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De la mâchoire humaine de Moulin-Quignon

DISCOURS PRONONCÉ PAR M. BOUCHER DE PERTHES, PRÉSIDENT DE I.A SOCIÉTÉ D’ÉMULATION, DANS LA SÉANCE DU 2 JUILLET 18G3.

Messieurs,

Le 7 juin 1860, sous le titre: De l’Homme antédiluvien et de ses oeuvres, je résumais devant vous les nombreuses péripéties de cette longue lutte au sujet de l'âge du premier être humain ou de l’époque de son apparition sur la ferre. Le problème semblait résolu, la lumière s’était faite : l’homme des temps géologiques n’était plus un mythe. Mais la vérité, quand elle s’en prend aux vieilles erreurs, ne chemine jamais sans conteste ; elles ont aussi leurs fidèles et leurs martyrs. Si la majorité des savants étaient convaincus de cette haute antiquité de notre espèce, tous ne l’étaient pas ; il restait

des incrédules, peu nombreux il est vrai, mais forts par cela même qu’ils étaient de bonne foi , et que leurs noms et leurs écrits faisaient autorité dans la science. De tels adversaires n’étaient pas à dédaigner ; il fallait leur répondre, et les convertir s’il se pouvait. C’est donc encore de combats que j’ai à vous entretenir, mais combats à armes courtoises ou entre ennemis qui s’estiment.

Ces derniers débats sont le sujet de l’exposé que je vais vous faire, en vous rappelant d’abord les incidents qui y ont donné lieu.

11 est deux voies qui conduisent à l’erreur: c’est de tout croire ou de ne rien croire. L’un n’est pas plus logique que l’autre, et l’un comme l’autre ont pour cause ce laisser-aller, ce goût du repos si naturel à notre faiblesse qui, pour s’éviter la peine de voir ou de réfléchir, accepte ou repousse un fait en fermant les yeux.

C’est ce qui est arrivé dans la question qui nous occupe ; on a dit non avant de voir, et on l’a dit encore après avoir vu.

Sur quoi ce non reposait-il ? — Personne encore ne se l’était demandé, lorsqu’un jour on voulut le savoir. Cette résolution était tardive, mais elle était sage ; en voici le résultat :

En 1848, j’avais envoyé à la Société Archéologique d’Angleterre, dont j’étais membre, une petite collection de haches antédiluviennes avec des échantillons des bancs d’où elles provenaient, en demandant qu’on fit aux environs de Londres des recherches dans des terrains analogues ou que j’avais jugés tels.

Mon présent fut accueilli ; il eut même les honneurs

d’une exhibition publique. * Néanmoins, ma proposition n’eût pas de suite; on reconnut le travail des pierres et toutes les circonstances de ma découverte , mais on n’adinit pas les conséquences que j’en tirais, ou leur origine antédiluvienne. Ces pierres furent rangées dans la même catégorie que celles des cavernes, qu’à cette époque nul encore, à ma connaissance, parmi les archéologues qui les avaient signalées, ne faisait remonter au dernier cataclysme qui avait changé la surface terrestre ; personne enfin ne les considérait comme antédiluviennes; et ce mot, quand, en 1836, je l’appliquai aux œuvres de l’homme, il l’était pour la première fois.**

* Voir : Procceding of ihe Brilish archœolngical association , séance du 25 avril 1849, et Tlie literary gazette , Londres, 28 avril 1819.

** Il est à remarquer qu’aucun des archéologues ou géologues qui avaient découvert dans les cavernes des pierres ouvrées et des ossements humains, découvertes que M. Boucher de Perthes a scrupuleusement citées dans son livre des Antiquités, ne répondirent à son appel et n’appuyèrent son système. Comme les autres , ils s’effrayèrent de la haute antiquité qu’il donnait à notre espèce, et ne crurent pas plus à l’origine antédiluvienne de ses haches qu’ils n’avaient, à notre connaissance, pensé à l’attribuer à celles des cavernes. Ce ne fut qu’en 1853, à l’occasion de nombreux ossements humains recueillis dans ta grotte de Chauvaux, province deNamur, par le docteur Spring, qu’on agita la question de savoir si ces os étaient antédiluviens. La décision des savants et celle de M. Spring lui-même fut qu’ils ne l’étaient pas.

Ce qui fut unanimement reconnu, c’est que, durant une longue suite de siècles, ces grottes ont servi de refuge aux animaux et même aux hommes, et que ceci a duré jusqu’à l'époque historique, car on y a trouvé des armes en bronze , en fer, et même des pièces de monnaie. C’est ce mélange de traces de divers âges, la rapide croissance de ces concrétions dites stalactites et stalagmites au milieü

11 était nouveau comme ma découverte, il ne fut pas mieux reçu qu’elle, et peut-être meme eontribua-t-il à ce mauvais accueil: ambitieux pour les uns, il fut un non-sens pour les autres ; et lorsque je l’ajoutai au titre de mon livre qui, en 1844 , quand il fut présenté à l’Institut, et en 1846, lorsque je le publiai, ne portait encore que celui De V industrie primitive, ce mot : antédiluvien, bien loin d’attirer l’attention, froissa l’opinion et fut la cause première de la longue opposition que ce livre a subie.

desquelles on les rencontre, qui rendent bien diflicile de déterminer l’origine des objets que renferment ces cavernes, objets dont une partie peuvent aussi y avoir été apportés par les courants à la suite des orages.

Selon M. Boucher de Perthes , ces grottes on cavernes sont de deux classes ou de deux époques: 1° celles qui sont antérieures au déluge, 2° celles qui lui sont postérieures. Ces dernières peuvent être en partie le résultat même de l’action de ces eaux. Parmi les premières, les plus élevées n’ont pas dû être atteintes par le torrent diluvien ; celles qui l’ont été doivent présenter des dépôts analogues à ceux qui forment les bancs tertiaires ou quaternaires, et on doit rencontrer ces dépôts au-dessous des assises de stalagmite ou des alluvions récentes.

Quant aux cavernes post-diluviennes, si elles contiennent des débris fossiles ou d’espèces éteintes, c’est qu’ils y ont été amenés successivement par les pluies ou d’autres accidents locaux.

M Boucher de Perthes, en établissant cette distinction entre les cavernes antérieures ou postérieures au dernier cataclysme, et entre celles qui ont été envahies ou non envahies par ses eaux, pense qu’elles doivent être étudiées sous ce double rapport, et que ce n’est qu’ainsi qu’on pourra en obtenir des données plus précises que celles qui ont été recueillies jusqu’à ce jour.

Il croit aussi qu’on n’a encore reconnu que la moindre partie de ces grottes qui doivent exister dans beaucoup de montagnes et dans

Elle durait encore en 1859: la brochure si concluante du docteur Rigollot avait été oubliée. Enfin, toutes les objections qu’on m’avait opposées depuis vingt ans étaient reproduites avec une nouvelle insistance en 1858 aux assises scientifiques de Laon,* et ma cause semblait de nouveau désespérée , quand un secours inattendu me vint de l’étranger.

Je crois superflu de vous répéter ce que vous n’avez pu oublier et qui a eu tant d’influence sur la solution delà question, la visite à Abbeville du célèbre paléontologiste Falconer, qui fut- bientôt suivie de celle de MM. Joseph Prestwich, Jolm Evans, Godwin-Austen, J. Flowér, W. Mylne , sir Charles Lyell, sir Roderic Murchison , George Busk , John Lubbock, capitaine Douglas, etc., membres des Sociétés Royale, Géologique ou Archéologique de Londres, lesquels, après un examen

des proportions très- vastes : vrais trésors à exploiter par la science, et qui mériteraient bien qu’on fît les fraisde quelque sondage. D’ailleurs, des signes extérieurs doivent les indiquer, car elles contiennent des dépôts d’eaux et même des lacs.

L’industrie gagnerait aussi à ces découvertes : ces tunnels naturels éviteraient des percements coûteux et nous donneraient, à moins de frais, des routes et des canaux souterrains.

Il ajoute que les moins grandes de ces cavernes doivent se combler à la longue par l’infiltration des eaux et les concrétions qui en résultent. Celles-ci, en devenant les moins utiles, n’en seraient pas moins curieuses, ces enveloppes calcaires ayant dû conserver intacts tous les ossements et les traces d’œuvres qu’elles entourent. Enfin, il demande qu’une commission internationale de géologues et d’ingénieurs soit formée pour la recherche des cavernes des Alpes et des Pyrénées.

* Voir aux notes.

approfondi des lieux et des objets que j’y avais trouvés, reconnurent unanimement l’exactitude des faits présentés dans mon livre et la justesse des conséquences que j’en avais tiré.

Les géologues français , MM. de Yerneuil , Albert Gaudry, de Vibray, Ed. Collomb, Lartet, Hébert, l’abbé Cochet, etc., qui de leur côté ne tardèrent pas à se rendre à Abbeville , adoptèrent l’opinion des savants anglais après avoir, comme eux, exploré les bancs et, comme eux aussi, recueilli de leurs mains des silex taillés.

Cette manifestation de la vérité fut heureuse pour tous. Elle s’était faite longtemps attendre , mais elle prouvait une fois de plus qu’il ne faut jamais désespérer, et nous montrait ici encore que d’une petite cause peut naître un grand effet. De quelques pierres demi-informes qu’un peu de sable nous cachait, sortait toute une révolution géologique; la face même de l’histoire était changée, et l’antiquité d’hier nous semblait jeune aujourd’hui ; enfin une voie nouvelle était ouverte à la science, voie rétrospective il est vrai, mais le champ en était vaste : c’était celui d’une ère oubliée, l’èredu passé.

A ce passé, naguère encore croyant à peine, nous ne faisions pas remonter l’homme au-delà de sa soixantième génération ; * oui ! là se bornait la noblesse du plus noble d’entre nous, et nous étions fiers de cette antiquité de race, quand le dernier des animaux, s’il avait pu

* A un centenaire par siècle, dont un peut être tils de l’autre, il n’y a en effet, en six mille ans, que soixante générations, et dix-neuf depuis la naissance de Notre Seigneur.

nous montrer ses archives ou la liste de ses aïeux, nous aurait dit : je suis plus noble que toi.

11 l’est en effet, si la date de son apparition sur la terre fut aussi celle de sa raison, et s’il a été avant nous un être penseur et intelligent. Or, tout nous annonce le contraire : cette priorité n’est que celle de son réveil, et si elle est réelle, s’il est en ceci notre aîné, il l’est de bien moins de jours qu’on ne l’a cru. Le grand livre géologique, véritable livre d’or de la famille primitive, nous prouve, par ses pages irréfragables, par ces couches empreintes des traces de tous les âges, quelle en fut la succession dans les entrailles de cette terre riche encore des reliques de ses premiers-nés. Nous y lisons, sans hésitation ni doute, la filiation des végétaux, puis celle des animaux, et la suivant pas à pas dans tous ses degrés ascendants, nous arrivons ainsi du vermisseau jusqu’à l’homme; et cet embryon révélateur, ce point de départ ou ce précurseur de la vie dans la matière, nous dit que cetle terre fut habitée aussitôt qu’elle fut habitable.

11 nous apprend aussi que si les animaux des premiers jours, ou ceux des classes encore infimes, y ont vécu longtemps avant nous, ceux des classes plus développées ou se rapprochant de nous, notamment les grands mammifères, nous ont précédés de peu : dès-lors que leur ancienneté devient une preuve de la nôtre. *

* Le soleil a-t-il, dès le premier jour, brillé de tout son éclat et dispensé toute sa chaleur? — Non; il est à croire que son embrasement n’a été que partiel dans le principe, et ne s’est communiqué que peu à peu au système entier. Toutes les parties de la terre n’ont donc pas été éclairées et chauffées le même jour, et notre globe a eu son

Si je reviens si souvent, Messieurs, sur cetle antiquité de l’homme , c’est que si elle est aujourd’hui assez généralement admise en France, elle est encore vivement combattue ailleurs par des arguments sans doute plus spécieux que rationnels , mais auxquels je me crois pourtant obligé de répondre; car si l’homme est nouveau, ses œuvres ne peuvent être anciennes, et nous retombons au début de la question ou à la négation absolue.

Après avoir ainsi interrogé le passé et. sondé ses profondeurs, comment douter de l’antiquité de la terre? Son enveloppe, sauf les parties volcaniques et les dépôts diluviens, est formée presqu’entièrement de couches de sédiments, produit d’une accumulation paisible et lente qui est le résultat des siècles.

Une partie de ces couches sont des dépôts aqueux; d’autres se composent de débris végétaux ; le plus grand nombre sont formées du mélange de toutes les autres ou de ce que nous pouvons nommer la poussière des siècles, et les substances organiques y jouent un grand rôle. Chacun des lits de ces couches a été la surface ou le sol foulé par une série d’espèces précédant d’autres espèces, lesquelles devaient non les remplacer, mais concourir

avec elles à la population générale ; et c’est ainsi que, d’âge en âge, nous voyons ces espèces se multiplier en nombre, en variétés ou races.

aurore séculaire pendant laquelle la vie a commencé à y poindre, mais sans grand développement Ce fut Page des mousses, des lichens, des végétaux et animaux microscopiques.

Cette suite de faits date du réveil des germes ou de leur introduction sur la terre. * La géologie nous les révèle, et nous montre notre planète successivement puis simultanément habitée, comme elle l’est encore, par ces myriades de créatures dont les formes variées nous représentent à la fois la mesure de leur instinct et les âges de la vie s’unissant aux éléments : mollusques, crustacées, poissons, reptiles , oiseaux, mammifères, toutes formes transitoires, mais solidaires et nécessaires, même dans leur antagonisme, à l’harmonie universelle.

Alors comment, scindant la question, pourrions-nous rejeter l’homme en dehors de cette grande organisation de l’individualité se développant et grandissant sur la terre? La création, c’est le progrès; elle dure encore, elle durera toujours. Elle ne pourrait finir qu’avec Dieu, et Dieu est éternel ; il est le Dieu vivant , c’est-à-dire agissant. Ne l’oublions jamais, car la fin de son action serait le terme de la vie intellectuelle et le règne de la matière.

Non, l’action créatrice n’a pas cessé; ses jours sont des jours sans déclin, ses heures sont des époques géolo-

* Tous les germes sont ineréés : émanation de la Divinité, ils n’ont pas plus commencé qu’elle; mais les globes, œuvre créée, ont eu leur premier jour. Entre ce premier jour et celui où ils ont été habitables, bien des siècles se sont écoulés; puis l'instant est venu où l’être s’y est montré. D’où venait ce premier-né terrestre, qui fut bientôt suivi d’autres? Émanait-il de germes qui se trouvaient dans les éléments du nouveau globe et qui se développaient à mesure qu’ils rencontraient les conditions propres à ce développement? Ou apporté par la lumière et la chaleur, venait-il d’autres astres? L’un et l’autre sont possibles.

MACHOINE HUMAINE

giques, heures marquées sur celte enveloppe terrestre dont chaque assise porle sa date dans la dépouille des êtres qui y vécurent.

Pourquoi, je le demande encore, en acceptant pour toutes les autres créatures le bénéfice de cette haute antiquité, la repousserions-nous pour l’homme? Pourquoi seul aurait-il fait défaut à ce grand cénacle des êtres? S’il y avait manqué autrefois, pourquoi y aurait-il figuré plus tard, pourquoi y serait-il aujourd’hui?

Ce n’est que par l’étude de ce qui est que nous pouvons prévoir ce qui sera , et apprendre ce qui a été. Or, si nous en jugeons par ce que nous voyons, tout est logique dans la création, ou dans cette nature qui en est la manifestation perpétuelle. Là, rien d’improvisé ni de convulsif ; tout s’y succède sans précipitation, mais aussi sans entrave ni retard. Jusque dans ses plus petits détails, tout y est aussi réglé que les mouvements de ces milliers de soleils qui se croisent dans l’espace. L’accident luimême , ou ce que nous nommons ainsi , n’est qu’une crise nécessaire qui ne fait qu’aider au progrès. Or, si cela est vrai, si cette nature ne fait rien pour rien, s’il n’y a en elle ni superfluité ni mécompte,* si tout y arrive à son heure, pourquoi l’homme seul y aurait-il manqué?

* L’homme, par son intelligence, en aidant à la nature, en a perfectionné les produits : preuves, nos fleurs, nos fruits, etc. C’est également ainsi qu’il a pu se perfectionner lui-même, moralement et physiquement, par l’éducation et par l’hygiène. Mais souvent il a fait le contraire : il a gêné et entravé le développement de cette nature, créé des obstacles et fait naître bien des maux qui n’étaient pas en elle. Ce n’est donc pas elle qu’on peut en rendre responsable.

Le globe, après son refroidissement et le retrait des eaux, et quand les végétaux, ce signal du réveil de la vie, y parurent, a pu montrer une exubérance qui n’existe plus ; mais les éléments invariables dans leur masse qui, incréée, ne peut augmenter ni décroître, ces éléments immuables aussi dans leur nature où ils reviennent toujours, quelque transfo; mation qu’ils subissent, ces éléments étant ainsi restés les mêmes et le principe créateur n’ayant pas changé, ce qui se passe aujourd’hui ne peut dilférer essentiellement de ce qui se passait alors. Toutes les espèces qui ont paru sur la terre à l’époque tertiaire, notamment les mammifères, même ceux que nous nommons races éteintes, ont pu varier de taille ou éprouver des modifications dans leur forme, mais toutes figurent encore sur ce globe où jamais un type n’a disparu sans être remplacé immédiatement par un autre , différant peut-être d’apparence, mais ayant les mêmes instincts, conséquemment les mêmes besoins et un mode peu différent de les satisfaire, ayant enfin un caractère analogue et représentant certainement le même degré intellectuel.

Donc, si l’homme n’eût pas existé au temps dont nous parlons, il eût été remplacé par un être comme lui doué de raison ; et la forme n’étant que l’expression visible de l’âme ou de l’intelligence, cet être aurait différé peu de l’homme actuel.

Où trouverons-nous cet homme ou son représentant? Nous l’avons déjà trouvé, et bien des fois peut-être, mais sans le reconnaître ou pour le repousser, car il est des préventions qui nous empêchent d’y croire ou qui nous

le font juger d’après des règles incertaines, parce qu’elles sont basées bien plutôt sur des théories que sur l’expérience des choses ou sur leur étude approfondie. Ce globe, nous avons lâché de le démontrer, est peuplé depuis bien longtemps, et peuplé par des races humaines dont, de loin à loin, on aperçoit les traces, races qui furent peut-être nombreuses et puissantes, mais sur lesquelles la tradition se tait et dont les noms même ont été oubliés. Quels étaient ces hommes et leurs mœurs et leur figure? vivaient-ils avant ou après la dernière révolution qui a changé la face de la terre ? se sont-ils successivement éteints, ou ont-ils tous péri le même jour par suite de cette grande catastrophe? Ici, la solution du problème n’est pas dans les livres ni sous la plume du savant, elle est sous la pioche du pionnier. Si nous voulons mesurer l’âge de ces vieilles populations qu’il faut bien que l’on retrouve, car ici-bas rien ne se perd,* nous devons d’abord interroger ce sol, et à ce sol aussi demander son âge. Les dépôts diluviens n’ont pas seuls leur secret ; l’humus a, comme nous, son histoire: antérieur au premier être, il a porté le premier arbre qui a abrité cet être et lui a donné son fruit. C’est par l’humus qu’il a vécu,

* Le temps peut faire oublier les noms des peuples, mais non faire disparaître à la fois leurs oeuvres et leurs os. On retrouve ceux des animaux de l’époque secondaire, même les plus petits. Les craies nous présentent des madrépores et des coquilles les plus fragiles ; les houillères ont gardé leurs insectes, leurs reptiles, leurs fruits, leurs feuilles et jusqu’à la poussière de leurs fleurs. Comment les os des hommes et de populations entières auraient-ils ainsi disparu, lorsque ceux de tous les autres mammifères et des oiseaux même se retrouvent ?— La cause, c’est qu’on ne les a pas cherchés.

et c’est par lui et par cet arbre que l’humus s’est reproduit à son tour. C’est de la poussière de ces innombrables générations que cet humus accroît sans cesse sa masse et entretient sa puissance végétative. Témoin de nos grandeurs et de nos décadences, lui seul a suivi toutes les phases de cette humanité qu’il a nourrie : il peut donc aussi nous en révéler les mystères, et nous prouver qu’il ne mérite pas le dédain des géologues. *

Après avoir sondé les premières assises de l’enveloppe de la planète ou ces formations stériles antérieures à sa population, puis ces corps vivants devenus pierres, ces craies, ces marbres nés de la décomposition de ces myriades d’êtres aux formes indécises, premier effort de la vie se réveillant et s’essayant sur la terre, si nous nous rapprochons de la surface, nous arrivons à une formation moins ancienne, mais dans son principe bien vieille encore, à cette terre végétale qui nous annonce,

* On a commencé à s’occuper dos tourbières, et M. Alphonse Esquiros a fait sur celles de Hollande de très bons articles. Celles de France sont encore peu connues. Il y a déjà bien des années que j’ai envoyé au Muséum d'histoire naturelle, avec des ét.-Iia titillons, une quantité d’os en provenant, en m’engageant à en donner d’autres si on pouvait les loger, mais l’emplacement a manqué et manque encore. Quant à l’humus, son histoire reste à faire. Il a pourtant bien son intérêt: sans lui, que serait notre globe? — Un roc stérile et mort. — Une petite plante, une mousse presqu’invisible, née dans l’anfractuosité d’un rocher, premier signe de la végétation terrestre, fut sa mère ; elle donna, par sa décomposition, le premier grain de terre végétale. L’étude approfondie des diverses espèces d’humus nous conduirait au perfectionnement de l’agriculture. On n’a pas assez étudié le mélange des matières terreuses qui, dans bien des cas, peuvent tenir lieu d’engrais.

par les plantes 'qui la couvrent, l’actualité de la vie.

Accumulé d’âge en âge, si l’humus, par son épaisseur ou sa richesse, nous démontre l’antique et constante fécondité du sol, il doit nous révéler une population non moins vieille, car, sauf des cas rares, jamais contrée fertile ou présentant toutes les conditions propres à la vie n’est demeurée longtemps déserte. Toutes les terres de cette espèce, môme celles qui sont séparées, par les mers ou par des montagnes, du grand centre de population, ont été trouvées habitées, sinon par des hommes, du moins par des animaux. Si elles ne l’étaient plus, c’était par une cause purement accidentelle : par le déboisement, par un changement de température, par l’explosion d’un volcan, par le tarissement des eaux ou leur surabondance ; maison reconnaissait qu’elles l’avaient été , et par des êtres dont la force et la taille étaient en rapport avec l’étendue de ces terres et les ressources qu’elles avaient présentées.

C’est donc dans de telles localités qu’il faut aussi chercher le vieil homme : moins vieux peut-être * que

* Nous disons peut-être, car il doit y avoir des bancs d’humus dont le principe remonte à celui de la période végétale, c’est-à-dire au premier automne qui suivit le premier printemps et la chute de la première feuille. Il est des alluvions, dépôts successifs amenés par les fleuves, dont l’origine n’est pas moins ancienne, et qui, étudiées couche par couche, nous dévoileraient bien des faits ignorés et peut-être tes traces des premiers hommes qui tes foulèrent. Enfin, des amas de guano qui, de certaines îles basses, ont fait des montagnes, commencèrent peut-être avec le premier oiseau. Qui sait ce qu’ils peuvent contenir, et de quelle succession d’êtres la mer, les courants et ces oiseaux s’v reposant pour dévorer leur proie, n’y ont

celui que cache le diluvium, il n’cn sera pas moins d’un âge bien autre que celui que nous lui accordons.* D’ailleurs, si l’on veut compléter l’histoire de l’homme, on doit l’accepter à tout âge. 11 faut surtout ne pas perdre de vue que c’est moins par l’apparence et même l’analyse de ses restes qu’on déterminera son âge, que par leur gisscment ou le terrain où on les trouve.

Pardonnez-moi, Messieurs, de m’être étendu sur ces généralités. Je vous ai dit le motif qui me faisait tant insister sur le principe de la population de la terre et spécialement sur cette question tant controversée de l’âge de l’homme. Maintenant je reprends mon récit.

Après la décision de 1859 des géologues anglais et

pas entassé les débris ? Ces dépôts ne sont donc pas non plus indignes de l’attention des naturalistes.

* La progression si lente de l’industrie de l’homme, qu’on peut considérer comme la mesure de son développement intellectuel, est prouvée par cette période cent fois séculaire pendant laquelle il s’est borné à faire des outils de pierre dont le moindre perfectionnement semble avoir demandé des siècles. Qui peut dire combien de milliers d’années se sont écoulés depuis la première ébauche des haches du diluvium jusqu’aux pointes de flèches plus linies des cavernes, puis des instruments en os des tourbières et des cités lacustes? Le moindre de ces ustensiles a donc été le résultat de bien des jours de réflexion et d’étude. Nous en avons la preuve en voyant ces tribus sauvages qui, séparées de la civilisation, sont restées, quanta l’industrie, au point où en étaient les peuples antédiluviens.

Cette, lenteur des progrès de l’esprit humain dans son application aux arts, même ceux qui sont indispensables à son bien-être ou nécessaires à sa conservation, nous démontre combien il a fallu de générations et de siècles de civilisation s’écoulant dans une longue paix, pour arriver à ces monuments somptueux et à ces chefs-d’œuvre de l’art dont l’antiquité nous a légué les ruines.

français ayant visité Abbeville et ses bancs où ils avaient reconnu tout ce que j’y avais signalé , je croyais que cette antiquité de l’homme et sa contemporanéité avec les grands mammifères des races éteintes ne pouvaient plus être mises en doute, et j’étais surtout bien loin de penser qu’une découverte qui ajoutait une preuve de plus à cette contemporanéité allait être un sujet de controverse et le signal d’une nouvelle croisade contre ce malheureux témoin du déluge.

La présence d’ouvrages d’homme dans le diluvium ne pouvait être niée : on en avait trouvé en Angleterre comme en France, et sur des points divers. Il était donc naturel qu’après y avoir recueilli ses œuvres, on y rencontrât ses os. Depuis bien des années , je les avais annoncés, et si j’éprouvais quelqu’étonnement , c’était que cette prévision ne se fût pas encore réalisée. L’attention des géologues était éveillée, et je m’attendais tous les jours à apprendre qu’en France ou en Angleterre, le diluvium * avait enfin offert la relique depuis si longtemps cherchée. Avec de telles convictions, je ne prévoyais guère que sa découverte put être reçue comme un tait si étrange et presqu’incroyable. C’est pourtant ce qui arriva quand, le 28 mars 1863, je fis, à Moulin-Quignon, celle de cette mâchoire, découverte dont vous avez été les premiers instruits, et

* Los grottes et cavernes avaient depuis longtemps offert des débris humains, mais on ne citait encore aucune découverte de cette nature dans les bancs diluviens tertiaires ou quaternaires, et c’étaient ces bancs que, dès 1836, l’auteur avait signalés comme devant contenir l’homme fossile ou ses œuvres.

dont les premiers aussi vous avez vérifié l’exactitude.*

Quoique toutes les circonstances qui ont accompagné ou suivi cette trouvaille vous soient bien connues, pour la clarté de ce qui doit suivre, je vais vous les remettre sous les yeux.

Vers la fin de 1861 , en fouillant dans la sablière dont il s’agit , je remarquai , à 4 et 5 mètres au-dessous du sol, un lit de sable brun tranchant très-fort sur les couches supérieures de sable jaune ou gris, et reposant sur la craie. Je voulus savoir jusqu’où s’étendait ce filon ; je le retrouvai d’un côté à 400 mètres de là au banc de Saint-Gilles, et de l’autre à 2 kilomètres au banc de Mautort.

Cette veine argilo-ferrugineuse presque noire, imprégnée d’une matière colorante s’attachant aux doigts , varie de 30 à 60 centimètres d’épaisseur. Elle ne se confond pas avec les hancs supérieurs, et suit toutes les ondulations de la craie sur laquelle elle repose à une profondeur de 4 à 5 mètres de la superficie.

Pendant l’année 1862 et les premiers mois de 1863, la carrière de Moulin-Quignon étant restée ouverte, je

* Ce n’était pas le premier débris humain que M. Boucher de Perthes trouvait à Moulin-Quignon : bien des années avant, il avait, dans la couche jaune-brun, à : 2 et 3 mètres de la superlicie, celle-là même où l’on a rencontré depuis des morceaux de dents d’éléphant, découvert des os brisés et roulés dans lesquels il avait cru reconnaître des restes humains; mais les anatomistes à l’examen desquels il les avait soumis déclarèrent qu’ils étaient trop détériorés pour qu’ils pussent se prononcer. D’année en année, M. de Perthes recueillit de semblables débris qui, bien qu’il persistât à y voir des restes humains, n’attirèrent pas plus l’attention.

pus y étudier cette couche, et j’y ai trouvé plusieurs silex taillés en hachettes, les unes fort grossières et différant par la couleur et par leur coupe de celles des bancs supérieurs; les autres, beaucoup mieux faites, pas roulées et peu ou point endommagées, ce que j’attribuais à la nature du lit moins caillouteux que ceux du dessus.

L’état de conservation de ces haches, dû à l’absence de gros silex dans cette couche, et une certaine apparence de matières organiques , me firent espérer d’y trouver des ossements déterminables ou des coquilles. Je le dis aux terrassiers, en leur renouvelant ma prescription de laisser en place ce qu’ils pourraient découvrir.

Le 23 mars dernier, un de ces ouvriers, Nicolas Halattre,* m’apporta, dans une masse de sable, deux haches en silex trouvées à 4 mètres 50 de profondeur. A 15 centimètres plus bas, près de la craie, était, dans ce même sable, un objet qu’il prenait pour une coquille et qu’il m’avait désigné comme telle, mais qu’après avoir dégagé de sa gangue je reconnus pour une dent humaine.

Une demi-heure après, j’étais à Moulin-Quignon ; je vis la place d’où les deux hachettes et la dent avaient été extraites, et l’exposé de Halatlre me fut confirmé par les autres terrassiers.

De la découverte de cette dent j’ai dû conclure qu’il pouvait y en avoir d’autres. Je fis ouvrir le terrain, j’y trouvai une troisième hache ; mais la nuit vint suspendre mes recherches.

' Halattre ne travaillant pas d’habitude à la terrasse, n’était à Moulin-Quignon qu’accidenlellement.

Les jours suivants, les terrassiers étant occupés ailleurs, les travaux furent interrompus.

Le 26, je chargeai deux aulres ouvriers, Dingeon et Vasseur, de continuer la tranchée.

Le 28, Vasseur se présenta chez moi ; il m’apportait une seconde dent trouvée non loin de l’endroit où avait été découverte la première, ajoutant qu’à côté était un os ou quelque chose qui y ressemblait, dont on ne voyait qu’une petite partie.

Je me rendis immédiatement à la carrière en me faisant accompagner d’un archéologue de notre ville, M. Oswald Dimpre, habile dessinateur, que vous connaissez tous.

Arrivé sur le banc, après avoir retrouvé l’excavation telle que je l’avais laissée, à .5 mètres au-dessous du sol, j’aperçus dans la couche noire le bout de l’os que m’avait signalé Vasseur. Ce terrain étant fort compact, il fallait user de précaution pour ne rien endommager. Je fis dégager les alentours de l’os dont j’apercevais l’extrémité ; je pus le tirer de son lit sans le rompre, et malgré une masse de sable qui y adhérait, je reconnus la moitié d’une mâchoire humaine.

A 20 centimètres de là, dans la même veine noire, était une hache que M. Dimpre ne put en détacher qu’après quelques efforts et en usant de la pioche.

Près de la mâchoire, je trouvai une seconde hache brisée, et au-dessous une troisième dent. Enfin, dans une masse de sable que je fis transporter chez moi, je découvris une portion d’une quatrième dent.

Cette mâchoire humaine était au plus bas de la couche de sable noir et à quelques centimètres de la craie.

Voici le détail des couches qui la recouvraient, que je

mesurai et dont M. Dimpre fit le dessin :

Première couche : terre végétale 0 m 30 c

Deuxième: terrains non remaniés; sable gris

mêlé de silex brisés 0 70

Troisième : sable jaune argileux mêlé de gros silex peu roulés, s’appuyant sur une couche de

sable gris 1 50

Quatrième : sable jaune ferrugineux brun ;

silex moins gros et plus roulés; coupée et suivie par une couche de sable moins jaune. Ossements fossiles rares ; fragments de dents de Yelephas primigenius ; silex taillés de main

d’homme 1 70

Cinquième : sable brun argilo-ferrugineux presque noir, colorant la main et s’y attachant, paraissant contenir des matières organiques.

Petits cailloux plus roulés que dans les bancs supérieurs, contenant aussi des silex taillés de

main d’homme 0 50

Total 4 m 70 c

Sixième : banc de craie sur lequel repose le lit de sable argileux noir, à une profondeur de 5 mètres audessous de la superficie.

C’est donc dans la cinquième couche et à 4 mètres 52 centimètres plus bas que la surface du sol, couche couverte par quatre autres couches superposées de sable et d’argile, que gisait cette demi-mâchoire qui, par la

similitude parfaite de sa gangue brune avec celle des haches du même lit et des silex non ouvrés au milieu desquels elle élait, nous révélait son antiquité.

Dès que je l’eus débarrassée d’une partie de la gangue dure et épaisse mêlée de gravier qui l’entourait, je crus voir qu’elle différait de la forme des mâchoires humaines ordinaires. Cette remarque fut faite également par plusieurs personnes qui m’avaient suivi ou qui s’étaient accidentellement trouvées présentes à l’extraction. Quelques-unes prétendaient que c’était une mâchoire de singe; elles se trompaient. Quant â la différence avec les mâchoires ordinaires, elle me fut confirmée quelques instants après par MM. les docteurs Jules Dubois et Hecquet.

M. Dubois reconnut que la branche ascendante était plus oblique d’arrière en avant qu’elle ne l’est ordinairement; que le condyle lui-même était déjeté en dedans et un peu en bas. Sa conclusion fut que cet homme devait appartenir à toute autre race qu’â la nôtre.

M. le docteur Hecquet, de son côté, me dit que ce qui l’avait frappé tout d’abord était l’angle obtus formé par la branche ascendante du maxillaire inférieur avec le corps de l’os , puis la direction oblique en dedans du condyle.

Les observations de M. Catel , chirurgien-dentiste , praticien instruit, que je consultai également, furent conformes aux précédentes.

Quant à l’état fossile de cette mâchoire, examen fait des caractères qu’elle présente et de la nature du terrain

où elle était, MM. Hecquet et Jules Dubois pensent qu’il ne peut être mis en doute. *

Une série de circonstances se trouvaient donc réunies pour écarter tous les doutes ; en un mot, la certitude était complète. Chacun m’en félicita ; vous ne fûtes pas les derniers, Messieurs, et ces félicitations me furent douces. Oui ! ma joie fut grande , et s’accrut encore lorsque plusieurs hommes illustres dans les sciences, archéologues, géologues, anthropologistes, dont l’expérience dans ces questions ne pouvait être contestée , s’étant rendus à Abbeville , confirmèrent pleinement votre opinion en déclarant, après un examen qui ne fut pas légèrement fait, car il dura deux jours,** que les

* Sur ma demande, M. Jules Dubois, déjà cilé, médecin de l’Hôtel- Dieu d’Abbeville, M. Marcotte, c nservateur de la bibliothèque et du musée de la ville, M. Devillepoix , chimiste, tous trois membres de la Société d’Emulation, et M. le docteur Farcv, sont allés à Moulin-Quignon aussitôt après la découverte; ils y ont interrogé les terrassiers, et après avoir examiné le terrain couche par couche et la place d’où la mâchoire venait d’ètre enlevée, ils ont reconnu l’exactitude des faits.

** Ces savants ne se contentèrent pas d’examiner la mâchoire et d’analyser une portion de la gangue qui l’enveloppait; ils se rendirent sur le banc, ils y pratiquèrent des fouilles, et y virent des haches in situ.

Parmi les membres de la Société d’Emulation ayant également recueilli eux-mêmes des haches à Moulin-Quignon, on peut citer MM. Brunet, Delignières, l’abbé Dergny. Voici la lettre que ce dernier écrivait à ce sujet à M. Boucher de Perthes :

« Monsieur, permettez-moi de vous rapporter un fait à l’appui de « votre intéressante découverte de silex taillés. Je suis allé, il y a « quelques jours, visiter la carrière du Moulin-Quignon en compagnie « de quelques amis, dont l’un est un savant attaché au musée d’une

faits étaient exacts et la fossilité incontestable , et en m’autorisant à citer leur décision, ce que je fis par un rapport à la Société, qui en ordonna l’insertion au registre des procès-verbaux et comptes-rendus des séances.

Cette exhumation de l’homme fossile était donc enfin réalisée. Quelques-uns s’en étonnèrent et ne voulurent pas y croire; d’autres, et c’était le plus grand nombre, n’y voyaient qu'une chose prévue et qui devait infailliblement arriver. Conséquence de mes découvertes , elle en était le complément Ce n’était qu’un fait de plus pour la science, mais c’était, pour moi, un évènement heureux : j’y voyais le prix de longs travaux.

Tout me réussissait donc à souhait. Tant de bonheur

« ville étrangère. Nous discutions ensemble la question qui nous « avait amenés, pendant que deux ouvriers travaillaient à l’extraction « des cailloux. La conversation s’était déjà prolongée, lorsque portant « les yeux instinctivement sur les cailloux jetés dans une brouette « et qu’on allait porter plus loin, j’v aperçois un silex taillé qui « avait échappé aux regards intéressés des ouvriers. Celte trouvaille « imprévue coupa court à toute discussion.

« Impossible de soupçonner les ouvriers aussi étonnés que nous. « Nous étions en face d’un de ces faits qui portent la conviction la « plus invincible.

« Agréez, etc. l’abbé Dergny,

« Membre de la Société d’Emalation d’Abbeville. »

M. l’abbé Dergny est premier vicaire de Saint-Gilles. Le faubourg dont Moulin-Quignon fait partie appartient à sa paroisse; il en connaît mieux que personne les ouvriers, leurs alentours, leurs habitudes et conséquemment leur moralité. Or, il n’a jamais cru aux accusations de fabrication de haches dont ils étaient l’objet. Si elles eussent été fondées, il l’aurait nécessairement su, étant, comme leur pasteur et par sa charité bien connue, en rapports journaliers avec eux et leur famille.

ne devait pas durer : l’homme fossile avait été bien reçu en France; pendant quelques jours, il y fut l’enfant gâté de la presse. Mais un orage se préparait au-delà du détroit : l’Angleterre, qui m’avait si vaillamment défendu en 1859, et avait accueilli les œuvres de l’homme antédiluvien, ne paraissait pas aussi bien disposée envers cet homme même. Loin de l’accepter comme un nouveau témoignage à l’appui des premiers faits, on voulut en faire une arme contre le système tout entier, et les objections qui m’avaient été faites en 1 840 se renouvelèrent, avec plus d’ardeur que jamais, en 1863.

Le contre-coup ne tarda pas à se faire sentir en France. Renchérissant encore sur l’opposition anglaise, quelquesuns de nos publicistes ne voulurent même plus que ces bancs, pendant tant d’années théâtre de mes recherches et depuis témoins de ma victoire, appartinssent au diluvium, et on répéta ce qu’on avait dit il y a vingt ans, qu’ils étaient tout-à-fait récents, postérieurs aux temps celtiques et même à l’occupation romaine dont ils devaient recouvrir les voies. Ils prétendaient même que, dans leurs couches, on devait rencontrer des traces d’une civilisation avancée, telles que médailles, statuettes, etc. Voilà ce que des journaux, même sérieux, répétaient à l’envi.

Je n’ai pas besoin de dire à vous, Messieurs, qui connaissez ces bancs, combien ces allégations sont frivoles. Depuis un si grand nombre d’années que les naturalistes comme les géologues les étudient et qu’ils sont exploités par l’industrie pour en tirer le sable et les cailloux nécessaires aux travaux publics, le terrassier, non plus

que le savant, n’y a rencontré la moindre apparence de métaux, ni le plus petit fragment de vase, de brique, de panne ou de verre.

Ces journaux ont dit aussi que Moulin-Quignon était formé par des alluvions ou dépôts entraînés par les orages de collines voisines. — Mais qui ne sait qu’il n’y a point de collines voisines de Moulin-Quignon? Situé à 33 mètres au-dessus de la Somme, ce banc est un des points les plus élevés des bords de la vallée ; il ne peut ainsi recevoir de dépôts. Pour détruire de semblables objections, il n’est donc pas nécessaire de faire de grands calculs, il suffit d’ouvrir les yeux.

Maintenant, revenons sur nos pas. Il faut bien que je vous dise ce qui, chez nos voisins, a causé ce revirement d’opinion, lequel a entraîné celui des journaux français; revirement qui n’avait d’ailleurs rien de personnel ni d’hostile pour moi. Grâce à Dieu ! si, dans cette affaire, j'ai eu des opposants, je n’y ai pas rencontré d’ennemis, et je n’ai point perdu dans ce conflit un seul de mes amis et correspondants d’Angleterre. Ce n’est donc pas d’eux ni de la science proprement dite qu’est, née cette opposition , c’est d’autre part. Je vous demande à ce sujet d’entrer dans quelques détails, minutieux peut-être, mais qui ne sont pas étrangers à la question.

Je vous disais que la crédulité aveugle pouvait causer bien des erreurs, mais que la défiance poussée à l’excès n’en entraîne pas moins , et conduit même aux plus étranges aberrations. Je veux ici vous en donner un exemple.

Personne de vous n’ignore, pardonnez-moi ces redites,

que les boucs qui nous occupent se composent de couches horizontales quelquefois régulières, telles qu’à Menchecourt, mais ordinairement plus ou moins (ourmentées comme à Moulin-Quignon, et présentant une sorte d’ondulation. Ces couclies, par suite de la pression, sont devenues solides et d’un percement difficile, notamment à ce dernier banc où les silex abondent et se pressent dans une argile qui les cimente en lits compacts. Aussi, pour exploiter ces terrains, les ouvriers terrassiers les attaquent souvent par la superficie en y enfonçant un instrument qu’ils nomment sonde, pièce de fer longue d’environ 2 mètres, sur laquelle ils pèsent en formant levier, et en détachent ainsi des parties de plusieurs mètres d’épaisseur qui, en tombant, se brisent et facilitent le travail.

Par la peine qu’on éprouve à faire pénétrer la sonde, vous jugez que toute introduction subreptice dans ces bancs est à peu près impossible, et que si elle avait lieu en coupant ces couches horizontales par une ligne perpendiculaire , elle ne pourrait échapper à l’œil. Aussi, rien de plus facile de distinguer le banc remanié ou déjà fouillé de celui qui ne l’a pas été. Les ouvriers ne s’y trompent jamais,* et ils y sont les premiers intéressés,

* Quand un terrain a été remué, même à une époque déjà ancienne, on s’en aperçoit immédiatement par le désordre qui existe dans les couches, en outre par les fragments de fer, de poteries, de verreries, de briques qu’on y rencontre quelquefois en abondance, mais souvent aussi en parcelles qui ne peuvent échapper aux géologues. Si on enterrait journellement des haches à Moulin Quignon, il serait bien diflicile que ces débris de ta civilisation qui couvrent le

car n’exploitant ces bancs que pour y chercher des pierres et du sable, ils perdraient leur journée si ces pierres et ce sable faisaient défaut.

Ici doue, à moins d’une inexpérience complète, il n’y a pas d’erreur possible, car l’introduction d’un corps quelconque serait immédiatement aperçue. Tout ceci , Messieurs, est d’une évidence telle, qu’il serait inutile de vous le répéter, si on ne l’avait pas oublié ailleurs.

La découverte du 28 mars, annoncée par les journaux, fut bientôt connue , et les voyageurs qui traversaient Abbeville s’y arrêtaient pour visiter Moulin-Quignon. D’antres, et parmi eux de très-notables, Firent le voyage exprès. Nos voisins d’Angleterre ne furent pas les derniers; tous voulurent non-seulement voir la place d’où la mâchoire avait été extraite, mais posséder quelques haches du même banc.

Tous ne furent pas également heureux : beaucoup n’en purent obtenir. Quelques-uns, ne voulant pas quitter les lieux sans en avoir, y mirent une persévérance incroyable et, la pioche à la main, fouillèrent pendant des journées entières, jusqu’à ce qu’ils eussent réussi.”

sol, notamment sur ce point qui est un lieu (le dépôt, ne pénétrassent pas dans les trous percés pour ces introductions.

* Nous pouvons citer ontr’autres un jeune étudiant de Cambridge, M **, qui resta trois jours à Abbeville, suivant sans succès les travaux des ouvriers auxquels il avait pourtant promis une bonne, récompense. Un matin, ne les ayant pas trouvés, i! se mit à fouiller lui-même. Après une demi-heure de recherches, il eut la chance, de découvrir une hache, et un qnart-d'heure pins tard, il en rencontra une autre. Il en donna avis à son père, géologue distingué, qui vint le joindre à Abbeville. Ils y continuèrent ensemble l’exploration du banc, et y trouvèrent encore trois à quatre haches.

D’autres touristes qui suivirent et, depuis, bien des habitants de la ville, en recueillirent également euxmêmes et sans l’intermédiaire des ouvriers.*

Sans doute cette abondance de haches sur un point où pendant longtemps elles furent assez rares, peut paraître singulière, mais on était parvenu à une couche qui jusqu’alors n’avait pas été rencontrée. D’ailleurs, ce fait n’est pas insolite : vers 1839, en creusant les nouveaux fossés de la Porleletle, aujourd’hui porte de Rouen, on trouva, dans un espace de quelques cents mètres, une quantité si grande de silex taillés , notamment de ces couteaux dits éclats, qu’on les transportait par brouettées pour charger les routes voisines. En 1850, le même fait se renouvela dans les tourbières, entre la porte d’Hocquet et la porte Marcadé.

Il est vrai qu’il ne s’agissait ici que des haches de la tourbe ou des gissements celtiques. Mais en 1851, quand on égalisa le Champ-de-Marsqui touche à Moulin-Quignon, pour en faire le champ de manœuvres actuel, on trouva en peu de semaines quatre à cinq cents haches dans le diluvium.** La foule y courut, et un grand nombre de personnes en tirèrent elles-mêmes du banc. Les ouvriers les vendaient dix centimes pièce.

* Quand on employait à Moulin Quignon des ouvriers auxiliaires, il suffisait d’aller visiter les cailloux rejetés sur la berge pour y trouver des haches que ces ouvriers n’avaient pas aperçues. Il en est qui, soit inattention, soit mauvaise vue, n’en trouvent presque jamais. Le vieux terrassier Dingcon est de ce nombre, et je lui en ai montré moi-même que sa pelle remuait et qu’il ne voyait pas.

** Voir tome il, pages 120 et 121.

Quelques années après, lorsqu’on construisit la briqueterie à 50 mètres plus haut, toujours sur le terrain de Moulin-Quignon, la seule excavation propre à faire une petite cave en produisit une vingtaine, les unes avec patine, les autres sans patine.

On s’est étonné aussi de la fraîcheur ou de l’air de nouveauté de beaucoup de ces haches. Ce fait est encore des plus ordinaires, et il y a bien des années que je l’ai signalé. A Menchecourt , au-dessous des os fossiles et sur la craie même, à 10 mètres de la superficie, j’ai recueilli des silex taillés ayant conservé leur couleur naturelle, et qu’on aurait cru faits de la veille. Depuis, M. Prestwieh, l’éminent géologue, a observé le même fait. La cause de cette conservation vient de la nature du gissement.

Nous en étions aux haches de Moulin-Quignon et à la vogue qu’elles avaient acquise. Des curieux de tous les pays continuaient à venir à Abbeville, et pas un n’en voulait partir sans une hache. Leur prix s’éleva en conséquence : de dix centimes , elles étaient montées à cinquante, à soixante-quinze, à un franc et plus. On ne parlait pas encore de haches fausses, et je n’ai pas de raison de croire qu’il en existât alors. Si bien des visiteurs en obtenaient, beaucoup aussi s’éloignaient sans avoir pu ni en acheter ni en trouver : * or, il est évident

* Maintes fois on est venu solliciter mon intervention pour obtenir des haches : c’était un moyen indirect de m’en demander. J’en ai souvent donné aux géologues, aux archéologues, enfin à ceux qui y attachent un intérêt sérieux. Quant aux simples curieux, j’ai dû renoncer à les satisfaire, ma collection n’y aurait pas suffi.

que si on en eût fabriqué, on eût contenté tout le monde.

La découverte de la mâchoire e( les circonstances qui l’avaient accompagnée, avaient eu trop de témoins pour qu’on pût les mettre en doute : ne pouvant donc s’en prendre à cette mâchoire, ce sont les haches que l’on mit en suspicion. Des voyageurs arrivés d’Amiens commencèrent l’attaque en annonçant qu’ils avaient été trompés par les ouvriers de Saint- Acheul, qui ne leur avaient vendu que des haches fausses. Ils ajoutaient qu’il devait en être de même à Abbeville, et que les terrassiers de Moulin-Quignon ne pouvaient être que des falsificateurs. C’était la première fois, â ma connaissance, qu’une pareille inculpation était portée contre ces ouvriers. Comme elle n’était appuyée d’aucune preuve et que nos voyageurs ne s’arrêtèrent pas, je n’y attachai qu’une médiocre importance.

Cette importance, je la compris quelques jours plus tard, quand une haute notabilité d’Angleterre, après avoir visité les bancs, vu la mâchoire et s’être minutieusement enquis des circonstances de son extraction, me dit: « Je crois à votre fossile et vous félicite de tout mon cœur de cette découverte, mais ne vous flattez pas qu’elle passera facilement en Angleterre : la science peut y admettre l’ancienneté de l’homme, mais notre public n’en veut pas, et chez nous le public a toujours raison, même contre la science. Préparez-vous au combat. »

Mon voyageur disait vrai : la suite bientôt le prouva. Mais â cette mobilité de l’opinion je ne pouvais croire encore. Rien ici n’avait été fait à la légère; on avait épuisé tous les moyens d’investigation possibles : examen

des bancs, — haches trouvées en présence des examinateurs ou par eux-mêmes, — analyse de ces haches et de leur gangue, — interrogatoire des ouvriers, etc. En un mot, on ne s’était pas ici rapporté au dire d’autrui, tout s’était passé de visu ; on avait tout vu, tout touché. *

* Il n’est pas inutile de rappeler l’épisode d’une de ces vérifications que, plus tard aussi, on prétendit être une jonglerie des ouvriers. J’avais conduit à Moulin-Quignon un géologue de mes amis, arrivé inopinément le jour même. C’était moins des silex taillés qu’il y venait chercher, que des échantillons du terrain. Il tenait surtout à avoir un beau fragment de la couche noire reposant sur la craie et portant des traces de cette craie. Aidés par deux ouvriers, dont l’un était étranger à la carrière, nous avions inutilement tenté d’extraire des échantillons d’une certaine dimension. Je dis à l’un des ouvriers d’essayer un peu plus loin, et je lui désignai une place où la couche noire me paraissait plus épaisse et plus compacte. Il y enfonça la pioche et il enleva un morceau du banc qui, en retombant, se divisa en plusieurs fractions. Dans l’une, je crus voir un silex plus gros que les autres. J’en avertis l’ouvrier, c’était l’étranger; il me répondit qu’il n’y avait rien, et continua à creuser. J’insistai pour qu’il retournât le fragment où j’avais entrevu la pierre. Durant ce colloque, mon ami s’était rapproché et se trouvait à coté de moi, lorsque le fragment étant retourné, la hache s’y montra. Mon ami l’apercevant, s’écria gaîment : part à deux! Je la ramassai et la lui présentai adhérant encore à sa gangue.— Je le demande: où est ici l’erreur ou la fraude possible?— On me dira : vos yeux ont pu vous tromper. — Non, car mon ami et moi n’étions pas seuls présents à cette fouille; deux personnes y assistaient encore, notamment M. Brunet, trésorier de la Société d’Emulation , habile chimiste, qui voulait aussi des échantillons de la couche noire et qui suivit tous les détails de l’extraction. Sa surprise fut aussi grande que la mienne quand il apprit qu’en Angleterre on niait l’authenticité de la hache trouvée.

J’ai été témoin de traits de scepticisme plus forts encore. Des haches recueillies sans intermédiaire d’ouvriers et tirées des bancs par les chercheurs même, et qui n’avaient dès-lors donné lieu à

MACHOIKE HUMAINE

Mais prenant les choses au pis, en admettant même que cette fabrication existât, elle ne devait dater que du moment où la découverte de la mâchoire avait amené à Abbeville cette foule de curieux qui voulaient des haches coûte que coûte. Leur valeur, avant cette époque, était si minime, qu’en vérité il ne pouvait y avoir profit à en faire.

Cependant, l’accusation portée contre nos ouvriers en serait peut-être restée là, si quelques journaux ne s’en étaient emparés. Pour eux, celte falsification des haches eût été chose trop simple : ils prétendirent aussi qu’on fabriquait leur patine ou ce qui la remplace, et qu’on leur donnait une couleur en rapport avec celle des bancs d’où on voulait qu’elles provinssent.

aucune espèce de doute, furent ensuite par eux déclarées fausses. D’autres, ramassées en plein champ, le furent également. Ils disaient qu’on les plaçait sur leur chemin. Des couteaux dits éclats et des hachettes recueillis par moi en 1838 et 1840 dans des sépultures celtiques, ne furent pas mieux traités. Il en fut de meme de morceaux provenant de la collection de M. Rigollot et déterminés par lui-même en 1 853, morceaux bien connus de mon ami M. Buteux. D’autres haches de Saint-Acheul, que je tenais de M. Ponsard, membre de la Société des Antiquaires de Picardie et architecte de la ville d’Amiens, haches qu’il avait vu trouver ou trouvées lui-même, furent également déclarées des imitations.

A ces traits d’incrédulité aveugle, j’en pourrais ajouter vingt autres, car lorsque l’imagination s’en mêle, on ne s’arrête plus. Enlin, depuis la découverte du ‘28 mai 1863, cette idée de falsification des haches était devenue, chez nos voisins, une véritable monomaüe. Remercions Dieu que cette incrédulité ne les ait pas pris quelques années plus tôt ; elle aurait ajourné pour un quart de siècle encore la résurrection de mon livre et la foi à l’homme antédiluvien.

Les suites en sont moins funestes aujourd’hui, mais pourtant elles

On allait plus loin: il leur manquait une gangue, c’est-à-dire une enveloppe de sable et d’argile qui, comme le limon diluvien, adhérât à la hache assez solidement pour qu’elle ne put s’en séparer que par de fortes ablutions.

Cette suite d’opérations, qui demandait sinon un grand talent, du moins une certaine adresse, était déjà assez remarquable de la part d’hommes dont toute la vie s’était passée à manier la pelle. Mais ce n’était rien encore, comparativement à ce qu’on leur attribuait. Ces haches étant fabriquées, et remarquez que parmi celles qu’on accuse , il en est d’une régularité parfaite et d’une délicatesse de travail qui certainement eussent exigé beaucoup de dextérité et surtout une longue habitude, ces haches, dis-je, teintes, puis revêtues de leur gangue,

le sont encore. En accusant à tort les ouvriers, on tend à les démoraliser. En leur répétant à tout propos qu’ils fabriquent des haches, on leur donne l’idée d’en faire, et on le leur apprend en essayant devant eux d’en façonner soi-même, pour les convaincre que la chose est possible. Singulier moyen de prévenir le mal ! Quant à les teindre et leur fabriquer une gangue, c’est encore à nos sceptiques que doit eu revenir l'honneur ; et la suite d’opérations que je lésai vu faire devant ces mêmes ouvriers, toujours pour leur démontrer que la chose était faisable, devenait la meilleure leçon qu’on pouvait leur en donner. Enlin, acheter des haches à tout prix, même celles qu’on soupçonnait d’être fausses, pouvait passer pour une véritable prime offerte à la fraude. Ce n’était certes pas dans cette intention qu’on le faisait, mais le danger n’en était pas moins réel, et partout où l’on agira ainsi, on amènera tôt ou tard le mal qu’on veut éviter. Je ne puis donc trop recommanderaux amateurs comme aux savants, dans l’intérêt de la science et de ces ouvriers eux-mêmes, de ne leur acheter aucun silex taillé dont ils soupçonnent l’origine, mais aussi de ne pas établir leurs soupçons aussi légèrement qu’on l’a fait.

l’opération n’était encore qu’à son principe ; la partie la plus difficile restait à faire. Je vous ai décrit ces bancs horizontaux, si compacts, composés en grande partie de silex, et où la sonde ne pénétrait qu’avec une difficulté extrême. Il s’agissait de les percer, d’y pratiquer, jusqu’à 2 et 3 mètres ou plus, un conduit perpendiculaire, et de le faire assez habilement pour qu’il n’en pût rester trace; puis d’y introduire ces haches de fabrique et de les placer précisément dans la couche dont on leur avait donné la couleur, car quel eût été le désappointement du faussaire, si l’on avait trouvé la hache teinte en brun dans la couche jaune, et la hache jaune dans la couche noire. Mais telle était l’adresse de ces habiles ouvriers, que jamais semblable erreur ne se commettait, et qu’on n’a pas d’exemple qu’un caillou malencontreux fût venu barrer le passage à la hache fausse, et l’empêcher de se rendre à sa destination et de s’y loger de manière à défier l’œil du plus clairvoyant.

Oui, Messieurs, voilà le miracle qui s’opère journellement dans nos murs; c’est le Times qui le dit.

On objectera ici qu’on réduirait le travail en introduisant. la hache, non de haut en bas ou perpendiculairement, mais horizontalement. — C’est, en effet, ce qu’on pourrait quand il ne s’agit que de faire pénétrer la hache à quelques centimètres ; mais si vous voulez aller plus loin , la partie supérieure du banc , ainsi attaquée par le centre ou par la base , s’ébranle , et bientôt perdant l’équilibre, s’écroule. Alors malheur à l’imprudent qui oublie que lorsque l’on fouille un banc,

il ne fout pas sans précaution, se placer sous sa coupe ! * ** Ce qu’il appert de ceci, c’est que l’introduction d’un corps quelconque dans un banc, qu’on la tente par la perpendiculaire ou la ligne horizontale, n’est pas une chose aisée ni qui exige peu de temps, et que la suite de combinaisons et de main-d’œuvre indispensables pour fabriquer une hache, la teindre, la recouvrir d’une enveloppe solide, ne sauraient se faire sans frais ni même sans danger, ne fùt-ce que celui d’être surpris. “ Cependant, ces préliminaires accomplis, l’ouvrier qui veut tromper n’est pas encore au bout de sa tâche : il lui reste à trouver une dupe. Qu’un innocent touriste qui n’a jamais vu une fouille scientifique, et qui, pour la première fois, met le pied dans un banc, s’y laisse prendre, qu’on lui fasse croire que cet échafaudage de la veille est l’œuvre de la nature et la conséquence du

* Cos craintes ne sont pas chimériques. En 1862, un terrassier a été tué ainsi au banc de Saint-Gilles, annexe de Moulin-Quignon ; et en 1863, deux autres ouvriers ont péri de la même manière à Menchecourt.

** Depuis qu’on accuse les ouvriers de se livrer à ces pratiques, il serait bien étonnant que, malgré une surveillance assidue et les investigations les plus minutieuses, on n’ait pu encore non seulement les prendre en flagrant délit, mais même obtenir aucune espèce de preuve, et pourtant la chose ne semble p s impossible. On peut s’enfermer pour faire des haches, mais non pour les enterrer; il faut opérer en plein jour, et Moulin-Quignon est aux portes de la ville et à côté d’une route servant de promenade. D’ailleurs, en supposant qu’il y ait des ouvriers ma honnêtes, on ne peut admettre qu’ils le soient tous. Or, à ceux-ci la fabrication des fausses haches, en discréditant les vraies, est très-préjudiciable. Si les faussaires étaient si communs, ne les connaîtraient-ils pas, et les toléreraient-ils?

déluge, je le comprends; mais que des hommes accoutumés à sonder les mystères de cette nature, des géologues , des minéralogistes , des professeurs dont les ♦ leçons, les écrits, les études ont fait faire de si grands progrès à la science, enfin des hommes dont s’honorent à la fois la France et l’Angleterre, se laissent abuser dans des questions aussi graves, et par qui? par de malheureux journaliers qui ne savent pas même lire ; je vous le demande, Messieurs, est-ce croyable?

Voilà pourtant le système qu’on nous a opposé, et que les hommes raisonnables ont pris au sérieux.

Je ne doute pas de la bonne foi de ceux qui ont dit les premiers que ces enfouissements de haches s’exécutent journellement sans laisser de traces, et de ceux qui l’ont cru et le croient encore ; mais je regrette seulement qu’ils ne se soient pas d’abord assurés de la possibilité de la chose, et qu’après avoir essayé eux-mêmes toute cette suite d’opérations, ils n’aient pas vérifié si le résultat pouvait tromper quelqu’un; et en admettant que cela fût, si le bénéfice qu’on pouvait en tirer couvrirait les avances et la dépense de temps que tant de soins exigent.

Il est pourtant encore une objection qui, au premier aspect, paraît plus sérieuse : Pourquoi, à Moulin-Quignon, les silex non taillés semblent-ils plus vieux que les haches? — Je pourrais dire qu’il en est ainsi partout, et que sous ce rapport, Moulin-Quignon rentre encore dans la loi commune. Mais ne nous arrêtant qu’à ce seul banc, nous dirons que si ces silex brisés paraissent plus anciens que les haches , c’est qu’ils le sont en effet.

Lorsque leurs brisures portent une patine ou une couleur que n’ont pas les haches , c’est que ces brisures sont antérieures à la taille de ces haches , et que ces silex brisés étaient , précédemment à leur enfouissement , restés exposés à l’air; ou bien encore qu’ils ont été arrachés par les courants à d’autres bancs où ils avaient acquis leur couleur avant de servir à la formation de celui-ci, dont les couches, par leur diversité et leur superposition, prouvent qu’il n’a pas été formé d’un seul jet. Aussi renferme-t-il des silex roulés, brisés et taillés de main d’homme, de bien des époques, et dès-lors d’origines différentes.

Ce banc de Moulin-Quignon offre ainsi des haches de quatre figures ou nuances distinctes, dont on peut voir chez moi de nombreux exemplaires.

Ces quatre catégories sont:

1° Les haches dont la patine blanche ou grisâtre annonce qu’elles ont, longtemps avant d’être entraînées par les eaux, été abandonnées au contact de l’air et aux effets alternatifs du soleil et de la rosée, cause la plus probable de cette patine blanche.

2° Les haches sans patine , n’ayant plus la couleur originelle du silex, mais une teinte jaune ou brune. Ce sont celles qui ont été arrachées à d’autres bancs où elles avaient acquis cette teinte qu’elles ont pu aussi obtenir en tout ou partie dans le gissement actuel.

3° Les haches participant des deux premières, c’est-àdire ayant une pa ine blanche résultant de leur exposition à l’air, puis une teinte jaune ou brune recouvrant cette patine et provenant du gissement actuel ou de quelque

banc ferrugineux où elles ont séjourné avant d’être jetées dans celui-ci.

4° Celles qui n’offrent ni patine ni nuance acquise, et qui ont conservé la teinte naturelle du silex. Ce sont les haches qui ont été saisies par l’eau peu de temps après leur fabrication, et précipitées presqu’aussitôt au point où on les trouve : dès-lors qui n’ont pu acquérir de patine, ni ensuite de nuance ferrugineuse, si la gangue qui les recèle n’est pas assez ferrugineuse elle-même pour les colorer.

Il n’est pas inutile d’observer que le banc de Moulin- Quignon offre aussi des silex non travaillés, notamment des galets, de toutes ces nuances ; et que ces galets ou cailloux roulés ont pour la plupart conservé, comme les haches, la couleur naturelle du silex, ce qu’il est facile de vérifier en les lavant. *

Il en est de même dans les autres bancs de cet arrondissement, et probablement dans tous ceux qui appartiennent à la même formation.

Je disais que la brisure des silex datait, dans la plupart, d’une époque plus reculée que celle de la taille des haches dont la couleur devait ainsi différer. Ces silex étaient donc déjà brisés avant d’arriver à leur place actuelle. S’ils l’avaient été par une pression locale ou par un

* Il est, dans tous les bancs diluviens, des silex roulés ou non qui sont d’une blancheur d’ivoire. Quelle que soit la teinte de la gangue qui les entoure, jaune, brune, noire, leur blancheur reste la même. Alors pourquoi s’étonner que les dents fossiles animales ou humaines conservent aussi leur émail dans toute sa pureté et sans coloration aucune?

mouvement du banc, les haches le seraient aussi. On en trouve bien quelques-unes de rompues, mais le cas est exceptionnel : conséquemment la forme de ces cailloux brisés est celle qu ils avaient lorsque le torrent les a saisis en même temps que les haches.

Quand l’eau balaie le sol , évidemment ce sont les objets qu’elle atteint les premiers qui, les premiers aussi, doivent être précipités dans les ouvertures et fissures du terrain dont la pente les entraîne. C’est ainsi qu’ont dù se former les dépôts qui ne sont pas des sédiments d’eaux tranquilles. Ceci nous explique, de la manière la plus précise, la superposition des couches de Moulin- Quignon, qui, formées elles-mêmes de terrains divers, labourés et entraînés successivement par le torrent, ont dû contenir et contiennent en effet des silex roulés ou brisés , taillés et non taillés , d’àges et d’origines différents. *

Dans la première couche, celle que recouvre l’humus et qui est formée d’un sable grisâtre, vous rencontrez, quoique rarement, des haches usées ou roulées.

Dans la deuxième , sable jaune , vous en trouvez

* Tous les bancs diluviens n’ont pas été formés d’un seul jet ou par un même cataclysme. Beaucoup sont le résultat de dépôts tranquilles et lents; d’autres le sont d’une irruption subite de terrains précipités par l’eau et recouvrant les premiers, ou bien encore du transport et de la fonte des glaces. II est de ces bancs dont les éléments réunis par un premier déluge, n’ont pas été désunis par un second, et reportés ailleurs. D'autres, après un repos plus ou moins long, bouleversés par une nouvelle convulsion, ont servi de matériaux à d’autres dépôts. Il y a donc des bancs diluviens d’àges divers.

avec patine, peu de roulées et pas une seule d’apparence neuve.

Dans la troisième, sable tournant au brun, sont encore quelques liacbes colorées en jaune ou revêtues d’une patine blanche, annonçant ainsi qu’elles ont demeuré sur le sol avant d’être entraînées par l’eau. Avec elles, on commence à en voir conservant la nuance primilive ou naturelle du silex.

Dans la quatrième, sable brun, les haches d’apparence neuve se multiplient.

Dans la cinquième, sable noir, ces haches au semblant neuf deviennent communes, et les haches colorées ou à patine ont à peu près disparu.*

Voilà des époques nettement tranchées, et bien des siècles séparent sans doute chacune de ces variétés de haches. Mais en faut-il conclure que ccs dernières, ou celles des quatrième et cinquième couches, sont nou-

* Il ne faudrait pas croire que cette division de haches par espèce et par banc soit spéciale à Moulin-Quignon ; il en est de même à Saint-Gilles, à Menchecourt, surtout à la porte Marcadé où, à 10 et 12 mètres de la superficie et 4 mètres plus profondément que le banc qui a donné tant de débris d’éléphants et de haches couvertes d’une patine jaune, j’ai recueilli moi-même des haches et des couteaux d’une conservation parfaite et ayant gardé la teinte primitive du silex. On peut voir, chez moi, de ces haches encore dans leur gangue crayeuse qui s’est solidifiée à l’air. Menchecourt m’a offert des exemples des mêmes faits. Les os trouvés à 9 et 10 mètres de profondeur sont durs et souvent entiers ; les silex y ont conservé leur teinte naturelle. Dans les couches supérieures, les os sont brisés ou tombent en poussière au contact de l’air, et les silex taillés, rares d’ailleurs, offrent une coloration ou une patine. En approchant de la superficie, on ne trouve plus ni os ni haches.

velles? — Non; les temps antédiluviens ont été longs, et la jeunesse apparente de ces haches est due à plus d’une cause, parmi lesquelles on peut compter: 1° l’éloignement de la surface et la dureté des couches supérieures qui les préservent des influences extérieures; 2° la nature conservatrice du sable argileux gras et légèrement ferrugineux qui les enveloppe; 3° le voisinage de la craie qui ne donne au silex ni couleur ni patine , mais qui semble contribuer à lui conserver sa fraîcheur primitive, comme on peut le voir dans les assises de silex noirs des falaises et de tous les bancs de craie.

A Menchecourt, comine à Moulin-Quignon et à la porte Marcadé, le bon état des silex taillés des couches inférieures peut donc indiquer qu’ils ont été amenés par une eau peu rapide et coulant sur un terrain doux, sans roches ni obstacles solides. L’absence de frottement des silex qu’on trouve avec ces haches, silex qui ont, comme elles, conservé leur teinte naturelle, leurs angles, leurs arêtes et leurs aspérités, prouve que, non plus que ces haches, ils n’ont erré longtemps, et qu’ils ont trouvé un point d’arrêt près du lieu où l’eau les avait mis en mouvement.

On a trop souvent, je pense, attribué à d’antiques fabriques les amas de haches rencontrées sur quelques points, notamment dans les tourbières. J’ai expliqué que ces amas accompagnaient toujours des vases cinéraires ou des sépultures. Quant aux haches du diluvium, la présence d’un grand nombre sur un point peut indiquer le champ d’un combat, l’emplacement d’un camp, le voisinage d’un lieu anciennement habité. Néanmoins, en

disant qu’il y a eu moins de fabriques qu’on ne l’a cru, je n’ai point prétendu qu’il n’y en eût point. La quantité de silex taillés qu’on trouve, même dans les pays où il n’existe pas de bancs, annonce qu’on en faisait un commerce étendu : c’était le moyen d’échange d’alors. Ces haches servaient à la fois d’armes, d’outils, de monnaie et rrmme de parures ou de symboles : ces miniatures de haches de 2 à 3 centimètres, quelquefois percées pour être portées, ne pouvaient servir à autre chose. Pour fournir à tant de besoins ou de fantaisies, il existait nécessairement des manufactures établies à portée des lieux où l’on trouvait abondamment la matière première. Est-il donc impossible qu’un de ces ateliers ou de ees dépôts se soit trouvé non loin de la place où est aujourd’hui Moulin - Quignon , et qu’un courant ait balayé et englouti les haches? Les accidents de cette nature n’ont été rares «à aucune époque, et dans les temps primitifs moins qu’en tout autre.

Beaucoup de ces haches de la couche brune ou noire ont entr’elles une certaine uniformité : on ne peut admettre que ce soit l’effet du hasard; elle ne s’obtenait que par un travail plus long, plus attentif. C’était donc un type donné, que la loi, l’usage, la religion prescrivaient, et dont il n’était pas permis de s’écarter.*

* On a prétendu que cette ressemblance des haches entr’elles était encore une preuve de leur falsification ; à mes yeux, c’est le contraire. On comprend que de tels soins ne peuvent préoccuper les faussaires, non plus que la bonne qualité des silex : ils travaillent pour la montre et non pour l’usage, et prennent la pierre qu’ils croient devoir leur donner le moins de mal à tailler. Pour façonner des haches de forme

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Cette ressemblance des haches d’une même localité n’est pas particulière à Moulin-Quignon :■ les haches de Saint-Acheul ont aussi un type à elles. La nuance de silex qui leur est propre les fait également différer des haches du diluvium d’Abbeville, mais elles se rapprochent de celles des tourbières.

Dans un banc de diluvium ouvert à Saint-Riquier, il y a une dizaine d'années, on ne rencontra pas une seule hache plate. Mal taillées, peu tranchantes, elles imitaient assez bien ces figures de larmes qu’on met sur les catafalques.

A Mesnières, près Gamaches, et dans une autre carrière qui en est à 3 kilomètres, les silex sont presque tous taillés en cheville. Il est une variété de silex qui affecte naturellement cette forme, mais dans celles-ci on reconnaît que la main humaine y a aidé.

Parmi les haches de la cinquième couche, à Moulin - Quignon, on en a trouvé à deux pointes, forme insolite et que n’eussent certainement pas inventée les falsificateurs qui copient, mais n’imaginent pas. S’ils avaient fabriqué cette nouvelle forme, en voyant le succès qu’elle obtenait , car moi-même j’avais promis de les payer double , ils n’auraient pas manqué de m’en approvisionner; et pourtant je n’ai pu en obtenir que trois, et ce sont les seules que je connaisse.

Un ouvrier de cette carrière m’apporta une hachette formant poignard : c’était la première qu’on y rencon-

et de dimension égales, il faut d’abord réunir des silex qui ne s’écartent pas trop de celte dimension et de cette forme, ce qui n’est pas toujours chose facile.

trait. Un amateur du pays, qui la vit chez moi, s’en éprit et offrit dix francs aux terrassiers s’ils lui en procuraient une pareille. Bien des mois se sont écoulés, et il ne l'a pas encore. S’ils avaient fabriqué la première, ils eussent bientôt trouvé la seconde.

Voici encore un incident qui témoigne en faveur des terrassiers de Moulin-Quignon, et qui m’a particulièrement frappé :

J’avais remarqué que dans ce banc, comme à la porte Marcadé et à Saint-Gilles, les blocs erratiques de grès * se trouvent ordinairement dans les couches supérieures, et qo’il était rare d’en voir à l’approche de la craie. Je fus donc étonné lorsqu’un des ouvriers , m’apportant quelques éclats ou silex qu’il croyait ouvrés, dit qu’on apercevait un de ces grès dans la couche brune touchant à celle d’où j’avais tiré la mâchoire, et tout près de la place où elle était. Je m’y rendis immédiatement; je trouvai en effet ce bloc dont on ne voyait qu’une extrémité. Voulant le mesurer, je le fis dégager du banc. A côté, il s’en trouvait un second que je fis aussi enlever. Sous ce dernier étaient deux haches, dont une brisée et depuis longtemps , comme l’indique la couleur de la brisure. Ces deux blocs, pesant plusieurs centaines de kilos et dont le plus gros a 45 centimètres de hauteur sur 36 de largeur, étaient à 4 mètres 20 de la superficie et reposaient sur la couche noire, ainsi séparés de la craie par toute l’épaisseur de cette couche.

’ J’ai mesuré, avec sir Charles Lvell, l’un (le ces blocs dans le banc de Saint Gilles, suite de Moulin-Quignon. Il avait, dans sa plus grande épaisseur, I mètre yle diamètre.

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Il est évident que les couches qui contenaient ces haches étaient formées quand ces blocs y furent déposés, et que dès-lors le cataclysme ou le courant qui les apporta est postérieur à celui qui déposa sur la craie ces silex taillés et la matière noire qui forme leur gangue. Si le même cours d’eau avait amené à la fois les haches et les blocs, ceux-ci, comme les plus lourds, auraient été précipités les premiers ou se seraient enfoncés, parleur poids, dans l’argile encore molle, jusqu’à ce qu’ils eussent atteint la craie. Mais nous bornant ici à tirer une conclusion de la position de ces deux haches, il est difficile de croire que les ouvriers aient eu l’idée de les enterrer sous ces blocs, car ils ne pouvaient prévoir que je les ferais enlever. D’ailleurs, ils ignoraient «qu’il y en eût un second, et c’était sous ce dernier que se trouvaient les haches, dont une, comme je l’ai dit, était brisée et de longue date. Des faussaires en auraient certainement mis deux entières.

Vous direz, Messieurs, que voici bien des paroles pour peu de chose, et qu’en définitive il importe assez peu qu’on fasse de fausses haches à Moulin-Quignon, puisqu’il est consl ant que, pendant vingt ans, on y en a trouvé dont personne n’a jamais contesté l’ancienneté. — Cette observation est juste; aussi est-ce moins la question géologique qui me préoccupe ici, que la question morale. Abbeville, jusqu’à ce moment, avait échappé à ces inculpations. On avait soupçonné, il y a huit à dix ans, un terrassier de Menchecourt d’avoir imité les haches des tourbières, mais la quantité considérable de ces haches que l’on trouva en creusant les fossés de la place

fit tomber l’accusation : on comprit qu’il était inutile d’en faire lorsqu’on en trouvait partout.

Quant aux haches antédiluviennes, jamais on n’avait mis leur origine en doute. Ce ne fut qu’en avril dernier qu’on commença à parler, non dans notre ville, mais au-delà du détroit, des falsifications d’Abbeville, et quelques journaux étrangers , dont ceux de Paris se firent les échos, répétèrent à l’envi que nos terrassiers façonnaient des silex à la douzaine. Or, sur quels faits s’appuyait une accusation si grave? — On n’en citait aucun. Les dires de quelques voyageurs traversant la ville où ils s’étaient à peine arrêtés, avaient été le point de départ, la cause première de cette guerre déclarée à nos silex, conflit qui devait bientôt occuper les sommités scientifiques des deux pays, et réunir dans notre cité tant d’hommes illustres dont elle gardera un glorieux souvenir. Mais nos malheureux terrassiers, qui ne peuvent pas vivre de gloire et dont le pain quotidien dépend de la confiance qu’ils inspirent, devaient-ils rester sous le coup d’une pareille prévention? Traités de fausfaires par une presse impitoyable qui tue sans même savoir sur qui elle frappe, désignés nominativement à l’animadversion publique, qui donc voudra les occuper, si on ne leur rend pas leur bonne renommée, en démontrant (pie non-seulement l’accusation est sans preuve, mais qu’elle repose sur des faits en dehors du possible?

Qu’on ait, dans ces derniers temps, essayé de fabriquer des haches, c’est ce qui arrivera partout où une circonstance fortuite mettra ces objets ou tout autre à la mode, surtout si chacun surenchérit pour en avoir.

Mais d’ordinaire ces engouements durent peu : bientôt discréditées, les antiquités vraies ou fausses tombent à vil prix. Alors quels sont les dupes? — Les falsificateurs qui en sont pour leurs frais. Ceux-ci je n’ai pas à les plaindre, et moins encore à les justifier. Qu’on les trouve, et je serai le premier à demander leur punition. Nonseulement ces falsifications constituent un délit, mais elles jettent le trouble dans la science, et rendent les études plus difficiles en altérant l’harmonie qui avait existé jusqu’alors entre le géologue et l’ouvrier des bancs.

Grâce à Dieu ! de ces ouvriers du bon temps, de ces vrais terrassiers dont j’ai le premier, il y a de cela un tiers de siècle, éveillé l’attention et dirigé les recherches, il en existe encore, et c’est de ceux-ci ou de leurs enfants que je veux prouver l’innocence. Il ne s’agit donc ici ni de la science ni des savants qui n’ont pas besoin d’avocat. Ce n’est pas non plus notre ville, qui n’est pas mise en cause, que j’entreprends de défendre; ce sont quelques-uns de ses plus chétifs enfants, pauvres journaliers, dont la vie s’est écoulée entre leur pioche et leur pelle qu’ils manient sans doute avec vigueur et dextérité puisqu’elles les nourrissent, mais à qui il ne faut pas en demander davantage : là se borne toute leur science. Et ce sont ces hommes plus portés, dans leur ignorance, à être dupes qu’à en taire, ces hommes honnêtes jusqu’à ce jour, qui, inities tout d’un coup aux ruses des sopbistiqueurs , auraient falsifié les pierres, leur enveloppe et jusqu’au banc même, avec une habileté si grande, disons plus, un art si diabolique, que géologues,

archéologues, chimistes, anatomistes, enfin l’élite de la science et de ses professeurs, * se seraient laissés ainsi jouer par de grossiers paysans ! Allez donc mettre un silex entre ces mains ébranlées par leur rude labeur, et dites-leur d’en fabriquer une hache de forme régulière ou d’une de ces coupes qu’on ne peut produire qu’à l’aide du compas ou d’une justesse de eoup-d’œil acquise par un long exercice; chargez- les de donner à cette hache une circonférence tranchante au moyen d’éclats enlevés un à un sans altérer la régularité du contour, et de ménager à la base une pointe dont la ligne descende justement au centre de cette base, et vous verrez comment ils s’en tireront. **

* Je suis loin de me comparer à de tels hommes; néanmoins, depuis tant d’années que je m’occupe de l’étude des silex et des terrains qui les contiennent, et que j’emploie les terrassiers, je dois avoir acquis une certaine connaissance des lieux et des hommes. Si je n’ai pas beaucoup de science, j’ai au moins une grande expérience pratique. Personne, en Europe, n’a visité plus de bancs tertiaires et quaternaires que je ne l’ai fait; j’en ai vu dans trois parties du monde. Quant aux silex travaillés ou non travaillés, c’est par millions que j’en ai touché, analysé; et ceux que j’ai réunis, je les compte par bien des milliers. Eh bien ! on ne m’a pas moins dépeint comme étant aussi la dupe de jongleries qui ne tromperaient pas le dernier des terrassiers.

** Cette difficulté de faire fabriquer des morceaux aussi bien faits par les terrassiers n’a pas échappé à ceux qui ne voulaient pas croire aux vraies haches. Ils ont dit que ces terrassiers les faisaient faire. — Mais par qui ? — Par des hommes du métier: des sculpteurs, des tailleurs de pierres? — Ceux-ci ne les feraient pas pour rien ; alors qu’y gagneraient les ouvriers? D’ailleurs, on les reconnaîtrait bientôt; ils n’auraient aucune raison de se cacher, puisqu'ils travailleraient pour le compte d’autrui. — On a répondu à ceci qu’on les envoyait

Voilà pourtant ce que l’on voudrait nous faire croire. Ah ! Messieurs, à quel point peut s’égarer l’esprit humain ! J’ai dit que nos adversaires étaient de bonne foi et je le dis encore, et c’est précisément cette bonne foi, cette probité parfaite dont personne ne doute, qui fait leur force ; c’est par leur conviction qu’ils persuadent. Les exemples de ceci ne sont pas rares ; l’histoire nous en montre à chaque page, et nous explique comment

d’Amiens, le grand centre de fabrication. J’ai dû prendre des informations à cet égard, et savoir à quoi m’en tenir sur la réputation de trompeiie que, depnisdeux ans, l’Angleterre a faiteaussi aux ouvriers de Saint-Acheul. J’ai donc consulté plusieurs notabilités amiénoises, membres de l’Académie ou de la Société des Antiquaires de Picardie, ainsi que des administrateurs chargés de la direction des travaux publics, et conséquemment ayant les terrassiers sous leur surveillance.

Leurs réponses ont présenté quelques variations: les uns m’ont dit qu’on ne fabriquait pas de haches à Saint-Acheul, parce qu’elles y étaient si peu rares qu’il était inutile d’en faire; seulement qu’on avait pu être trompé sur l’origine, et avoir acheté comme venant de Saint-Acheul des pierres des tourbières ou ramassées sur le sol.

D’autres m’ont répondu qu’ils avaient entendu dire qu’on faisait des haches à Amiens, mais que nonobstant leurs recherches, ils n’avaient pu en acquérir la preuve. Qu’en tout cas, s’il y en avait de fausses, elles ne pouvaient être l’œuvre des terrassiers qui compromettraient ainsi leur avenir, mais des vagabonds ou des enfants qui en o if rnit aux voyageurs aux abords des bancs.

Ce qui appert de ceci, c’est que si l’on a fabriqué des haches à Saint-Acheul, on en a grandement exagéré le nombre.

Quelques voyageurs anglais m’en ont montré qu’ils prétendaient être fausses. Je les ai examinées avec beaucoup de soin en les rapprochant de. haches authentiques ou découvertes à une époque ou on ne les recherchait pas encore, et il m’a été impossible d’y reconnaître aucune différence. S’il y avait fraude, l’imitation était parfaite; mais je suis porté à croire que ces voyageurs se trompaient.

tant d’erreurs ont traversé les siècles et résisté à l’expérience. C’est qu’il n’est pas de chose, quelqu’incroyable qu’elle soit, qu’on ne puisse faire croire aux autres quand on en est convaincu soi-même.

C’est ici le moment de vous apprendre que cette guerre déclarée aux haches, quelque sérieuse qu’elle semblait être, avait un autre but. Je viens de dire qu’il importait peu, quant au fait géologique, qu’on crût aux fausses haches de Moulin-Quignon, puisqu’on croyait aussi aux bonnes. L’origine antédiluvienne de celles-ci n’en restait pas moins démontrée ; mais ma découverte du 28 mars et l’existence d’un fossile humain dans le diluvium avaient, aux yeux de beaucoup, une toute autre portée : aussi éveilla-t-elle bien des susceptibilités en Angleterre. La majorité des savants y avait admis la contemporanéité de l’homme avec les grands mammifères des races éteintes. La minorité, qui avait pour elle le public, avait toléré cette contemporanéité ; elle n’y voyait pas la preuve d’une antiquité sortant des limites reçues; elle disait que cette contemporanéité de noire espèce avec ces animaux annonçait seulement qu’ils avaient vécu plus longtemps qu’on ne l’avait cru, et bien au-delà du dernier cataclysme.

Cette minorité s’était donc peu préoccupée de la position géologique des pierres taillées et des animaux qui les accompagnaient ; elle avait seulement envisagé la question sous son point de vue archéologique. Mais quand le bruit se répandit de la découverte d’une mâchoire humaine dans un terrain dont les géologues avaient constaté l’antiquité remontant bien au-delà du déluge de

Noé, il fallait renoncer aux limites de six mille ans, ou repousser l’authenticité de la mâchoire.

Ici la chose était moins facile qu’alors qu’il s’agissait des haches : on ne se procure pas certaine mâchoire aussi aisément qu’un caillou. Les hommes les plus compétents, des anthropologistes et anatomistes, avaient déclaré que celle-ci appartenait à une race qui n’était pas celle d’aujourd’hui : or, on ne pouvait pas supposer que des ouvriers eussent pu faire un choix si fort au-dessus de leur portée; d’ailleurs, comment l’auraient-ils fait? de semblables rencontres n’ont pas heu tous les jours. — C’est cependant ce que les opposants prétendirent.

Dans le courant de 1 862, on avait découvert à Mesnières, près Gamaches, à 20 kilomètres d’Abbeville, dans une carrière de sable et silex, deux portions de squelette gisant dans le' loess. J’appris accidentellement celte trouvaille ; les ouvriers, qui m’apportaient chaque semaine les silex taillés qu’ils recueillaient dans cette sablière , ne m’en avaient rien dit. Ceci ne m’étonna pas, sachant par expérience combien nos terrassiers se soucient peu de ces rencontres.* Quoi qu’il en soit, j’obtins de ceux-ci qu’ils m’apporteraient ces os , ce qu’ils firent deux jours après.

J’entendis leur déposition sur les circonstances de

’ J’en ai donné ailleurs les raisons. Ajoutons que ces exhumations deviennent toujours un sujet de querelle entre ces ouvriers et leur femme, ou à défaut, leur mère ou leur sœur, qui ne croient pas aux fossiles, mais qui ont grande foi aux revenants. Les moins superstitieuses disent que cela porte malheur. Plusieurs sont venues m’exprimer leurs craintes, en me priant de ne plus employer leurs maris à ces sortes d'explorations.

cette découverte, mais ne l’ayant pas faite moi-même, je remis à m’en occuper à quelqu’autre rencontre du même genre où je pourrais voir les ossements in situ.

L’occasion tardant à se présenter, je perdis la chose de vue, et ce ne fut qu’en 1863 que la mâchoire de Moulin-Quignon me remit en mémoire les squelettes de Mesnières. Quelques membres de la Société Anthropologique de Londres étant venus à Abbeville, je les leur montrai.

D’une gangue épaisse où ces os étaient encore enfermés, l’un de ces messieurs dégagea une tête qui paraissait celle d’une jeune fille de douze à treize ans, et, par la forme de la mâchoire, on crut reconnaître qu’elle appartenait à une race ayant quelque rapport avec celle dont provenait la mâchoire de Moulin-Quignon. D’après son gissement dans le loess, personne ne douta qu’elle ne fût très ancienne, mais on ne fut pas également d’accord sur la nature de la gangue qui l’entourait. Était-ce le loess ou le diluvium? C’était seulement à vue du banc qu’on pouvait résoudre la question , et , sur ma demande , quelques-uns des assistants consentirent à s’y rendre.

Quelques jours après, ayant envoyé cette tête à Paris, à la galerie anthropologique, pour être soumise à l’examen du célèbre professeur qui la dirige, j’attendais une décision, quand je fus fort étonné de lire dans les papiers anglais qu’un voyageur venu à Abbeville avait remarqué des rapports entre un ouvrier de Mesnières et l’un de ceux de Moulin-Quignon, et qu’il en avait conclu que c’était une seconde mâchoire , recueillie à Mesnières , qui avait été enterrée à Moulin-Quignon.

Ceci, Messieurs, n’a pas besoin d’être discuté, et je n’en parlerais même pas, si' la presse française ne l’avait pas répété, sans l’adopter pourtant. En effet, c’est là encore une de ces choses qu’on n’aurait jamais imaginée en France, quoiqu’on y imagine bien des choses. Vous connaissez assez l’esprit de nos terrassiers et l’éloignement que leur inspirent les restes humains, pour croire qu’ils les aient fait servir à une escroquerie ou une scène d’escamotage.

J’avais d’ailleurs recommandé à ceux de Mesnières, s’ils en rencontraient encore , de les laisser en place pour que je puisse les \ voir. Ne leur ayant promis récompense qu’à cette condition , je ne vois pas quel intérêt ils avaient à faire d’un fossile du loess, un fossile du diluvium. Ils avaient, au contraire, tout profit à le laisser en place : ils s’évitaient ainsi les frais d’exhumation, de transport et de réinhumation. Cependant cette historiette, qui leur fut r, contée, a eu pour eux son bénéfice : elle les fit rire de bon cœur.

Cette insinuation contre l’authenticité du fossile du 28 mars ne fut pas la seule : on publia aussi qu’un gentilhomme de Londres , savant bien connu , qu’on désignait nominativement , ayant trouvé , non loin de Moulin-Quignon, sept squelettes entiers, à l’un desquels manquait une mâchoire, le rapprochement prouva immédiatement que c’était celle dont il s’agit.

Ces contes et d’autres de même force eurent peu de succès; on s’en lassa, et, faute de mieux, c’est aux accusations de falsification de haches et de leur enfouissement subreptice qu’on revint. Des articles, des mémoires

même parurent sur ce thème; on ne voyait que pièges, que traquenards tendus aux savants, et tous les ouvriers s’entendant pour les y pousser. C’était donc moins la question scientifique qui occupait les nombreux touristes qui se rendaient sur le terrain, que les dires, faits et gestes de ces terribles ouvriers qu’on espérait toujours saisir en flagrant délit. Combien de fois ces malheureux, étonnés des investigations dont ils étaient l’objet et dont ils ne devinaient pas même la cause, me demandèrent l’explication des étranges questions qu’on leur adressait ! Car moi-même , Messieurs , je n’étais pas à l’abri de cette police d’outre-mer: des curieux de passage, qui ne m’ont pas laissé leur carte, sont venus jusque chez moi interroger mes domestiques sur les rapports que je pouvais avoir avec les terrassiers suspects. Oui! l’amour de la science peut aller jusque là, et l’on m’a fait l’honneur de me croire le grand maître de cette nouvelle école scientifique.

Vous comprendrez qu’en vous signalant de telles inconséquences, je n’en accuse pas les savants; non, ceux-ci se respectent trop pour sortir des convenances. Mais malheureusement la science, comme les arts, a ses fâcheux , véritables mouches du coche : croyant montrer du zèle , mais dépassant le but , ils font le désespoir des hommes sérieux. J’ai entendu maintes fois mes amis d’Angleterre, ceux même dont les noms reviennent si souvent dans ces pages , se lamenter sur l’indiscrétion de ces touristes élourdis et des ennuis qu’ils leur causaient, même avec les meilleures intentions du monde.

C’est assez parler des enfants. Rentrant dans la partie grave de notre sujet, revenons aux gens qui pensent. Cependant, ceux-ci non plus ne sont point parfaits. Qui de nous, Messieurs, n’a, dans le cours de sa vie, eu occasion de remarquer que quelquefois les hommes, même les plus lucides, tombent tout-à-coup dans une telle défiance d’eux-mêmes, qu’ils cessent de croire à leur propre raison. Oubliant ce qu’ils ont vu et touché, même ce qu’ils voient et touchent encore, ils repoussent la réalité pour se rallier à son ombre. — Qui fait ce miracle? — C’est une puissance plus forte que toutes les autres, puissance à laquelle, si nous interrogions nos souvenirs, bien peu pourraient dire qu’ils n’ont jamais cédé ; cette puissance , c’est l'opinion. Non-seulement elle dirige nos mouvements, mais elle absorbe nos facultés. Plus forte que notre conscience, elle change notre volonté, et, par une hallucination que nous ne pouvons nous expliquer, annule jusqu’au témoignage de nos sens, nous montrant ce qui n’est pas et nous cachant ce qui est. Enfin, elle nous crierait qu’il n’y a plus de soleil, ses rayons nous brûlassent-ils, que nous crierions avec elle : il n’y a plus de soleil. C’est qu’il faut une force bien grande, disons plus, un bon sens plus qu’humain, pour résister à une idée qui est devenue celle des masses. Cette idée alors est reine : * bonne ou mauvaise, placée sur le pavois, il faut que son règne s’accomplisse.

Elle est plus que reine, elle devient divinité. On lui élève des temples et des autels, on l’encense, on l’adore, on lui immole des hommes. Combien l’histoire ne nous en a-t-elle pas offert d’exemples, et combien encore n’en avons-nous pus sous les yeux? Oui ! il est des

Que celte opinion populaire ait pu agir sur une décision purement scientifique, cela doit vous paraître étrange, et vous me demanderez ce qu’avait à faire ce peuple avec l’homme fossile? — C’est aussi la question que je me faisais en refusant d’y croire, et pourtant c’était bien la vérité : le peuple, à son tour, se déclarait juge du camp.

Cette voix du peuple, qui a sa portée en France, en a une bien plus grande en Angleterre. Là, on peut le dire, c’est elle qui gouverne, et !a science comme le reste. Grands et petits, ignorants comme savants, lorsqu’elle a prononcé son veto, baissent la tête et s’y soumettent. Si cette résurrection de l’homme des anciens jours a aussi fait bien causer chez nous, elle n’y a soulevé aucune tempête ; on n’y a rien vu qui pût froisser les consciences ni troubler l’ordre politique ou religieux. * La question ne fut pas envisagée ainsi chez nos voisins; leurs savants, de même que les nôtres, n’y avaient aperçu d’abord qu’un fait rentrant dans le domaine de la science, et plusieurs s’étaient hautement prononcés en faveur de notre fossile. C’est qu’alors la voix du

peuples qui, depuis des siècles, et de génération en génération, à genoux devant une idée, lui sacrifient leur raison, leur bien-être et souvent tous les sentiments humains. Pour elle enfin ils se sont changés en bêtes. Puissent-ils un jour, comme Nabuchodonosor, leur pénitence faite, retrouver leur forme humaine!

* Nos ecclésiastiques, chez qui nous comptons aussi de hautes notabilités scientifiques, à la tête desquelles nous mettrons l’éminent prélat dont s’honorent à la fois la France et l’Angleterre, ne virent dans cette découverte qu’un fait purement géologique laissé depuis longtemps aux études de la science. Lisez les pères del’Eghse.

mahre ne s’était pas encore fait entendre. On ne pensait même pas qu’il y vît une question d’État: mais aux clameurs des journaux, un matin il prit l’éveil et crut sa foi menacée. Sous peine d’être soupçonnés de papisme, les docteurs durent penser comme la foule. Il y eut donc revirement dans l’opinion. L’homme fossile, convaincu de philosophisme, soupçonné d’athéisme et tendant ainsi à ébranler l’édifice social, eut à la fois contre lui l’Angleterre politique et l’Angleterre religieuse.

Devant cet orage inattendu, que devinrent nos amis qui, sur le témoignage de leurs yeux et forts de leur conviction, avaient proclamé l’homme fossile? — Ils devinrent ce que nous serions devenus nous-mêmes dans une conjoncture si délicate : ils étaient, comme dit le proverbe, entre l’enclume et le marteau, position incommode en tout pays et particulièrement en Angleterre. Mais là même ils n’étaient pas hommes à mentira leur conscience; aussi, Messieurs, n’y mentirent-ils pas; tous, comme la suite de cet exposé vous le prouvera, se conduisirent en hommes dévoués à leur pays et à la science. La plupart maintinrent leur opinion, quelquesuns la modifièrent, mais personne ne faillit à sa dignité.

En France, la question était devenue ce qu’elle devait être : purement scientifique. Cette falsification des haches dont nos voisins faisaient grand bruit, fiit-elle vraie, ne changeait rien au fait, puisqu’il était constant qu’avec la mâchoire et dans la même couche on en avait recueilli sur lesquelles ne s’élevait aucun soupçon. Tout ici se bornait donc dans la fossilité ou la non fossilité de la mâchoire : or, celte fossilité avait été reconnue simul-

tanément par les géologues des deux nations lors de leur rencontre à Abbeville. Aujourd’hui, les Français ratifiaient unanimement leur jugement, tandis qu’une partie des Anglais, tombés dans le doute, voulaient réviser le

leur.

Telle était la position des choses, lorsque les journaux nous apprirent qu’en Angleterre, où l’opinion marche vite, on ne se bornait plus au doute : non-seulement la mâchoire n’y était plus fossile, mais elle y était déclarée récente.

Sur quoi était fondée une déclaration si contraire à la précédente? était-ce sur un nouvel examen de cette mâchoire? — Non; elle n’avait pas traversé la mer, et reposait paisiblement dans mon cabinet. — C’était sur l’analyse d’une dent, et remarquez bien ceci, d’une dent ne provenant pas de cette mâchoire, analyse qui avait donné de la gélatine.

Et voilà sur quelle preuve — la gélatine — la presse entière, le Times en tète, déclarait la dent récente.

L’eût-elle été, fallait-il en conclure que cette mâchoire dont elle ne provenait pas, l’était aussi ? — La conclusion eût été peu logique. C’est cependant, comme on vient de le voir, celle que cette presse, toujours sous le souffle de l’opinion, n’hésita pas à répéter.

Quant à l’analyse, elle avait été bien faite; mais elle frappait aussi à faux, faute d’un point de comparaison qui, pourtant, n’était pas difficile à trouver, car une dent quelconque d’un des mammifères fossiles du British muséum, soumise à la même opération, eût probablement amené le même résultat, car il est très-rare qu’une

dent revêtue de son émail, quelle que soit son antiquité, ne donne pas de gélatine.

La présence ou l’absence de cette gélatine dans un os, car ceci ne se borne pas aux dents, ne peut donc jamais, non plus (pie sa couleur et son poids, ni même sa fraîcheur ou sa caducité apparente, déterminer son âge, ni conséquemment sa fossilité ou non fossilité. * Ce qui peut nous apprendre l’âge d’un os, c’est l’époque de formation du banc qui le renferme. Tout autre indice est incertain.

Nos anatomistes, d’accord avec leurs confrères anglais, avaient décidé (pie cette mâchoire était celle d’un homme d’une race autre que celle que nous voyons aujourd’hui. A ceci, il était difficile de répondre : on ne pouvait dire que la mâchoire était fabriquée , et pas davantage que les ouvriers l’avaient enlevée de quelque musée pour l’enterrer à Moulin-Quignon. Cette difficulté n’arrêta pas la presse; elle annonça que dans un cimetière de Londres, on avait trouvé huit mâchoires qui, comparées à celle en litige, étaient absolument sem-

* Nous l’avons dit ailleurs: c’est l’analyse du terrain, bien plutôt que celle de l’os, qui peut nous guider ici. Pour déterminer l’Age d’un os, nous aurons donc à reconnaître: 1° à quelle période appartient le terrain; 2° si ce terrain est non remanié; a0 si sa nature est conservatrice; 4° si, par sa profondeur et l’épaisseur ou la dureté des couches qui le recouvrent, il esta l’abri îles influences atmosphériques ou de tout contact; 5° si la gangue de I os est absolument identique à son gissemenl, ou si, par quelque mouvement souterrain, quelqu’éboulement, il n’a pas changé de place et ne provient pas d’une couche supérieure. — Quant à l’apparence d’une vétusté plus ou moins prononcée ou de ce qu’on nomme la fossilité, elle est un indice, mais ne prouve rien sur l’àge.

blables. Malheureusement encore le rédacteur avait oublié que la mâchoire n était pas en Angleterre, et que d’ordinaire un tel rapprochement ne se fait pas de mémoire et sur un simple croquis. Sans doute cette élude eût plus tard été précieuse, et je l’avais moi-même demandée, mais aucune des huit mâchoires n’a pu être retrouvée.

Vous voyez, Messieurs, que ce revirement d’opinion reposait sur des données assez légères, et qu’à la nouvelle expertise et au jugement prononcé, manquaient à la fois les parties, les témoins et les pièces du procès. Ces assises improvisées, ainsi tenues ab irato et en dehors de la science, parurent donc, même à Londres, assez peu régulières, et bien qu’elles aient fait grand bruit, beaucoup n’y virent que ce que nos Arabes nomment fantazia, ou l’une de ces luttes à plume émoulue dont le but est moins d’approfondir une question que d’amuser les lecteurs. *

Cette polémique , frappant un peu au hasard , ne pouvait contenter les hommes sérieux, surtout ceux qui, en 1859, se dévouant courageusement pour relever une cause qui semblait perdue, étaient venus tirer de l’oubli mon livre des Antiquités. ** Ici encore ils ne m’abandon-

* Nous ne voulons pus dire que toute la presse nous fut hostile en Angleterre; nous y avons aussi trouvé des défenseurs, et je dois un tribut de reconnaissance à ses sociétés savantes, notamment aux Sociétés Géologique et Anthropologique de Londres, qui ont traité la question avec conscience et lucidité.

** On se souvient que c’est M. Falconcr le premier à la lin de 1858, et en 1859 MM. Joseph Prestwich et John Evans, qui se rendirent à Abbeville et qui, après une étude approfondie des faits et

TROUVÉE DANS LE DILUVIUM. Gl

nèrent pas : ils ne tardèrent point à reconnaître que le dernier arrêt de Londres laissait beaucoup à désirer sur la forme et sur le fond, et que pour juger équitablement, il fallait d’abord examiner les faits, puis entendre les parties. C’était aussi ce que pensaient leurs collègues de Paris; il fut donc facile de s’entendre , non encore pour signer la paix, chacun gardait sa croyance, mais pour se mesurer courtoisement dans un champ- clos scientifique.

Paris fut choisi pour l’arène du nouveau tournoi. Les armes ici étaient égales: c’était la science aux prises avec la science, marchant en sens contraire et pourtant vers un but commun : la vérité. Les champions avaient fait leurs preuves : membres de l’Institut ou des Sociétés Royale et Géologique de Londres, tous professeurs, tous savants, ils étaient dignes les uns des autres. *

Je n’ai rien à vous apprendre, Messieurs, sur ce con-

des lieux, proclamèrent hautement que j’avais raison. Puis qui, par d’excellents mémoires, dont l’un : Instruments en silex dans le diluvium, vient d’être traduit en français, ont prouvé que l’homme fossile n’était pas un mythe. Je leur renouvelle ici mes remercîments et l’assurance que quelques divergences d’opinion sur des points d’ailleurs très-secondaires de la question qui nous occupe, n’ont altéré en rien la haute estime que je leur porte et l’amitié que je leur ai vouée.

* Voici les noms des savants qui se réunirent à Paris et à Abbeville : M.VI. Milne Edwards, de Quatrefages, Carpenter, Falconer, Desnoyers, de Vibray, Lartet, Busk, Buteux, Delesse, Prestwich, Bourgeois, Gaudry, Hébert, Alphonse Milne Edwards, Garrigou, Delafosse, Daubrée, Delanoue, Vaillant, Bart. — Mon ami, M. de Cailleux, membre de l’Institut, ancien directeur des musées, s’y rendit un peu plus tard.

grès des maîtres de la science. Comme moi, vous avez été auditeurs et témoins d’une discussion commencée à Paris et close à Abbeville par une paix honorable pour tous, et qui fut la gloire pour moi. Oui! ce fut le plus beau jour de ma vie, celui où j’ai vu chez moi, unis par une confraternité de savoir et de talent, ces hommes qui, en étendant le cercle des connaissances utiles, ont rendu de si grands services à leur pays et à l’humanité. Notre ville conservera toujours le souvenir de la réunion dans ses murs de tant d’illustrations.

Les Comptes-rendus de V Académie des Sciences des 20 et 27 avril, 4, 18 et 25 mai, notamment le rapport de l’illustre doyen de la Faculté des Sciences, M. Milne Edwards , qui présidait les conférences de Paris et d’Abbeville , * celui de son éloquent collègue M. de Quatrefages, enfin l’exposé du savant anthropologiste Pruner-Bey, vous diront beaucoup mieux que je ne pourrais le faire les questions qui ont été posées et résolues dans cette mémorable assemblée.

Le sujet qu’on y traitait était grave, et je ne m’étonne pas si tant de notabilités y ont pris part. C’est de l’homme dont il s’agissait, ou du point de départ de tout ce qu’il y a de grand sur la terre. Sans lui, que serait cette terre, et qu’était-elle avant lui? Parée de ses fleurs et de ses fruits, éclairée par son soleil, déjà sans doute elle offrait un magnifique spectacle ; mais où étaient les yeux pour l’admirer? où était la voix pour

’ Voir, ci-après, ce fa | port de M. Milne Edwards à l’Académie des Sciences.

dire : ceci est beau et grand? où se trouvait enfin la vie intellectuelle? — Nulle part encore, puisque l’homme n’existait pas.

Oui ! l’homme est le roi de la création ; mieux encore, il en est la vie et l’âme, le trait d’union entre la matière et l’esprit, entre cette terre et le ciel, entre la créature et le créateur.

Sans l’homme, qui comprendrait Dieu ici-bas? qui jamais en aurait eu l’idée? Serait-ce la brute? — Alors c’est qu’elle se serait faite homme. Cette pensée: Dieu est, ainsi que la flamme touchant le front de l’apôtre, en éclairant son esprit, aurait opéré la métamorphose. * Sans cette conscience de la Divinité, sur quoi reposerait la suprématie de l’homme? de quel droit dirait-il à la brute : je suis ton maître? Entre elle et lui, où serait la différence? Comme lui, elle est vaillante et forte; comme lui, susceptible d’attachement et de reconnaissance ; comme lui, souvent mieux que lui, elle sait défendre sa compagne et sa progéniture, et pourvoir à

* L’auteur a dit ailleurs: ce qui fait ta différence de l’animal à l’homme, c’est que celui-ci a la perception de Dieu, et que l’animal ne l’a pas. S’il était susceptible de l’avoir et qu’on pût la lui donner, il ne différerait de l’homme que par la figure. C’est ainsi que le crétin ou l’idiot n’a conservé que l’apparence de l’humanité; il est de fait réduit à l’état de brute, dont il ne lui reste que les instincts. Pourquoi? C’est que l’idée de la Divinité est obscurcie en lui : son âme dort, il n’a plus que la vie des sens ; cette âme, comme dans les rêves, ne fonctionne plus que dans ses organes secondaires; ceux de l’esprit ou du raisonnement sont assoupis. Cet état du crétin n’est d’ailleurs que transitoire : c’est le sommeil d’un jour, une phase de son existence, sommeil dont la mort, cette crise qui précède la renaissance ou la résurrection, est le réveil.

leurs besoins, même avant de satisfaire les siens. Enfin, c’est avec l’homme qu’elle partage les biens de la terre : Dieu les a donnés. à elle comme à lui. Mais en jouissant de ces biens comme l’homme , sait-elle d’où ils lui viennent? en mesure-t-elle le bienfait et peut-elle les faire renaître? Ce sol qui la substante, a-t-elle le secret de le parer et de le féconder? Quand la fleur s’étiole et se fane, peut-elle la faire épanouir de nouveau et produire encore? Sait-elle, par la culture, tripler de ce fruit la pulpe, la saveur et l’arôme? — Non, l'animal ne le peut pas; il consomme, il détruit, et ne répare point. L’homme seul, après Dieu, mettant la main à la création, contribue, par ses efforts, à son éclat et à sa richesse. C’est à lui seul que le grand organisateur des mondes a ici-bas confié celte puissance. Lorsqu’il eut créé ce globe, il nous y a placés, non-seulement pour profiler de ses biens, mais pour les faire valoir* et les améliorer. En nous accordant le pouvoir de perfectionner nos organes mortels ou notre corps par l’usage bien conçu de nos facultés intellectuelles, il nous a aussi concédé celui d’agrandir la nature, non dans son principe, mais dans ses productions. **

* Il y a dans l’homme une force instinctive qui l’oblige au travail, même quand ses besoins sont satisfaits. L’oisiveté complète le rend malheureux, et finit par le tuer ou altérer ses facultés intellectuelles. L’animal lui-même a besoin d’une occupation.

** L’homme peut aussi perfectionner l’être, fortifier et embellir sa forme; nous en voyons journellement des exemples par le croisement et les soins donnés à nos espèxes domestiques. Mais qu’il puisse créer un être quelconque, même un vermisseau, nous ne le croyons

L’homme qui améliore la situation physique ou le bien-êlre (Je l’homme, qui y concourt par ses bras ou un labeur quelconque , a donc rempli sa tâche. Celui qui travaille à étendre les idées de l’homme, à développer ses bons penchants, à étouffer ses mauvais, enfin à l’instruire et à l’éclairer, a aussi rempli la sienne, et la plus noble de toutes; car vous le savez, Messieurs, la plupart des maux de la terre viennent de l’ignorance. Celui qui fait le mal, c’est qu’il n’a pas compris le bien, et qu’il n’a connu ni lui-même ni les autres.

Combattons donc l’ignorance , en commençant par celle de nous-même. N’est-il pas étonnant que l’homme, qui a appris tant de choses, sache si peu de sa propre histoire? Il semble qu’il soit né d’hier. Cette éternité qu’il voit devant lui, il ne comprend pas qu'elle est aussi derrière, et que c’est seulement en acceptant la grandeur du passé qu’il peut croire à l’immensité de l’avenir.

C’est par l’histoire de l’homme qu’on doit initier l’enfant à la science des choses ; il faut qu’il apprenne d’où il vient pour savoir où il va, et ce qu’il aura à faire dans le cours du voyage. Celte revue rétrospective de la vie et de sa marche sur la terre depuis le jour où elle y apparut, * n’est donc pas tant à dédaigner qu’on l’a cru

pas. Cos créations mouvantes qu’il nomme spontanées, ont une volonté, une sensibilité, une intelligence, un instinct, ou bien elles n’en ont pas. Si elles n’en ont pas, si leur mobilité est purement mécanique, ce ne sont pas des êtres. Si elles en ont, ce ne sont pas des créatures spontanées ; elles naissent d’un germe. Dès-lors elles ont un père et une mère intelligents eux-mêmes : l’intelligence ne peut naître que de l'intelligence.

’ Le premier germe, cet aîné de ceux de la terre, y est arrivé avec

pendant si longtemps. Elle n’est pas non plus une tentative inutile, une chimère, comme on l’a encore bien souvent affirmé. Il est peu de ténèbres où ne puisse atteindre la lumière: les grands évènements laissent ordinairement des traces, et l’on finit par découvrir celles de l’homme partout où il a passé. Nous avons fait un pas dans cette voie presqu’ignorée ; bientôt on en fera d’autres, et puis d’autres encore. D’année en année, la lumière se fera, et ce grand problème de 1 âge de l’homme sera enfin résolu. *

Ne nous décourageons pas ; allons , sous les débris du vieux monde, étudier les premiers pas de cet homme vers la vie sociale, et suivre sa marche à travers les temps. Tôt ou tard, la terre nous dira comment il se comporta durant ces grandes convulsions de la nature et devant ces éléments qu’il apprenait à combattre. Que

le premier rayon de lumière ou de chaleur ; ou si ce germe y existait, il s’est éveillé à ce contact. D’où venait ce rayon ?— Probablement du soleil, vaste foyer des effluves de la vie terrestre, dépôt ou point d’arrêt des germes n’attendant que l’instant de passer à la première phase de leur développement ou à l'état de mobilité. Peut-être aussi le soleil n’aurait-il qu’une vertu vivifiante; il n’apporterait pas de nouveaux germes aux globes qu’il chauffe et éclaire, il n’aurait mission que d’éveiller ceux qui y sommeillent, et, par sa chaleur, d’aider à leur développement.

* Ces signes de l’enfance de l’art, ou ces ustensiles de pierre, ne prouvent pas toujours un peuple qui commence; ils peuvent annoncer aussi un peuple qui fin* t et qui, de chute en chute, est tombé d’une civilisation peut-être avancée, à ce dernier degré de d gradation. La preuve de ceci est dans les idiomes de certaines peuplades où l’on reconnaît les restes d’une langue qui a ertainement été celle d’une race plus avancée.

de siècles se sont écoulés depuis le jour où sa hache de pierre commença à éclaircir les forêts, jusqu’à celui où dans l’Asie qui fut, dit-on, son berceau, il éleva ces monuments dont les débris si riches ne sont peut-être que les pâles imitations d’œuvres plus vieilles et plus étonnantes encore! On peut tout penser, tout croire dans l’histoire de l’homme passant sans cesse de l’excès de la grandeur à celui de la petitesse, mais toujours se relevant: si sa raison a des temps d’arrêt, si quelquefois bien longtemps elle sommeille, le jour du réveil arrive, et l’âme régénérée reprend son élan vers le ciel.

Nous avons signalé la fausse science, soyons fiers de la véritable. Aujourd’hui , elle se montre à nous avec d’autres titres: l’anthropologie, étude nouvelle, ne veut pas rester en arrière de son aînée la paléontologie, et elle nous prépare de grands enseignements. Le rapprochement des races humaines existantes avec les races éteintes dont sérieusement enfin on recherche les débris, nous divulguera bien des secrets. Nous retrouverons des types oubliés ou niés comme fabuleux, mais sur lesquels l’antiquité, moins menteuse qu’on l’a dit, nous a laissé des données qui, si elles n’ont pas été constatées et reconnues comme des faits , n’ont pas non plus été démenties.

Il y a bien longtemps que nous avons dit, dans notre Essai sur la création, que les causes locales et les influences atmosphériques qui donnèrent aux espèces animales antédiluviennes des1 formes un peu différentes des espèces actuelles, devaient également avoir agi sur la famille humaine, et dès-lors que l’homme primitif, lui

aussi, dans sa conformation, devait différer en certains points de l’homme actuel. 11 n’est donc pas étonnant qu’on ne puisse pas toujours reconnaître les restes humains qui ne se présentent qu’en fragments; et ce n’est qu’en en réunissant beaucoup, en les rapprochant, en les comparant, qu’on pourra vérifier jusqu’à quel point peut être fondé ce que j’avance ici.

Mais ces dissemblances entre les hommes d’autrefois et ceux d’aujourd’hui, fussent-elles même plus grandes, il n’en faudrait pas conclure que ces derniers ne descendent pas des hommes antédiluviens. Quant à moi, je suis porté à croire, bien qu’en d’autres temps, d’après le système adopté , j’aie pensé le contraire , que les quadrupèdes actuels, nonobstant ces différences de conformation, sont la continuation des espèces dites éteintes, dont la forme seule aurait, successivement et de génération en génération, éprouvé une modification. Ce qui a déterminé mon opinion, c’est que la comparaison des formes des deux époques annonce des êtres au même degré intellectuel, c’est-à-dire ayant le même caractère, les mêmes penchants, et une dose égale d’intelligence. *

L’inégalité de forme viendrait donc ici de celle du climat, de la localité qui toujours, à la longue, se reflète sur la physionomie , et de la manière d’y vivre. La qualité et la quantité de nourriture et le plus ou moins de facilité de se la procurer sont, en tout pays, ce qui

* La diversité de formes des êtres d'un même degré ou ayant les mêmes instincts, ne vient que de la différence des moyens de satisfaire ces instincts ou les besoins qui en résultent, et d’y pourvoir plus ou moins suflisamment et abondamment.

agit le plus puissamment sur le développement ou l’étiolement des formes. * Ne nous étonnons donc pas de la diversité des races humaines et de leurs variétés, peut-être étranges, que nous allons découvrir en étendant nos études archéogéologiques. Non-seulement elles nous guideront dans l’histoire de l’homme, mais aussi dans celle du sol et du climat où il a vécu, et nous diront même de quoi il a vécu. Les herbivores ont nécessairement paru avant les carnivores, et dans les races fossiles on doit trouver des êtres intermédiaires ou dont la conformation des mâchoires et des ongles indique le passage d’un état à un autre. On découvrirait un jour une race humaine frugivore et conformée en conséquence, que je n’y verrais qu’une chose prévue et qui a existé, si elle n’existe pas encore. Il y a, même en Europe, des familles presqu’entièrement ichthyophages. Si cette nourriture exclusive se continue pendant un certain nombre de générations, il n’est pas douteux que la conformation de ces hommes n’éprouve une modification.

Y a-t-il eu une espèce se rapprochant de l’homme, pouvant vivre dans les deux éléments? Les récits des anciens sur des êtres habitant les eaux et ayant une apparence humaine, sont si nombreux que, sans croire aux sirènes et aux tritons, on peut penser que la mer a renfermé des animaux égalant, quant à l’intelligence,

* La trop grande facilité de se nourrir ou l’extrême abondance peut, comme la disette même, amener la dégénérescence d’une race qui perd ainsi, par l’inertie, notamment dans les races carnivores, une partie de son instinct et de sa force musculaire.

nos quadrupèdes les plus avancés, les éléphants, les chiens, etc. J’ai vu moi-même des phoques qui ne le cédaient en rien à ces derniers, et dont l’éducation avait été plus facile. *

C’est ainsi que, parmi les oiseaux, la mer et même l’air nous offrent, sous des apparences diverses, des êtres analogues, quant à l’intelligence, aux instincts et aux caractères, à ceux des espèces terrestres. Si cette analogie semble disparaître dans la forme, on la retrouve dans la physionomie. Examinez les regards et l’expression de la face des carnivores marins : vous y saisirez des rapprochements avec certaines espèces terrestres , et vous en reconnaîtrez aussi entre celles-ci et les oiseaux de proie. Si je ne me trompe, chaque famille terrestre doit, quant au degré d’intelligence, avoir ses représentants dans les deux éléments.

Une étude qui n’a pas non plus été approfondie autant qu’elle pouvait l’être, est celle de ces grands quadrumanes aujourd’hui devenus rares, mais qui, à certaine époque, ont été beaucoup plus nombreux. Originaires de l’Afrique et de l’Asie, ils ont dù se naturaliser dans la partie méridionale de l’Europe où, tôt ou tard, on en trouvera des débris. Cette croyance aux satyres, aux

* Un de ces phoques, tout jeune encore, se précipitait immédiatement à l’eau quand son maître s’y jetait pour se baigner. Il l’y suivait partout, et lui montait sur le dos lorsque celui-ci le lui ordonnait Ces jeunes phoques sont si peu sauvages, que dans la baie de Somme j’en ai vu, attirés par la curiosité, se rapprocher assez près du canot où j’étais pour qu’on pût les toucher avec la rame, et s’entêtant à nous suivre malgré les efforts des parents qu’on voyait s’agiter à quelque distance.

faunes, aux égypans, a été trop répandue pour n’être pas fondée sur quelque chose de vrai. Une race de grands singes, différente des espèces vivantes, a dû, à une époque très-reculée, habiter nos forêts, ou au moins s’y montrer de loin à loin. Déjà beaucoup de créatures que l’on considérait comme fabuleuses ont été nonseulement reconnues vraies, mais la science moderne a mis sous nos yeux des êtres de forme et de dimension telles, qu’ici la réalité a dépassé la fable. L’imagination du poète même n’avait jamais inventé des monstres aussi gigantesques et pourvus d’armes si redoutables que ceux que les terrains secondaires et tertiaires nous ont révélés.

Si l’homme a été contemporain de ces terribles bêtes, il lui fut sans doute bien difficile de s’en défendre, et conséquemment de voir sa famille s’étendre. Peut-être n’a-t-il paru que lorsque ces bourreaux des autres races, réduits, faute de pâture, à s’entre-dévorer, étaient déjà moins nombreux . Cependant, d’après les traditions restées chez bien des peuples, ces espèces destructrices n’ont disparu entièrement qu’à une époque assez rapprochée des temps historiques pour qu’on en ait conservé le souvenir.

Continuons nos recherches, et nous arriverons peutêtre au sol où se livraient ces combats titaniques, et où vainqueurs et vaincus reposent depuis des temps que nous n’osons encore mesurer. Mais l’impulsion est donnée, le siècle est aux découvertes: avec de la persévérance, nous obtiendrons une solution qui nous conduira à une autre. Sous nos pieds gît tout un arcane, mais chaque jour soulève un coin du voile. Puis n’avons-

72 MACHOIRE HUMAINE, ETC

nous pas la chance de l'imprévu ? Un incident inattendu, une déchirure du sol, une rencontre heureuse amenée par ces immenses travaux dont notre siècle a offert tant de prodigieux exemples, en ouvrant une nouvelle scène, nous montrera les acteurs et les diverses péripéties de ces antiques révolutions. Sous les ruines de Babylone, nous avons découvert la hache antédiluvienne ; mais sous cette hache, ce sceptre de la barbarie, nous retrouverons peut-être une civilisation antérieure et une autre Babylone.

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