II. EXPÉRIENCE
L'oeil regarde quelque temps un petit carré bleu sur un fond blanc.
Cessant de le regarder, il se fixe sur le fond blanc; il aperçoit alors l'image d'un carré orangé.
Eocpllcation. La partie de la rétine sur laquelle a agi la lumière bleue du carré dans le premier temps, étant plus fatiguée par cette couleur que le reste de la rétine, il arrive dans le second temj)s que la partie de la rétine fatiguée du bleu, est disposée par là à recevoir une imju^es-
(70) sion plus forte de l'orangé, complémentaire du bleu.
m." EXPÉRIEPsCE.
L'oeil regarde quelque temps un carré rouge sur un fond jaune.
Cessant de le regarder, il se fixe sur un fond blanc, il aperçoit l'image d'un carré vert sur un fond bleu violet.
Eocpllcadon. Dans le premier temps la partie de la rétine qui voit le rouge, est fatiguée par cette couleur, tandis que celle qui voit le jaune l'est par cette dernière; dès lors, dans le second temps, la partie de la rétine qui a vu le rouge, voit le vert, sa complémentaire, tandis que celle qui a AT^i le jaune voit le bleu violet, sa complémentaire.
i54- Ces trois expériences, ainsi que les explications qui s'y rapportent, prises dans le mémoire du père Sclierffer, pour ainsi dire au hasard parmi un grand nombre d'autres qui y sont analogues, suffisent, je crois, pour démontrer que c'est bien réellement le contraste successif qui a occupé spécialement cet ingénieux observateur. D'après cela, on a lieu de s'étonner que Haiiy, en voulant faire connaître l'explication du père Scberffer, ait parlé exclusivement d'un cas de contniste simultané , phénomène doat ce
physicien n'a traité qu'en passant, ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut (i25). Au reste, voici la manière dont Haùy s'exprime à ce sujet, en jDrenant pour exemple le cas où une petite bande de papier blanc est placée sur un papier rouge : (( Nous pouvons, dit-il, considérer la blan- « cheur de cette bande comme étant composée « de vert bleuâtre et de rouge. Mais la sensation « de la couleur rouge, agissant avec beaucoup « moins de force que celle de la couleur envi- « ronnante du même genre, se trouve éclijDsée „ par cette dernière, en sorte que l'oeil n'est sen- « sible qu'à l'impression de la couleur verte, qui, « étant comme étrangère à la couleur du fond, a agit sur l'organe avec toute son énergie.' "
i35. Quoique cette explication semble une conséquence toute naturelle du principe du père Scherlfer, cependant ce physicien ne me paraît point avoir appliqué ce principe à l'explication du contraste sinndtané^ et le passage de son mémoire, cité plus haut (i53), est bien clair. « Cela « doit avoir lieu principalement quand elles (les « impressions) sont toutes deux d'une même este 2)èce, ou quand une action forte d'un objet « sur quelque sens, est SLiU'ie d'une autre de
1 Traite tic plijsiquc, 3/ cclilion , loin. 11, pag. 272,
u même natm^e, mais beaucoup plus douce et
« moins violente. "
i56. Maintenant voyons- la difrërence qu'il y a entre l'explication du contraste successif, telle que le père Scherffer l'a donnée, et celle que Haùy lui a attribuée pour le cas du contraste simultané. Toutes les observations de contraste successif expliquées par le père ScberfFer, présentent ce résultat, que la partie de la rétine qui, dans le premier temps de l'expérience , est frappée d'une couleur donnée, voit dans le second temps la complémentaire de cette couleur, et cette nouvelle vision est indépendante de l'étendue de l'objet coloré relativement à celle du fond sur lequel il est placé, ou plus généralement des objets qui peuvent entourer le premier.
137- Dans l'explication que Haùy attribue au père Sclierffer, il n'en est pas de même; en effet :
1.° La partie de la rétine qui voit la bande blancbe placée sur un fond rouge, la voit d'un vert bleuâtre, c'est-à-dire de la couleur complémentaire du fond. Or, d'après les expériences du père Sclierffer, cette partie, fatiguée par de la lumière blancbe, a de la tendance à voir non du vert bleuâtre, mais du noir, qui est eu quelque sorte la complémentaire du blanc,
(73) 2.° Pour admettre l'explication attribue'e au père ScherfFer, il faudrait nécessairement que l'objet dont la couleur est modifiée par celle d'un autre, fût en général d'une étendue plus petite que celle du second; car ce n'est que par cet excès d'étendue du modificateur qu'on peut concevoir en général cet excès d'action qui neutralise une partie de celle du premier objet : je dis, en général, parce qu'il est des cas où l'on povu^rait dire qu'une couleur, beaucoup plus vive qu'une autre, serait susceptible de modifier celle-ci quoiqu'elle n'occupât autour d'elle qu'un petit espace. En nous résumant, on voit la différence qu'il y a entre l'explication que le père Sclierffer a donnée du contraste successif et celle qu'on lui a attribuée pour le contraste simultané.
i38. Si nous reprenons cette dernière explication pour en examiner la valeur, non j)lus dans les circonstances rapportées par les auteurs, où une petite bande vue sur un fond paraît seule modifiée, mais dans celles où deux bandes d'égale étendue sont mutuellement modifiées, et le sont non - seulement quand elles se touchent, mais encore à distance, ainsi que cela résulte de mes observations, nous pourrons apprécier la diflicullé qu'elle présente; en effet :
\ ." Supposons que la figure 1 2 représente l'image
(74) peinte sur la rétine d'une bande rouge i? contiguë à une l3ande bleue B, la première prend de l'orangé ou perd du bleu, et la seconde j^rend du vert ou perd du rouge. Or, c'est la partie de la rétine où se peint l'image de la bande R^ qui, conformément à l'opinion du père SclierlFer, doit perdre de sa sensibilité pour le rouge, comme c'est la partie de la rétine où se peint l'image de la bande B, qui doit perdre de sa sensibilité pour le bleu; dès lors je n'aperçois pas comment c'est la partie i? qui, dans la réalité, perd de sa sensibilité pour le bleu, comme c'est la partiel qui perd de sa sensibilité pour le rouge.
2.° Dans mes expériences, les bandes colorées ayant une étendue égale, on ne voit plus de raison en général comme on peut en voir dans le cas où une petite bande est placée sur un fond d'une grande étendue, pour que l'une des bandes modilie l'autre par la plus grande fatigue qu'elle fait éprouver à la rétine.
1 39. C'est sans doute parce que l'illustre auteur de la Mécanique céleste fut frappé des difficultés que présentait l'explication que nous examinons, qu'il en imagina une autre, que Haùy inséra dans son Traité de physique, à la suite de celle qu'il attribue au père Sclierffer; il s'agit toujours du cas où une petite bande de papier blanc est
(75) placée sur un fond rouge. L'illustre géomètre suppose « qu'il existe dans l'oeil, dit Haùy ^, une cer- « taine disposition en vertu de laquelle les rayons « rouges compris dans la blancheur de la petite « bande, au moment où ils arrivent à cet organe, « sont comme attirés par ceux qui forment la « couleur rouge prédominante du fond , en sorte „ que les deux impressions n'en font plus qu'une, « et que celle de la couleur verte se trouve en « liberté d'agir comme si elle était seule. Suivant « cette manière de concevoir les choses, la sensa- (( tion du rouge décompose celle de la blancheur, « et tandis que les actions des rayons homogènes « s'unissent ensemble, l'action des rayons hétéro- « gènes, qui se trouve dégagée de la combinaison, « produit son effet séparément. '^
140. Je ne combattrai cette explication qu'en faisant remarquer qu'elle admet implicitement, comme une nécessité, que la couleur qui modifie, occupe une étendue plus grande que la couleur qui est modifiée : il est probable qu'elle n'eût point été donnée, si on eut présenté à son illustre auteur la véritable explication du père Scherffer du contraste successif, et qu'au lieu de lui citer une expérience du contraste simultané qui no
) Traité de pljjsique, 3." cdilion, loin. 11, pay;. 27^:.
(76) permet de voir que la moitié du phénomène, on lui en eut cité une dans laquelle ce sont des siu^faces différemment colorées et d'égale étendue, qui se modifient mutuellement lors même qu elles ne se touchent pas.
i4i- Après avoir fait sentir l'insuflisance des explications qu'on a données du contraste simultané, il me reste à parler des rapports qui me paraissent exister entre l'organe de la vision et ce phénomène observé dans les circonstances où je l'ai étudié. Tous les auteurs qui ont traité des couleurs accidentelles, s'accordent à les regarder comme étant le résultat d'une fatigue de l'oeil : si c'est incontestable pour des cas du contraste successifs je ne pense pas que cela le soit pour le contraste simultané; car, en disposant les bandes colorées comme je l'ai fait, dès qu'on est parvenu à les voir toutes les quatre ensemble, les couleurs sont vues modifiées avant qu'on éprouve la moindre fatigue, quoique je reconnaisse qu'il faut souvent quelques secondes pour bien apercevoir leurs modifications. Mais ce temps n'est -il pas nécessaire, comme l'est celui qu'on donne à l'exercice de chacun de nos sens, lorsque nous voulons nous rendre un compte exact de la perception d'une sensation qui les affecte? Il y a d'ailleurs une circonstance qui explique dans bien des cas la
(77) îiécessité de ce temps : c'est l'influence de la lumière blanche réflécliie par la surface modifiée, qui est quelquefois assez vive pour affaiblir beaucoup le résultat de la modification, et la plupart des précautions que l'on a proposées pour apercevoir les couleurs accidentelles du contraste simultané, ont pour objet de diminuer l'influence de cette lumière blanche.
C'est encore pour cette raison que les surfaces grises et noires qui sont contiguës à des surfaces de couleurs très -franches, telles que le bleu, le rouge, le jaune, sont modifiées par ce voisinage plus que ne le serait une surface blanche. Voici, au reste, une expérience que le hasard m'a présentée, et qui fera bien comjirendre ma pensée. Une écriture d'un gris pâle, qui avait été tracée sur un papier de couleur, me fut remise lorsque le jour commençait à baisser : en jetant les yeux dessus, je ne pus distinguer aucune lettre; mais après quelques instants, je parvins à lire l'écriture, qui me parut alors avoir été tracée avec une encre de la couleur complémentaire de celle du fond. Or, je demande si, dans le moment où la vision était distincte, ma vue était plus fatiguée que dans celui où je jetai les yeux sur le papier sans qu'il me fut possible de distinguer les lettres qui s'y trouvaient et de les voir de la couleur complémentaire du fond ?
(78) i42. Je conclus en définitive de mes observa^ tions, que toutes les fois qiie l'œil voit simultanément deux objets différemment colorés, ce qu'il y a d'analogue dans la sensation des deux couleurs éprouve un tel affaiblissement, que ce qu'il y a de différent devient plus sensible dans l'impression simultanée de ces deux couleurs sur la rétine.