CHAPITRE I
De la charité chrétienne.
Dans les premiers temps du chrisliaDîsme, on accordail à la charité un champ plus étendu que celui qui lui est concédé de nos jours : charité signifiait amour de ses semblables et amour manifesté par des actes ; car alors on pensait que les œuvres sont la véritable pierre de touche des viertus; la foi qui n'agit pas n'était pas considérée comme une foi sincère.
Aujourd'hui le sens des mots est changé , signe certain d'un changement dans les idées. On a presque restreint la charité à l'aumône, je veux dire aux dons gratuits d'alimens, de véiemens ou d'espèces métalliques. Les soins donnés aux malades, les remèdes fournis gratuitement sont aussi considérés comme œuvres de charité ; mais le philosophe dont l'esprit éclaire et moralise l'humanité tout entière , le savant dont les découvertes combattent les différens fléaux , l'homme d'état, l'écrivain dont les ouvrages arrêtent les révolutions et préviennent la destruction des peuples, ceux-là ne sont pas classés parmi les hommes charitables.
Cependant, si l'on considère les œuvres, ils ont détourné plus de maux et guéri plus de blessures que ceux qui u ont fait que donner l'aumône.
Si l'on veut tenir compte des efforts, on les trouvera plus suivis, plus pénibles et plus méritoires chez l'homme d'étude
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qui consacre sa vie entière à des recherches utiles que chez Thomme d'aumône qui donne souvent au hasard un sou dont il n'a pas besoin. On trouvera aussi dans le premier des facultés beaucoup plus puissantes et dont par conséquent le sacrifice mérite plus de reconnaissance.
Si Ton veut peser les intentions, il est difficile de comprendre en quoi Thomme d'éiudepourrait paraître inférieur : il se donne plus de peine, il est plus utile, il consacre aux services de l'humanité un esprit plus vaste. Et qui oserait dire que ses efforts sont inspirés par un motif moins pur et moins désintéressé?
On rencontre souvent des savans modestes dont la vie entière s'est écoulée dans un cabinet solitaire, au milieu de travaux obstinés et de veilles prolongées : ce sont des philantropes qui ont cherché à perfectionner quelque point de l'état social, des jurisconsultes qui s'efibrcent d'améliorer les lois, des médecins qui voudraient diminuer le nombre ou atténuer la violence des maladies. Quel est le mobile qui soutient ces hommes au milieu des immenses labeurs d'une vie consacrée à la science ? Il leur faut un sentiment énergique pour leur faire sacrifier leur repos, leur fortune et leur santé, trois dons précieux du ciel que l'étude a coutume de dévorer. Qui pourrait affirmer que ce sentiment n'est pas un amour ardent pour leurs semblables et un désir sans bornes de leur être utiles? Ces hommes, lorsqu'ils réussissent, sont incontestablement les bienfaiteurs de l'humanité et , lorsqu'ils ne réussissent pas, ils ont du moins cherché à l'être , et l'on ne veut pas les classer parmi les hommes charitables ! D'où vient cette injuste exclusion, et de quel prétexte en colore-ton l'iniquité? Ces hommes, dit-on j travaillent pour la renommée ; comme si la réputation d'un homme nuisait au reste de l'humanité! comme si le bien trop éclatant pour rester in* connu cessait, par ce fait, d'être utile ! comme si là médiocrité était un élément indispensable de la bienfaisance !
Je ne prétends pas que tous les savans soient animés d'une
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charité très vive et que le désir du bien public soit le seul mobile qui puisse les faire agir. Je dis seulement qu'il est l^un des mobiles et, tant qu'on n'a pas démontré qu'ils ont été dirigés exclusivement par quelque autre, c'est une noire ingra-^ titude de le supposer. Si l'on voulait conclure de l'exception à la généralitéi ne trouverait-on pas de tri^ites exemples^ dans les professions même dont la i^harité est la base^ dans les classes qui , par état^ se sont vouées au soulagement des pauvres? Qu'y a-Ml de plus humain, de plus hoDorable , de plus dévoué qu'une sœur de charité? Et cependant, sur un grand nombre, il en a peut-être existé quelques-unes qui agissaient principalement par des motifs personnels, tels que seraient, par exemple, le désir d'expier une faute, ou de travailler plus sûrement à leur propre sanctification.
Il n'en est pas ainsi de la masse, chez qui l'espoir des récompenses étemelles s'allie avec une véritable sympathie pour les souffrances d'autrui et avec le désir de les soulager* Hé bien , ce que nous disons des soeurs, nous le disons ausri des hommes d'étude ^ si quelques-uns n'ont eu en vue que la renommée, tant pis pour eux, ils n'auront que ce qu'ils ont cherché, et encore ne l'auront-ils pas toujours^ Mais que l'espèce humaine ne conclue pas du petit nombre aa grand et qu'elle ne manque pas de reconnaissance pour tous, parce que quelques-uns ont manqué de générosité pour elle.
Lorsqu'un grand général gagne des batailles, il peut agir principalement dans le but d'augmenter sa réputatic» militaire ; on lui en sait gré pourtant et les envieux seuls essaient de ternir sa gloire en lui attribuant des motifs intéressés. Pourquoi n'aceorde-t-on pas au génie pacifique et modeste la même justice qu'au génie guerrier : lorsque les œuvres parlent trop hatit pour qu'on puisse les méconnaître, pourquoi se rejette-tron sur les intentions? C'est qtie la gloire d'autrui nous pèse, et c'est là un des plus mauvais sentimens du cœur humain ^ c'est que celui qui fait le bien dans un petit cercle est quelquefois jaloux de celui qui le fait sur une
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grande échelle ; c*est que nul ne veut rleconnsître de supé-» rieur et que cet esprit d'envieuse rivalité existe dans la bienfaisance aussi bien que dans les autres professions. Les grands médecins , par exemple , sont ordinairement décriés par les charlatans et les barbiers de village qui désespèrent de les égaler. C'est ainsi que qaelques-4ins ne séparent pas la bienfaisance de la personnalité. Je veux dire qu'on croit souvent qu'il faut connaître de vue et de nom l'homme auquel on fait du bien, et être massi connu de lui. Ce n'est pas le pauvre en général qu'on soulage , c'est un tel pauvre qui s'appelle Jacques ou Pierre. Si un homme fait du bien aux indigens en masse, sans les voir et sans se mettre en rapport avec eux, on ne le classe pas parmi les hommes charitables, et c'est assurément une abominable injustice.
Enfin, c'est qu'on s'est imbu de cette fausse idée que l'homme bienfaisant doit nécessairement sacrifier son avoir ou celui des autres ; en d'autres termes, on croit que la bonté ne peut pas marcher avec l'intelligence. Si , dans un temps de misère, un homme riche fait faire par charité des travaux improductifs, s'il y dépense son revenu et son capital, on le regarde comme charitable ; si un autre, touché de la misère des pauvres, trouve un moyen de les occuper en travaux productifs qui les nourrissent de même et qui, en outre, font rentrer avec bénéfice les fonds déboursés , on dit de lui : C'est un vil industriel, il n^a agi que dans l'espoir d'un gain sordide. Cependant il a fait dans le présent la même masse de bien et il en a préparé davantage pour l'avenir, puisque^ ses fonds lui étant rentrés, il peut les employer de nouveau à soulager les misérables.
Il semble donc que jusqu'à présent l'opinion publique n'a pas toujours été juste envers les principaux bienfaiteurs de Thumanité : les plus habiles ont été mis au ban de la bienfaisance. Il s'est établi, parmi les personnes charitables, une espèce d'ostracisme, à Taide duquel elles repoussent les plus éclairées et celles précisément qu'elles devraient prendre
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pour guides. La bienfaisance ne produira des effets réels que lorsqu'une marche plus raiionnelle aura été adoptée, lorsque les âmes charitables voudront bien consentir à recevoir Timpulsion des intelligences supérieures, et lorsque le gregaritu miles cessera de méconnaître son chef naturel, celui qui Fa toujours été et qui le sera toujours.