CHAPITRE XVI
l'espérance d'en arracher les racines de la conscience humaine; s'il est raisonnable de penser qu'un moment va venir où, sur l'exposé d'un nouveau système d'athéisme, l'humanité adoptera une profession de foi opposée à celle qu'elle a faite jusqu'ici et reconnaîtra définitivement, décidera sans retour que Dieu n existe pasl Ne serait-ce pas là en vérité une espérance bien absurde ?
Sortons enfin de cet inextricable dédale; dégageons cette grande idée du Dieu unique des hommes de la vaine argumentation à laquelle se sont si longtemps livrées les écoles sur un point indiscutable et qui doit être, comme on dit, mis hors de cause ; reconnaissons qu'il y a là une induction rationnelle de faits constants, innombrables, que présente l'observation de la société ; oui, Dieu est^ parce que tous les hommes à l'exception de quelques-uns qui ne sont même d'accord ni entre eux, ni avec eux-mêmes, en font explicitement ou implicitement l'aveu (XXVIII), et parce qu'il ne saurait se faire que l'humanité fût tombée dans une telle erreur et y persistât indéfiniment ; Dieu est, parce que la raison en a besoin comme d'un pivot sur lequel roule l'existence universelle et s'appuie l'explication de la vie des êtres et des rapports qui les unissent pour en former un admirable ensemble; Dieu est^ parce que cette
148 DE LA MÉTUODE D'OBSERYATION.
croyance est éminemment d'accord avec la loi de conservation sociale. Dieu est lui-même la loi du monde.
IV. — L'existence en nous de quelque chose qui n'est pas notre nature corporelle, qui ne saurait se confondre et se dissoudre avec elle, voilà encore une notion primitive et fondamentale qui ressort de l'observation dies faits sociaux. Elle est écrite à chaque page de l'histoire de l'humanité et appuyée sur les témoignages les plus authentiques; l'homme croit à son âme immortelle, comme il croit au Dieu créateur; c'est une expérience usuelle qu'il est à peine une de nos pensées, un de nos sentiments, un de nos actes qui ne prenne son origine dans cette croyance, ou ne s'y rattache. Elle a résisté à tous lès efforts qu'a faits, à diverses époques, la philosophie matérialiste pour la détruire, et il n'est pas à croire assurément que l'argumentation puisse jamais, sur ce point, parvenir à renverser la foi antique. Le matérialisme n'est-il pas à bout de ressources (XXIX), et n'avons-nous pas cette conviction intime que l'humanité ne renoncera pas plus à son âme qu'à son Dieu? Non, malgré toutes les subtiUtés de la dialectique; elle ne pourra jamais croire qu'entre le reptile immonde qui rampe sur le sol et le beau génie qui produit les miracles de
eu A PITRE XVI. 149
la science, il n'y a absolument qu'une différence organique; qu'il n'est comme lui qu'un agrégat chimique du sein duquel jaillit quelque jour la pensée (XXX). Non, jamais l'humanité ne croira cela! toujours elle s'en rapportera à l'observation qui dans sa forme la plus simple, la plus élémentaire, nous révèle qu'il y a en nous un être pensant, distinct de l'être vivant par lequel nous nous relions à tous les autres corps organisés. Cet être pensant ne se manifeste-t-il pas de soi-même sans effort? N'en faut-il pas un, au contraire, pour résister au puissant témoin gnage de la conscience à cet égard, et est-il permis raisonnablement de supposer que l'humanité en masse s'associant à la dénégation de quelques individus, s'anéantira elle-même un jour, de parti pris, dans l'existence des plantes et des animaux?
Pourquoi d'autre part renouveler cet interminable débat, touchant l'impossibilité de confondre la matière et la pensée comme un phénomène identique? N'avons-nous pas épuisé la démonstration et faut-il espérer encore d'arriver à l'argument qui contraindrait le matérialisme à se rendre ? Où le prendre, cet argument par lequel serait consommée sa défaite? Existet-il? Évidemment non, et s'il est vrai que le matérialisme ne pourra jamais triompher de la résistance invincible que lui oppose l'humanité, il n'est que trop
vrai qu'il ne sera jamais non plus entièrement vaincu par le raisonnement. « L'école se fatigue^ dit à ce sujet, un écrivain que nous aimons à citer, à démontrer l'immortalité de l'âme ; on ne démontre pas un tel dogme ^ »
Contentons-nous donc de la ferme et persévérante adhésion du genre humain. Peut-être avec le temps, fînira-t-on par trouver bien étrange cette prétention de l'esprit à se confondre ainsi lui-même avec la matière, à se donner tant de peine pour prouver qu'il n'existe pas. Cette doctrine est au reste, à le bien prendre, comme l'athéisme une doctrine de compétition ; c'est manifestement en vue des idées religieuses qu'on la défend et qu'on y persiste. On consentirait à avoir une âme si, sur cette croyance, ne se fondait tel culte, tel. sacerdoce qu'on réprouve. Le matérialiste de nos jours, aussi bien que l'athée ou le sceptique est, avant tout, de Bayle à Feuerbach (XXXI), animé d'un sentiment de réprobation à l'égard du christianisme. Mais ce sentiment ne s'effacera-t-il pas à mesure qu'on s'éloignera de ces faits déplorables qui l'ont suscité et que la tolérance religieuse établira sa souveraine puissance sur le monde? Combien est-il d'autres points dans les sciences morales et politiques sur lesquels nous pensons de même
i. M. J. Simon. Le Devoir, p. 419. .