‹ De la méthode d'observation: dans son application aux sciences morales et politiquesChapitre 134 sur 181 · CHAPITRE XXIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIY

Rousseau a fait briller son éloquence, devient la doctrine impitoyable de 1793, qui jette tant de victimes à Féchafaud. Ah ! défions-nous plus que jamais ici de la métaphysique ! Il est probable que son immbction dans les grandes affaires humaines a été bien fimeste à la société! Tenons-nous fermement à la méthode d'observation qui nous fait tout au moins arriver à cette thèse d'une si haute portée en politique, que les excès où nous entraîne la passion ne sauraient jamais prendre le caractère de données scientifiques.

En quelque État qu'on observe la société, même à son degré le plus élémentaire, on y retrouve toujours un pouvoir qui la régit. Nous disons que la société est un (ait qui résulte de l'existence de l'homme et le pouvoir un fait qui résulte de l'existence de la société. De même qu'il faut une autorité qui préside aux opérations domestiques dans la famille, il en faut une pour régir les travaux quelconques de l'association ; il en faut une pour diriger la défense contre l'agression étrangère, pour maintenir l'union des citoyens à l'intérieur. C'est là une nécessité universelle. Le principe d'autorité qui découle de ce fait fondamental est donc fondamental lui-même, inhérent à la société politique, comme l'est la propriété à la société civile. Ceci n'est point une théorie discutable. C'est

Tobservation qui fait voir là, dans une vue de conservation et de sécurité, Taccomplissement d'un instinct social, même naturel, puisque nombre de races animales présentent quelque trace d'une organisation de Tautorité qui s'établit dans leur sein, sans qu'il soit possible de se rendre compte comment s'accomplit ce fait si extraordinaire. Jusqu'ici point de contestation possible; mais le dissentiment va bientôt se produire.

II. — L'autorité prend une forme, et cette forme n'est pas toujours bonne, tant s'en faut; de plus, elle s'exerce par des hommes, et son exercice doit par conséquent être sujet aux abus; la volonté libre se manifeste ici par ses plus violents écarts, et l'histoire est remplie de faits monstrueux qui attestent combien a souvent été mal pratiqué ce pouvoir sorti de la société comme une de ces nécessités les plus indispensables. Avec les excès du pouvoir ont dû naturellement naître des tentatives, des efforts pour l'arrêter, pour le comprimer dans sa funeste action, pour le ramener à sa destination primitive. L'observation nous montre constamment en effet, dans l'organisation des sociétés politiques, des institutions conçues dans le but de leur rendre ce bon office; elles constituent ce qu'on appelle la liberté ; mais dès lors com-

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mence la lutte entre les deux éléments. Cette lutte date de loin ; elle a, après tout, ses plus secrètes racines dans le cœur même de l'homme où s'agitent sans cesse deux sentiments contraires, la soumission à l'autorité que conseille la raison, et l'impatience du joug qu'elle impose. Telle est la double cause de ces grandes perturbations des États auxquelles on donne le nom de révolutions. L'étude des faits montre clairement l'une et l'autre.

Convenons bien, au surplus, que la meilleure digue que puisse rencontrer le pouvoir en ses excès est dans les mœurs. De là une action qui l'avertit qu'il ne pourrait aller plus loin. Tous les éléments de pondération que peut imaginer la science politique sont peu de choses auprès de cette force en apparence inerte. Elle ne fait que le bien, tandis que les contrepoids jettent quelquefois dans la marche du gouvernement une complication fâcheuse et qui rend le bien impossible. C'est certainement une chimère que de vouloir fonder des institutions libres sur des mœurs qui ne seraient pas libérales.

Comme on vient de le voir, c'est secondairement que naît la liberté. Eût-elle été nécessaire en effet, si toujours le pouvoir fût resté sage et modéré, conforme à son origine? On ne l'eût point inventée. Il n'est jamais venu à l'idée de gens vivant paisibles sous un ré-

gime paternel et tutélaire de réclamer des garanties libérales. On reconnaît ainsi la chimère du système qui fait de la liberté le fondement même de la société politique. Non certes ! un examen attentif nous montre qu'elle est une protestation de la société contre la pratique abusive du pouvoir, mais elle n'en est .pas le fondement, la condition essentielle. Sans la liberté, la société subsiste, mal si Ton veut, mais elle subsiste; elle ne saurait subsister sans Tautorité.

Au berceau de la société, ce sont toujours des faits d'autorité, non de liberté, qui se présentent à l'attention. C'est un chef, un Thésée ou un Romulus, conquérant politique et législateur, inspiré de Dieu ou de son génie, qui organise le pouvoir, appelé à régir la nation à peine ébauchée encore. Elle ne commence d'être qu'alors, et c'est ce qui a fait dire avec raison à M. de Donald : « Les publicistes veulent que le pouvoir ait reçu la loi du peuple, et il n'existe pas même dépeuple avant un pouvoir *. »

La liberté est ainsi de sa nature et par son origine une action qui se pose en face du pouvoir, qui le circonvient et l'entrave. Quelle erreur donc de chercher dans cette action, salutaire assurément quand elle est modérée, un système d'organisation! Elle tend, au contraire, à désorganiser et désorganise sou-

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