CHAPITRE PREMIER
HahiUement des hommes,
6^'j. C'est un fait connu de beaucoup de personnes, qu'un habit d'uniforme composé de draps de différentes couleurs, se porte plus longtemps beau à l'oeil, quoique usé, qu'un habit d'une seule couleur, lors même que celui-ci serait d'un drap identique à un de ceux qui composent le premier. La loi du contraste donne parfaitement la raison de ce fait, comme je vais le dire dans l'article suivant, en démontrant l'avantage de l'assortiment des couleurs pour uniformes militaires sous le rapport économique.
DES AVANTAGES DU CONTRASTE SOUS LE POINT DE VUE DU RENFORCEMENT OU DE l'ÉPURATION OPTIQUE DE LA COULEUR DES DRAPS POUR HABD^LEMENT.
ARTICLE l/'
Des uniformes dont les couleurs sont complet mentaîres.
658. Supposons un uniforme vert et rouge, comme l'est celui de plusieurs corps de cavalerie j d'après la loi du contraste, les deux couleurs, étant complémentaires, se renforcent mutuelle-
ment; le vert rend donc le rouge plus rouge, et le rouge rend le vert plus vert. Je suppose que l'augmentation de couleur résultant du contraste, soit )(o pour cliacun des draps dont la couleur vue isolément est représentée par l'unité; au moyen de la Juxtaposition chaque couleur devient donc égale à i + /o : je suppose en outre qu'un habit fait uniquement du drap vert ou du drap rouge, après avoir été porté un an , ait perdu /(o de couleur : il est clair que l'habit d'uniforme, composé de drap vert et de drap rouge, après avoir été porté le même temps, ne paraîtra point à l'oeil formé de deux draps qui seraient tombés chacun de y(o de leur couleur première, puisque le vert doTine du rouge au rouge » et que le rouge donne du vert au vert; et si l'on n'admet pas que le renforcement soit précisément égal à /{o de la couleur première, cependant l'observation prouve que la fraction réelle qui l'exjDrime ne s'en éloigne pas beaucoup, de sorte que si, dans la supposition que j'ai faite, on ne peut pas dire qu'au bout d'un an l'uniforme bicolore présente des draps qui ont absolument la même couleur que celle de chaque drap neuf vu isolément j cependant on est obligé d'admettre que la différence est petite. J'ai oublié de dire que les deur couleurs sont prises au même ton.
GSg. Le raisonnement que je viens de faire s'applique auxliahits bicolores dont les couleurs, comme l'orangé et le bleu, le violet et le jaune verdâtre, l'indigo et le jaune orangé, sont complémentaires l'une de l'autre; il faut seulement tenir compte de la différence de ton plus ou moins grande qui peut exister entre elles, lorsqu'on ne les prend pas au même ton , ainsi que je l'ai supposé dans l'exemple précédent.
660. L'orangé foncé et le bleu sont susceptibles de composer un bel uniforme j mais le drap bleu ne doit pas être trop foncé pour s'allier beureusement à l'orangé brillant.
661 . Le violet et le jaune, plutôt verdâtre quorangé, et aussi foncé que possible, tel enfin qu'on peut l'obtenir avec la gaude, sont susceptibles de former un bel uniforme pour la cavalerie légère* La seule objection est dans la couleur violette, qui n'est réellement solide qu'autant qu'elle résulte du mélange du rouge de la cocbenille et du bleu d'indigo de cuve, et qu'elle est prise à une certaine bauteur de ton.
Des uniformes dont les couleurs^ sans être cotU' plémentaires , sont cependant très -contrastantes.
662. Parmi les couleurs qui ne sont pas mutuellement complémentaires, mais dont le contraste est agréable, et conséquemnient avantageux pour les uniformes , je citerai particulièrement le bleu et le jaune, le bleu et lecarlate, le vert et le jaune.
Bleu et jaune.
66Z. Ces deux couleurs vont bien ensemble; le bleu donne une teinte orangée d'autant plus sensible au jaune , que le ton de celui-ci est plus élevé , et que le ton du bleu l'est moins. A son tour, dans la même circonstance, le jaune communique au bleu un œil violet qui l'embellit; si le bleu avait une teinte verdâtre désagréable, le jaune la neutraliserait; mais s'il existait une grande différence de ton entre les deux couleurs , le contraste provenant de cette différence, pourrait aller jusqu'à rendre insensible l'effet résultant du contraste des couleurs; et il y a plus, c'est que le bleu foncé, à un certain point, peut paraître noir ou moins violâtre, comme le jaune, eu s'affaiblissant, peut paraître verdâtre.
Bleu et écarlate.
664. Le Lieu foQcé et le ronge écarlate font un bel assortiment pour uniforme : le premier, par son orangé complémentaire, donne plus de feu au rouge écarlate, et celui-ci, en ajoutant sa complémentaire, le vert bleuâtre au bleu foncé, le rapproclie du bleu proprement dit; car il ne faut pas oublier que le bleu foncé teint avec l'indigo ou le bleu de Prusse , est plutôt violâtre que bleu pur.
C'est dans cet assortiment que rentre l'uniforme bleu-indigo et rouge-garance de beaucoup de corps de l'armée française. Il n'est pas douteux que, pour l'éclat, un bleu plus clair et une couleur de garance orangée plus franche, et conséquemment moins terne et moins rosée que les couleurs actuelles, seraient préférables, s'il ne devait pas entrer de blanc dans l'uniforme.
f^ert et jaune.
665. Le vert et le jaune forment une association .qui plaît à l'œil par sa gaieté, et qui convient surtout à un uniforme de cavalerie de ligne. Mais il faut remarquer que, pour avoir l'assortiment le plus seyant, le vert doit être plus clair et plus jaune que celui qui s'associe bien avec le rouge, par la double raison que le jaune
qu'on juxtapose au vert, neutralisant par son violet une portion du jaune du drap vert, exalte la couleur du bleu et ôte par conséquent du brillant au vert j et qu'en outre cet effet tend incessamment à augmenter, parce que le jaune du drap vert est plus vite altéré que son bleu. D'un autre côté, le drap jaune recevant du rouge de la juxtaposition du vert, il ne faut pas le prendre trop orangé. Ce cas peut servir d'exemple, par opposition à celui où j'ai cité l'assortiment vert et rouge complémentaires, dans l'intention de démontrer l'avantage économique des assortiments de contraste de couleur en général (658), pour faire comprendre clairement que dans les assortiments de couleur propres aux uniformes militaires, un bon choix est d'autant plus difficile à faire , qu'on s'éloigne davantage du coutraste des couleurs complémentaires.
De Vunifojme composé d'une seule couleur et de blanc.
666. Après la remarque que j'ai faite de l'augmentation de ton que la juxtaposition du blanc donne aux couleurs (os), et d'après l'ordre que j'ai établi entre les assortiments du bleu, du rouge, du jaune, du vert, de l'orangé et du violet avec le blanc (i85), j'ai peu de chose à dire sur les
(4i9) uniformes qui présentent ces associations. Il ne faut pas perdre de vue qu'en même temps que les couleurs sont rehaussées, leurs complémentaires respectives s'ajoutent au blanc et produisent des effets d'autant plus sensibles, toutes choses égales d'ailleurs, que le ton des couleurs est moins élevé. Si le blanc est roux, la juxtaposition du bleu en augmentera la teinte, celle du violet l'éclaircira en le jaunissant, celle du vert en exaltera le rougeâtre; enfin, celle du jaune et surtout celle de l'orangé l'affaibliront.
667. L'uniforme blanc n'est pas seulement d'un bon effet lorsqu'on porte le pantalon blanc avec l'habit blanc uni, ou l'habit blanc à collet, revers, parements et retroussis d'une couleur franche convenablement choisie; mais il l'est encore lorsqu'on porte un pantalon de couleur claire, par exemple bleu de ciel avec l'habit blanc uni, ou à collet , revers , parements et retroussis de la couleur du pantalon ou d'une couleur qui y soit assortie convenablement.
Enfin, le pantalon blanc s'associe bien avec un habit monochrome.
De rwiiforme bicolore, dans lequel on fait entrer le blanc.
66^. Le blanc, en s'associant à deux couleurs pour en composer un habit d'uniforme, ne produit réellement un très-bon effet qu'avec le bleu et l'orangé, le bleu et le rouge. Il est d'un effet moindre avec le vert et le jaune, et avec le bleu et le jaunej c'est au reste ce qu'on pouvait présumer de ce que j'ai dit des associations de deux couleurs franches avec le blanc (i 85 et suiv.).
669. Si le blanc ne s'associe pas également bien à deux couleurs pour former un habit, il est toujours d'un excellent effet lorsqu'il est porté en pantalon avec un habit bicolore; par exemple avec l'habit bleu (foncé ou clair) et orangé, avec l'habit bleu (foncé ou clair) et rouge, avec l'habit bleu de ciel et jaune, avec l'habit vert et rouge, avec l'habit vert et jaune.
Rien n'est plus propre à démontrer l'avantage du blanc associé au bleu et au rouge, que la différence qu'on remarque entre l'habit bleu foncé et le pantalon garance, portés sans bufïleteries blanches, et l'effet du même uniforme porté avec ces dernières.
De r uniforme bicolore, dans lequel on fait entrer le noir.
670. Le noir serait susceptible d'entrer avec avantage dans la composition de plusieurs uniformes composés de deux couleurs lumineuses : telles que le rouge, l'écarlate, l'orangé, le jaune, le vert gai, par exemple; l'habit écarlate uni ou avec retroussis et revers d'un jaune verdâtre plutôt qu'orangé, ou encore d'un vert ou d'un bleu tendre, va parfaitement avec le pantalon noir. Enfin, le pantalon noir peut s'associer avec des couleurs sombres pour des uniformes qui ne doivent pas être vus de loin.
De l'uniforme dans lequel il y a plus de deux couleurs, non compris le blanc et le noir.
671. Si l'on peut faire entrer trois couleurs dans un uniforme, notamment le rouge, le bleu et le jaune, sans produire un mauvais effet, cependant je donne la préférence aux uniformes bicolores, dans lesquels on associe convenablement le blanc ou le noir, et je saisis encore cette occasion de faire remarquer que si la vue de plusieurs couleurs est plus agréable que la vue d'une seule , il y a cependant toutes sortes d'in-
convénients à en présenter aux yeux un trop grand nombre à la fois, que ces couleurs soient réparties sur des objets différents, ou qu'elles le soient sur des parties distinctes d'un même objet.
De rwiiforme dans lequel il entre différentes nuances d'une même couleur.
672. A la rigueur il est possible de faire des assortiments agréables de couleurs appartenant à des gammes voisines, ou, ce qui est la même chose, à une même nuance j cependant la difticulté du succès dans les assortiments de ce genre, et la facilité de réussir dans ceux de contraste de couleur, me déterminent à rejeter les premiers, du moins toutes les fois qu'il s'agit de couleurs brillantes; car pour des uniformes de couleurs sombres on peut les employer.
Afin de motiver le jugement que je porte contre les assortiments de différentes nuances d'une couleur, je citerai :
Le mauvais effet des uniformes des troupes françaises où il y a juxtaposition du rouge garance et du rouge de cochenille : tel est l'uniforme des dragons , où les revers de l'habit sont roses de cochenille, et le pantalon rouge de garance.
De Viinîforme composé de deux tons d'une même gamme.
673. L'association de deux tons d'une même couleur pour uniforme n'est point heureuse; en effet, le ton le plus clair perd de sa couleur, et si le ton foncé en acquiert, ce n'est jamais ou presque jamais un avantage. Au reste, il serait inutile de s'appesantir sur ce sujet, puisque la pratique est tout à fait conséquente à la théorie.
ARTICLE g.
De l'uniforme monochrome,
674. Si les uniformes qui présentent des contrastes de couleur sont avantageux sous le rapport économique , si les uniformes à couleurs claires présentent des avantages lorsqu'on veut frapper la vue d'une armée ennemie par le nombre des combattants qu'on lui oppose, il y a des cas où, loin de déployer des bataillons, des escadrons, dans l'intention de rendre visibles des lignes étendues, on cherche au contraire à dissimuler la présence de soldats tirailleurs ou éclaireurs. Eh bien! pour ces derniers, ou encore, s'il s'agissait d'établir une sorte de hiérarchie entre divers corps au moyen de l'habillement, on pourrait recourir à l'uniforme monochrome de couleur sombre.
§.2.' DE l'influence DES PROPORTIONS SUPERHOELLES
suivant lesquelles les draps de couleurs diverses sont associés dans les uniformes polychro:mes.
675. J'ai eu déjà plusieui'S fois l'occasion de faire remarquer que la proportion des étendues superficielles que diverses couleurs contiguës occupent, et la manière dont ces couleurs sont distribuées, les unes à l'égard des autres, lors même qu'on les suppose bien assorties, ont beaucoup d'influence sur les effets qu'elles produisent (249, 25i, 565): je dois ajouter, conformément à ces principes, qu'il ne suffit pas d'avoir choisi pour des uniformes des couleurs dont l'association est satisfaisante, mais qu'il faut les employer dans certaines proportions respectives et les distribuer convenablement poui' en tirer le meilleur parti possible. Quoique je n'aie pas l'intention d'entrer dans aucun détail à ce sujet, cependant je ferai quelques remarques qui s'y rapportent.
676. Lorsqu'une couleur n'est qu'en faible proportion relativement à une autre, il est nécessaire qu'elle soit répartie aussi également que possible dans tout le vêtement : un exemj)le qui vient à l'appui de cette proposition est l'uniforme de
l'artillerie, bleu et rouge écarlate; cette dernière couleur, qui est loin d'égaler la première en étendue superficielle, produit un très-bon effet, parce qu'elle est distribuée sur tout l'uniforme.
677. Dans un uniforme polyclirome où une couleur se" trouve sur différentes pièces du vêtement, soit riiabit et le pantalon, par exemple, il faut éviter que la couleur confonde à l'oeil des parties contiguës ou superposées , de manière qu'une partie d'une des pièces semble appartenir à l'autre: ainsi des réciments de l'armée française portent, avec le pantalon rouge-garance, un habit bleu dont les retroussis sont de ce même rouge : qu'arrive-t-il de là? c'est qu'à une certaine distance , le rouge des retroussis se confondant avec celui du pantalon, les basques de l'habit paraissent réduites à leurs parties bleues et sont jugées trop étroites. Il serait aisé de remédier à cet inconvénient, en mettant les retroussis bleus avec un passepoil rouge.
En résumé, je serais disposé à admettre les deux principes suivants :
1 .° Toutes les fois que dans un uniforme l'habit et le pantalon sont d'une même couleur, et qu'il en existe une seconde sur le premier qui n'y soit qu'en faible proportion, il faudra la répéter sur le pantalon, en large bande si le soldat porte
(4^6) des bottes, et en simple passe-poil s'il porte des souliers;
2.° Toutes les fois que le pantalon est de la couleur distinctive de l'habit (c'est-à-dire de celle qui n'en fait pas le fond), une bande ou un simple passe-poil de la couleur de l'habit rappellera cette couleur sur le pantalon.
DES AVANTAGES DU CONTRASTE SOUS LE POINT DE VUE DE lA PROPRETÉ APPARENTE DES DRAPS POUR HABILLEMENT.
678. Le contraste produit par les couleiu-s de draps composant im uniforme, est non-seulement avantageux pour l'éclat et la conservation apparente des couleurs de ces draps, mais il l'est encore pour rendre moins visibles des inégalités qu'un drap peut présenter parce que, la matière colorée que la teinture lui a donnée n'ayant pas pénétré également jusqu'au centre de l'étoffe, la partie superficielle venant à s'user inégalement suivant qu'elle est exposée à des frottements différents d'intensité, la couleur du drap s'éclaircit, ou, comme on dit vulgairement, blanchit dans les parties les plus exposées au frottement : beaucoup de draps bleus, rouge- écarlate, rouge-garance, présentent particiUièrement ce résultat sur
( 4^7 ) les parties saillantes du vêtement, telles que les coutures. Eli bien! ce défaut qu'ont certains draps de blanchir sur coutures^ est bien moins sensible dans l'habit de deux ou de plusieurs couleurs, qu'il l'est dans l'habit monochrome, parce que le uif contraste des couleurs dijjferentes , fixant tout à fait l'attention du spectateur^ empêche la vue d' apercevoir des inégalités qui seraient visibles dans l'habit monochrome.
679. C'est par la même raison que les taches sur un même fond seront toujours moins apparentes dans un habit polychrome que dans ua habit monochrome.
680. C'est encore par la même raison qu'un habit, un gilet et un pantalon d'une même couleur ne peuvent être portés ensemble avec avantage que neufs j car dès que l'un d'eux a perdu sa fraîcheur pour avoir été plus porté que les autres , la différence augmentera par le contraste. Ainsi un pantalon noir neuf mis avec un habit et un gilet de même couleur, mais vieux et légèrement roux, fera ressortir cette dernière teinte, en même temps que le noir du pantalon paraîtra plus brillant. Un pantalon blanc et même d'un gris roux corrigeraient l'effet dont je parle. On voit donc l'avantage que le pantalon du soldat soit d'une autre couleur que celle de l'habit, sur-
tout si, portant cet habit toute l'année, il ne portait un pantalon du même drap que pendant l'hiver. Enfin, on voit pourquoi le pantalon blanc est favorable aux habits de toutes les couleurs, ainsi que je l'ai déjà dit (667).