‹ De la méthode d'observation: dans son application aux sciences morales et politiquesChapitre 60 sur 181 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

nB8 FAITS CONSIDÉRÉS COHUE ÉLÉMENTS DBS SCIEKCBS

MORALES ET POLTTIOrES.

Tout repose donc sur les faits en définitive ; c'est là le point essentiel et le fondement de la science. II faut s'attacher à les recueillir, à les simplifier, à les isoler, à leur donner un corps distinct, car ce n'est qu'ainsi qu'ils deviennent des éléments utilement comparables. Ils formeront, selon le point de vue auquel vous vous placerez pour les considérer, diverses classifications; ils seront fondamentaux ou accessoires; ils auront tour à tour le caractère d'accident ou d'universalité, ils se rangeront suivant les temps et les lieux. Qu'est-ce qu'un état social donné? La combinaison à différents degrés (nous allions dire à de certaines doses comme en chimie), de ces faits appartenant à divers ordres ; une exacte analyse vous en

science (lu travail. Ce sont là, au reste, de simples indications plutôt que des définitions en règle auxquelles on arrive si difficilement dans les sciences. Elles sont un point de grande importance dans les traités spéciaux ; nous nous y attachons peu quant à nous, convaincu que nous sommes qu'en toutes choses la définition est nécessairement incomplète et se borne au rappel de tel attribut plus ou moins prédominant en l'objet défini, laissant à l'écart tous les autres ; quand nous disons : L'homme est un être raisonnable , il est clair que nous l'envisageons exclusivement par un côté spécial ; mais à combien de définitions analogues pourrait donner lieu la créature humaine, pour la distinguer des autres êtres organisés sortis comme elle des mains de Dieu !

Une science, c'est donc une collection de faits bien classés et reliés entre eux par les lois mêmes de leur production. « Les lois dans les sciences, dit Lapla^e*, sont les rapports qui lient entre eux les phénomènes. »

Les faits sont les matériaux dont nous nous servons pour en construire solidement l'édifice. Fixonsnous bien sur l'emploi que nous en faisors dans ce but* Parfois ce sera un point doctrinal en morale ou en législation , qui deviendra l'objet de l'observation

1» JSssMt»tr/e«i/ctil(l«]MroèaMùliés.

TRAMTBE XI. 95

elle-même, et alors nous le considérerons surtout dans ses applications diverses, selon les temps et les lieux. Telle, par exemple, la question de la puissance paternelle, à laquelle nous avons ci-dessus fait allusion. Elle s'offre dans le monde entier à l'examen. Vous voulez n'y voir qu'un principe qui s'impose à la raison et sert de base à vos arguments ; à nos yeux ce sera d'abord un grand fait que nous étudierons dans ses curieuses modifications, du droit romain, qui confère au père le droit de mettre à mort ou de vendre comme esclave son enfant, jusqu'au Code Napoléon, qui lui refuse la faculté de Fexhéréder entièrement ; ce n'est qu'après cette étude qu'il a pris pour nous valeur de principe. Nous constaterons au travers des législations diverses, les conséquences qu'amènent sur la famille et sur la société ces différentes manières de l'entendre et de l'appliquer. On pressent l'intérêt de telles recherches et à quels résultats positifs elle doivent faire arriver. Nous les demanderions en vain à de subtiles et ingénieuses dissertations sur le principe considéré abstractivement.

Plus souvent ce sera un usage, une maxime, une opinion, accrédités généralement parmi certaines classes de la population, et dont il faudra avérer la réalité; il n'y aura point d'autre manière d'opérer en de tels cas, car celle que nous avons indiquée peut

96 DE LA MÉTHODE d'OBSEBVATION.

seule mener au but, c'est-à-dire éclairer pleinement la question douteuse. Prenons pour exemple quelques points de la théorie du gouvernement représentatif sans cesse débattus, et au sujet desquels on se prononce successivement pour ou contre, sans que le juge impartial puisse avoir un avis définitif : Le corps électif doit-il être renouvelé en masse ou partiellement; ses membres doivent-ils recevoir une indemnité, ou bien vaut-il mieux que leurs fonctions soient gratuites ; doit-on le scinder en deux assemblées, ou le composer d'une grande assemblée unique ? Quen'at-on pas dit et que ne peut-on pas dire encore sur ces questions, car la matière n'est assurément pas épuisée? Si l'on examine les motifs que chacun croit avoir ici de se prononcer dans un sens ou dans un autre, on verra qu'ils tiennent tous aune certaine vue abstraite qu'on a dans l'esprit, à une certaine théorie vers laquelle on tend spécialement. Mais n'est-il pas évident qu'on ne saurait aboutir à rien ainsi, et qu'il n'y aura moyen d'en finir qu'avec l'aide de l'expérience ? On constatera les résultats, et la solution sera obtenue. Que si les faits qu'on peut recueillir ne sont pas encore assez nombreux pour être concluants, il faut savoir attendre; il faut imiter le naturaliste, le physicien, qui ne se hâtent plus de fonder une théorie avant que les lacunes que présente l'observation soient

Page 1