CHAPITRE XXII
(quelle égalité !); d'après ceci, la succession devient un damnable privilège; (^e$t VÉtat qui devrait être le légataire universel de tous ceua: qui possèdent quelque chose amassé par leurs efforts. Voilà qui est positif; mais nous interrogeons les faits, que voyons-nous? Que dans beaucoup de cas, dans le plus grand nombre certainement, les enfants concourent à TexploitatioD de la propriété de leurs parents; c'est un champ qu'ils arrosent de leurs sueurs, c'est une industrie à laquelle même avant l'adolescence, ils apportent le secours de leurs bras. Faudra-t-il aussi les dépouiller de cet héritage que leur travail a tant concouru à former et dans lequel ils ont tout au moins une part bien légitime, pour enrichir tout le monde qui y est resté entièrement étranger? On voif tout ce qu'a d'injuste et d'absurde un tel système que le f/rffnfl dialecticien n'eût pas conçu, si au lieu de remonter à V absolu, il se fût borné à examiner ce qui se passait journellement sous ses yeux. L'observation montre que la propriété a toujours été considérée comme impliquant la faculté de disposer ajprès soi de l'objet possédé. L'homme pénétré du sentiment qu'il se survit en dehors de ce monde, confère la possession de ses biens à ceux qu'il y laisse, en dépit des systèmes. Mais dans l'application, ce principe n'a pas plus que les autres de valeur absolue. La législation
intervient et pose les règles d'après lesquelles s'accomplit cette possession ; elle se place entre ceux qui nient absolument le droit de transmettre et ceux qui l'admettent absolument aussi, et par suite se refusent à aucune intervention légale qui puisse en limiter l'exercice. Elle intervient donc et selon certaines vues politiques ou morales, elle établira le partage égal ou inégal entre les héritiers. On sait, au reste, tous les débats soulevés dans ces derniers temps relativement à ces dispositions de notre législation civile restrictives de la liberté testamentaire. Nous pensons que la question est de celles sur lesquelles l'argumentation pourrait être sans terme et qu'on ne résoudra qu'en se plaçant définitivement sur le terrain de l'expérience. C'est ici? en effet, l'action exercée par la législation sur la moralité de la famille qu'il faut étudier avec soin. Est-il plus salutaire sous ce rapport que les parents puissent disposer sans gêne aucune de leurs biens, comme ils le font d'après la législation anglaise ou américaine, ou bien est-ce la loi française qui est dans le vrai? Question de fait qui ne saurait trouver sa solution que dans l'application attentive de notre méthode.
NUI. — Comme on l'a vu dans les pages ci-dessus, un théologien et un sophiste, M. l'abbé Bautain et
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M. Proudhon, ont également invoqué, bizarre association ! l'un en morale, Tautre en législation, le principe de l'égalité primitive. Nous verrons plus tard ce même aphorisme, les hommes sont égaux ^ encore adopté par une école politique. Mais n'est-ce donc pas, après tout, une de ces chimères qui ne résistent pas à l'examen que cette égalité primitive des hommes? Quelle valeur réelle a cette abstraction? En fait, les hommes ne sont point égaux dans la société naturelle^ et dans l'autre, c'est la loi qui établit entre eux le rapport d'égalité, quand il existe (XLVI). L'Évangile fait tous les hommes égaux devant Dieu , le Code civil fait tous les hommes égaux devant la loi. Soit. Mais en quoi ceci change-t-il radicalement cet ordre hiérarchique sur lequel repose la société, et qui consacre d'inévitables rapports de supériorité et d'infériorité entre les individus? Il subsiste et ne saurait ne pas subsister. Les formules abstraites sont impuissantes ici; c'est ce dont tout le monde a conscience au fond , et cette proclamation fastueuse de l'égalité absolue, que nous avons sans cesse sur les lèvres, n'est au fond autre chose qu'une protestation indirecte contre cet ancien état oppressif d'inégalité politique, contre ce régime d'injustes et odieux privilèges, à bon droit renversé parla Révolution. Ajoutons que ce serait hors de là un sentiment mauvais et anti-
social qui nous l'inspirerait. Sous ce langage se cacherait la pensée qui est implicitement .celle qui se manifeste sans cesse dans la société : c'est de son supérieur, non de son inférievr, qu'on veut être l'égal; on veut monter au niveau de celui-là , mais jamais descendre au niveau de celui-ci. N'est-ce pas, en effet, la manière habituelle dont on entend dans le monde l'égalité?
Pour bien dire, il faudrait poser ainsi l'axiome : lea hommes sont essentiellement inégaux ; mais la loi intervient pour effacer en certains points les conséquences fâcheuses et abusives de cette inégalité. Voilà la vérité. Mais la loi ne peut ni ne veut détruire ces distinctions, que l'instruction, la fortune et vingt autres circonstances maintiennent entre les membres de l'association, et en dehors desquelles même elle ne saurait subsister.
En définitive, la loi politique fait en France le père et le fils, le maître et le valet, le patron et l'ouvrier égaux devant l'urne électorale; ils sont égaux comme citoyens ; mais la loi sociale maintient entre eux l'inégalité conditionnelle, qui est fondamentale et nécessaire.