que les économistes qui leur refusent ce titre d'un côté le leur accordent presque tous d'un autre. C'est ainsi qu'Adam Smith, après avoir dit, dans les passages de son livre que nous avons cités plus haut , que les gens de lettres, les savants et autres personnes semblables, sont des ouvriers dont le travail ne produit rien, dit expressément ailleurs que ks talents utiles acquis par les membres de la société (talents qui n'ont pu être acquis qu'a l'aide de ces hommes qu'il appelle des travailleurs improductifs), sont un produit fixé et réalisé pour ainsi dire dans les personnes qui les possèdent, et forment une partie essentielle du fonds général de la société, une partie de son capital fixe (l). C'est ainsi que J.-B. Say,

(') Richesse des nations, liv. It, ch. 1.

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qui dit des mêmes classes d'industrieux que leurs produits ne sont pas susceptibles de s'accumuler et qu'ils n'ajoutent rien à la richesse sociale, prononce formellement, d'un autre côté, que le talent d'un fonctionnaire public, que l'industrie d'un ouvrier (créations évidentes de ces hommes dont on ne peut accumuler les produits), forment un capital accumulé ('). C'est ainsi que M. Sismondi qui, d'une part, déclare improductifs les travaux des instituteurs, etc., affirme positivement, d'un autre côté, que les lettrés et les artistes (ouvrage incontestable de ces instituteurs) font partie de la richesse nationale (2).

Comment des écrivains si éminents, des esprits à la fois si fermes et si logiques, ont-ils pu tomber dans une si palpable contradiction? Par une seule et même cause : parce qu'ils n'ont pas songé à distinguer ici le travail de ses résultats. Tantôt ils ont vu les produits du médecin, du professeur, du musicien, de l'artiste dramatique, dans leur travail , dans l'ordonnance de l'un, dans la leçon de l'autre, dans le chant ou le jeu du troisième ou du quatrième, et alors ils ont dit, très conséquemment , qu'il était dans la nature dé ces produits de ne pouvoir s'accumuler, de se consommer à l'instant même de leur naissance : il est clair, en effet, que l'air dont un musicien frappe nos oreilles, que le discours que débite un orateur, que le peu de mots qu'un médecin articule au chevet du lit de son malade, ne forment par euxmêmes aucun produit qui puisse être retenu et mis en réserve : « Leur production , pour me servir des paroles de M. Say, leur production est de les dire, leur consommation de les entendre : ils sont consommés en même temps que

(•) Traité d'éc. polit., 5« édit., t. I, p. 151 , et t. II, p. 277. (*) Nouv. princ. d'êc. polit., 2e édit. t. I, p. 147.

il. 2

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produits ( '). » Tantôt, au contraire, les mêmes économistes ont vu les produits de ces classes de travailleurs, dans le résultat de leur travail, dans les forces et la santé que le médecin a rendues aux malades, dans la salutaire impression que le prêtre, du haut de sa chaire, a faite sur l'âme de ses auditeurs, dans les modifications utiles que le professeur a fait subir à l'intelligence de ses élèves; et alors ils ont dit, très conséquemment encore, que leurs produits étaient un capital fixé et réalisé dans les personnes mêmes sur lesquelles ils avaient agi. Cependant il est clair que les produits de ces travailleurs ne peuvent être à la fois une chose qui s'évapore et une chose qui se fixe, des valeurs qui s'évanouissent en naissant, et des valeurs qui s'accumulent à mesure qu'elles naissent (*)«

La vérité, pour ces travailleurs comme pour tous les industrieux possibles, c'est qu'il n'y a que leur travail qui s'évanouisse en s'opéraut, et que, quant a leurs produits, ils sont

(■) Trait, d'èc. polil., t. I, p. 144 de la 3* édit.

(*) M. Say, dans des notes manuscrites en réponse aux observations que j'avais faites sur son traité, dans la Revue encyclopédique , notes qu'il avait bien voulu me communiquer, disait que le sens de toute sa doctrine sur les produits immatériels était que c'est le travail de ceux qui les créent qui s'évanouit, et non le résultat de leur travail, et non teurs produits eux-mêmes. Il y avait dans cette réponse une nouvelle inadvertance, et l'illustre auteur ne prenait pas garde que le titre seul du chapitre où il avait traité de ces produits résistait à cette explication. Voici, en effet, ce titre : Des produits immatériels, ou des VA- LEURS OUI SONT CONSOMMÉES AU MOMENT T»E LLUR PRODICTION. D'ailleurs,

tout ce que M. Say avait dit pour caractériser ces produits tendait à les représenter comme s'évanouissant à mesure qu'ils naissent : il avait dit expressément qu'ils n'ont de durée que le temps de leur production ; — qu'ils doivent nécessairement être consommés au moment même qu'ils sont produits ; — qu'il résulte de leur nature qu ils ne peuvent s'nccumulrr, cl qu'ils ne servent point à augmenter le capital national, etc. {V. les passages que j'ai cites plus haut. On retrouve d'aileurs les mêmes choses dans trente endroits de ses ouvrages)".

Qu'eMKRASSI I.A SO<.I!.ïl:. INDUSTRIELLE. V,)

aussi réels que ceux des classes les plus évidemment productrices. Que peut-on faire de mieux, en effet, pour accroître le capital d'une nation que d*y multiplier le nombre des hommes sains, vigoureux, adroits, instruits, vertueux, exercés a bien agir et à bien vivre? Quelle richesse, alors même qu'il ne s'agirait que de bien exploiter le monde matériel. pourrait paraître supérieure à celle-là? Quelle richesse est plus capable d'en faire naître d'autres? Or, voila précisément celle que produisent toutes les classes de tra\ailleurs qui agissent directement sur les hommes, à la différence de celles qui ne travaillent pour eux qu'en agissant sur les choses. Un gouvernement, quand il est ce qu'il doit être, est un producteur d'hommes soumis à l'ordre public et rompus à la pratique de la justice; un véritable moraliste est un producteur d'hommes moraux ; un bon instituteur est un producteur d'hommes éclairés; un artiste digne de ce nom est un producteur d'hommes de goût et dame, d'hommes exercés à sentir tout ce qui est bon et beau ; un maître d'escrime, d'équitation, de gymnastique, est un producteur d'hommes hardis , agiles, robustes; un médecin est un producteur d'hommes bien portants. Ou bien, si Ton vent, ces divers industrieux sont, suivant la nature de l'art qu'ils exercent, des producteurs de santé, de force, d'agilité, de courage, d'instruction, de goût, de moralité; toutes choses qu'on espère bien acquérir lorsqu'on consent à payer les services destinés à les faire naître; toutes choses dont le prix est, pour ainsi dire, coté; ayant par conséquent une valeur vénale, et formant la portion la plus précieuse et la plus féconde des forces productives de la société.

C'est donc à tort, incontestablement a tort, que Smith regarde comme absolument improductifs, et M. Say comme productifs seulement d'ine sorte d'utilité ftrgitive , aussitôt

détruite que créée, et n'ajoutant rien directement a la richesse sociale, les travaux des médecins, des instituteurs, des artistes, des officiers de morale, des fonctionnaires publics, et en général de toutes les classes de travailleurs dont l'industrie s'exerce immédiatement sur les hommes. Ce qui est détruit en même temps que produit, c'est le travail de ces industrieux : il a, je l'ai dit, cela de commun avec celui des industrieux de toutes les classes; mais, quant aux résultats de leur travail, quant aux facultés qu'il développe dans l'homme, ce sont la des richesses réelles, durables, transmissibles, échangeables, tout comme celles que d'autres classes de travailleurs parviennent a attacher à des corps bruts, à la matière inanimée. On peut même dire que ces richesses sont plus susceptibles de conservation et d'accroissement que celles que nous parvenons à fixer dans la matière; car nous ne pouvons user de celles-ci sans les détruire, ni les transmettre sans les perdre, tandis que les idées, les affections, les sentiments se perfectionnent par l'usage et s'accroissent par la communication.

Encore une fois, c'est donc limiter d'une manière très peu exacte le sens du mot producteur que de le restreindre aux seuls industriels dont l'activité s'épuise sur les choses, et de le refuser à ceux qui travaillent sur les hommes, ou bien de dire que ceux-ci sont moins producteurs que les autres, que leurs produits sont moins susceptibles de se conserver, de s'accumuler, d'ajouter a la masse de nos richesses. La seule différence réelle qu'il y ait entre ces deux grandes classes de travailleurs, c'est que les uns fixent dans les choses des utilités d'une certaine espèce, et les autres dans les hommes des utilités d'une autreespèce; que les uns donnent aux choses une-multitude de formes, de figures, d'odeurs,de sons, de couleurs, de saveurs, et les autres aurhommes une multitude non

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moins grande de notions, de connaissances, de talents, d'aptitudes, d'habitudes, etc. Mais quant aux utilités que les uns fixent dans les choses, et à celles que les autres réalisent dans les hommes, ce sont également des utilités; ceux qui les produisent sont également des producteurs, et il faut dire, en parlant des uns et des autres, qu'ils concourent tous, chacun à leur façon, a accroître les pouvoirs de l'espèce humaine, a la mettre en possession de quelque moyen particulier de force et de liberté d'action.

Ainsi il y a à faire entrer dans la société plusieurs classes d'individus que les économistes n'y ont pas encore admises, ou qu'ils n'y ont pas admis à leur vrai titre, ou qu'ils n'y ont admis en quelque sorte que temporairement. Smith nie que les officiers civils et militaires, les ecclésiastiques, les gens de loi, les médecins, les gens de lettres, les comédiens, les artistes de toute sorte soient des producteurs: on vient de voir qu'ils le sont, ou du moins qu'ils le peuvent être. — M. Say, en les tenant pour producteurs, dit qu'il est de la nature de leurs produits de s'évanoiîtr en se produisant, de ne pouvoir s'accumuler, de ne rien ajouter à la richesse sociale : on vient de voir au contraire que leurs produits se conservent, qu'ils s'accumulent, et qu'ils contribuent a l'accroissement du capital social autant qu'aucune autre espèce de valeurs.— D'autres écrivains veulent que certains de ces travailleurs, notamment les magistrats et les agents de la force publique, ne soient destinés à figurer dans la société que pour un temps, observant que la nécessité de leurs services se fait de moins en moins sentir, et que leur importance sociale suit une marche décroissante (') : il y a à répondre que le

(') C'était une doctrine que soutenait le Censeur européen, et qu'après lui, un autre Recueil, le Producteur, avait reproduite,

fonds sur lequel agissent les travailleurs dont il s'agit ici, n'est pas plus aisé a connaître, à régler, à épuiser, que les divers sujets sur lesquels agissent les travailleurs de toutes les autres classes. A la vérité, leur tâche, comme celle de toutes les industries, devient graduellement plus aisée; mais nous n'avons aucun sujet de penser qu'elle sera un jour inutile, et par conséquent il n'y a pas plus lieu de ne les admettre dans la société que provisoirement, que d'y admettre d'autres classes de travailleurs d'une façon purement provisoire.

Qu'il me soit permis, en teuminant ceci, de faire remarquer la lente gradation avec laquelle les idées se développent et la peine que la science éprouve à se former.

D'abord les hommes d'aucune classe n'étaient pour rien dans la création des biens de ce monde; la richesse était un don du ciel, existant dans la société de toutes pièces, y existant de toute éternité, passant des mains des uns dans celles des autres, se distribuant dans les proportions les plus inégales et les plus variées, mais n'éprouvant d'ailleurs aucune altération dans sa masse et n'étant susceptible ni d'augmentation, ni de diminution.

Arrive la secte des économistes, qui, frappée de la force végétative du sol, reconnaît aux hommes qui sollicitent cette force, aux agriculteurs, le pouvoir d'accroître la masse des richesses, mais qui refuse ce pouvoir à toutes les autres classes de la société.

Plus tard, on étend la même puissance de produire aux hommes qui font subir d'utiles transformations aux matériaux fournis par l'agriculture, aux manufacturiers, mais sans l'accorder encore à ceux qui font subir aux choses des déplacements avantageux, aux agents du commerce : on dé-

qu'embrasse la société industrielle. 23

clare positivement, au contraire, que le commerce n'est pas créateur (').

Ensuite cependant on fait la remarque que cette industrie transporte, distribue les produits que les autres transforment, et qu'en leur donnant cette dernière façon, en les faisant arriver ainsi sous la main du consommateur qui les réclame, elle ajoute encore à la valeur qu'ils avaient déjà : le commerce est donc rangé au nombre des industries productives.

Mais, après qu'on a reconnu ainsi successivement à toutes les industries qui travaillent sur les choses le pouvoir d'accroitre la masse des valeurs répandues dans la société, on refuse encore ce pouvoir à tous les arts qui s'occupent de la culture de l'espèce humaine, aux arts qu'exercent l'homme d'État, le magistrat, le professeur, etc.; on en parle comme on avait parlé d'abord des manufactures et du commerce : on convient qu'ils sont utiles, mais on les déclare formellement improductifs.

Bientôt pourtant on veut essayer de prouver qu'ils contribuent aussi à la production ; mais sans réussir à montrer comment en effet ils y concourent : confondant leurs produits et leur travail, et voyant leurs produits dans leur travail même, on dit que leurs produits s'évanouissent en naissant, parce qu'en effet leur travail se dissipe a mesure qu'if s'exécute.

Enfin, distinguant de leur action les résultats qu'elle produit, je crois avoir réussi à établir nettement que leur action, comme celle de tous les arts, laisse après elle, quand elle

(') Raynal, t. X, liv. 19, de son Hist. philos. — Je ferai voir ailleurs ce qu'il y a d'inexactitude et d'inconvénient dans cette appellation de commerce appliquée à l'industrie des transports. {V. la nomenclatuiw proposée plus loin , liv. vm, ch. 1, des arts qui agissent sur le inonde matériel).

"î\ LIVRE V. TRAVAUX ET FOUCTIOISS

est bien dirigée, les résultats les plus réels et les plus utiles.

Ainsi l'on n'a commencé que fort tard à s'apercevoir que les richesses sociales étaient l'ouvrage de la société , et ce n'a été qu'après une longue suite de tâtonnements et d'hésitations que l'on est parvenu a reconnaître peu à peu que toutes les professions de la société, depuis celle du simple laboureur jusqu'à celle de l'homme d'État , depuis les plus mécaniques jusqu'aux plus intellectuelles, concouraient immédiatement, chacun à leur façon, à l'accroissement des forces, des vertus, des talents, des utilités, des valeurs de toute espèce dont se compose le capital de la société.

Mais en disant que toutes les professions de la société peuvent contribuer à la production, faut-il admettre qu'elles y contribuent dans toutes les circonstances? H y a ici une seconde erreur fort singulière à relever.

Tandis que, dans les idées communes, on n'appelle productrices que de certaines classes d'hommes, on voudrait étendre cette qualification à toutes leurs manières d'agir. D'une part, il n'y a de créateurs de la richesse que les travailleurs dont les produits se réalisent dans les choses; et, d'un autre côté, ces hommes-ci sont des producteurs, des gens d'industrie, quelque usage d'ailleurs qu'ils fassent de leurs facultés. Un capitaliste se rend-il complice d'une entreprise injuste en prêtant les fonds nécessaires pour l'exécuter? c'est là le fait d'un industriel. Un armateur loue-t-il ses navires pour porter à Chio la troupe qui doit en exterminer les habitants? il fait un acte d'industrie. Lorsque les marchands génois établis dans les faubours de Constantinople trahirent les Grecs, leurs alliés, et livrèrent la ville aux Turcs, avec qui ils espéraient faire les mêmes affaires qu'avec les

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