‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 84 sur 117 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Considérations générales.

Si nous avons réussi à rendre clairement notre pensée dans les deux livres qui précèdent, on a dû comprendre que le remède aux maux du pauvre est en lui-même ; il ne s’agit que de l’y trouver.

L’ouvrier n’est pas un être incomplet qui ait besoin du secours d’autrui pour vivre, ou du moins, s’il en a besoin, c’est toujours par la faute d’autrui.

C’est qu’il est troublé dans l’exercice de ses travaux , ou bien c’est que ceux qui l’ont élevé ne l’ont pas suffisanimcnt éclairé sur ses intérêts et sur ses devoirs.

La preuve évidente que le produit de la personne du prolétaire est supérieur à ses besoins , c’est que dans d’autres pays le prolétaire se vend à un prix élevé et trouve des acheteurs; le propriétaire d’esclaves prend à sa charge toutes les dépenses que nécessite la vie du prolétaire ; il paie son prix d’acquisition et il trouve encore du profit sur les travaux de son esclave ; c’est donc évidemment qu’il produit plus qu’il ne consomme; et qu’on ne dise pas que le profit du maître vient toujours des privations qu’il impose à l’homme réduit 'au servage ; qu’on ne croie pas qu’il ne gagne qu’en retranchant sur sa nourriture et ses autres besoins ; on voit souvent, dans le nord de l’Europe, des serfs refuser l’affranchissement, preuve certaine qu’ils ne sont pas maltraités ; hé bien, ces esclavesqui refusent la liberté et qui, parconséquent, ne

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manquent de rien dans leur état de servitude se vendent pourtant, ce qui montre qu’en leur donnant tout ce qui est nécessaire à leurs besoins physiques, Icurmaîire peut encore réaliser des profits sur leurs travaux. Autrement il ne paierait pas pour les avoir, il n’échangerait pas de l’argent contre une propriété onéreuse.

Si 1a force productive de l’ouvrier esclave est supérieure à la force destructive de ses besoins réels, comment en serait-il autrement de l’ouvrier libre? Quelle vertu occulte et funeste pourrait porter avec lui l’affranchissement? Quel pouvoir malfaisant changerait le rapport entre les besoins et les services et ferait d’un esclave productif un homme libre coûteux?

La liberté augmente les produits , bien loin de les diminuer; il est vrai qu’elle augmente aussi les dépenses , mais dans une moins forte proportion. Si l’homme libre dépense comme deux esclaves, il produira comme quatre : ainsi, tout compte fait, il restera un vaste excédant. Comment se fait-il donc que le serf veuille souvent demeurer dans son humble condition? Comment se fait-il que l’ouvrier libre tombe souvent dans la misère? Comment s’est-il fait, dans les temps anciens , que des hommes libres se soient volontairement constitués en état de servitude?

Nous examinerons d’abord celte dernière question , qui nous conduira peut-être à une solution facile des deux premières.

Le servage ancien imposait de lourdes charges, mais il apportait aussi de précieux privilèges. Dans les temps de désordres qui désolèrent à diverses époques la France et l’Italie, nous voyons la race des hommes libres disparaître avec une rapidité prodigieuse et les races esclaves ou serves se multiplier dans une même proportion. Il n’y avait pas , comme quelques-uns l’ont cru, destruction radicale des familles libres et multiplication extraordinaire des familles esclaves; il y avait transformation. Les hommes libres se

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donnaient un maître ; quel motif pouvait les y porter ? Lorsque le pouvoir central devenait faible ou nul, il se formait dans chaque localité de petits noyaux de sociétés, qui se prêtaient assistance en cas de besoin. Les provinces étaient fréquemment ravagées par des soldats qui ne recevaient pas de solde , mais qui avaient soin de so payer euxmêmes , ou par des bandits qui n’avaient en vue que le butin. Lorsqu’un parti de ces maraudeurs, trop faible pour faire la guerre, mais assez fort pour piller, arrivait dans un pays peuplé de serfs et d'hommes libres, il cherchait à ne pas se compromettre avec des forces trop supérieures. Ainsi, il se gardait d’abord d’insulter le château fort du haut baron, qu’il savait plein de soldats dévoués ; il évitait aussi de s’attaquer aux serviteurs ou tenanciers du baron, vu que celuici serait aussitôt sorti à la tète de ses gens d’armes ; mais il frappait hardiment à la porte de l’homme libre isoïé. Le baron le regardait faire du haut de ses tours crénelées et se disait : Demain matin, f aurai quelque» vattaux de plu». £n effet, l’homme libre, dépouillé, -battu , blessé , convaincu de son impuissance, venait le lendemain se mettre sous la protection du seigneur. Lorsque les pillards revenaient , ils n’osaient plus toucher à sa chaumière que protégeait la puissance du noble ; et les vexations sans nombre qu’avait à subir l’homme libre contrastaient étrangement avec la sécurité comparative de celui qui s’était inféodé. Celui-ci pouvait bien , il est vrai , être pressuré par son seigneur ; mais, d’une part, il vaut mieux être pressuré par un que d’être pressuré par tous ; d’autre part , il ne l’était ordinairement que dans certaines limites. Les tenures féodales mettaient des bornes à la rapacité du seigneur. Les tributs, les services étaient déterminés et, quand les seigneurs abusaient de leur pouvoir , ils étaient arrêtés à un certain degré par des considérations personnelles; ils n’avaient pas de motifs pour prendre tout le même jour, puisqu’ils pouvaient toujours prendre le reste le lendemain. Il n’en était pas de même ^ 11 .

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avec les bandits- Comme ils étaient nomades, ils regardaient comme perdu tout ce qu’ils laissaient. Le seigneur abusait comme ou abuse de sa chose; les bandits abusaient comme on abuse de la chose d’autrui.

Les serfs refusent souvent l’émancipation par le même motif qui déterminait l’homme libre à rechercher la servitude. Dans les pays ou le règne de la loi n’est pas assuré, lorsqu’une grande latitude est laissée au bon plaisir des administrateurs, lorsque l’égalité est incomplète et l’impartialité mal assurée , l’homme libre est exposé à des vexations, à des charges sans limites, sous le poids desquelles il ne tarde pas à succomber. Il imite alors le vaisseau qui jette l’ancre dans un port, pour échapper à la tempête; il s’attache à quelque chose de plus résistant que lui et, s’il faut payer des droits d’entrée ou de mouillage , il aime mieux sacrifier une partie de son avoir que de se perdre corps et bien .

Lorsqu’on l’engage ensuite à reprendre la haute mer et à quitter l’humiliant abri qui l’a sauvé, lorsqu’on lui vante les plaisirs d’une navigation hardie et la marche triomphale d’un navire fendant glorieusement les ondes , il jette un regard de terreur sur les lames élevées qui assiègent la rade ; il examine tristement ses agrès brisés et sa mâture chancelante et, bien loin de se préparer au départ , il jette une seconde ancre à la mer , de peur que la première ne résiste pas à la violence du vent.

Il faut remarquer que ce n’est pas toujours la force matérielle que redoute le prolétaire. Il craint aussi la surprise, l’erreur que peut amener son défaut d’instruction. Beaucoup d’hommes se méfient avec juste raison d’eux-mêmes ; ils redoutent leurs passions et leur ignorance. En France , où le servage proprement dit n’existe plus, nous voyons des hommes rechercher la seule carrière qui offre encore de nombreux rapports avec lui.

L’état militaire est redouté par la presque totalité des pro-

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léiaircs; cependant, quelques-uns d’entre eux s’y livrent volontairement par des engagemens successifs , jusqu’à ce qu’ils aient passé l’àgc de la force et du service actif.

Pourquoi ces hommes , souvent très vigoureux et grands amis du plaisir, se vouent-ils à une carrière pauvre, pénible et assujettissante? Précisément parce qu’ils veulent être assujettis. Ils savent qu’une fois libres , ils passeront leur temps dans la débauche, l’oisiveté, la misère ; ils se mettent euxmémes le frein qui doit les maintenir.

Mais rien n’est plus rare que les hommes originellement et constitutionnellement incapables de se régir. L’homme incomplet de naissance est une espèce de monstre, comme les veaux à deux têtes, ou les poulets à quatre pattes. Sauf quelques idiots qui n’apparaissent que de loin en loin, l’espèce humaine est pourvue d’une dose de force physique et morale sullisante pour la maintenir. Il faut seulement que l’éducation développe les germes heureux que la nature a fournis avec abondance et que la loi ait débarrassé de pièges et de chaussc-trappes la route laborieuse du prolétaire.

On m’objectera peut-être le grand nombre de prolétaires que nous voyons ruinés, démoralisés et plongés dans la misère-, je ne nie pas le fait, mais c’est la cause qu’il s’agit d’examiner. Qu’on se promène sur un champ de bataille avant que les blessés n’aient pu être enlevés ; on y trouvera des amputés sans nombre et l’on aurait grand tort d’en conclure que les soldats naissent manchots ou culs-de-jatte. Le canon les a rendus tels ; mais la nature les avait dotés de membres sains et complets. Or, les époques de transition, comme celles que nous traversons maintenant, sont un champ intellectuel et industriel sur lequel la bataille est incessamment déchaînée ; les projectiles les plus meurtriers volent en tous sens et frappent impitoyablement ceux que l’éducation n’a pas cuirassés contre leurs atteintes.

Il faut tenir compte aussi des bouleversemens politiques qui se succèdent presque sans interruption.

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De ce que les choses sont ainsi de nos jours, doit-on conclure qu’elles ne peuvent pas aller autrement? Parce que l’orage a obscurci le ciel, pensera-t-on qu’il ne s’éclairera plus? Ce serait imiter les enfans qui ne voient que le moment présent et pour qui la prévision ne s’étend guère au-delà d’un quart d’heure; lorsque lejour a duré long-temps on peut être sûr que la nuit est proche et l’on aurait tort de dire d’un vieillard : voilà quatre-vingts ans qu’il vit, ainsi il vivra toujours. Il en est des époques comme des créatures animées, elles ont un terme , après quoi elles font place à d’autres ; et c’est précisément dans les momensde transition qu’il est facile de préparer de grandes choses pour l’avenir.

Lorsque les sociétés régulièrement organisées suivent paisiblement le sentier qu’elles se sont creusés, il n’y a guère autre chose à faire que de se mêler à la foule. Ce serait temps perdu que de semer au hasard des doctrines que nul n’accueillerait. Mais quand les croyances varient et chancellent, quand les esprits sont tous incertains , quand l’inquiétude générale a disposé les peuples à écouter , c’est le moment d’élever la voix et de présenter la vérité qui n’a plus à redouter l’opposition des idées arrêtées. v

Quelques esprits s’effraient du désordre et disent: Que peut-on faire au milieu du vague de toutes choses? mais d’autres disent. C’est le moment d’agir : les grands végétaux ne croissent jamais mieux qu’au milieu des matières organisées qui se trouvent en état de décomposition.

Nous avons dit que le prolétaire pouvait se suffire à luimême et qu’il naissait pourvu du remède aussi bien que du germe de tous ses maux.

On ne doit pas conclure de là qu’il faille abandonner le prolétaire et ne pas s’occuper de sa destinée; livré à lui-même dès l’enfance, il contracte une incapacité d’existence qui, pour être acquise , n’en est pas moins incurable. Frappé par .quelque fléaudans le cours de sa carrière , il peut se trouver hors d’état de faire face à ses besoins; mais ce sont là des

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cas exceptionnels sur lesquels on doit se garder d’établir une théorie générale : nous voyons souvent des entreprises industrielles ruinées par des évènemens imprévus, ou détruites lentement par une administration vicieuse ; on sc tromperait si l’on en concluait que l’industrie est une source de destruction et que, bien loin de produire, elle doit être alimentée par les ressources accumulées de longue main. Il en est de l’ouvrier comme de l’industrie; bien dirigé, il est productif; mal dirigé , il ne sait que détruire ; les soins des classes éclairées doivent donc tendre à lui donner une direction avantageuse.

Comme c’est sur ce point que roule toute la doctrine que nous nous efforçons de faire prévaloir, il est nécessaire de la fortifier et de l'éclaircir par de nouvelles explications.

Le monde est dirigé par un petit nombre de lois générales qui s’appliquent à tous les cas et à tous les êtres créés, en changeant de forme suivant les espèces et suivant les circonstances ; ces lois ne sont pas toutes connues et nous les découvrons lentement l’une après l’autre, parce que leur essence demeurant immuable en réalité , leur apparence varie dans l’application. Il en résulte une sorte d’illusion d’optique; nous croyons voir des élémens divers là où il n’y a qu’un changement d’usage ; nous ne reconnaissons plus, dans le végétal privé de sentiment , les mêmes règles que nous avons observées dans l’être vivant doué de raison et d’instinct ; elles y existent cependant pour la plupart.

La première de ces grandes lois naturelles, c’est que chaque créature doit se suffire à elle-même et vivre indépendante des créatures qui l’environnent. Si nous examinons le règne végétal, nous verrons que la plus humble plante sait tirer du sol et de l’atmosphère les sucs et les gaz qui sont necessaires à sa nutrition; si nous passons au règne animal, nous verrons l’insecte imperceptible pourvu, tout aussi bien que 1 éléphant, des moyens de se procurer sa subsistance. On trouve, il est vrai, des carnassiers et des plantes parasites qui ne peuvent tirer leur nourriture (juc d’autres espèces ;

CONSIDÉRATIOKS GÉNÉRALES.

mais celle iiourrilurc, ils ne la demandent pas comme une grâce; ils l’exigent, ils la prennent; on leur a donné à celle fin des dénis, des nerfs, des suçoirs, des racines; le ver n’implore pas de l’arbre la permission de le tarauder; il met en jeu les scies et les tarières qu’il a reçues de la nature pour percer l’écorce et attaquer le cœur du bois; les animaux de proie n’ont pas recours à la supplication vis-à-vis de ceux qu’ils dévorent; ils comptent plutôt sur leur force, leur ruse et leur vitesse. Chaque être créé peut subvenir à tous ses besoins; il n’y a guère d’exceptions que celles produites par la main de l’homme.

Nous voyons des plantes potagères où des arbres fruitiers qui se laissent éloutfer par les herbes sauvages, si on n’a soin de les protéger continuellement contre elles; de même les animaux domestiques deviennent incapables de trouver leur nourriture, parce que l’homme les a accoutumés à ne pas prendre la peine de la chercher; mais les mêmes espèces ou leurs analogues existent pourtant à l’état sauvage et s’y maintiennent tout aussi bien que celles que l’homme n’a jamais apprivoisées, preuve évidente que ces individus abâtardis étaient originairement pourvus des moyens de subsister cl qu’ils n’en sont privés que par une incapacité loul-à-fait artificielle.

Ce serait un non-sens dans la création que la production d’êtres organisés dépourvus des moyens de conservation et destinés, par conséquent, à périr le lendemain de leur naissance; mais sauf quelques cas de monstruosités, ce non-sens n’existe pas.

11 y a des espèces qui ont disparu de la surface du globe après l’avoir peuplé pendant une longue série de siècles ; mais leur disparution n’u eu lieu qu’à la suite de quelque révolution géologique. Il y a d’autres espèces qui ont subi une destruction locale complète, par suite de la guerre que l’homme leur a liiite: tels sont le loup en Angleterre, le bouquetin dans plusieurs des montagnes qu’il habitait , le taureau blauc eu Ecosse, le phoque sur les côtes des Gaules ;

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mais toutes ccs espèces, tant qu’elles ont vécu, ont subsiste par leur propre force et nulle d’elles n’a demandé à vivre des bienfaits d'une autre race : toute famille qui se multiplie est évidemment pourvue des moyens de Se procurer la subsistance, sans quoi, non-seulement elle n’éleverait pas de postérité, mais elle ne pourrait pas prolonger l’existance des pères et mères. La multitude de prolétaires est donc une preuve sans réplique qu’ils ont toujours possédé les moyens de se nourrir ; et , quand même la preuve tirée du fait nous manquerait, le raisonnement suflirait largement pour démontrer qu’il ne pouvait en être autrement? Nous mettrons de côté toute considération religieuse; nous n'exposerons point combien il eût été contraire à la sagesse et à la bonté du créateur d’instituer une race spécialement destinée à dévorer les ressources de ses semblables, à dépendre de leurs bienfaits, à attendre d’eux sa vie et ses alimens, sans avoir la force nécessaire pour se les procurer. Nous n’examinerons les choses que du point de vue philosophique et nous dirons : esHl probable que, tandis que toutes les races vivent indépendantes et se soutiennent par leurs propres moyens , il y ait une exception pour une seule d’entre elles? et si une exception était regardée comme possible, tomberait-elle précisément sur le plus parfait et le plus puissant des êtres visibles? La supériorité que l’homme possède sur tous les animaux n’aboutirait-elle qu’à le priver du plus précieux privilège dont ces derniers jouissent, celui d’exister par lui-même, sans dépendre du caprice ou du bon plaisir d’autrui ?

Nous avons dit que la multiplication des prolétaires était une preuve évidente qu’ils pouvaient largement subvenir à leurs besoins : nous produirons un autre argument tiré de la multiplication progressive des richesses ; bien que nous n’ayons pas de notions très détaillées sur les premiers momens de l’existence de la race humaine, nous savons qu’elle a été jetée pauvre et nue sur la terre. Les plus anciennes

traditions nous la représentent vivant de fruits sauvages et vêtue d’une feuille de figuier. L’homme n’a pas été créé capitaliste J comment donc l’esi-il devenu ?

Nos premiers parens étaient bien évidemment prolétaires; il n’existait pas alors de classe riche de laquelle ils pussent réclamer des secours; par quelles ressources ont-ils donc vécu? par leur intelligence et leur force personnelle , puisqu’ils ne pouvaient compter sur aucun autre appui.

Ainsi ils ont pu multiplier sans rien recevoir de personne, mais il reste à voir comment ils se sont enrichis. Si leur travail n’avait pas produit bien au-delà de ce que réclamaient leurs besoins et ceux de leur famille, ils n’auraient rien économisé pour l’avenir ; le statu quo aurait été maintenu : or, le statu quo d’alors c’était le dénuement le plus absolu. Sur quoi ont-ils pris les richesses qui se sont accumulées de longue main et qui ont enfin créé la richesse d’aujourd’hui? nécessairement sur un excédant de produit.

Si donc le prolétaire a su s’enrichir en l’absence de tout aide et de tout secours, à plus forte raison le peut-il, appuyé des lumières de la civilisation , soutenu par des institutions bienfaisantes et dirigé par le concours des classes éclairées. On dira peut-être qu’au commencement du monde, le prolétaire recueillait à son gré les produits du sol qui n’avaient point alors de maître, tandis qu’à présent il paie la terre qu’il cultive , l’eau qu’il boit et l’air qu’il respire. Cela est vrai ; mais aussi il a aujourd’hui l’instruction primaire , les caisses d’épargnes et les travaux productifs que lui fournissent les capitaux accumulés. Ce sont là des ressources infiniment supérieures à celles qu’il tirait de la chasse , de la pêche ou du pâturage. Aussi, si l’on compare l’accroissement de la population dans les pays barbares à celui que nous remarquons dans les pays civilisés dont le gouvernement est assez médiocre , nous trouvons que l’espèce humaine augmente en nombre incomparablement plus vite sous le régime de la civilisation, c’est-à-dire, en d’autres termes, que le

CONSIDÉRATIOAS GÉNÉRALES.

prolélaire y trouve plus de ressources, puisque sa multiplication est la preuve évideute qu’il peut vivre ci faire vivre ses enfans. Nous résumerons ainsi le présent chapitre et les deux livres précédens.

1“ Le prolétaire , pourvu d’une éducation convenable et gouverné par de sages lois, peut se suffire à lui-même et produire plus qu’il ne dépense. Dans ces conditions, il vit heureux et enrichit le pays qu’il habite.

2® Le prolélaire dont l’enfance a été négligé, ou dont l’existence est tourmentée par des violences et des déceptions se trouve hors d’état de se soutenir par lui-même ; dans ces conditions, il meurt ou vit misérable; il trouble ou appauvrit le pays.

3“ Il ne faut pas dire : tout homme libre est seul responsable de ses actions. Les riches ne sont pas tenus de s'occuper de ce que font les pauvres. Quand la masse des pauvres est aveuglée ou vicieuse, elle se livre à tous les désordres ; elle se révolte et alors les hautes classes sont bien obligées d’accorder une attention tardive à ceux qui leur lisent des coups de fusils , ou bien elle languit accablée sous le poids de la plus affreuse misère ; l’y laisser, c’est un acte de barbarie ; l’en tirer par l’aumône, c’est une opération ruineuse et impossible ; mais l’empêcher d’y tomber par une instruction donnée de bonne heure et par un ensemble de mesures sagement combinées, c’est une œuvre de philantropie digne d’occuper tout ce qui possède un cœur sensible aux souffrances de l’humanité et un esprit capable de leur porter remède.

Les chapitres suivans seront consacrés à démontrer l’insuffisance ou le danger des remèdes employés habituellement pour combattre la misère ; les derniers chapitres exposeront les moyens à employer pour la prévenir en mettant le pauvre en état de s’en préserver par lui-même.

BKHÉOES IJVSUFFISANS,

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