CHAPITRE XV
nous en voyons les matériaux épars sur le sol. Elle n'est pas faite puisqu'.on la refait sans cesse, puisque chaque philosophe est obligé d'en reconstruire l'édifice entier sur un plan nouveau. Elle n'est pas faite puisqu'elle n'a en réalité, ni cadre, ni méthode, ni même un objet bien déterminé. Elle n'est pas faite puisqu'elle ne saurait présenter des principes définitivement admis, des lois acceptées, ce qui est justement le résultat d'une science faite. Si elle l'était, il n'y aurait point autant de philosophies qu'il y a de philosophes, il n'y en aurait qu'une. Existe-t-il plusieurs physiques, plusieurs chimies, plusieurs anatomies comparées? Y a-t-il l'astronomie de Keppler, celle de Laplace, celle d'Herschell ?
Ouvrons enfin les yeux et changeons de marche; reconnaissons qu'un système philosophique complet, universel, embrassant et résolvant toutes les questions sans réplique possible est une chimère, et qu'il faut asseoir la science sur d'autres bases. C'est ce qu'indiquait dès 1850, au surplus, un des philosophes contemporains que nous venons de citer, Emile Saisset, dans liss belles paroles suivantes que nous ne pouvons mieux faire que de. transcrire : « S'il est vrai, dit-il \ qu'un système soit une chose absolument impraticable, s'il est vrai que tous les systèmes es-
i . Beoue des Deux Mondes,
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sayés par les philosophes aient péri et dû périr, s'il est vrai que le cercle des constructions synthétiques soit borné, s'il est vrai que tous les systèmes canceoù" blés soient aujourd'hui épuisés y peut-on s'étonner que des philosophes profondément pénétrés de toutes ces vérités, convaincus plus profondément encore, s'il est possible, que l'esprit humain est fait poiu* vivre et pour grandir dans la vérité et non pour s'abîmer dans le scepticisme, peut-on s'étonner que ces philosophes en soient venus à se dire : profitons des enseignements de l'histoire, admirons le génie des métaphysiciens systématiques, mais ne les imitons pas. Us ont voulu atteindre l'impossible, et connaissant mal le véritable usage de l'esprit humain, ils ont perdu le secret de sa vraie force et de sa grandeur. Acceptons la nature humaine telle que Dieu l'a faite avec ses limites, mais aussi avec toute sa puissance. Les philosophes ont aspiré à être complets, mais dans le périssable et dans le faux ; résignons-nous à être incomplets, mais dans le vrai et l'éternel. »