‹ De la méthode d'observation: dans son application aux sciences morales et politiquesChapitre 21 sur 181 · CHAPITRE ir · texte numérisé non relu

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dépit des deux grands philosophes dont nous avons rapporté plus haut le sentiment. Un des plus éminents penseurs de notre époque, cité plus haut, Jouffroy, lui aussi, approbateur très-décidé. de Tapplication de la méthode baconienne aux sciences sociales, s'est attaché dans une belle introduction placée en tête des Esquisses de philosophie morale^ de l'Écossais Dugald-Stewart *, à repousser cette doctrine, en ce qui concerne spécialement la philosophie; et les considérations qu'il présente à ce sujet s'appliquent, avec non moins de force, aux autres sciences du même ordre. Après avoir étabU avec Bacon que tout ce que nous pouvons comiaître de la réalité se réduit à des faits que nous observons^ et à des inductions tirées de ces faits j l'auteur n'entend pas, comme le veulent les naturalistes, qu'il n'y ait que les faits qui tombent sous les sens qui soient observables et susceptibles d'être constatés avec une entière certitude. La réalité sensible n'est pas toute là réalité, il en est une autre qui n'est pas moins observable que la réalité sensible, bien quelle le soit Vautre façon. « Il est des faits d'une autre espèce, dans lesquels les questions philosophiques trouvent leurs solutions, et comme ces taàissont aussi certains que les faits sensibles et que rien n'empêche d'en tirer des inductions aussi rigoureuseSy

i. Un vol. in-8% 1826.

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les sciences philosophiques sont susceptibles d'une aussi grande certitude que les sciences naturelles. ))

(P.YIII.)

Cette opinion que la raison humaine arrive aussi bien à la certitude morale qu'à la certitude matérielle, aura sa pleine et entière démonstration dans les développements qui vont suivre. Nous Tavons précieusement recueillie telle qu'elle est ici formulée par Jouffroy dâins des termes qui prêtent appui à la thèse que nous défendons, mais nous ne saurions suivre l'auteur dans l'exposé de sa doctrine, où, comme on a toujours fait avant ou après lui, il s'écarte de la vraie méthode après en avoir reconnu le principe. En effet, établissant, par exemple, autre part* que l'humanité, au travers des vains systèmes, n'est pas au fond dans l'ignorance et dans l'incertitude sur les questions qui l'intéressent le plus, et qiielle porte depuis quelle existe^ sans hésitation^ certains jugements très-uniformes et très-précis sur ces questions^ l'auteur part de là pour former un autre système de la raison absolue et souveraine de l'homme. Il s'était placé sur la route de la vérité en constatant ces objets de la croyance universelle, sur lesquels nous aurons à revenir plus loin nous-même; puis il l'abandonne et fonde ainsi une nouvelle école d'erreur.

i. Nouveaux fragments.

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On peut, au surplus, facilement s'expliquer pourquoi ont toujours avorté les essais tendant à une application nouvelle de la méthode expérimentale. Comparons ce qui se passe dans notre esprit quand nous l'appliquons tour à tour à l'une ou à l'autre des deux grandes catégories scientifiques, et nous reconnaissons de suite qu'il est naturel que dans les sciences morales l'expérience ne vienne qu'après le raisonnement. Dans les sciences physiques, se présente, en effet, tout d'abord la matière qui saisit les sens et mène droit à l'examen. Â sa place, nous n'avons plus que la masse en apparence incohérente et confuse des actes humains que l'esprit est naturellement porté à subordonner aux vues spéculatives. On est là sur une pente où l'on glisse comme malgré soi. C'est ainsi que pour les sciences physiques, il devait arriver qu'on observerait avant de raisonner, tandis qu'au raisonnement appartiendrait longtemps pour les sciences morales la priorité.

Suivons nos diverses connaissances dans leur lente élaboration, et nous verrons cette assertion pleinement justifiée. Dans l'ordre physique, quelques faits principaux, dominants, ont frappé certains esprits d'élite appelés par leur nature à générahser ce que les autres sont destinés à ne voir jamais que d'une façon partielle et élémentaire; prompts à passer de

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l'analyse à la synthèse, ceux-là, sur ces faits encore peu nombreux et parfois mal observés, se hâtent de dresser des théories que d'autres faits viennent bientôt contredire, donnant à leur tour naissance à des théories nouvelles. Dans la lice où les systèmes sont en lutte, se présentent à la fin ces esprits supérieurs qui remontent à l'origine des premiers travaux, les soumettent à une observation plus approfondie, y ajoutent le résultat des recherches récentes. De là peuvent être déduites, en place de principes hasardés, des lois incontestables qui expliquent la succession, la génération des faits. La science est faite.

On le voit, procédant de la sorte, nous avons toujours marché au flambeau de l'expérience. Les faits sur lesquels s'appuyait l'absurde alchimie rentrent tous dans le domaine de la chimie, gloire du savoir moderne. Combien en est-il différemment dans les sciences de l'ordre social ! En politique, par exemple, depuis qu'on écrit sur cette science, toujours nous voyons, sauf quelques rares exceptions, mettre en avant des principes que ne justifient nullement les faits; et voilà pourquoi, car il faut toujours en revenir à ceci, les chimistes sont d'accord sur tous les points essentiels, tandis qu'il en est à peine un seul sur lequel, d'Aristote à de Maistre, les politiques aient une opinion conforme.

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