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Dès 1825 (1), j'ai fait remarquer la différence

(t) Journal des savants, i8S5, p. 501.

existant entre la classification des animaux et celle des végétaux, en ce qui concerne les groupes supérieurs au genre. En effet, Thomme, par la perfection de son organisation, servant de terme de comparaison pour subordonner les animaux entre eux, la classification de ceux-ci réunit si naturellement les groupes supérieurs, en commençant par les classes^ que les naturalistes modernes sont unanimes sur le mérite de la classification des animaux d'Aristote.

38. Le règne végétal n'offrant rien de semblable, on conçoit comment les botanistes, avant les zoologistes, ont distingué explicitement une méthode naturelle d'une méthode artificielle^ en formulant une classification des plantes conformément à la première.

A ce sujet, je crois avoir établi sans contestation (1) que la méthode naturelle, appliquée à la classification des plantes comme distincte de la méthode artificielle, a porté particulièrement sur le groupe famille. De sorte que, si des genres ont été réformés à l'origine de cette application, il en est beaucoup qui

(1) Histoire des connaissances chimiques , tome l", page 158.

ont été conservés. La différence réelle entre les deux méthodes appliquées est que, dans les groupes fumilleSy les espèces réunies par la méthode naturelle ont plus de ressemblance mutuelle que n'en ont les espèces réunies par la méthode artificielle dans les groupes supérieurs aux genres.

A. — Méthode naturelle en botanique.

39. Les noms de Bernard et d'Antoine-Laurent de Jussieu sont inséparables de Tinstitution en botanique de la méthode naturelle ; et Tidée de faire dépendre rimportance des caractères de leur moindre va-riaW/iV^ plutôt que àanombre d'attributs semblables communs a été généralement considérée comme une pensée heureuse d'Antoine-Laurent de Jussieu.

Incontestablement, le progrès existe en passant de la classification artificielle des plantes dans le système sexuel de Linné à l'établissement des familles naturelles des de Jussieu, par la raison que les botanistes français ont eu égard à plus de propriétés caractéristiques que Linné n'en avait admis, et qu'ayant en outre attaché le plus d'importance à celles qui éprouvent le moins de variation dans la vie des plantes, c'est une cause d'homogénéité y si je peux ainsi parler, pour leur classification. Cependant

(ÎLASSIFICATION DES ÊTRKS VIVANTS. 5Ù

la critique la plus impartiale est obligée de convenir que la classification des plantes d'après la méthode naturelle des de Jussieu, jusqu'à nos jours, a éprouvé plus de modifications qu'on ne pouvait s'y attendre, et qu'à ce point de vue, toutes les espérances que ses fondateurs se promettaient n'ont point été réalisées,

40. Que serait-il arrivé si elle eût répondu à leur espérance?

C'est que le temps n'y aurait guère apporté d'autres modifications que celle-ci :

i* Les genres seraient devenus plus nombreux en espèces, parce qu'on en aurait découvert de nouvelles.

2* Des genres nouveaux auraient été formés au moyen de nouvelles espècesé

Et, si ces genres nouveaux n'étaient pas entrés dans des familles anciennes, ils en auraient constitué de nouvelles plus ou moins distinctes des anciennes.

Voilà des changements qui, au point de vue de la méthode à posteriori expérimentale, auraient été une solide confirmation de la méthode naturelle;

4l. il en a été autrement;

Des genres ont été défaits comme trop nombreux en espèces; et même il en est qui ont été dénaturés, détruits, et leurs espèces, remaniées avec d'autres, rappellent les soldats de régiments cassés que Ton disperse dans des corps divers de manière à faire oublier le régiment qu'on a voulu punir.

42. Sans entrer dans les détails, je me résumerai en disant qu'atteindre sûrement le double but de la méthode naturelle, à savoir d'assimiler et de distinguer, est excessivement difficile par les deux raisons que je vais donner; et, avant tout, ne perdons' pas de vue qu'il s'agit surtout ici d'attributs relatifs à la distinction des groupes supérieurs aux genres, puisque nous avons dit (38) qu'un très-grand nombre de ces derniers ont passé des classifications arli-ficielles dans des familles naturelles.

La première raison est, que le botaniste n'a pas toujours étudié les attributs, auxquels il a accordé une grande importance, comme les propriétés des espèces chimiques qui l'ont été, au point de vue abstrait, par le physicien ou le chimiste (chapitre IV, 22, 24, 25, 26).

La seconde est que, faute d'une appréciation certaine de la valeur des attributs employés comme ca-

ractères de divers ordres, des erreurs que le temps a révélées ont été commises, soit que le botaniste ait méconnu l'importance de certains attributs, soit que le temps en ait fait connaître de nouveaux.

r* raison.

43. Si le botaniste a étudié comparativement les attributs pris en considération pour la classification des plantes, il ne les a pas constamment envisagés à rétat abstrait, comme le chimiste philosophe à étudié, par exemple, le& propriétés corrélatives, d'abord dans les corps qui possèdent r acidité et l'alcalinité au plus haut degré, et ensuite dans ceux qui ne manifestent que faiblement les mêmes propriétés. — De cette étude incomplète se déduit le défaut d'appréciation exacte de la valeur d'un attribut envisagé comme caractère dans ses relations avec d'autres.

Insistons sur l'exemple de Vacidité et de l'alcalinité étudiées par le chimiste de la manière la plus générale et la plus précise.

44. Malheureusement, les attributs caractéristiques employés à la distinction des divers groupes de plantes n'ont pas été examinés par les botanistes

eâ CLASSIFICATION DES ETRES VIVANTS.

d'une manière comparable à celle dont l'ont été, en chimie, Pacidité et l'alcalinité, ou s'ils les ont étudiés aussi bien que possible, eu égard au temps, les résultats de leurs études, n'ont point été formulés avec la même netteté que les résultats de l'examen de Vaddité et de Valcaliriité, et ce défaut de précision dans V appréciation rigoureuse de la valeur des attributs choisis comme caractères des plantes, est une cause des difficultés qu^une longue pratique de la methode naturelle met aujourd'hui en évidence»

t" raison*

45* Le botaniste n'ayant pris en considération qu'un nombre insuffisant d'attributs, soit qu'il en ait exclus à tort, comme inutiles, soit que postérieure^ ment à ses travaux, le temps en ait fait connaître de plus importants que ceux qu'il avait admis, Cette cir* constance à été une cause encore de Timperfection qu'on a reconnue à des classifications données comme naturellesi

Co&clusion«

Eh définitive, la méthode naturelle en botaniçtue à éprouvé de profondes modifications depuis son ori^ gine*

!• Soit que des attributs n'aient pas été parfaitement appréciés ;

2* Soit que des attributs récemment découverts aient changé la valeur des attributs sur lesquels reposaient les classifications antérieures.

46. Un fait consigné dans une thèse de Payer (1), m'a frappé; il s'agit d'une famille de plantes instituée par Adanson en 1763, sous la dénomination ù' espar goules ; voici ce que Payer en dit :

Elle comprend onze genres {Adanson rCen compte que 9). {En 1789) Antoine Laurent de Jussieu la supprime et en répartit deux genres dans la famille des amaranthacées , deux genres dans la famille des portulacées et sept genres dans la famille des caryophyllées.

{En 1810) Robert Brown, au lieu de mettre sept genres dans les caryophyllêes^ n'y met que les deux genres ortegia et spergula, et les autres genres constituent une famille qu'il appelle illécébrées.

(1) Sontenae à la facnlté des siences de Strasbourg^ le 5 février i%^i, imprimée à Paris en 1844, avec le titre des classifications et des méthodes en histoire naturelle.

-fi'n 1815 Auguste Saint-Hilaire adopte cette /amille, mais il la nomme paronychiées.

Enfin, dans le Gênera d'Endlicher {de 1836 à 1840), l'auteur réunit les genres ortegia et spergida à la famille des paronychiées et revient ainsi à la famille des espar goules d'Adanson.

Sachant que Payer avait plus de sympathie poui Adanson que pour les de Jussieu, j'ai prié mon confrère, M. Brongniart, de me donner Tétat actuel de la science sur le point de l'histoire de la botanique, traité par Payer, et la vérité est que sur les neuf genres d'Adanson, la famille des paronychiées comprend six de ces genres, que deux sont dans les portulacées et que le genre spergula^ duquel Adanson avait tiré le nom de sa famille espargoules appartient aux alsinéeSy section des caryophy liées.

Si cet état de choses n'est pas absolument conforme aux texte de Payer, loin de modifier ma manière de voir sur l'état actuel de la méthode naturelle^ il la corrobore plutôt qu'il ne l'atténue.

B. — Méthode naturelle en zoologie.

47. Sans revenir sur la différence signalée précédemment entre l'application de la méthode naturelle

à la botanique et son application à la zoologie (37- 38), j'ajouterai quelques réflexions.

Si rhomme est un terme de comparaison propre à distinguer les groupes supérieurs d'animaux en embranchements et en classes, et même les groupes inférieurs, en y regardant attentivement, on reconnaît encore, dans l'appréciation de la valeur des attributs que l'on doit choisir pour caractères^ des difficultés analogues à celles que présente la classification des plantes.

48. La diversité des organes des animaux, nécessaire aux exigences de la vie de chacune de leurs espèces, dans des circonstances du monde extérieur fort différentes,"ne conduit-elle pas à penser qu'en fermant les yeux sur cette diversité, la comparaison des organes de l'homme avec ceux des animaux, faite conformément à l'importance que l'on donne aujourd'hui au principe de la subordination des caractères, peut tromper en affaiblissant l'importance que l'on doit toujours attacher au principe de Vappropriation des organes aux (onctions qu'ils doivent remplir ? Je reviendrai (68) sur la nécessité de rattacher le résultat de l'étude des organes, faite par l'anatomie comparée, à chaque espèce d'animal dont les organes ont été étudiés séparément et d'une manière

comparative, incontestablement afin de se rendre compte de leurs fonctions par une synthèse que je qualifie de finale (54).

En effet, le but de l'examen des espèces animales, relativement à la structure et aux fonctions de leurs organes, au point de vue de l'ensemble et de Tharmonie de toutes les parties, est d'expliquer comment ces espèces peuvent vivre dans les conditions du monde extérieur où elles naissent, se développent et se multiplient (55).

49. Je ne doute pas que l'étude des espèces animales, entreprise conformément à ces vues, ne donne à la science des matériaux autrement importants que ceux qui sont le résultat d'une étude purement descriptive, tendant à distinguer au moyen de quelques attributs seulement ces espèces les unes des autres, sans chercher à connaître le plus possible d'attributs à l'égard de chaque espèce,

50. J'ai signalé une difficulté de la classiflcation des espèces animales, tenant surtout à l'idée qu'on s'est faite d'une série dans laquelle, en partant de l'homme, les espèces vont en se dégradant de plus en plus à mesure qu'elles occupent Içs échelons in-

férieùrs de ce qu'on a appelé Vichelle de Vorganù sation. .

51 .Tout en reconnaissant lasupériorité de l'homme relativement aux espèces animales, onne tient compte que des organes visibles sans s'expliquer sur les /ûcultes intellectuelles ou instinctives des espèces ; de là l'impossibilité à mon sens de ranger les espèces ani« maies en une série unique^ et môme en des séries parallèles.

Cette considération m'a conduit [à proposer une classification dans laquelle les ordres de chaque classe seraient disposés par étages superposés (1) ; indubitablement elle sera adoptée quand les naturalistes verront tout ce qu'il y a d'inexact dans le classèment par série et qu'ils sentiront davantage la nécessité de compter pour quelque chose, dans une méthode vraiment naturelle^ les facultés relatives à rintelligence et aux instincts.

Dernières réflexions.

52. Mon intention, en faisant ces observations^ n'est pas d'abaisser la science dans les travaux des

{i) Histoire des connaissances chimiques, Iqvoq 1. paçe tSt,

hommes qui ont le plus contribué à son avai ment, mais bien de consulter le passé avec l'in tion de découvrir la cause de ces méprises de ' prit humain, quand il s'agit d'établir des rfis^mc/i de caractériser en général des êtres concrets et en i ticulier les individus vivants, afin de distinguer uns des autres, avec l'intention expresse de les s ordonner au principe de la plus grande ressembU 7WM/w5//e. Évidemment le moment est arrivé deju si des règles prescrites depuis longtemps, et p réunir des objets analogues, mais non identiques pour distinguer les uns des autres, sont des fils c ducteurs auxquels on puisse se fier, et s'il ne c vient pas d'ouvrir des voies d'après de nouve considérations.

En toute classification d'êtres concrets, il ne f jamais perdre de vue la facilité de définir clairem une de leurs propriétés, un de leurs attributs, e dî//îcM/M d'établir des distinctions précises en partissant ces êtres dans des groupes distincts. Je produis (89) ce que j'ai dit ailleurs de la distinction agriculture des amendements d'avec les engrais ( et je rappelle ce que j'ai dit des composés qui s(

(1) Voir le deuxième Rapport adressé au ministre de l'inslrucl publique sur moD cours de 1867^ page 7 et plus bas (8)}.

venus s'intercaler entre les acides et les alcalis (25, 27).

53. Les deux facultés de Tentendement, V analyse et la synthèse (6), témoignant à mon sens de l'imperfection de l'esprit humain plutôt que de sa perfection (7), j'en ai déduit la nécessité àe contrôler l'une par Vautre^ j'ajouterai l'idée que je me fais du rôle complet de la synthèse dans la manière dont Tesprit procède lorsqu'il veut classer les plantes et les animaux d'après la méthode naturelle. Il commence par étudier comparativement un môme attribut, un même organe appartenant à un ensemble de plantes ou d'animaux, de même que le physicien étudie comparativement une même propriété physique appartenant à un ensemble d'espèces chimiques. Certes, je ne m'élève pas contre cette manière d'étudier qu'on fait rentrer généralement dans le domaine de la synthèse, mais cette synthèse n'est que partielle ; ou, ce qui est plus correct à mon sens, préalable.

54. La synthèse /îna/econsiste,selonmoi,àrestituer mentalement à chaque espèce tous les attributs, tous les organes , que vous avez étudiés séparément et comparativement, afin d'acquérir au moyen de cette

restitution la certitude que la connaissance de leur réunion rend un compte satisfaisant de l'idée que vous TOUS faites delà vie de cette espèce dans les individus dont elle comprend l'ensemble. Cette restitution des attributs^ des organes préalablement étudiés comparativement, faite à chacun des êtres vivants auxquels ils appartiennent respectivement, est donc bien le but de l'étude auquel aboutit la synthèse finale^ et c'est à elle seule que vous pouvez demander cette parfaite harmonie des parties d'un tout ensemble qui avait tant frappé Platon dans ses méditations sur la vie de l'animal (!*' rapport au ministre de l'instruction publique sur mon cours de 1866, page 19, et plus bas [68]).

55. Ces considérations montrent que le naturaliste désireux de connaître, aussi parfaitement que le permet l'état actuel de nos connaissances, l'histoire d'une espèce vivante quelconque, se trouve dans la nécessité de réunir toutes les connaissances qui s'y rattachent, au nombre desquelles nous comprenons celles que donnent l'anatomie, la physiologie et l'étude des facultés intellectuelles et instinctives.

On voit encore clairement comment l'anatomie, dont le point de départ a été l'étude de la structure des organes de l'individu, devenue comparative, est

ramenée en définitive, par la synthèse finale^ à l'individu, pour en compléter Thistoire, ou plutôt celle de Tespèce à laquelle cet individu appartient. On nç peut mettre en doute aujourd'hui que le but final que j'assigne à l'histoire des espèces vivantes était celui que Buffon s'était proposé d'atteindre en écrivant son immortelle histoire naturelle!

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