NOUVEAUX OSSEMENTS HUMAINS
DECOUVERTS par m. boucher de perthes a moulin-quignon.
M. de Quatrefages communique dans les termes suivants les renseignements qu’il a reçus à diverses reprises de M. Boucher de Perthes :
« Bien avant de s’ètre occupé des silex taillés, le savant archéologue d’Abbeville avait rencontré dans les terrains de transport dont il s’agit des ossements qu’il était tenté de rapporter à l’espèce humaine. Mais les communications qu’il avait faites à ce sujet à divers anatomistes n’ayant été accueillies que par une incrédulité motivée par l’état fragmentaire et la mauvaise conservation des objets, M. Boucher de Perthes renonça à cet ordre de recherches.
« Il a cru devoir y revenir après la découverte de la mâchoire qui a été l’objet de controverses si vives et qui durent encore. Il a pensé que ce débris humain ne pouvait pas être seul dans ce gissement si richeen objets d’une industrie primitive, et s’est remis à l’œuvre avec une ardeur qui méritait d’èlre récompensée et qui l’a été.
« Dans ces nouvelles investigations, M. Boucher de Perthes a employé fort peu les ouvriers. 11 s’est borné, dans la plupart des cas, à descendre dans la tranchée et à broyer, à émietter de ses propres mains les grosses mottes de gravier ou de sable que détachait le pic des manœuvres. C’est ainsi qu’il s’est procuré un
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grand nombre d’objets et quelques-uns des plus importants. On comprend la valeur que présente cette manière d’agir comme garantie de l’authenticité des découvertes.
« Prévenu des premiers résultats de ces recherches, je ne pus qu’engager M. Boucher de Perthes à les poursuivre, tout en s’entourant des soins nécessaires pour se mettre lui-même à l’abri de toute fraude et pour placer hors de doute les conditions de gissement des objets. Retenu par des occupations impérieuses, je ne pus, à mon grand regret, aller prendre part à ces fouilles. A peine me fut-il possible, vers la fin de mai, de passer une heure à Abbeville entre deux départs de chemin de fer; mais ce que je vis ainsi en passant me parut d’une importance très-grande. Pourtant je crus devoir engager M. Boucher de Perthes à ajourner encore toute publication. Il me semblait indispensable d’user cette fois de toutes les précautions imaginables pour prévenir les objections que quelques hommes éminents d’Angleterre adressent encore à la mâchoire de Moulin-Quignon.
« Les découvertes s’étant multipliées, M. Boucher de Perthes me lit, le 8 juin 1864, l’envoi d’une caisse contenant diverses pièces osseuses appartenant à des squelettes humains de différents âges. Je citerai : 1 6-17 dents de première et de seconde dentition ; divers fragments de crâne, entre autres une portion d’occipital ayant appartenu à un adulte, et la portion écailleuse d’un temporal, celle-ci d’un jeune sujet; des portions d’os des membres, dont quelques-unes avec leur extrémité articulaire; des portions de vertèbres et de sacrum... Ces objets étaient accompagnés d’un mémoire détaillé rapportant les circonstances dans lesquelles avaient eu lieu les découvertes.
« J’examinai ces os avec M. Lartet. Nous constatâmes que la plupart d’entre eux présentaient très-nettement une des particularités sur lesquelles on avait le plus insisté pour nier l’authenticité de la mâchoire de Moulin-Quignon. D’accord avec M. Lartet, je crus donc devoir encore engager M. Boucher de Perthes à faire de nouvelles fouilles, mais, cette fois, en présence de témoins dont le témoignage ne pût laisser place au doute. Le modeste et
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persévérant auteur de ces belles découvertes voulut bien m’autoriser à ajourner encore toute communication.
« M. Boucher de Perthes recommença donc ses recherches, assisté à diverses reprises de plusieurs membres de la Société d’Emulation, entre autres de M. le Dr Dubois. Ces recherches furent aussi fructueuses que celles qu’il avait accomplies seul. En outre, des procès-verbaux furent rédigés, et c’est l’un d’eux que je demande à l’Académie de vouloir bien insérer à la suite de cette communication.
« Parmi les objets les plus importants trouvés dans ces dernières fouilles , je signalerai une mâchoire inférieure presque entière et un crâne.
« M. Buteux, dont le nom est bien connu de tous les géologues, averti des résultats remarquables obtenus par M. Boucher de Perthes, s’est rendu à Abbeville. !1 s’y est réuni à Mi\l. de Mercey; le baron de Varicourt, chambellan de S. M. le roi de. Bavière; Girot, professeur de géologie au collège d’Abbeville; de Villepoix; le Dr Dubois et quelques autres personnes. Ces messieurs ont fait de nouvelles recherches et ont encore trouvé des ossements humains. M. Buteux m’a donné, au sujet de cette dernière fouille, des détails dont l’Académie voudra bien, j’espère, insérer un extrait dans ses Comptes-rendus.
« Voilà plus d’un an que M. Boucher de Perthes poursuit en silence les recherches dont je viens d’indiquer les résultats. Le nombre d’os qu’il a recueillis s’élève à près de deux cents, m’écritil, en y comprenant des ossements d’animaux qu’il faudra déterminer.
« Toutes ces trouvailles ont été faites à bâtons rompus, pour ainsi dire, M. de Perthes se rendant à l’improviste sur les lieux pour chercher, soit seul, soit avec des amis. Cette manière de procéder rendait évidemment toute fraude bien difficile, puisque le faussaire eut dû pendant plus d’une année s’astreindre à aller cacher chaque jour les fragments osseux destinés à être trouvés par ceux qu’il s’agissait de tromper. Il n’est guère croyable, ni qu’un homme eût accepté une pareille sujétion pour atteindre un
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si triste but, ni que ses démarches eussent pu rester si longtemps inaperçues.
« L’examen des os ne permet guère non plus de conserver des doutes sur leur authenticité. La gangue qui les encroûte encore est exactement celle des couches dans lesquelles on les a trouvés, circonstance dont il faut tenir compte comme ajoutant une difficulté sérieuse à des fraudes journalières.
« I! est vrai que presque tous ces os présentent au-dessot s de cette gangue des traces plus ou moins marquées de sable gris très-lin dont la présence fut signalée par nos confrères d’Angleterre comme une objection des plus graves à l’authenticité de la mâchoire de Moulin-Quignon. Un examen plus complet les fit revenir sur ce point comme sur d’autres; mais, lors même que cette circonstance aurait eu la valeur qu’on lui attribua un moment lorsqu’il s’agissait d’un os isolé et unique, sa fréquence sur des échantillons nombreux deviendrait bien facile à expliquer. En effet, les os humains de Moulin-Quignon proviennent évidemment d’un premier lieu de dépôt. Ils ne sont pas les restes de victimes surprises et enfouies sur place; ils sont beaucoup trop isolés pour cela. Un grand nombre portent des traces d’usure indiquant qu’ils ont été roulés avant de s’arrêter là où les a découverts M. Boucher de Perthes. Il n’y a donc rien de surprenant à trouver dans leurs anfractuosités, dans les mailles de leur tissu aréolaire, des restes, soit du sol où ils avaient été primitivement ensevelis, soit d’un limon plus fin et d’une autre nature que celui des bancs où on les rencontre. Rappelons à ce sujet qu’une couche de sable gris exactement semblable à celui dont il s’agit ici a été reconnue comme existant, au moins par places, parmi celles que l’on voit à Moulin-Quignon, et cela par la commission mixte qui a exploré la localité lors du procès de la mâchoire (Carpenter).
« De toutes ces raisons, des précautions dont s’est entouré M. Boucher de Perthes, des témoignages apportés par des hommes dont plusieurs ont été longtemps fort peu enclins à. admettre la réalité de ses découvertes, je crois pouvoir conclure que les nouveaux ossements découverts à Moulin-Quignon sont aussi authen-
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tiques que la première mâchoire, et que, comme elle, ils sont contemporains des bancs d’où M. de Perthes et ses honorables associés les ont extraits.
« L’Académie voudra bien remarquer le point où je m’arrête. Aujourd’hui, comme l’année dernière, je laisse aux géologues le soin de déterminer l’àge des terrains de transport de Moulin- Quignon et par conséquent l’ancienneté de la race humaine dont ils nous ont conservé les restes.
« En tout cas, l’existence de cette race humaine, antérieure aux temps historiques et bien distincte des races celtiques, ne peut plus être contestée. L’élude de ses caractères aura pour l’ethnologie européenne en général, pour l’ethnologie française en particulier, une importance sur laquelle il est inutile d’insister. Déjà l’examen de la mâchoire de Moulin-Quignon m’avait conduit, au moins sur quelques points, à des conclusions assez précises : tout ce que j’ai vu jusqu’à présent des ossements récemment découverts tend à les confirmer.
« Je demande maintenant à l’Académie la permission de lui communiquer le rapport fait à la Société d’Emulation d’Abbeville par M. l’abbé Dergny, et la seconde lettre qu’a bien voulu m’adresser M. Buteux. »
Ce rapport se trouve plus haut, page 262, et nous croyons inutile de le répéter ici.
En ce qui concerne la lettre de M. Buteux que cite M. de Quatrefages, nous renvoyons au procès-verbal du 17 juillet dont elle est le résumé. Notre savant et consciencieux compatriote insiste surtout sur les soins qui ont été pris pour prévenir toute erreur et toute fraude : « Nous avons, dit-il, examiné avec attention ce « que chaque coup de pioche détachait, et nous avons recueilli. . . . « (suit la nomenclature des morceaux trouvés). Ces ossements « étaient à 3 mètres de profondeur, à peu de distance les uns des « autres, à 2 ou 3 mètres seulement. »
M. Buteux, en appuyant sur ce que les membres de la commission ont vu eux-mêmes, dans cette fouille comme dans celle du
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9, les ossements dans la terre vierge et les en ont détachés, ajoute: « Ces découvertes dans le terrain du Moidin-Quicjnon ne sauraient être raisonnablement contestées. »
Extrait du Moniteur universel du 3 Août 1864.
ACADÉMIE DES SCIENCES
Séance du 1er Août 1864.
« M. de Quatrefages dépose de la part de M. Boucher de Perthes les procès-verbaux relatifs aux nouvelles découvertes faites à Moulin-Quignon et dont nous avons rendu compte. Il y a eu deux fouilles : la première a été faite le 9 juillet dernier, et la seconde le 16 du même mois. Il résulte de ces procès-verbaux que toutes les précautions les plus minutieuses ont été prises pour s’assurer de l’intégrité des terrains et de l’impossibilité de toute fraude. La sévérité du contrôle et de la surveillance était d’autant mieux assurée que, parmi les témoins appelés par M. de Perthes, se trouvaient quelques personnes qui professaient hautement la plus grande incrédulité relativement à la réalité des découvertes qu’il s’agissait de constater; et ces personnes, convaincues par les faits, ont signé les procès-verbaux aussi bien que celles dont la conviction résultait d’observations antérieures.
« Le fait nous semble assez sérieux pour que son authenticité soit appuyée du témoignage des personnes qui ont assisté à ces fouilles. C’est pourquoi nous donnons leurs noms:
« Le 9 juillet étaient présents : MM. L. Trancart, maire de Laviers; Pierre Sauvage, adjoint au maire d’Abbeville, membre de la Société d’Emulation de cette ville; Marcotte, conservateur du musée d’Abbeville, membre de la Société d’Emulation et des Antiquaires; A. de Caïeu, membre de la Société des Antiquaires de Picardie ; Jules Dubois, membre de plusieurs sociétés savantes.
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« Le 16 juillet, les témoins étaient : MM. Buteux, membre de la Société Géologique de France; de Mercey, idem; baron de Varicourt, chambellan du roi de Bavière; de Villepoix, membre de la Société d’Emulation; Girot, professeur de physique et de chimie. » *
* Aux personnes ayant concouru à cette fouille du 16 juillet et qui ont signé le procès-verbal, il faut ajouter MM. A. Catel et O Dimpre; plus, les membres de la commission qui avait opéré la fouille du 9: MM. P. Sauvage, Marcotte, L. Trancart, et J. Dubois, secrétaire de la commission.