CHAPITRE NEUVIÈME
De la transmission de TOrganon depuis Aristote josqu^à
Andronicos.
Aucun témoignage direct de Tauthenticité de rOrganon , ou de quelques-unes de ses parties, ne se rencontre avant Vâge de Cicéron, qui est aussi celui d*Andronicus de Rhodes. Mais comment les ouvrages d'Aristote sont-ils parvenus jusqu'à eux , et que savons-nous de positif sur cet objet ' ? C'est ici que viennent se placer les récits de Strabon et de Plutarque , qui ont joui si longtemps d'une complète autorité , mais dont la critique et la philologie ont récemment combattu l'exactitude , avec toute apparence de raison , sans pouvoir cependant lever toutes les difficultés.
On avait conclu des passages de Strabon et de Plutarque , que les ouvrages du Stagirite , enfouis en terre pendant près de deux cents ans, étaient restés inconnus durant ce long espace de temps , et qu'ils n'avaient été rendus publics que par les soins de deux péripatéticiens , Tyrannion et Andronicùs de Rhodes , au siècle de Sylla et de Cicéron. Cet oubli paraissait en soi certainement peu probable ; si l'on pensait au rôle brillant
X.' Cette Disserutîoii sur la traTumiiwînn det onfngee d*Arietote a déjà para dans la Pté&cc à la tradaction de la Politique.
$ê . PiUmitUUB PARTIS.
qu'Arîstote jouait à Athènes, à la multitude de ses disciples , à la succeçsion constante de son École : pourtant le récit du biographe et de Thistorien avait été admis généralement comme fort authentique.
Ce qui semblait surtout le confirmer, c'est qu'aucune autorité directe ne vient témoigner de fexiçtençe des écrits d'Aristote pendant ces deux siècles où , disait*on , ils avaient été ignorés. Mais OD ne songeait point que tous les monuments de cette période ont été détruits, et que par suite sans doute de l'incendie de la Bibliothèque d'Alexandrie, sous César, presque aucun des ouvrages grecs écrits de 3oo au règne d'Auguste n'est parvenu jusqu'à nous.
La philologie ^ a démontré , d'une manière irrécusable, que les ouvrages d'Aristote et les ouvrages logiques en particulier, se trouvaient à Alexandrie ^ , long-temps avant que Sylla ne les apportât à Rome par suite de la prise d'Athènes.
Strabon et Plutarque sont cependant deux auteurs dont le témoignage ne peut être légèrement révoqué en dpute. Strabon surtout est connu par ^on exactitude scrupuleuse ; de plus il paraît avoir appris sur les Ueux mêmes le fait qu'il raconte. Il est difficile de croire avec l'auteur cité par le Jour-
I. Stahr, Aristotelia ; toate la première partie da lecond toI.^ les a. Voir plç»^ hfi|t, p^ge^ 3 7, iÇ çt 4^,
DE L'ACTHSirriCRi J» K'OMAHON. — CHAP. IZ. 87
nal des Savants , de 1717^9 que Strabon se soit laissé prendre à une fable inventée par les péripa* téticiens , jaloux , dit-on , d'expliquer ainsi le long abandon où Topinion publicpie avait laissé leur maître , pour adopter les systèmes de TAcadémie et du Portique.
II convient d'abord de reprendre ici textuelle* ment les récits de Strabon , de Plutarque , et le récit contradictoire d'Athénée , pour voir si l'on n'en a pas tiré des conséquences qu'ils ne donnent point d'eux-mêmes.
Voici d'abord le récit de Strabon * :
« C'est encore de Scepsis qu'étaient les deux m philosophes socratiques Eraste et Coriscus , et « le fils de ce dernier, Nélée, qui fut à la fois dis- « ciple d'Aristote et de Tbéophraste. Nélée hérita « de la bibliothèque ( ^dS^toOirlxviv ) de Tbéophraste « où se trouvait aussi celle d'Aristote. Aristote IV « vait léguée à Tbéophraste , comme il lui confia « la direction de son école : et Aristote, à notre flt connaissance , est le premier qui ait rassemblé c des livres (^t^ba); c'est lui qui apprit aux rois « d'Egypte à composer une bibliothèque. Théoce phraste transmit sa bibliothèque k Nélée qui la « fit porter à Scepsis , et la laissa à ses successeurs, « gens sans instruction , qui gardèrent les livres « renfermés sous clé , et n'y donnèrent aucun soin*
I* Jonmal des Savans, Z717 » tom. 6f , p* 55«59. a« StraboBylîv» x3«'p. 608.
^g ITRKIIIBRB PA&Tn.
« Plus tard, quand on sut avec quel empressement ce les rois descendants d'Attale et maitres de Scepoc sis , faisaient rechercher des livres ( piëXwt ) pour «c former leur bibliothèque de Pergarae , les héri- « tiers de Nélée enfouirent les leurs dans un souc terrain. L'humidité et les vers les y avaient « gâtés , lorsque plus tard la famille de Nélée ven- « dit , à un prix fort élevé, tous les livres d'Aris* « tote et de Thëbphraste à Apellicon de Téos. c Mais ApelUcon, plus bibliomane que philosophe, « fit faire des copies nouvelles pour réparer tous « les dommages que ces livres avaient sou£Ferts : « les restaurations qu'il tenta ne furent pas heu- « reuses (ttiv ypaçTjv àvairX7}pûv oùx eu), et ses édi- « tions furent remplies de fautes. Aussi les anciens « péripatéticiens, successeurs de Théophraste, « n'ayant absolument que quelques-uns de ces ou- « vrages (Ta piSXia), et principalement les Exoté- « riques, ne purent travailler sérieusement, et se tt bornèrent à des déclamations philosophiques, et Les péripatéticiens postérieurs à la publication « de ces ouvrages furent à même de mieux étudier <c la philosophie et les idées d'Aristote; mais la « multitude de fautes dont les livres étaient rem* a plis les força souvent jAe s!^en tenir à des con* a jectures. Rome contribua beaucoup encore à « multiplier ces fautes. Aussitôt après la mort a d'Apellicon, Sylla,vainqueurd'Athènes,s'empara « de sa bibliothèque , et la fit transporter à Rome a où le grammairien Tyrannion , admirateur
c d' Aristoff et ami da bibliotliécaire , pot «n ùàn «usage, ainsi, qae qaelqaes KinraireSy qui em- « ployèrent de maoTais copistes et ne ooDatioii- « nèrent pas les textes, déÊint ordinaire de tant (c d'autres livres qu'on £ût transcrire , soit à Bone, ce soit à Alexandrie, pour les livrer au comoc merce. »
Une première et importante femarqoe qu'on doit faire sur ce passage de Strabon , c'est qui! • confond sous un même mot, ^t^Xui, les livres et les ouvrages d'Aristote, les volumes qu'il avait réunis pour sa bibliothèque , et ceux qu'il avait composés lui-même. Cette confusion est évidente. D'abord ^lêXue exprime cette collection qu'Anstote avait faite le premier sous forme de bibliothèque , et qui servit de mod^e à cdle d'Alexandrie : on ne saurait ici se tromper. En second lieu , ^lêXue signifie évidemment les ouvrages d'Aristote, puisque ce sont ces livres, ces ^lêXuc, qui font connaître sa véritable doctrine aux péripatéticiens Jusque-là réduits à consulter seulement les ouvrages aristotéliques les moins importants, et à faire des hypothèses vaines et déclamatoires sur le reste.
Ainsi, Strabon ne dit pas du tout, comme on Ta cru et répété si souvent , que tous les ouvrages d'Aristote eussent été enfouis à Scepsis : il dit , au contraire , formellement qu'on en connaissait généralement quelques-uns , de peu d'importance , il est vrai , mais qui suffisaient du moins à alimenter
M mSialERB PARTIE*
les études de Técole péripatéticienne. Rien non plus dans le récit- de Strabon n'autorise à croire qu'il s^agisse ici des autographes d'Âristote et de Tbéophraste, comme l'avance M. Michelet <• C'est une conjecture qu'il est permis à la critique d'eu tirer : mais fitrabon ne dit à cet égard rien de formel. On pourrait même penser quHmpIidte-^ ment il dit tout le contraire : ce Apellicon , dit^il , ^ « fit faire des copies noui^élies, ôvr^ypat^pa xawa. » U p'avait donc pas les autographes ; car alors Strabon se serait borné à dire «vriypafa, et n'aurait pas cru devoir ajoqter que ces cEvriypa^a, ces co< pies étaient nouvelles, c'est«>à*dire faites sur d'autres copies.
Le récit de Plutarque est emprunté évidemment de cdui de Strabon ; mais il offre quelques particularités de plus.
« Sylla, dit Plutarque^ , parti d'Éphese y^^J>orda « trois jours après au Pirée , et d'après des rensei- « gnements qu'on lui donna ( puiftelç peut .avoir « aussi ce sens)^ il fit enlever pour son propre ' « usage la bibliothèque d'Apdticon de Téos; elle « renfermait la plupart des livres ( ^têXk) d'Ârisa tote et de Théophrasle , qui généralement n'é- « taient pas encore bien connus. Cette biblio- « thèque iut transportée à Rome , où , dit-on , le «grammairien Tyrannion mit en ordre presque
. x« Miehelot y Ekamên critiqae de la Méttpfaysîqaq , p. 9. a. PlnUv^e, Sylki <^. a6.
DS L^ADTBENTICHi OS fi'OMAJiaif • — GHAP. IX. 9^
f tous ces livres ( èycxio«9a{rOau tx mXXà), et ei| « laissa pi*eudre des copies à Androoicus de ff Rhodes qui les publia ( eii; (jl^oov ôuvou ) , et com* « posa les tables dont on se sert aujourd'hui (tobç «c vuv fepo(Aétfou< mvoicacç)* Les anciens péripatétidens « ont été certaioemeat fort éclaira et fort éru* m dits ; mais ils semblent n'avoir étudié les ouvrages (ypcciJLfjLaTtdv) d'Aristote et de Thëophraste « qu'en petit nombre et avec peu d'exactitude ^ « parce que l'héritage de Nélée de Scepsis , à qui « Théophraste avait légué ces livres ( Ta ^iCXia ) , «c était tombé dans les mains de gens peu instruits « incapables de l'apprécier, s
La circonstance la plus remarquable de ee récit est celle qui concerne Andronicus de Rhodes et son travail. Le reste est emprunté à Strabon dont les expressions mêmes sont quelquefois reproduites. Plutarque confond Ypa(A[iiaTa, les ouvrages, les écrits, et ^lêXia, les livres; et il ne parle pas plus que Strabon des autographes.
Suidas, aux sixième et septième siècle^ donne un extrait du résumé de Plutarque, mais sans autres détails; seulement, il dit d'une manière un peu plus formelle que c'est depuis la translation de la bibliothèque d'Apellicon à Rome , que les ouvrages d'Aristote et de Théophraste ont été généralement ccMinus* Suidas , comme ses devan* ciers , se tait sur les autographes.
Ces deux passages de Plutarque et de Suidas n'ajoutent rien à l'autorité de Strabon i puisque
92 ntcmftBB paetib.
c'est là qu'ils ont puisé tous deux; mais ils prouvent du moins que le récit du géographe passait pour exact, et qu'il était adopté par tous les hommes éclairés.
Cependant Athénée, à la fin du second siècle, parait Tavoir ignoré'. En parlant des grandes collections de livres faites depuis Polycrate de Samos et Pisistrate d'Athènes, il parle de celle qu'avait composée Aristote, et dont hérita Nélée; puis il ajoute que Ptolémée Philadelphe acheta tous ces livres à Nélée, et les transporta dans la bîbliodièque d'Alexandrie avec tant d'autres qu'il avait fait recueillir à Athènes et à Rhodes ^. Ce passage d'Athénée, selon l'opinion des philologues, porte des traces certahies d'inexactitude, puisque Aristote seul y est nommé, et que le contexte exige grammaticalement deux noms au lieu d'un seul, le second étant très probablement celui de Théophraste. Ainsi , suivant Athénée ou son abréviateur comme Font pensé quelques critiques, les livres , pvêXta , d'Aristote auraient été portés à Alexandrie dès le temps de Ptolémée Philadelphe; mais il se contredit lui-même dans un autre endroit, et en parlant* d'Apellicon de Téos, célèbre par sa passion pour les livres et les raretés, il ajoute a qu'Apellicon recueillit avec ardeur les «ouvrages de l'école péripatéticienne, la biblio-