CHAPITRE II
Les réflexions que je viens de faire me laissent peu de chose à ajouter sur la nature de celte classe d'industries. J'en ai dit assez pour que déjà l'on puisse apercevoir en quoi cette nature consiste. On a vu que leur travail se distingue nettement de celui des autres grandes classes de travaux, et qu'elles remplissent une fonction qui leur est lout-à-fait particulière. Il y a dans le fait du chasseur, du pêcheur, du mineur un art qu'il n'est possible de confondre ni avec celui du voiturier, ni avec celui de l'artisan, ni avec celui du laboureur. Il ne s'agit pour eux ni de multiplier des animaux, ni de faire germer et croître des plantes, ni d'imprimer une forme déterminée quelconque a aucune sorte de matériaux, ni de déplacer simplement les choses sur lesquelles leur activité s'exerce. Ils ne sont pas voituriers, quoiqu'ils opèrent des déplacements; ni fabricants, quoiqu'ils modifient jusqu'à un certain point la forme des choses sur lesquelles ils agissent; ni agriculteurs, quoique l'industrie minérale exécute d'immenses terrassements. Ils sont simplement extracteurs. Ils le sont, il est vrai, chacun à leur manière : les flèches ou le plomb du chasseur vont arrêter l'oiseau dans son vol et le chevreuil dans sa course; les filets du pêcheur vont envelopper le poisson au fond des eaux; le mineur, armé de divers instruments, va découvrir et détacher le minerai dans les profondeurs de la mine; mais, pour tous, il ne s'agit que
d'une chose : opérer des extractions; c'est proprement en cela que la nature de leur art consiste ; c'est là ce qui le distingue de celui des trois autres grandes classes de travailleurs qui agissent sur le monde matériel.
Les industries extractives d'ailleurs ont une manière de placer et de distribuer leurs agents qui contribue aussi a en faire une classe d'arts séparée, et à lui donner une physionomie distincte. II est possible, dans les premiers moments, de confondre le pêcheur maritime avec le voiturier de mer, avec le navigateur qui effectue des transports; mais quand il est arrivé sur les lieux où doit se faire la pêche , quand le pêcheur de morue a atteint le banc de Terre-Neuve, quand les navires baleiniers sont parvenus dans les mers du Groenland ou dans celles du Sud, et ont gagné les parages où la pêche doit commencer, ils y font des arrangements, et s'y livrent à des évolutions et a des exercices qui leur sont toutà-fait particuliers et que leur art seul détermine. Il est possible également, dans les pays de mines, de confondre le mineur avec le laboureur pendant les premières heures de la journée; «mais quand vient à sonner la cloche, la scène change immédiatement, écrit un observateur attentif qui décrit, du haut du Cairn-Math, les mines du Cornouailles : vous voyez aussitôt de longues files d'hommes, de femmes, d'enfants, converger comme des fourmis vers le petit trou par lequel elles doivent descendre dans la mine. En un clin-d'œil, toute celte population disparaît, et alors le plus profond silence règne dans la campagne. On n'y remarque d'autre mouvement que celui des leviers gigantesques des machines à vapeur, qui s'élèvent et s'abaissent avec rapidité, étanchent les galeries, et portent à la surface du sol ou broient le minerai. Partout, du reste, un silence profond : les huttes blanches des mineurs demeurent désertes; rien ici n'annonce la
vie, si ce n'est les épais tourbillons de fumée que vomissent les cheminées des machines à vapeur. Les femmes et les enfants chargés de nettoyer le minerai procèdent à ce travail sous de vastes hangars, et, dans la plaine, des bestiaux sans gardiens broutent en paix l'herbe qui croît à la surface du sol , tandis que l'homme s'agite péniblement dans les entrailles de la terre l. »
Si la classe des arts extracteurs est trop spéciale pour pouvoir demeurer confondue avee les autres, elle joue, d'un autre côté, un trop grand rôle dans l'économie sociale pour qu'il soit possible de la négliger. Il est vraiment étrange qu'elle ait compté jusqu'ici pour si peu dans les livres d'économie politique. Il n'y en est pour ainsi dire pas question; on ne s'y occupe de ses travaux qu'incidemment, et comme d'une œuvre de surérogation, trop peu considérable pour qu'il y ait sujet de s'en inquiéter et de lui assigner une place dans la science. Et quelle n'est pas néanmoins l'importance de ces industries! La moins considérable de toutes, la chasse, par exemple , qui ne semble qu'une industrie de sauvages, donne des produits d'une valeur majeure, même chez les peuples riches et civilisés. Des relevés de la police de Paris nous autorisent à penser qu'il ne se consomme guère, annuellement, dans cette capitale, pour moins de 2,400,000 fr. de gibier, et la population parisienne ne forme pas la trentequatrième partie de la population totale de la France; de sorte que lors même que la consommation moyenne du gibier ne serait, par chaque million d'habitants, dans le reste de la France, que la moitié de ce qu'elle est a Paris, il se trouverait encore qu'il se consomme, en une année, pour
' Rcv. brilann., 5« série, t. XIII, p. 208,
DES INDUSTRIES EXTRACÏTVES. 1 19
plus de 40 millions de gibier dans le royaume ('). Les pelleteries , qui ne forment qu'une fraction assez minime des produits de la chasse, sont l'objet (k'un commerce important, et ont donné lieu, chez de grandes nations, à la création de compagnies puissantes. Celle qui s'est formée eu Amérique, au-delà des grands lacs et a l'ouest du Mississipi, ne possède pas moins d'un million de dollars (5,375,000 fr.), et ne fait pas, année moyenne, pour moins de 500 mille dollars d'achats. Les Américains n'envoient pas en Angleterre, chaque année, pour moins de o à 600 mille dollars de pelleteries et de fourrures. Le même commerce n'est guère moins considérable en Rnssie (2).
Combien d'ailleurs les produits de la chasse ue sont-ils pas faibles et limités en comparaison de ceux de la pêche! La chasse est plutôt un amusement qu'une industrie, tandis que la pêche, au moins la pêche maritime, est devenue une industrie véritable, exigeant de grands capitaux, le concours d'une foule de bras, des armements considérables, et est digne, a tous égards, de figurer dans l'économie de la société. C'est principalement à partir du moyen-âge, et sous l'influence des lois ecclésiastiques prescrivant le maigre et le jeune, qu'elle est devenue une grande industrie, et qu'elle a acquis une importance toujours croissante. On vit alors poursuivre sur l'Océan un poisson de passage, le hareng, avec des flottes plus considérables que celles qui avaient décidé du sort de l'ancien monde, à Salamine et à Actium. Dans le cours du seizième siècle, des flottes de cinquante ou soixante
('i Chiffres déduits d'un renseignement obtenu à la Préfecture de police, chargée de la perception des droits de place à la Halle et sur les marchés.
(*) Rev. brit., 5e série, t. IX, p. 125 et suiv. — Article sur le commerce des pelleteries chez les anciens et les modernes.
120 LIVH1 Mil, (II. II. 0F, LA LIBERTÉ
navires sortaient des ports de la Biscaye pour aller pécher la haleine dans les mers du Groenland. L'auteur du Mémorial de chronologie, à qui j'emprunte ces remarques, observe (pie, dans le cours du siècle suivant, en 1007, il se trouva simultanément, dans une baie du Groenland, 1"» navires brêmois qui avaient pus 190 baleines, 50 bâtiments de Hambourg qui en avaient péché >1">, et 121 hollandais qui en avaient harponné I^.Vi. Le relevé général de la pécbe de ces derniers dans les mers du Nord, de Tannée 1669 à Tannée 1778, en
cent neul ans, constate la prise de 87,589 baleines sur la côte .'n Groenland, el de 7,586, de 1719 à I7°2S, dans le détroit de Davis. Ils n'employaient pas a cette pèche, dans le commencement, moins de 100 a 200 bâtiments, de 100 à
11X pieds de long, avant chacun 7 chaloupes, el montées par '■> hommes ' I. Dans les soixante années écoulées de 1710
a I77.v, ie même peuple avait réalisé, dans sa pêche au
Groenland et dans le détroit de Davis , un bénéfice de 28,180,752 llorins , on de pins de 00 millions de lianes (*).
lai 1815, T Angleterre envoyait a la pêche de la baleine, dans
les mers du Groenland, I 'il vaisseaux, qui en rapportaient
10,682 tonnes d'huile; en 1819, elle expédiait 159 vaiseaux, qui revenaient avec 1 1,51 i tonnes d'huile. Eu 1820, elle expédiait encore 159 vaisseaux, montés par 7,000 matelots, qui revenaient avec un chargement de |,x,,X7.'> tonnes,
valant, an pn\ cornant de 25 ÎÎV. St. la tonne, la somme (le
47,8751iv. H., ou 11,325,000 fr. (»).- Peut-être la pêche de
la morne ollre-l-elle plus d'importance encore, l'.u 1578, le
Portugal envoyait 50 vaisseaux a la pêche de Terre-Neuve.
' mémorial de chronologie, d'histoire industrielle, nr., t. u, aux moi -, Pêche, Poisson»
r u,, brti . ■■- lérie, I I, p S Mémorial, tte , t. Il, p
l»ES INDUSTRIES EXTRACTIVBS. 1*2 1
L'Espagne eu expédiait 100. L'Angleterre, en I6t5, en envoyait :2oi>, du port de 1,500 tonneaux : .Ou estimait, en 17 18, que la pèche de la morue par les Français donnait un produit de 962,000 iiv. st., ou de r2 LojO.000 IV. En 1 768, elle était évaluée, en nature, a 24,066,000 poissons, formant un poids total de 192,538 quintaux " . Aujourd'hui, d'après la Bévue britannique, elle n'emploie pas moins de 100 navires, jaugeant 1$ I tonneaux, et montes par 13,000 marins. Elle a occupe, en Angleterre, dans quelques aunées du dixhuitième siècle, jusqu'à 21 u >< 10 matelots. De dos jours, enfin, les Américains des Étals-Unis emploient a la môme pèche de 1,500 a 2,000 shooners, manœuvres par environ 30 mille hommes. Ils n'exportent pas. année moyenne, moins de 400 mille quintaux de morue, et ils en consomment chez eux audelà de 1200 mille. — Il va loin du hareng à la morue, et surtout à la baleine, et néanmoins la pèche de ce petit poisson a eu peut-être plus d'importance encore que celle du plus monstrueux descétacés. C'est a celle-ci surtout qu'on a donne le nom de grande pèche. Elle portait dej i, dès 1582, ce nom, que lui avait donne Guillaume l r, prince d'Orange, et qu'elle aurait pu recevoir beaucoup plus tôt. L'auteur du Mémorial observe, en effet, d'après un manuscrit de la Bibliothèque du Roi, t'ait par le voyageur Philippe de Maizières, que, dès la tin du quatorzième siècle, il arrivait tous les ans de la Pruss et de toute l'Allemagne, sur les cotes de Scanie, jusqu'à 40 mille barques qui, pendant les mois de septembre et d'octobre, ue taisaient autre chose que se livrer à la pèche du hareng. Jean deWitt écrivait, en 1697, qu'elle occupait en Hollande plus de 1,000 bâtiments. Un étal authentique.
Rev. brit., 5* série, t. I, p. 244 et suiv. Mémorial, etc., aux mots Pèche . V •
122 LIVRE VIII, CH. li. 1>E LA LIBERTÉ
dressé par ordre du roi Jacques, nous apprend qu'en 4610 les Hollandais envoyèrent sur les côtes d'Angleterre 5,000 bâtiments et 50,000 hommes pour la pêche, et qu'ils avaient, en outre, 9,000 autres bateaux et 150,000 hommes pour aller et venir, porter des matériaux aux pêcheurs, débiter les poissons pris et faire des retours. L'ensemble de ce travail était protégé par sept bâtiments de guerre. La Suède, en 1796, n'employait pas moins de 710 bateaux a la pêche du hareng. Vers le milieu du dix-huitième siècle, on évaluait à 400 millions le nombre des poissons de cette espèce pris, année moyenne , dans les mers de Norwège , et à 500 millions la masse de ceux que péchaient les Hollandais. ïl s'en prenait une quantité à peu près égale dans les mers d'Ecosse et d'Irlande. Les Français, d'après les évaluations de cette époque, en salaient annuellement 60 mille tonnes ou 1200 mille quintaux. On a vu quelquefois des détachements de harengs remplir tout-a-coup le lit des fleuves. L'auteur du Mémorial , à qui j'emprunte ces faits, raconte qu'en 1796 ils envahirent la Tamise par bandes tellement serrées, qu'aux environs de Londres on les prenait aisément à pleins seaux ('). Qu'on juge par l'importance de ces pêches particulières de celle de la pêche en général ; car combien d'autres produits ne donne-t-elle pas! Tandis qu'il n'a pas été consommé à Paris, en 1840, pour 2 millions et demi de gibier, il a été consommé pour près de 7 millions de poisson (6,85i,992 fr.), et quand il n'en aurait été moyennement consommé par chaque million d'habitants, dans le reste de la France, que le tiers de ce qu'en ont consommé les 800 mille habitants de Paris, il se trouverait encore que notre consommation totale de poisson, en 1840, ne se serait guère élevée à moins de
(') Mémorial, etc., ibid.
68 millions de francs, et que la pêche contribuerait annuellement pour 68 millions à l'alimentation générale du royaume. Encore faudrait-il ajouter qu'il est beaucoup de pays à l'alimentation desquels elle concourt dans une proportion beaucoup plus forte.
Il s'en faut bien d'ailleurs que la pêche soit la plus importante des industries extractives, et elle est bien loin d'avoir pris autant de développement et de donner autant de produits que l'exploitation des carrières, et surtout que celle des mines, qui est l'industrie extractive par excellence. Il n'y avait pas en 1829, sous le sol de Paris, d'après les renseignements recueillis par la préfecture de la Seine, moins de 1388 carrières en exploitation, occupant plus de 4 mille ouvriers et donnant près de 10 millions de produits (1). L'administration des mines, dans son compte-rendu de 1840, estime approximativement à 75,396 le nombre des ouvriers employés dans le royaume à l'exploitation des carrières, et à 40,348,419 francs la valeur des matériaux qu'ils en extraient, évaluation qu'il est permis de trouver très insufïisante (-). Il est telle mine du Mexique, et par exemple, la Vela-Negra, près de Sombrerelte, dont il a été extrait, en moins de six mois, plus de 700 mille marcs d'argent. Le fameux tilon de Guanaxualo produisait, année commune, avant la révolution de 1810, de 5 à 600 mille marcs d'argent et de 15 à 1600 marcs d'or. On estime que, depuis la fin du seizième siècle, il a été tiré de ce seul filon une masse d'argent équivalant à 1400 millions de francs. 11 y a des années si productives à lamine de Yalenciana, écrivait M. de Humboldt,
(') Compte-rendu par le préfet de la Seine. Débats du 15 fév. 1857. (*) Compte-rendu des travaux des ingénieurs des mines , en 1840 ; p. 104 à 105, 118 et 119, et notamment 174 et 175.
en 1804, qu'il est arrivé aux propriétaires de voir leur profit net s'élever en une année , à 6 milions. Le même auteur estime à 25 millions la fortune que, dès 1774, le comte de Régla avait déjà acquise dans l'exploitation de la Vela-Negra (1). La Revue britannique, en comparant les données fournies par M. deHumboldt a celles qui l'ont élé p;ir Adam Smith el l'abbé Raynal, croit pouvoir fixer à 8,500,000 livres sterl. (2 12,500,000 francs) le produit net, année moyenne, des mines de l'Amérique au commencement de ce siècle, à l'époque de leur plus grande prospérité (2). Lemême recueil estime ailleurs à 54,980,000 piastres, ou a 201,980,000 fr, le produit total en métaux précieux que donnaient, avant 1810, toutes les mines du monde (5). Et pourtant, comment comparer ces produits, malgré leur importance, à ceux que donnent aujourd'hui en métaux beaucoup plus vulgaires les seuls États de l'Europe? Les documents officiels demeurent probablement au-dessous de la vérité en portant la production minérale annuelle de la Francea 214,582,161 fr., c'està-dire à une somme supérieure à celle que produisent toutes les mines de métaux précieux réunies du Nouveau-Monde (*). Et qu'est-ce que cette somme encore en comparaison des produits réunis de toutes les mines de l'Europe? L'Angleterre seule produit annuellement du charbon de terre pour une somme très supérieure à ce qu'ont donné, aux époques les plus prospères et réunies ensemble, les mines de métaux précieux du monde entier. Nous avons estimé la masse de ces métaux, à l'époque où elle a été la plus considérable, à
(')M. de Hnmboldt, Essai polit, sur laNouv.-Esp, t. III, liv. îv, ch.n. (*) Rev. brït., lre série, t. II, p. 1. (s) Id.ibid.,1. XXX, p. 15 et 14.
("*) Cnmple-rendu des travaux des ingénieurs des mines , en 1S40 , j». 173.
292 millions, et les houillères anglaises donnaient déjà, dès 1835, 19,200,000 tonneaux, ou 192 millions de quintaux métriques de houille, valant sur la mine 10 millions sterl., ou 250 millions de francs, et elles ont donné en 1840 un produit de 360 millions de quintaux métriques, valant sur place 560 millions de francs ( ' ). Les mines de fer du même pavs ont donné dans la même année \ 4 millions de quintaux métriques de fonte, valant, a 8 fr. le quintal, 1 12 millions de francs ; et les mines de cuivre 243 mille quintaux de métal, évalués, à raison de 242 fr. le quintal métrique, a 59 millions de francs. L'exploitation des mines de houille fait vivre, en Angleterre, plus de 200 mille ouvriers. Ces mines occupent, dans les bassins de Durham et de Norlhumherland, 732 milles carrés, pouvant fournir 10 milliards de tonneaux, et suffire pendant 550 ans a la consommation de l'Angleterre. Elles couvrent dans le pays de Galles une superficie de 1200 milles carrés, destinés à donner 58 millions de tonneaux chacun, et, réunis, 45 milliards de tonneaux. Ces trois dépôts seuls contiennent assez de houille pour pouvoir alimenter durant trois mille ans toutes les usines anglaises (*). Leur exploitation, ai-je dit, occupe au-delà de 200 mille ouvriers. Ce qu'il y en a d'employés dans toutes, et non-seulement en Angleterre, mais dans tous les Etals du continent, et non-seulement en Europe, mais dans le reste du monde; ce qu'on y a exécuté de grands et d'admirables travaux, ce qu'elles tiennent de capitaux engagés, ce qu'elles renferment de machines puissantes, ce qu'elles exigent de connaissances élevées et variées, enfin les masses de produits qu'elles donnent, tout cela
(') Je dois la connaissance de ce fait intéressant et de ceux qui suivent sur la fonte et le cuivre produits en Angleterre, en 1840, à des communications obligeantes de notre administration des mines.
(*) Revue bril., 5e série, t. XVII, p. 7 et saiy.
n'est pour ainsi dire point susceptible d'être apprécié, et ne peut être exprimé que par les nombres les pi us considérables. C'est donc surtout dans l'exploitation des mines que se manifeste l'importance des industries extractives, et qu'on sent bien ce qu'il y a de solides raisons pour en faire, en dehors du voiturage, de la fabrication et de l'agriculture, une classe de travaux spéciale et nettement séparée.
Ces industries, d'ailleurs, exercent sur tous les mouvements de la société la plus grande et la plus heureuse influence. Il suffit de dire, pour le faire comprendre, qu'elles donnent en quelque sorte l'impulsion à tous les arts, qu'elles leur procurent dans le charbon fossile le plus puissant des moteurs, et qu'en même temps elles leur fournissent à tous des instruments, des matériaux, des ingrédients sans nombre. Quel rôle ne joue pas aujourd'hui dans l'industrie humaine le combustible minéral qui chauffe les chaudières et qui fournit la vapeur expansive destinée a faire mouvoir tant et de si puissants mécanismes? Quel rôle surtout n'est-il pas destiné à y jouer un jour? On l'applique non-seulement au chauffage des chaudières et des machines à vapeur, mais a celui des fonderies à réverbère, a celui des chaudières à évaporation dans les sucreries, les salines, les savonneries; on l'applique à tous les besoins généraux des ateliers et de l'économie domestique; on le fait servir à la fabrication de ce gaz qu'on a si heureusement appliqué à l'éclairage, et dont l'usage semble destiné à devenir universel; on l'emploie, converti en coke, a la fonte des métaux et à la fabrication du fer. Et le fer, et tous les métaux, et tous les minéraux, à leur tour, quels services ne sont-ils pas appelés à rendre? Quels sont la science, l'art, l'industrie, qui ne retrouvent chaque jour dans ces merveilleuses élaborations de la nature les auxiliaires les plus puis-
sants ? La médecine leur emprunte ses médicaments les plus énergiques, la peinture ses plus vives couleurs, l'agriculture ses engrais les plus efficaces. Que ne doit-on pas aux métaux dont est faite la monnaie, le principal instrument des échanges? Que ne doit-on pas notamment à ceux dont sont formés les outils des divers métiers? et qui ne sait, en fait d'industrie minérale, que l'exploitation du fer est plus importante que celle de l'or? M. de Humboldt fait observer qu'avec des masses énormes de métaux précieux accumulés et convertis en monnaie, l'exploitation des mines à Mexico s'est trouvée souvent gênée par le manque d'acier, de fer et de mercure : « Peu d'années avant mon arrivée à la Nouvelle-Espagne, écrit-il, le prix du fer était monté de 20 fr. le quintal à 240, et celui de l'acier de 80 francs à 1 ,300. Dans ces temps de stagnation totale, l'industrie mexicaine se réveillait momentanément, et l'on commençait à fabriquer de l'acier et à employer le fer et le mercure que recèlent les montagnes d'Amérique. La nation sentait alors que la véritable richesse consiste moins dans l'accumulation des métaux précieux que dans l'abondance de tous les objets de consommation (*). »
L'influence des industries extractives, la où elles sont habilement et heureusement exercées, se manifeste par des développements extérieurs de prospérité comparables a tout ce que peuvent produire en ce genre les arts les plus féconds. « Après la découverte de l'Amérique, observe un auteur anglais, on se mit à la recherche des parages qui fournissaient les perles, et bientôt s'élevèrent sur ces rives fortunées des villes remarquables par la splendeur de leurs richesses, dues
(') Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, t. III , liv. iv, ch. XI, p. 294.
au commerce de ces brillants ornements (*). L'auteur du Mémorial de chronologie raconte que, dès le commencement du onzième siècle, la pêche du hareng, introduite dans le Sund, y donna naissance aux plus grandes villes, notamment à celle de Copenhague, et il répète après Voltaire, dont il cite les paroles, que quoique la pêche du hareng et l'art de saler le poisson ne semblent pas un objet important dans l'histoire du monde, c'est pourtant delà qu'est venue la grandeur d'Amsterdam, et, pour dire quelque chose de plus, ce quia fait d'un pays stérile et méprisé une puissance riche et respectable (2). L'industrie minérale n'a pas été moins féconde en grands résultats : « Dès qu'une houillère s'ouvre, écrit la Bévue britannique dans un curieux article sur l'exploitation de ces sortes de mines en Angleterre, dès qu'une houillère s'ouvre, l'inévitable village ne tarde pas à surgir, et, en moins de six mois, un lieu désert et sauvage offre l'aspect de la vie et de l'activité. On peut citer sous ce rapport le village de Soulh-Hellon : c'était, il n'y a pas plus de sept ans, un terrain vague, a deux milles de toute habitation : il est maintenant couvert de maisons et renferme une population de 2,000 personnes, toutes occupées du travail des mines (s). » M. de Humboldt observe que lorsque M. Obregon, plus connu sous le nom de comte de Yalenciana, attaqua le filon de Guanaxuato, au-dessus du ravin de San Xavier, les chèvres paissaient sur cette même colline où, dix ans après, on vit se former une ville de 7 à 8,000 habitants (*).
Combien d'exemples de ce genre n'aurait-on pas à citer! Voyez l'énorme agglomération de fabriques qu'a provoquée .
(') Rev. brit., ±n série, t. XXX, p. 501 et 502.
(») Mém., t. II, p. 378 et 581.
(*) Revue bril., 5e série, t. XVII, p. 10.
(*) Essai polit, sur te royaume de ta Nouv.-Esp., chap. XI, p. 403.
à proximité des murs de Valenciennes, le voisinage des mines d'Anzin! Voyez l'accroissement qu'a pris Saint-Etienne, devenu en si peu d'années une ville considérable, autant par l'influence des mines qui l'entourent que par celle de l'industrie spéciale qu'elle renferme dans son sein. Voyez encore la paroisse de Merthyr-Thidwil, dans le pays de Galles, qui n'était qu'un pauvre village il y a moins d'un siècle, et qui doit à l'exploitation des mines d'être aujourd'hui une ville déplus de 25,000 habitants. « Au Mexique, écrit M. de Humboldl, les champs les mieux cultivés , ceux qui rappellent le mieux à l'esprit des voyageurs les plus belles campagnes de la France, sont les plaines qui s'étendent depuis Salamanca jusque vers Silas, Guanaxuato et la ville de Léon, et qui entourent les mines les plus riches du monde connu. Partout où des filons ont été découverts, dans les parties les plus incultes des Cordillères, sur des plateaux isolés et déserts, l'exploitation des mines, bien loin d'entraver la culture du sol, l'a singulièrement favorisée. Les voyages sur le dos des Andes ou dans la partie la plus montueuse du Mexique offrent les exemples les plus frappants de cette influence bienfaisante des mines sur l'agriculture. Sans les établissements formés pour l'exploitation des mines, que de sites seraient demeurée déserts, que de terrains non défrichés, dans les quatre intendances de Guanaxuato, de Zacatacas, de San Luis de Potosi et de Durango, entre les parallèles de 21 a 25 degrés, où se trouvent réunies les richesses métalliques les plus considérables de la Nouvelle-Espagne ! La fondation d'une ville suit immédiatement la découverte d'une mine considérable. Si la ville est placée sur le flanc aride ou sur la crête des Cordillères, les nouveaux colons ne peuvent tirer que de loin ce qu'il faut pour leur subsistance et pour la nourriture du grand nombre de bestiaux employés a l'épuisement des eaux, au