‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdesChapitre 101 sur 126 · DU LUXE · texte numérisé non relu

DU LUXE

lit naturel du ruisseau coutiendra de moins toute l'eau qu*on aura envoyée dansun autre canal. Ainsi, lorsqu'on engage les riches à donner beaucoup aux dépenses de luxe, c'est comme si on les engageait à donner peu aux entreprises utiles. Ce qui se dépense eji festins> en vêtemens, ou en colifichets, est autant d'enlevé à Tindustrie et à l'agriculture. Il s'agit donc seulement de savoir si l'inlérét public bien entendu exige que les arts utiles soient sacrifiés aux arts d'agrément et d'ostentation.

Nous avons démontré au chapitre v, liv. 2 (du patrimoine de ceux qui ne posêident rien) que les dépensas reproductives étaient infiniment préférables aux dépenses improductives, non-seulement dans l'intérêt du capitaliste, mais encore dans l'intérêt des classes pauvres. Les dépenses improductives détruisent l'avenir, tandis que les autres l'améliorent. Mais, sous deux autres rapports encore, les dépenses improductives sont funestes à l'ouvrier. 1° Toute dépense improductive doit cesser ou du moins se modifier complètement dans un délai plus ou moins long ; n'ayant pas d'utilité réelle, ne dépendant par conséquent que du caprice des consommateurs, elle finira ou se transformera dès qu'une fantaisie nouvelle sera venue prendre la place de la première. Que deviendront alors les ouvriers, accoutumés à un travail qui ne sera plus demandé? Us apprendront quelque autre métier; mais, en attendant qu'ils le sachent, ils tomberont eux et leurs familles dans la misère la plus profonde. 2^ Le caractère de Touvrier prend invariablement quelque chose de la nature de son travail. Ce ne sont pas toujours les objets inanimés qu'il manie qui peuvent influer sur ses dispositions, mais il est dirigé dans son labeur par d'autres hommes qu'il regarde comme au-dessus de lui et dont il adopte volontiers les idées. Or, le fabricant d'objets de luxe est porté à donner à la magnificence bien plus d'imporlance qu'elle n'en a ; il inspire, naturellement et sans le vouloir, ses idées à se^ ouvriers. La plupart des objets de luxe exigent , de la part des

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^écatans, même les plus infimes, une certaine portion de leurs facultés et de leur imagination ; il faut que Fouvrier se complaise dans son œuvre et éprouve jusqu'à un certain point les mêmes impressions que le consommateur, à la vue du beau, du gracieux et de l'élégant : or, ce sont là des idées qui peuvent facilement recevoir une application dangereuse. On s'en convaincra, si l'on veut comparer la classe des modistes, par exemple, à celle des agriculteurs. On trouvera dans la première bien plus de penchant à la prodigalité, bien plus de dissipation et bien moins d'idées graves et positives. Comment en pourrait-il être autrement? L'agriculteur s'occupe d'une œuvre éminemment logique et sensée , il fournit des alimens à l'espèce humaine ; c'est une besogne assurément pleine de raison et, s'il y emploie toutes ses facultés , personne ne pensera qu'elles soient appliquées à l'absurde. Mais la modiste passe sa vie à ajuster des étoffes et à tortiller des rubans 3 si elle a l'esprit de son état, le point le plus important de sa vie doit être de donner de la grâce à ses chapeaux et de la nouveauté à ses garnitures de robes. Assurément, c'est là un travail plus futile que le premier ; et cette habitude d'esprit explique suffisamment le défaut d'ordre qui distingue souvent les modistes et qui les suit quelquefois fort au-delà des matières de finances et de comptabilité.

Avant de terminer ce chapitre , j'essaierai de rendre plus sensible, par un exemple, l'espèce de rivalité qui existe entre les dépenses de luxe et celles d'utilité, rivalité fondée sur ce fait, que tout ce qui est donné aux unes est nécessairement enlevé aux autres.

Il y a en Europe un puissant royaume qui consacre chaque année 6 ou 700,000 francs à donner de l'éclat à un établissement de plaisir (1) ; les partisans de cette mesure allèguent pour la justifier que cet établissement fait subsister 1,100 personnes. Ils ne réfléchissent pas que la même somme, étant

(i) Pour Taimée 1839, t^flst 620,000 fr.

employée à dee Irevaiix reproduciiki en noarrirait» dès la première aimëey le double ou le triple i la seconde année , 700,000 fr. foamis par Télat se joindraient aux 700,000 fr. de l'année précédente qui seraient rentrés sous forme de produit et l'on offrirait i,ftOO,000 fr. de travaux à la classe pauvret on lui en offrirait pour 2,100,000 fr. la troisième année et pour i&,000,000 la vingtième ; le tout sans tenir compte des bénéfices ni des intérêts. En employant tous les ans les 700,000 fr . à des fêtes , on aura la deuxième année toiyours la même somme de 700,000 fr., la dépense des précédentes années ayant été absorbée pour ne jamais reparaître.

Il ne fout pas conclure de là que le riche doive être détourné des dépenses de luxe qu'il affectionne , ni que notre état de sociélé puisse supporter des lois somptuaires. Il faut en conclure que la liberté la plus illimitée de disposer de ce qu'il possède doit être laissée au riche ; mais il serait bon de l'avertir et de lui persuader , dès son bas ftge , qu'en se livrant aux dépenses de luxe, à l'exclusion de toutes les dé«* penses reproductives, Il agit contre son intérêt et celui de ses concitoyens) qu'il ne peut acquérir ainsi que l'estime des ouvriers qu'il emploie et qu'aux yeux des gens réfléchis, il ne se comporte ni en bon citoyen, ni en philantrope, ni en homme éclairé.

G0?«âlPBIlATIO»S ^ËNÉItALES. 2DS

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