‹ De la localisation dans les maladies cérébralesChapitre 2 sur 24 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Ce n’est pas la première fois qu’un candidat au concours de l’agrégation aborde le sujet délicat qui m’est échu ; j’ai pour devancier Sandras, qui se fit un- nom en étudiant les maladies nerveuses. Au concours de 1829^ présidé par Esquirol, il eut à traiter la question suivante :

An peculiarium encephali et medullœ spinalis partium lœsionibus sua sint peculiaria signa ?

Laissant de côté la moelle et ceux des organes de l’encéphale qui ne sont pas de notre sujet, nous trouvons à la dernière page (p. 42), sous forme de tableau, les Propositions deSandras (1).

fl) Theses quas, Beo favente, in saluberrlma Facuîtale tnedica Paris'iensi, etc., p. 42, 1829.

Sunt ne signa læsionum substantiæ corticalis?. . — Nulla.

substantiæ medullaris? — Nulla.

— loborum anteriorum ?. . — Nulla.

— loborum posteriorum?. — Nulla.

— corporum striatorum?. — Nulla.

— colliculorum nervorum

opticorum? — Nulla.

— loborum mediorum?. . — Nulla.

— ventriculorum? — Nulla.

— - ' partium mediarium?.. --Nulla.

— cæterarum partium?.. — Nulla.

Si peu que nous sachions localiser, il ne sera, je pense , pas difficile de localiser plus que Sandras.

Nous ne sommes certes pas en état de substituer à cette suite décourageante dénégations un nombre d’affirmations bien considérable. Au moins sommesnous à une de ces époques où quelques progrès en laissent pressentir d’autres. Nous connaissons aujourd’hui la signification de l’hémianesthésie sensitivo-sensorielle, grâce à deux des quatre observations de Türck, aux travaux de M. Meynert, mais surtout à ceux de M. Charcot, qui a aussi montré la valeur de l’hémichorée. Depuis plusieurs années on connaît la localisation des lésions qui amènent de l’aphasie; enfin une découverte dont la portée est difficile à mesurer dès aujourd’hui, vient, en nous révélant de nouveaux centres dans l’écorce du cerveau, jeter quelque jour sur le diagnostic difficile des lésions périphériques limitées.

Mettre en lumière ces progrès récents est une tâche d’autant plus difficile que, le règlement du concours

nous accord ant seulement douze j ours pour écrire et imprimer cette thèse, dont le sujet nous est imposé par le sort, je ne pouvais songer à élucider les points obscurs par des recherches originales. Ce travail est donc nécessairement une œuvre de critique. Il renferme cependant plusieurs observations inédites, dont quatre paraîtront sans doute intéressantes, puisqu’elles confirment les nouvelles idées sur les centres moteurs de la couche grise corticale. J’en dois une à M. Duret qui, par ses travaux, mieux à même que tout autre d’apprécier son intérêt, l’a recueillie récemment et me l’a obligeamment communiquée. Les trois autres faits ont été observés à une époque où leur signification ne pouvait pas être connue, un d’eux par moi, dans le service de M. Charcot, alors que j’avais l’honneur d’être son interne ; les deux autres, plus importants, lui appartenaient aussi. Redevable à ce maître éminent de la meilleure part de mon éducation médicale, je n’en suis plus à compter ce qu’il m’a donné, et j’ai depuis longtemps contracté envers lui une dette de reconnaissance difficile à acquitter.

Sandras était-il fondé à nier que toute localisation fût possible? Je ne le crois pas. Sans doute, on avait émis des idées fort peu exactes, lorsqu’on cherchait dans la substance blanche la cause des contractures. Mais cette erreur n’est-elle pas une preuve qu’on avait appris à séparer les troubles fonction-

nels de la substance corticale de ceux de la substance blanche? Dès 1823, Délayé, Foville et Pinel- Grandchamp, internes du professeur Rostan, et en 1826 Calmeil, avaient établi que la substance corticale était altérée dans certains cas de troubles intellectuels profonds; déjà le professeur Bouillaud soutenait que la destruction des lobes antérieurs est incompatible avec l’exercice de la parole. Il me semble que Sandras, qui cite cette opinion, eût pu la discuter au lieu de lui opposer une simple dénégation. Malgré une lésion des lobes antérieurs, les malades parlaient, dit-il ; mais il ne s’inquiète pas de savoir si chez eux les lobes antérieurs étaient détruits dans toute leur étendue.

11 faut avouer, d’ailleurs, que les Propositions de Sandras exprimaient bien les idées de son époque et même de la génération suivante ; les expériences ' de Flourens, ou plutôt l’interprétation qu’il donnait à ses expériences, étaient peu propres à pousser aux localisations. Un homme d’une autorité considérable, élève de ce célèbre physiologiste, discutant, la théorie de M. Broca, qui le premier vint montrer une fonction, celle du langage articulé, siégeant dans une circonvolution particulière, M. Vulpian, écrivait en 1866 : « Je crois que la doctrine des localisations n’a pas encore rencontré, dans les faits d’abolition du langage articulé, l’appui qu’elle avait espéré un moment y trouver. 11 est possible, à la rigueur, que des lésions situées sur le trajet de certains faisceaux des fibres cérébrales, influent

plus sur telle fonction que sur telle autre, mais cela n’est pas démontré ; et quant à la substance grise corticale, il n’y a rien qui autorise une hypothèse du même genre (1). »

Ce n’est donc pas sans opposition que M. Broca put établir l’exactitude de sa découverte. Aujourd’hui que de nouveaux centres moteurs ont été découverts dans l’écorce grise, l’existence d’un centre pour l’articulation des mots ne saurait étonner.

La découverte expérimentale de ces centres est due à MM. Fritsch et Hitzig. Ils furent, je crois, conduits à l’idée de leur recherche par le fait singulier qu’un courant galvanique traversant chez l’homme la partie postérieure de la tête, d’une apophyse mastoïde à l’autre, provoque des mouvements des yeux. Mis en éveil, ils cherchèrent, chez le chien, si la proposition classique, l’inexcitabilité de la substance grise, n’était pas erronée. L’événement justifia leur prévision.

MM. Fristch et Hitzig ont donc les premiers démontré que nous pouvons exciter expérimentalement la substance grise, mais ils ne sont pas les premiers qui aient appelé l’attention sur l’existence probable de centres moteurs des membres dans la substance de l’écorce. Ace point de vue, ils ont été devancés par un médecin d’une grande originalité, le D'H. Jackson, de Londres. Peut-être même Griesinger en eut-il l’idée. Mais je ne trouve pas la récla-

(1) Leçons sur la physiologie du système nerveux, p. 719.

mation de M. Bernhardt(l), sous ce rapport, suffisamment fondée : A l’occasion d’une autopsie où trois cysticerques furent trouvés à la face convexe, Griesinger émet sous forme dubitative et en une ligne la supposition que le plus volumineux, situé au sommet de la voûte, près de la fente inter-hémisphérique, a pu avoir une influence sur les convulsions du membre inférieur du côté opposé.

Il y a bien loin de cette simple vue de l’esprit aux efforts persévérants que fit M. Jackson, à maintes reprises, depuis plusieurs années, pour essayer de donner une preuve clinique de l’excitabilité pathologique de l’écorce.

Les esprits étaient alors mal préparés à l’accepter. Les premières expériences de MM. Fritsch et Hitzig, quelque nettes qu’elles fussent, ne fixèrent pas l’attention.

En 1873, second mémoire de M. Hitzig. Vers la fin de la même année, M. Ferrier fit ses premières expériences. Chez des lapins, des chats et des chiens, à l’aide des courants faradiques, il retrouva à peu près les centres indiqués par MM. Fritsch et Hitzig, et il en décrivit, d’une manière assez inexacte d’ailleurs, beaucoup d’autres.

Les expériences de M. Ferrier eurent beaucoup de retentissement, et de divers côtés quelques physiologistes cherchèrent à en diminuer la portée.

Schiff ne voulut voir dans les mouvements pro-

(1) Bkrnhardt, Historische Notiz, Archiv fur Psychiatrie. IV •2 Heft, p. 480.

duits que des mouvements réflexes d’un caractère spécial. Un jeune expérimentateur distingué de l’école de M. Brown-Séquard, M. Dupuy, les expliqua aussi par une excitation des noyaux gris centraux produite par la diffusion du courant induit. MM. Carville et Duret, dans un premier travail, insistèrent surtout sur cette cause d’erreur, et à l’aide de dispositions ingénieuses, en démontrèrent, comme M. Dupuy, la réalité.

Qu’on observe des effets de la diffusion du courant, quand on emploie un courant trop fort, cela est incontestable; aussi M. Hitzig s’en était-il soigneusement gardé ; mais il est impossible d’expliquer, si l’on rejette l’existence de centres excitables, la constance et la régularité des mouvements obtenus en excitant certains points déterminés. Ici c’est un mouvement dans les membres; plus loin, dans la face... Si on ne touche pas juste le centre des mouvements des pattes, a,ucun mouvement ne s’y produira. MM. Carville et Duret enlevèrent avec soin les corps striés, et le mouvement n’en survint pas moins, précis et localisé, à l’aide d’un courant faible ! Ils sectionnèrent les fibres qu’ils accusaient de conduire le courant, et tout mouvement cessa; or peut-on admettre qu’une simple section empêche la diffusion? Si elle supprime les effets des courants, c’est qu’elle met obstacle, non pas à la conductibilité physique, mais à la conductibilité physiologique !...

Un peu plus tard, M. Ferrier fit connaître des

expériences plus nombreuses et plus précises sur un grand nombre de singes ! Plus on s’élève dans l’échelle animale, plus les centres se multiplient... Chez les singns on peut dissocier les mouvements de pronation, de préhension, de flexion, etc., dans le membre supérieur, en électrisant des points différents ! Si on tient compte de l’équivalence des circonvolutions chez les divers animaux, on trouve une certaine concordance dans la topographie des points excitables.

Rien de plus saisissant que les expériences de Ferrier devant le collège royal de Londres... Il expérimentait sur un singe ; et, devant cette assemblée d’élite, il annonçait d’avance les mouvements qu’il allait déterminer chez le singe, en excitant tel ou tel point de son cerveau. Et le singe étendait le bras, montrait le poing, exécutait tous les mouvements au gré de l’expérimentateur.

Tout récemment, MM. Garville et Duret ont fait de nouvelles expériences, fort intéressantes, à l’aide d’une autre méthode, celle de Vablaiion des portions limitées de l’écorce qui sont le siège des centres moteurs. Dans le chapitre suivant, où j’expose /’éïaf actuel de la question, j’emprunterai à leur travail, encore inédit, des faits importants qu’il me paraît utile de comparer avec les données cliniques (1).

(1) Le mémoire de MM. Garville et Duret est sous presse et paraîtra dans les Archives de physiologie. Nous devons à l’cxtrâme obligeance des auteurs d’avoir pu consulter les feuilles. M. Hilzig et M. Dupuy ont fait aussi quelques expériences par ablation.

Ce ne sont pas seulement des lésions superficielles de la couche grise que nous pouvons, dans certains cas, reconnaître. J’ai déjà indiqué plus haut le parti que M. Charcot a su tirer de faits, d’ailleurs en petit nombre, pour établir la valeur séméiologique de l’anesthésie sensitivo-sensorielle (1). Plus récemment, il a également réussi à déterminer celle d’une forme particulière d’hémichorée bien étudiée cliniquement, par MM. H. Jackson etTuckwel(Saint- Barthol. Hospital Reports, vol. 5), sous le nom de « choreic hemiplegia » et par M. S. W. Mitchell (de Philadelphie, sous celui d’hémichorée post-hémiplégique (2). On en trouvera dans mon second chapitre une observation fort importante que M. le professeur Vulpian a bien voulu me communiquer (3).

(1) Voir, pour l’historique des faits antérieurs, ses Leçons sur les maladies du système nerveux, 1872-73, p. 372. — Voir aussi une observation de son service publiée par M. Bourneville {Progrès, i®'' nov. 1873). — M. Rosenlhal (Wochenblatt der Wiener Ærzte, 1870), a aussi publié plusieurs faits importants pour la topographie des lésions; mais il ne s’est pas occupé de la question la plus intéressante, à savoir de la distinction de l’hémianesthésie sensitivosensorielle et de l’hémianesthésie seulement sensitive. — L’an dernier, deux thèses ont été soutenues sur ce sujet à la Faculté de Paris; la première en date est de M. Virenque, la deuxième de M. Veyssière, interne des hôpitaux; cette dernière, fort remarquable, renferme un grand nombre d’observations dues à M. Vulpian, et des expériences très-probantes faites dans le laboratoire de ce professeur. — Depuis, MM. Pierrot et Raymond ont publié de nouvelles observations avec autopsie.

(2) Charcot. {Progrès médical, 1875, n®® 4 et 6.)

(3) M. le D® Magnan a rapporté dans le Bulletin de la Société de biologie, 1870, une observation du même genre. — Le fait publié par M. Bourneville (voir la note précédente) est aussi un cas d’hémichorée.

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