‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 113 sur 117 · KT AU RENOËHEIST DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

KT AU RENOËHEIST DE LA JUSTICE

souvent poussée au point d’arrêter le cours de la justice. £n Italie, les brigands inspirent un intérêt général et passionné. Lorsqu’un assassinat est commis, comme il arrive assez souvent, en plein jour, les passans se rangent pour laisser fuir le meurtrier et se crient l’un à l’autre : aidez ce pauvre homme à s’échapper.

Dans d’autres contrées, on a si bien amorti la rigueur salutaire des lois que leur action s’est trouvée anéantie; par exemple, en France, on a réglé que certains délits ruraux seraient poursuivis par ceux qui en ont souffert. Ils doivent avancer les frais de justice, sauf à se rembourser sur le coupable; mais si celui-ci ne possède rien, ils perdent leurs déboursés ; on leur a bien donné le droit de le faire incarcérer jusqu’à son entière libération, mais s’il est insolvable, c’est une déception complète : en effet, le poursuivant est obligé de nourrir en prison le criminel ; ainsi la satisfaction que la loi lui accorde se résout finalement en une large amende qu’elle le contraint à payer. Qu’en résulte-t-il ? Que les victimes de ces délits gardent ordinairement le silence, parce qu’elles aiment mieux perdre seulement ce qu’on leur a dérobé que de perdre en outre une forte somme de frais et de nourriture. Les criminels comptent sur cette tolérance que leur assure une loi mal conçue et L’effet de ce laisser-aller est plus fâcheux qu’il ne le parait au premier abord. L’habitude de l’impunité arrive au point de constituer une espèce de droit fondé non sur la loi, mais sur l’usage ; les malfaiteurs de profession forment un corps qui se soutient et menace quelquefois les propriétaires qui veulent les réprimer ; comme ceux-ci ne peuvent se défendre qu’en payànt de fortes sommes pour faire mettre en prison leurs adversaires , ils se dégoûtent promptement de la lutte et le manque de respect pour la propriété rurale passe dans l’esprit de plusieurs- pour une espèce de chose jugée; c’est là une des causes de la détresse de l’agriculture française. Il en résulte encore d’autres inconvéuiens; le spectaclccon-

350 DES AMÉLIORATIONS AU RÉGIME DES PllISONS.

tinuel de déprédations impunies détruit dans l’esprit public le respect de la loi , aussi bien que celui de la propriété. Lorsqu’un grand nombre de familles possède des membres qui volent de temps en temps un peu de bois ou du foin, elles cessent de regarder ces petits vols comme un délit ; elles les protègent par leur silence et quelquefois par de faux témoignages; les tribunaux trouvent dans l’Etat deux nations, l’une ennemie et l’autre amie du vol ; il n’y a plus contre les malfaiteurs cette unanimité qui leur inspire une terreur salutaire. Anx Etats-Unis, le voleur est considéré comme un ennemi public ; on le poursuit, on le traque comme une bête malfaisante, et l’idée de le soustraire aux lois ne vient pas plus à l’esprit des citoyens que celle de dérober un loup ou un jaguar aux coups de fusil des chasseurs. Il n’en est pas de même en France : dans plusieurs provinces et notamment danscelle que j’habite, on ose à peine déposer contre les voleurs ; on craint le feu, on craint d’être battu, et chose bizarre, il existe au chef-lieu de mon arrondissement un faubourg entier composé de mairaitcurs connus, qui n’ont absolument d’antre profession que la maraude. On les surprend souvent volant en plein jour, et les cultivateurs les laissent aller en disant : Que ferions-nous ? Nous les nourririons en prison; ce n’est pas la peine (1) ! De tels faits accusent assurément un vice profond dans les lois qui nous régissent.

Si l’on n’a pas oublié que la probité habituelle dans les relations et la sécurité dans la jonissance de ce qu’on possède sont deux des principales causes de la prospérité des nations, on comprendra que des lois qui encouragent le vol en lui assurant l’impunité et qui détruisent la sécurité en lui enlevant toutes ses garanties doivent être classées parmi les sources les plus fécondes de la misère.

(i) Lorsque tes voleurs sont pris, il leur arrive assez souvent de menacer; et lorsqu’ils ont afiairc à quelqu’uu chez qui cette corde n’est pas très sensible, ils disent tranquillement : Faites-moi un procès, vous me ferez plaisir; je n’ai pas de pain chez moi , vous serez forcé de m’en donner.

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

Nous avons atteint ou dépasse la limite assignée par l’usage aux Mémoires présentés à l’Académie, et cependant, en quelque endroit de ce travail que l’on veuille jeter les yeux, on sera frappé sur-le-champ des énormes lacunes que nous laissons en arrière. Nous n’avonsabordé qu’une portion restreinte des sujets qui avaient trait à la misère ; et cette portion, nous l’avons effleurée, désespérant, faute de place, de pouvoir la traiter à fond. C’est que la misère est un sujet trop vaste pour qu’il soit donné à uu seul homme de l’épuiser ; à plus forte raison de l’épuiser dans un seul ouvrage, dont les bornes étaient fixées. Nous n’ajouterons donc rien à ce travail; aussi bien quand on en aurait décuplé le volume, il n’en serait pas pour cela plus complet ; nous chercherons seulement à en présenter l'ensemble dans un cadre aussi rétréci que possible.

C’est une illusion complète que d’espérer détruire la misère par les seules forces de la pitié , de l’aumône et du dévoûment ; la misère est un trop redoutable adversaire pour qu’on ne réunisse pas contre elle tout ce que la réflexion, la prévoyance et les lumières de la civilisation peuvent fournir de ressources. La misère est nne maladie que la compassion et la sensibilité seules ne guériront pas plus qu’elles ne gué-

RÉSUMÉ ET CONCUUSION. •

riraient une fracture ou une fluxion de poitrine. Ce n'est pas trop pour la combattre de tous les efforts de la science unis aux vertus pliilaiitropiques.

La bonté de cœur et l’amour de l’humanité ne sont donc qu’une partie des armes qu’il faut employer contre elle; on doit y joindre l’étude des lois et des mœurs et l’art de se rendre compte de leur influence et de leurs résultats. Le pliilantrope sans lumières est au philautrope pratique, ce que la garde-malade est au médecin.

Le premier point qui ressort clairement d’un examen même superficiel, c’est la nécessité d’attaquer la misère à son début et avant qu’elle se soit développée. C’est un mal contagieux qu’il ne faut pas laisser s’étendre; c’est un torrent qu’on ne fera pas rentrer dans ses limites, si on lui permet une fois de rompre ses digues. On doit quelquefois traiter la misère privée par des moyens curatifs, parce qu’il n'est pas toujours possible de la prévenir ; mais il faut combattre la misère publique par des moyens préventifs , parce qu’il est toujours excessivement diflicile de la réprimer.

Maintenant, quels sont les moyens de prévenir la misère publique? Il faut mettre le pauvre en état de se suflîre à luimême ; il faut dépenser un peu pour l’instruire et le moraliser, afin de n’avoir pas à dépenser beaucoup pour le surveiller ctlesecourir. Il faut que l’ouvrier nourrisse l’ouvrier, comme la guerre nourrit la guerre ; il faut que le prolétaire vive de son travail comme le prêtre de l’autel. On s’effraie quelquefois du nombre toujours croissant des prolétaires; et qu’importe qu’ils se multiplient s’ils se suffisent? Un million d’ouvriers gagnant leur vie par leur travail sont moins embarrassons qu’une centaine de paresseux auxquels il faut distribuer des vêtemens et de la nourriture : le nombre n’est rien, c’est l’emploi qui est tout. Wallensiein disait à l’empereur Ferdinand II : L'Allemagne est épuisée; on ne peut plus g faire vivre une armée de 10,000 hommes; mais don < nez-m'en 100,000, et je me eliarge bien de les y nourrir.

Oigitized by

IIKSUMK F.T CONCLLSTdN.

2ri3

Pour que le pauvre vive de son travail, il faut que ce travail noit continu; que l’ouvrier veuille bien n'y livrer; qu'il n'en gaspille pas les produits, et que d'autres ne viennent pas les lui gaspiller. Enfin il faut surtout que ce travail soit productif en hiv-même, c’est-à-dire que, loin d’appauvrir les riches et d’être pris sur leurs capitaux, il doit augmenter la richesse générale qui est la principale ressource de l’ouvrier. Les travaux qui coûtent plus qu’ils ne rapportent peuvent bien donner à l’ouvrier une aisance momentanée; mais, en soulageant les maux du présent, ils en préparent de bien plus graves dans un avenir prochain. La richesse, c’est le capital d’une nation ; le travail en est la rente •' ainsi les peuples qui donnent du travail aux dépens de la richesse publique imitent le prodigue qui se procure une opulence momentanée , en mangeant son fonds aussi bien que son revenu.

Quelques-uns pensent qu’il y a une grande diflférence entre augmenter la richesse et diminuer la misère ; ils ne réfléchissent pas que c’est précisément la même proposition exprimée seulement en d’autres termes ; la richesse est le contraire de la misère, et la misère est le contraire de la richesse: c’est comme la lumière et l’obscurité; il n’existe aucun moyen d’augmenter l’une sans diminuer l’autre.

Il ne faut pas dire qu’en augmentant la richesse dans quelques familles on ne diminuera pas la pauvreté dans quelques autres, parce que le riche le plus dur et le plus égoïste ne peut pas jouir de sa fortune sans en faire part à quelques pauvres. Ce n’est pas toujours la mauvaise volonté, qui lui manque; mais, pour faire le mal, il ne suffit pas d’en avoir le désir, il faut encore en avoir le moyen.

D’autres disent que la misère ne vient pas d’une absence de richesse, mais seulement d’une mauvaise répartition. On peut leur répondre que, pour être répartie, la richesse doit d’abord être créée, et que s’il est difficile de la partager quand elle existe, il est impossible de le faire quand elle n’exisie pas.

RÉSL'MK ET CONCLUSION-

Pour que l’ouvrier veuille se livrer au travail et rien gaspille pas les produits, il faut qu’une éducation raisonnée lui ait appris de bonne heure à estimer une vie sobre, économe et laborieuse.

Pour que d’ a uires ne viennent pas lui détruire son aisance, il faut des lois protectrices de la propriété et un gouvernement économe des deniers de l’État.

Pour que le travail soit continu , il faut que les classes riches qui peuvent à leur gré le donner ou le retirer, soient convaincues que c’est par lui seulement qu’elles peuvent maintenir leur richesse et leur prospérité. Il faut que cette conviction leur soit inculquée dès l’enfance et qu’on leur donne en même temps l’intelligence des affaires et les moyens d’en tirer parti ; il faut qu’on leur inspire le mépris d’une vie oisive et d’un luxe désordonné , et qu’on leur persuade que les hautes classes n’ont qu’un devoir, celui de diriger toujours les efforts du plus grand nombre dans la voie qui mène au progrès. Autrefois, cette voie, c’était la guerre : les riches alors devaient servir; aujourd’hui qu’un siècle moins belliqueux a succédé aux époques guerroyantes , ils doivent se tenir en tête des arts de la paix, et les cultiver avec la même ardeur qu’ils ont autrefois cultivé l’art militaire.

Les arts de la paix se divisent en deux classes : les arts d’agrément dont nous n’avons pas à nous occuper, et les arts utiles , tels que l'agriculture , le commerce et les manufactures. Ces arts doivent toujours être dirigés dans le sens du plus grand produit net possible. Le produit net est le seul moyen d’augmenter la richesse, ou,- en d’autres termes, de diminuer la misère. On doit donc saisir avec empressement toutes les occasions de le favoriser. La législation doit être dirigée dans ce sens, et les institutions qui gênent l’exercice ou la liberté d’une industrie honnête doivent être toutes révisées et modifiées dans un sens plus éclairé.

On objectera qu’une opération semblable demande beaucoup d’efforts, et, ce qui est pis, beaucoup de temps. Il faut,

RÉSUMK ET CONCLUSION.

en elTet, des années pour remanier une législation imparfaite, et la misère sévit toujours en attendant. Aussi, s'il survenait quelque prophète doué du don de faire des miracles, il pourrait choisir une marche plus rapide et par conséquent plus satisfaisante: s’il pouvait guérir par le souffle ou parle toucher la cécité, la surdité et l’épilepsie, il guérirait probablement la misère par des procédés aussi expéditifs; mais ceux qui n’ont pas reçu d’en haut des pouvoirs aussi étendus doivent se servir des moyens humains qui ont été mis à la disposition de tous, line faut pas porter, même dans le bien, une impatience exagérée, et ce serait outrc-passer les bornes d’un juste empressement que de rejeter les moyens longs, mais sûrs, pour se livrer à la recherche de moyens prompts qui n’existent pas.

Il y a au moins 6 raille ans que notre race habite la terre , et durant celte immense période , la misère l’a perpétuellement assiégée ; que dirait-on d’un médecin qui voudrait guérir en un instant une infirmité héréditaire et fortifiée par l’âge, chez un homme devenu vieux? On dirait que le médecin est un charlatan, et l’on devrait lui préférer un praticien plus modeste qui entreprendrait la cure par le temps , les soins et une suite de remèdes. Il en est ainsi de la misère ; il ne faut pas tenter l’impossible et vouloir cicatriser à la minute des plaies trop invétérées ; il faut dire : le jour présent sera livré à la souffrance , mais celui de demain le sera au soulagement et les suivons à une guérison complète. — Voilà la lâche des hommes graves qui voudront secourir les maux de l’humanité ; leur bienfait est dans l’avenir, mais dans un avenir prochain.

Maintenant, doit-on livrer à leur triste destinée ceux qui souffrent dans le présent, et n’y a-t-il aucun moyen d’alléger leurs peines si l’on ne peut pas les en délivrer?

On ne doit pas laisser sans secours aucun des maux que l’on peut soulager ; la compassion n’a pas été placée par le créateur dans le cœur de l’homme pour y demeurer oisive , comme

256 RÉSUMÉ ET CONCLUSION

une pétrification dans uii rocher. Tous ne sont pas d'ailleurs en mesure d’agir sur les lois et d’influencer l’avenir , mais il n’y a personne qui ne puisse adoucir quelques souffrances du moment. La bienfaisance doit donc être ainsi répartie : aux hommes d’état le soin des générations futures et l’initiative de ces grandes mesures qui changent le sort de l’humanité; ù la charité privée le soulagement quotidien deS douleurs actuelles ; qu’elle continue ù remplir consciencieusement ce pieux devoir et, si de hautes et puissantes influences s’offrent pour la diriger, qu’elle accepte leur patronage et ne dédaigne pas le rôle d'auxiliaire pour conserver une action plus indépendante, mais moins utile aux misérables.

On a quelquefois tenté pour enrichir les pauvres des mesures violentes et spoliatrices qui ont invariablement tourné contre ceux qu’on voulait favoriser. Leur résultat constant a été une immense augmentation *de la misère générale. Qu’on ne revienne donc plus à des essais malheureux , qiic l’expérience a condamnés sans retour. La politique emploie souvent des moyens immoraux , parce qu’ils ont le malheur d’être profitables et elle invoque pour sa justification la triste excuse de la nécessité. Il n’en est pas ainsi de la bienfaisance. Elle ne saurait agir avec fruit qu’en améliorant à-lafüis les lois et les hommes ; qu’en répandant au loin les lumières, la probité, l’amour du travail, et qu’en prenant pour point de départ les principes les plus absolus d’une morale sévère , soutenus par les enseignemens d’une religion éclairée.

Page 1