‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdesChapitre 104 sur 126 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Du désintéressement. De l'amour des richesses.

On ne saurait douter que la richesse ne soit une chose bonne en elle-même ; ainsi , l'amour des richesses, lorsqu'il est contenu dans de justes bornes, ne mérite que des éloges, comme tout autre attachement aux choses louables et utiles. Il s'est trouvé autrefois de profonds philosophes qui ont dépeint sous le jour le plus flatteur les avantages de la pauvreté ; mais ces panégyristes de Findigence étaient propriétaires de fortunes colossales qu'ils conservaient et augmentaient avec le plus grand soin. S'ils avaient regardé la pauvreté comme le souverain bien, pourquoi ne Tauraient-ils

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pas saisie ? car elle était à leur portée ; ils pouvaient détruire leurs richesses et, sans avoir recours à ces moyens extrêmes, ils auraient facilement trouvé des gens moins dégoûtés qn'eax qui auraient consenti à les en débarrasser. Us ont préféré les garder pour eux*mémes, ce qui paraît démontrer sans réplique qu'ils en faisaient cas, en quelque sens quMl leur plat, du reste, de discourir.

D'autres philosophes vécurent sans fortune et prêchèrent la pauvreté par leur exemple aussi bien que par leurs pa rôles $ mais lorsqu'ils disaient aux riches de leur temps : J'aime mieuat vivre de racines que de prendre comme toi ia peine déire riche j On leur répondait : Si iu savais comme moi tort de te procurer des richesses j tu ne vivrais pas, comme tu le fais, de racines (i).

Il s'eftt présenté quelques exemples de pauvreté volontaire (il ne peut pas être question ici de la pauvreté évangélique, nous examinons la chose du point de vue purement humain, et non du point de vue religieux) ; mais Ils sont en petit nombre. Les éloquens admirateur^ de la pauvreté peuvent se diviser en deux catégories, les riches et les pauvres. Ces derniers ont habituellement anathématisë la Vichesse, parce qu'ils ne pouvaient pas se la procurer. Les premiers ont trouvé piquant de paraître .mépriser l'opulence dont ils jouissaient : ils ont pensé que, placés dans une position élevée, ils frapperaient d'étonnement le vulgaire en ayant l'air de la fouler aux pieds. Ils ont réussi en partie et leurs discours nous sont restés comme un monument, sinon de leur sincérité, du moins de leur éloquence.

Le mépris complet de la richesse est un sentiment radicalement absurde, de quelque côté qu'on veuille l'envisager. La richesse est, pour celui qui la possède, un moyen d'action,

(i) Voici la conversation littérale telle que les anciens nous Tout conservée : « J'aime mieux vivre de racines que de flatter comme toi, les grands. " • Si ta aanii fiaUtr les grands, to ns vtnvis pas de raciiies. •

ET W t^AnWH MIS l^IGHESSES. 20?

d'indépeDdance^ dliwtnietioii h de boAheur. Ce ne KoAt pas là des choses à dédaigner; mais s'il se trouvait quelque homme asses malheureusement organisé pour ne pas en sentir le prix , il devrait désirer la richesse pour les autres et dans le dessein de distribuer ce dont il ne saurait pas jouir. Que Ton mette de côté tout usage personnel des richesses: ne peurent-elles pas être employées à faire du bien? L'homme riche n'esHl pas en mesure de se rendre utile à ses semblables ^ et ne toitM)n pas des malheureux sans nombre qui ne peuvent être secourus que par ceux qui possèdent au-delà de leur nécessaire?

Il est eertain que la richesse apporte avec elle des tentations et des dangers : elle a séduit et corrompu souvent ses maîtres ; mais cela ne prouve pas qu'il ne soit pas utile de la posséder ; on en peut seulement conclure qu'il est imprudent de se laisser posséder par elle.

Aujourd'hui, la richesse est un des élémens nécessaires de puissance et de conservation pour les peuples et ceux d'entre eux qui la repousseraient par système prépareraient} dans un avenir plus ou moins éloigné, leur propre décadence et leur asservissement. Plus une nation prise en bloc possède de richesses, plus elle est forte et prospère. Or, la richesse nationale n'est que la collection des richesses privées ; donc les richesses privées doivent être augmentées autant que possible, puisque c'est leur agglomération qui forme le total de la richesse du pays.

Le premier moyen à employer pour augmenter la richesse privée, c'est d'inspirer à son propriétaire le désir de la conserver et de l'agrandir. Le mépris des richesses, communiqué à tons les capitalistes d'un pays, aurait pour effet immédiat l'amoindrissement ou la disparition de toutes les fortunes $ une détresse générale en serait la suite ; car une nation composée de pauvres ne saurait être qu'une pauvre nation.

L'amour des richesses ne doit jamais être développé à tel

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point qu'il absorbe et détruise les autres sentimens ; mais ces senlimens ne doivent pas non plus se développer à son préju* dice. Le désir d'acquérir, lorsqu'il s'allie à la probité, ne peut jamais amener que de bons résultats. Il est arrivé souvent qu'une avidité désordonnée B pris la place d'un déùr modéré du gain ; beaucoup d'hommes, s'abandotmaut trop comi^ètement i la poursuite de la richesse, ont oublié pour elle les lois cteraelles de la justice et de l'humanité ; ils ont attiré sur leur conduite une réprobation universelle et méritée; mais la réaction qui s'opérait dans l'esprit public en faveur de la moralea outrepassé le liut. Plusieurs esprits n'ont pas distingué entre la recherche légilimc de la propriété et la cupidité sans Trein qui s'empare du bien d'auirui ; ils en sont arrivés à proscrire non-seulement la rapacité, mais encore le désir d'acquérir ou de conserver. En cela , ils sont sortis du vrai , et les idées exagérées qu'ils se sont faitessur le désintéressement n'étaient guère moins nuisibles que le défaut de conscience de ceux de l'école opposée.

Quelques-uns ont imaginé que c'était toi^ours un acte mé-

ritorre de se sacrifier au bien-être d'autriu. Ils n'ont pas réfléchi que l'homme n'est pas .dispose de sa fortune dispoi

Que le célibataire emploie

semens utiles, il pourra éti

dire que, s'il a des parens

staoces, aussi bien de pen:

mille donne tout à des étrai

dans dans l'indigence, il n

emploi qu'il ait pu faire de i

qu'elles n'étaient pas comp

des pères doit être laissé a D'autres, beaucoup plus

crifice de la fortune acqui;

toutes les mesures qui po

n'ont pas songé que l'homi

ET DE i/aMOUR DES RICHESSES. 209

qu'en étendant ses ressources ii étend aussi celles de sa famille et celles de son pays.

D'autres ont posé en principe que chaque citoyen se devait corps et âme à sa patrie, ce qui est vrai ; et ils n'ont pas admis que la patrie dût rien à ceux qui se dévouaient pour elle. Par suites de ce système, ils n'ont compris la vie du citoyen que comme un holocauste continuel, en retour duquel la patrie ne contracte aucune detle. Doctrine immorale et dangereuse 1* immorale, en ce que rien n'est plus complètement injuste que de grands sacrifices qui ne sont pas rémunérés ; dangereuse, en ce que, quand les états paient mai, on leur en donne pour leur argent. Les fonctions qui ne créent pas une position désirable ne sont recherchées que par ceux qui ne peuvent pas se procurer mieux : on les voit donc constamment occupées par des gens médiocres qui n'y tiennent guère, qui ne font pas de grands efforts pour les remplir dignement, et qui n'en sauraient faire d'utiles en raison de leur peu de puissance. Je sais bien que les fauteurs de celte doctrine ne regardent pas comme admissible le raisonnement qui vient d'être présenté; ils s'écrient que chaque homme doit s'estimer heureux de servir gratuitement son pays, et se tenir pour trop payé de ses peines par le bonheur de s'être rendu utile ; mais ii n'est pas question de ce que l'homme doit penser, mais bien de ce qu'il pense : or, à tort ou à raison, il croit que toute peine est digne de loyer. L'expérience de tous les siècles nous montre les hommes se portant de préférence dans les carrières les plus avantageuses, et, ce qui tranche la question, c'est que les avocats du sacrifice et de l'abnégation se montrent dans la pratique fort soigneux de leur intérêt : ils ressemblent aux orateurs qui Jouaient la pauvreté au milieu de l'opulence, ou à certains derviches qui prêchaient l'abstinence tout en se livrant à la volupté.

Nous avons dit que l'emploi de la richesse procurait forcément des bénéfices aux classes pauvres. lien est ainsi de la création de la richesse : elle ne peut avoir lieu sans don-

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ner da travail, aiosi elle profite aux prolétaires soit aa moment où elle se produit , soit daûs les temps qui doivent suivre: on ne peut donc trop encourager les dispositions qui peuvent la favoriser : Or, le plus puissant auxiliaire qo'elie puisse trouver, c'est une tendance à s'enrichir, contenue dans les limites de l'équité, mais répandue dans 1043 les esprits : combattre cette tendance, c'est diminuer, dans le présent et dans l'avenir, les ressources de la classe pauvre. On doit donc repousser comme de dangereux sophistes ceux qui prêchent sur le désintéressement des doctrines exagérées et inappliquables. Leur adoption porterait iin préjudice égal aux riches et aux pauvres, aux états et aux particuliers; l'on ne saurait trop mettre en garde contre elles la jeunesse qui se trouve souvent disposée à s'immoler sans réflexion et à adopter, contre sou intérêt personnel, toutes les idées qui lui présentent une apparence de générosité.

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