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CHAPITRE VI

POÉSIE MORALE ET DIDACTIQUE d'HESIODE. LA JUSTICE £T LE

TRAVAtt.

Le mythe de Pandore et le mythe d^s âges; lien qui rattache ces traditions à la pensée générale du poème d'Hésiode. — Allusions à la position du poète et à la société de son temps. — Caractère moral de la poésie d^Hésiode : Éloge de la justice et du travail . — Son caractère didactique : Conseils pratiques donnés aux laboureurs.

Les épopées d'Homère sont la plus éclatante manifestation du génie poétique des Grecs , et en même temps la forme première de leur histoire ; les poëmes d'Hésiode sont le point de départ de la philosophie et de la science. Cela seul suffirait pour déterminer Tâge relatif de ces deux poètes, ou, pour parler plus exactement, des œuvres qui portent leurs noms. Mais prenons ces noms dans le sens le plus large ; admettons qu'ils représentent deux écoles de poésie , puisque aussi bien les Grecs eux-mêmes hésitaient à attribuer à Tauteur des Travaux et Jours la Théogonie, les grandes Eoiées et les autres poëmes hésio-

diques, de même qu'ils doutaient que Tlliade, TOdyssée, les hymnes et les autres poëmes liomériques fussent Tœuvre d'un même poëte. De ces deux écoles, la seconde semble plutôt réagir contre la première que la continuer. Si on était en Inde ou en Egypte, on dirait que c'est la réaction de la caste des prêtres et de celle des laboureurs contre la caste des guerriers. En Grèce, il n'y eut jamais de castes, et s'il y eut des races différentes , elles étaient déjà confondues à l'époque héroïque ; mais on peut voir dans la Théogonie une réaction philosophique et religieuse contre l'anthropomorphisme d'Homère, dans les Travaux et Jours une réaction des tendances agricoles et pacifiques contre l'esprit militaire et le goût des aventures lointaines. Les noms d'Homère et d'Hésiode furent souvent opposés dans les légendes qui circulèrent plus tard en Grèce : on disait qu'ils avaient chanté tour à tour dans des jeux funèbres, Homère une bataille de l'Iliade , Hésiode des préceptes d'agriculture, et que les juges de ce tournoi poétique, malgré l'avis du peuple, qui acclamait Homère, avaient donné le prix à Hésiode , disant que ses vers étaient plus utiles aux hommes. Dans l'aristocratie militaire de Sparte, on disait qu'Homère était le poëte des héros, Hésiode celui des hilotes.

La morale d'Hésiode n'est pas différente de celle d'Homère, mais elle la complète. L'épopée met en scène les affections du cœur, les sentiments de fa-

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mille, ramitié, le courage, la charité hospitalière; la poésie gnomique et didactique, première forme de la philosophie , s'attache de préférence aux vertus intellectuelles, Tamour du travail, la prudence, la tempérance , et surtout la justice. Il y a là une succession normale qui résulte de la nature même des choses : dans les sociétés humaines, comme dans les individus, les instincts apparaissent d'abord, puis les sentiments, puis les idées. Les instincts ont leur siège dans la portion inférieure du corps, près de la terre dont il est sorti ; les sentiments résident dans la poitrine, les idées dans la tète, du côté du ciel; la même hiérarchie s'observe enti*e les organes de la face et entre les parties du cerveau, car la tête est un résumé du corps humain. Les sensations tendent à la conservation de l'individu ; les affections servent de lieu entre les égaux; Tintelligence relie Tbomme au monde supérieur eu lui révélant les lois générales. Le premier effort de la morale consiste à faire prédominer les sentiments sociaux sur les instincts égoïstes, le second à soumettre les sentimtnts à la raison; de ces deux phases de la vie morale, la poésie épique représente la première, la jtoésie philosophique correspond à la seconde. Homère célèbre Tamour conjugal» qu'il oppose à Tadultère ; il exalte Tanùtié, le respect des suppliants et des pauvres; la religion du starmenl , el surtout le roorage , cette première lutte de l énergie humaine contre Tinslincf inné de

la conservation. Le poëme d'Hésiode est la glorification du travail et de la justice, la condamnation de la paresse et du brigandage.

Le poëte débute par la distinction entre les deux rivalités , Tune funeste, qui produit les querelles et la guerre , lautre utile , qui entretient Témulation parmi les hommes, et pousse le paresseux même au travail par le spectacle des richesses de l'homme actif et laborieux. La nécessité du travail est établie ensuite sur deux traditions mythiques, celle de Pandore et celle des âges. La légende de Pandore est racontée d'une manière assez différente dans la Théogonie. Si ces différences n'empêchent pas d'attribuer les deux poèmes au môme auteur, elles prouvent du moins que les poètes de cette époque faisaient entrer dans la composition de leurs œuvres des fragments anonymes qu'ils recousaient ensemble; c'est d'ailleurs ce que dit Hésiode dans des vers qui lui sont attribués : « A Délos alors , pour la première fois , moi et Homère , chanteurs , cousant des vers dans des hymnes nouvelles, avons célébré Phoibos Apollon au glaive d'or, qu'enfanta Lèto. » Dans la Théogonie , Pandore paraît représenter ces séductions dangereuses, ces iascinations de la nature dont la femme est le type , et que les Dieux envoient aux hommes pour éprouver leur force. Dans les Travaux et Jours, le sens du mythe est plus nettement indiqué : cette vierge charmante et funeste créée en

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punition du larcin de Prométbée, et ornée de tous les dons des Dieux, c'est la Fortune (1), ou plutôt c'est la civilisation elle-même , suite de la découverte du feu; c'est cette curiosité de l'intelligence qui fait sortir mille maux de la boite fatale, où il ne reste plus que l'espérance. Tant que l'homme vivait d'une vie inconsciente dans le sein fécond de la nature , comme les plantes , comme les animaux et toutes les autres incarnations des forces éternelles, son existence était facile comme celle des Dieux, peia i^coovTeç. Mais maintenant que le génie de l'homme a engagé la lutte contre la nature, il faut que la race de Prométhée cherche sa vie dans le travail, car les Dieux ont caché les sources de la vie depuis que le feu a été ravi du ciel.

La tradition des âges du monde nous présente sous un autre forme les souvenirs antéhistoriques de rhumanité. Les Dieux et les hommes ont une même origine ; l'âge d'or est cette période embryonnaire où l'homme, confondu dans la vie universelle et mêlé avec les Dieux, n'a pas encore de loi spéciale. Mais la conscience tarde trop à s'éveiller ; engourdis dans cette vie facile, mous et sensuels, les hommes de l'âge d'argent, conmie de grands enfants sans intelligence, fiiyùL wimoi, vieillissent dans les bras de leur mère, et n'ont nul souci des lois étemelles, ou,

(1) Voyei la dissertation d'HeiDsius sur Pandore , dans son édition d'Hésiode.

comme dit le poëte, ne veulent pas honorer les Dieux. Bientôt les instincts violents se développent ; la race d'airain, aux membres robustes, née des nymphes des frênes, c'est-à-dire du bois des lances, s'extermine elle-même dans des querelles sans fin. Alors une race meilleure et plus juste lui succède : « la race sacrée des héros, qu'à la génération précédente on appelait les Demi-dieux sur la terre immense. » Mais toute la race des Demi-dieux disparut dans les grandes guerres, dans la Cadmée ou sous les murs de Troie, et le poëte ajoute ; « Pourquoi me faut-il vivre au milieu du cinquième âge des hommes ? J'aurais dû mourir plus tôt ou naître plus tard, car c'est maintenant la race de fer. » Et il annonce qu'un siècle encore plus dur suivra l'ère présente : a Maintenant les maux sont encore mêlés de biens, mais bientôt il n'y aura plus ni liens de famille, ni hospitalité , ni justice , ni vertu ; Aïdôs et Némésis (l'honneur et la morale) remonteront au ciel et le mal sera sans remède. » Tout ce mythe des âges est bien obscur, et comme Homère n'y fait allusion nulle part, et qu'il ne reste rien des autres poëtes antérieurs ou contemporains, on n'a aucun moyen de contrôler le récit d'Hésiode. 11 est certain qu'il rapporte une tradition ancienne, mais la forme en est étrange, le sens difficile à saisir, et les commentaires de Tzetzès, de Moschopoulos,'et même de Proclos, ne l'éclaircissent guère. On voudrait que la

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science pût donner la clef de ces lointaines traditions qui, chez les Grecs comme chez les autres peuples, semblent de vagues souvenirs du temps où rhumanité était encore dans les limbes de la vie et de l'histoire; mais la science se tait sur les origines comme sur la fin des choses, et les traditions primitives de rhumanité restent pour nous des hiéroglyphes mystérieux écrits dans une langue inconnue.

Des légendes rapportées par des mythographes postérieurs placent avant Tâge des héros un déluge dont ni Homère ni Hésiode ne parlent^ Des critiques modernes ont pensé qu'en séparant l'âge d'airain de l'âge de fer par la race des Demi-dieux, Hésiode avait fondu en une seule deux traditions différentes. Le souhait qu'il forme d'être né plus tard semble indiquer qu'il espère un avenir meilleur, comme s'il eût entrevu cette période florissante et glorieuse de l'histoire grecque qui suivit rétablissement des républiques. Il n'admet donc pas plus une loi fatale dans la décadence que dans le progrès. Il semble même n'avoir eu d'autre but, en rapportant cette tradition des âges, que d'en tirer une conclusion morale, et de montrer que l'homme est toujours et partout l'artisan de sa destinée, et que son existence, même après la mort, dépend de l'emploi qu'il a fait de ses facultés pendant la vie. Les hommes de l'âge d'or, qui ont vécu d'une vie divine, deviennent les bons démons terrestres, gardiens des

hommes mortels. Les hommes de l'âge d'argent sont appelés les heureux mortels souterrains : « Ils sont les seconds, mais un honneur les accompagne aussi. » 11 ne dit pas quelle fonction ils remplissent sous la terre ; sans doute ils dirigent la vie des plantes, car ils ont vécu d'une vie toute végétative. Les hommes d'airain descendent sans nom dans la demeure humide et ténébreuse du glacial Aidés. En disant qu'ils sont sans nom, le poëte veut peut-être indiquer que les hommes de cette race violente et meurtrière ne conservent pas d'existence individuelle. Quant aux héros, ils habitent aux limites de la terre, et Kronos règne sur eux. Ils vivent avec un cœur tranquille, au delà de l'Océan aux gouffres profonds. Hésiode ne dit pas ce que deviendront après la mort les hommes du cinquième âge, sans doute parce que leur destinée terrestre n'est pas accomplie. Ils sont contemporains du poëte, et c'est pour les détourner du mal qu'il leur montre par l'exemple des générations précédentes que les œuvres de l'homme le suivent même au delà de la vie.

Tel est le lien qui rattache cette démonologie à l'ensemble du poëme; mais le poëte laisse à ses auditeurs le soin de le découvrir. Il faut se rappeler que l'art des conclusions, aussi bien que celui des transitions, est absolument étranger à la poésie primitive; si on voulait se dispenser dé ce travail, que les auteurs plus modernes épargnent à leurs lec-

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leurs, ou ne verrait dans les trois ou quatre préambules du poëme d'Hésiode que des fragments décousus et sans suite, tandis qu'ils ont entre eux et avec le reste du poëme une liaison très-logique et très-nalurelle, qu'on ne manquerait pas aujourd'hui d'indiquer par des divisions en chapitres, avec des sommaires au commencement et des moralités à la fin. De même le petit apologue de Téperyier et du rossignol, qui est le plus ancien exemple des fables aesopiques chez les Grecs, pourrait recevoir un titré explicatif tel que : « Le pouvoir judiciaire doit protéger le faible contre la violence. » La moralité de la fable est celle-ci : *« Que les poissons , les bêtes fauves et les oiseaux ailés se dévorent entre eux, puisqu'il n'y a pas parmi eux de justice; mais aux hommes Zeus a donné la justice , qui est la meilleure des choses. » Seulement, avant d'arriver à cette conclusion, le poëte s'est laissé eutraîner dans un éloge de la justice assez long pour faire perdre de vue son apologue. Cependant ce petit récit n'est nullement un hors d'oeuvre. Le choix même des personnages n'est pas indifférent, car il contient une allusion directe ; ce rossignol, qui chante inutilement entre les serres de l'épervier, ressemble bien à un pauvre poëte en lutte avec un roi ou un adversaire puissant ; or d'autres passages du poëme font comprendre qu'Hésiode avait un procès avec son frère Perses, et que celui-ci achetait l'appui des rois qui

voulaient juger cette querelle. De là les conseils que le poëte adresse tour à tour aux rois et à son frère : à ceux-là il prêche la justice, à celui-ci le travail, et le but particulier de l'auteur se confond avec la moralité générale de rœuvre.

La société au milieu de laquelle vit Hésiode, la race de fer, comme il Tappelle, est déjà loin de cette belle société héroïque que décrit Homère, et qui, malgré ses imperfections, apparaissait aux générations suivantes comme un second âge d'or. Les invasions qui suivirent la guerre de Troie ont plongé la plus grande partie de la Grèce, et notamment la Bœotie, où vit le poëte, dans une sorte de moyen âge. Bien souvent la force remplace le droit ; les rois, institués dans l'origine pour protéger les faibles, prennent souvent le parti des riches qui les payent^ et exploitent à leur profit personnel ces fonctions d'arbitres qu'ils ont reçues des peuples. « La Justice est traînée avec violence par ces mangeurs de présents, qui s'écartent du droit dans leurs sentences. Elle les suit en pleurant par la ville au miHeu des peuples, apportant des maux aux hommes qui la chassent et ne la distribuent pas avec droiture. » (V. 202). Hésiode oppose ensuite le bonheur qui suit la justice aux maux qui menacent une ville où régnent l'injure et la violence : « Ceux qui rendent des jugements droits aux étrangers et aux citoyens et ne s'écartent en rien de la justice, leur cité prospère

et les peuples y sont florissants. La paix, nourrice des jeunes gens, règne alors sur la terre, et jamais Zeus au large regard n'envoie la guerre pernicieuse. Jamais, parmi les hommes justes, ne pénètrent la disette et la ruine. Ils jouissent dans les fêtes du fruit de leurs travaux. La terre produit pour eux une nourriture abondante; le chêne, dans la montagne, porte des glands sur sa cime, des abeilles dans ses flancs ; les brebis laineuses sont chargées d'une toison épaisse. Leurs femmes donnent naissance à des enfants qui ressemblent à leurs parents ; pour eux les biens se multiplient sans cesse ; ils ne voyagent pas sur des vaisseaux, leur champ fertile les nourrit de ses fruits. Mais ceux qui s'abandonnent à l'injure et aux mauvaises actions, Zeus au large regard leur envoie de justes représailles. Souvent même toute une ville a porté la peine des fautes et des crimes d'un homme méchant. Du haut du ciel, le fils de Kronos a envoyé un grand fléau, la famine et la peste. Les peuples périssent, les femmes n'enfantent plus et les familles décroissent par les décrets de Zeus olympien, et tantôt le fils de Kronos détruit leur grande armée et leur rempart, tantôt il fait périr leurs vaisseaux dans la mer. » (V. 223.) La punition de tout un peuple pour les crimes des rois peut sembler contraire à la justice divine ; mais, si la conscience se révolte, c'est contre le fait et non contre son expression. D'ailleurs, Proclos fait re-

marquer que les peuples sont responsables des actes de leurs chefs, cf parce que, dit-il, ils ne devaient pas leur laisser Tautorité. » On s'étonnerait de trouver une pensée si fière au milieu du Bas-Empire, si on ne se rappelait que Proclos est le dernier représentant des antiques traditions de la Grèce.

Hésiode essaye de ramener la royauté à son principe ; mais, aux reproches dont ses conseils sont mêlés, on devine que les peuples ne tarderont pas à se défaire d'une institution qui a cessé de remplir son but ; « rois, considérez vous-mêmes cette justice, car auprès des hommes sont des immortels qui observent ceux qui se nuisent les uns aux autres par des actions injustes , sans s'inquiéter du regard des Dieux. Ils sont trente mille sur la terre nourricière, les démons immortels de Zeus, surveillants des hommes mortels. Vêtus d'air, parcourant la terre en tous sens, ils surveillent la justice et les actions coupables. Et il y a aussi la vierge Dikè (justice), née de Zeus, auguste et vénérable aux Dieux qui possèdent l'Olympe; si quelque impie l'outrage, aussitôt, assise auprès du père Zeus, fils de Kronos, elle lui rapporte les injustices des hommes, afin que le peuple expie la folie des rois, qui, livrés à des pensées funestes, s'écartent du droit chemin et rendent de mauvais jugements. Songez-y, rois mangeurs de présents, et redressez vos sentences, et renoncez à jamais à vos jugements injustes. L'homme qui fait

du mal aux autres s'en fait à lui-même, et uninau* vais dessein est surtout mauvais pour celui qui Ta conçu. » (V. 246.)

De temps en temps Hésiode fait une allusion à sa position personnelle et à son procès : « L'œil de Zeus qui voit tout et connaît tout regarde, s'il le veut, ce qui se passe ici, et la njanière dont cette ville rend la justice ne peut lui échapper. » Puis viennent deux vers que Plutarque voudrait supprimer : cr Que je ne sois pas juste, ni moi ni mon fils, car il est mauvais d'être juste si l'homme injuste obtient plus de droits. » Il est certain que la justice doit être aimée pour elle-même, sans intérêt; mais on peut bien excuser le cri de découragement du juste opprimé ; d'ailleurs le poëte ajoute aussitôt : « Mais je sais que Zeus, roi de la foudre, ne permettra pas cela. » 11 ne désespère pas même de la justice humaine : « La justice finit toujours par triompher de l'injure. >» 11 s'adresse aussi à son frère et l'engage à renoncer à la violence : « A celui qui dans l'assemblée parle avec justice et selon sa conscience , Zeus au large regard donne le bonheur ; mais celui qui se parjure volontairement et rend un faux témoignage se fait un tort irréparable ; en violant la justice, il laisse une tache à ses descendants, et l'homme qui respecte le serment améliore la condition des siens. Je te donnerai de bons conseils. Perses, grand sot. On peut sans peine arriver d'un

pas au vice ; la route en est unie, et il demeure tout près. Devant la vertu, au contraire, les Dieux ont placé la sueur ; le chemin est long et escarpé ; il est rocailleux au commencement, mais, lorsqu'on arrive au sommet , on le suit sans effort , quoiqu'il soit difficile. » C'est la doctrine de l'efficacité des œuvres dans sa forme primitive ; selon la remarque de Proclos, Hésiode avait montré avant Platon que la vie conforme à la vertu n'est pas seulement la meilleure, mais encore la plus agréable.

Le poëte fait ensuite un bel éloge du travail : « Souviens-toi de mbn précepte. Perses, race divine ; travaille, afin que la disette te haïsse et que tu sois aimé de Dèmèter à la belle couronne , et qu'elle emplisse ton grenier de provisions; car la disette accompagne toujours le paresseux. Les Dieux et les hommes s'indignent contre celui qui vit dans la paresse , pareil aux frelons inutiles qui dévorent le travail des abeilles. Règle et mesure ton travail, afin que tes greniers s'emplissent des fruits de la saison. C'est par le travail que tu deviendras cher aux immortels, car ils ont horreur du paresseux. Aucun travail n'est honteux : c'est l'oisiveté qui est honteuse. Si tu travailles, tu exciteras bientôt l'émulation du paresseux par ta richesse, qu'accompagneront la vertu et l'honneur. » A la richesse qui est le fruit du travail, Hésiode oppose les tristes résultats de l'oisiveté, la misère, qui rend l'homme

honteux de lui-même, la mendicité, le vol et le brigandage : ce Les richesses ne doivent pas être ravies ; celles que les Dieux donnent sont les meilleurfs. Si quelqu'un usurpe de grands biens par la violence ou les soustrait par l'adresse de sa langue, comme il arrive souvent quand le gain séduit l'esprit des hommes et que l'impudence remplace l'honneur, sans peine les Dieux l'abaissent, sa maison s'appauvrit,et la richesse ne l'accompagne pas longtemps.» Le poëte énumère ensuite les principaux crimes contre la morale et les menace de la vengeance divine : « De même, si quelqu'un maltraitait un suppliant ou un hôte, ou montait dans le lit de son frère pour lui ravir secrètement sa femme, en commettant une action criminelle, ou par une fraude coupable dépouillait des enfants orphelins, ou par de dures paroles outrageait son vieux père sur le triste seuil de la vieillesse, certes, Zeus s'irriterait contre lui, et, à la fin, pour ses œuvres injustes, lui enverrait de dures représailles, » Les préceptes qui suivent se rapportent tantôt à la morale, tantôt à l'économie domestique. Ce sont en général des sentences détachées et exprimées en un ou deux vers. Ces sentences sont entremêlées de prescriptions relatives à l'agriculture et à la navigation , les deux principales sources de la richesse; mais le poëte donne la préférence à Tagriculture, qui est la plus noble forme du travail. Dans cette partie de son

poëme, Hésiode a été imité par Virgile. Au point de vue d'un art plus savant et plus raffiné, le poëme des Géorgiques peut être préféré à son modèle; mais celui-ci est moins un poëme didactique qu'une œu-

vre de morale, et c'est au point de vue de la morale qu'il doit être jugé, o Ce qui caractérise cette morale, dit M. Alfred Maury, c'est à la fois la parfaite connaissance du cœur humain qu'elle implique, et sa forme essentiellement pratique. Rien du mysticisme de l'Orient, de ce Joguisme qui place la méditation des perfections divines au-dessus des œuvres, et anéantit la morale en voulant la purifier (1). »

On peut ajouter que cette morale est éminemment sociale. Jamais Hésiode ne suppose l'homme isolé de ses égaux ; il attache une grande importance aux relations de voisinage : « Invite à dîner celui qui t'aime, laisse là celui qui te hait; invite surtout l'ami qui demeure près de toi ; chaque fois qu'il arrive un accident domestique, les voisins accourent sans ceinture, les parents se ceignent d'abord. Un mauvais voisin est un fléau ; un bon voisin est un grand bienfait. On trouve un trésor quand on trouve un bon voisin. Il ne mourrait pas un bœuf, si le voisin n'était mauvais. Mesure avec soin ce que tu empruntes à ton voisin, et rends-lui la même mesure, et davantage si tu peux. » L'idée de la réci-

(1) Histoire des religions de la Grèce antique. Pour ce chapitre el pour le précédent, nous avons souvent consulté ce savant ouvrafçe.

procité des devoirs domine dans tous les préceptes du poëte; jamais il ne méconnaît les conditions normales de la nature humaine et de la vie sociale ; sa morale, toute pratique, n'a pas de ces exagérations décourageantes qui manquent le but en voulant le dépasser : « Aimer qui nous aime, aider qui nous aide, donner à qui donne, ne pas donner à qui ne donne pas ; chacun donne à qui donne, personne ne donne à qui ne donne rien. » Ces conseils satisfont la justice ; on est ingrat envers son ami si on ne le traite pas mieux que son ennemi ; on ne peut même traiter les méchants comme les bons sans faire tort aux uns et aux autres ; ce serait priver les bons de la récompense qui leur est due, et les méchants de la leçon dont ils ont besoin pour se corriger. Hésiode reconnaît à Thomme le droit de punir une offense, mais il pose une limite à cette punition ; il recommande le pardon des injures en y mettant pour seule condition le repentir du coupable : « Si quelqu'un te nuit le premier, soit par ses paroles, soit par ses actions, souviens-toi de le punir seulement deux fois, et, s'il revient à l'amitié et veut réparer

sa faute, reçois-le : c'est un malheur de changer souvent d'amis. » Sans doute Épictète et Marc Aurèle poussent plus loin la résignation et le pardon des injures, mais ces aspirations excessives du Stoïcisme ne s'adressent qu'à des exceptions, et cela est heureux; car, tout en accordant à ces saints de la philo-

Sophie la profonde vénération qu'ils méritent, il faut reconnaître qu'une société où aucune offense ne serait punie deviendrait la proie des méchants. Hésiode recommande la chasteté et condamne les relations des sexes en dehors du mariage : « Qu une femme qui orne ses reins ne séduise pas ton esprit par son doux babil en s'informànt de ta demeure; car celui qui se confie à une femme se confie aux voleurs. » Il est évident que le trait final ne s'adresse pas à la femme en général, mais à la femme impudique, car, un peu plus loin, le poëte fait l'éloge du mariage : « Conduis une femme à ta maison en temps opportun, quand tu n'auras ni beaucoup moins ni beaucoup plus de trente ans; c'est l'âge convenable pour le mariage. Que la femme soit nubile pendant quatre années et se marie la cinquième. Mais épouse une vierge, afin de lui enseigner les mœurs honnêtes. Prends.de préférence celle qui demeure près de toi, et considère bien toutes choses pour ne pas épouser la risée de tes voisins. Car l'homme ne peut rien obtenir de meilleur qu'une bonne femme , ni de pire qu'une mauvaise , qui ne sait que manger, et qui brûle sans flambeau l'homme le plus robuste et le conduit à une vieillesse précoce. » Dans les souhaits qu'Hésiode fait pour son frère, il loue les familles nombreuses : « Puisse ton fils unique conserver la maison paternelle; puissestu mourir vieux , laissant un autre fils grandissant

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chez toi! A un plus grand nombre encore Zeus fournirait facilement d'immenses richesses. Plus on est nombreux, plus le travail est soigné, et plus les biens s'augmentent. » (V. 361, 693, 374.)

A côté de ces préceptes de morale, le poëme d'Hésiode contient un grand nombre de conseils de sagesse pratique, de prudence et d'économie. Mais cette prudence n'est pas de l'égoïsme, cette économie n'exclut pas la libéralité : « L'homme qui donne volontiers, lors même qu'il donne beaucoup, se réjouit de ses bienfaits et en est heureux dans son âme ; mais celui qui ne rougit pas de voler a le cœur déchiré par les remords , quelque petit que soit son larcin. » — « Évite les mauvais profits ; ils équivalent à des pertes. » En même temps qu'il conseille la bienfaisance, il ne veut pas qu'elle serve d'encouragement à la paresse; il recommande d'éviter les emprunts : « 11 est aisé de dire : Prête- moi tes bœufs et un chariot ; mais il est facile de répondre : Mes bœufs sont occupés. » — a Accomplis dans la saison chacun des travaux de Dèmèter, de peur d'être forcé par le besoin à mendier dans les maisons étrangères sans rien obtenir. Déjà tu es venu chez moi , mais je ne te donnerai plus rien et je ne te prêterai plus. Travaille, insensé Perses, accomplis les œuvres auxquelles les Dieux ont destiné les hommes, de peur d'aller tristement avec tes enfants et ta femme demander ta vie chez les voisins, et

qu'ils ne s'inquiètent pas de toi. Ils te donneront peut-être deux ou trois fois : mais, si tu les importunes davantage, tu n'obtiendras rien et tu parleras en vain ; ce sera une provision de paroles perdues. Je te conseille donc de payer tes dettes et d'éviter le besoin. » (V. 355, 350, 451, 390.)

Enfin le poëme se termine par quelques conseils sur l'emploi des différents jours du mois, conseils dont le sens nous échappe le plus souvent et dont la plupart nous paraissent des superstitions, comme les conseils analogues et les prédictions qui remplissent encore aujourd'hui les almanachs répandus dans nos campagnes. Mais la persistance des paysans à consulter ces almanachs fait reconnaître du moins qu'ils répondent à un besoin très-réel, et sert d'excuse à Hésiode, La science, jusqu'à présent, ne peut ni prévenir ni prévoir les orages ; on doit donc pardonner aux anciens de n'avoir pas attendu ses conclusions, et d'avoir admis provisoirement des jours heureux et des jours malheureux. Cette croyance servait du moins à tromper l'inquiétude des pauvres laboureurs. 11 est fort naturel que des hommes qui vivent sans cesse au milieu de la nature, et qui savent bien que leur récolte dépend souvent d'un orage, s'efforcent de chercher une règle à suivre au milieu des capricieuses variations de l'atmosphère. Ils notent leurs observations et cherchent à en tirer des conséquences ; ils s'aper-

coi vent que les oiseaux sont particulièrement sensibles aux influences des saisons, et semblent prévoir les changements de la température. Il paraît donc naturel de suivre leur instinct prophétique, de les prendre pour guides et d'observer leur vol avant les semailles et avant la récolte. De là le crédit qu'obtint chez les Grecs la science conjecturale des augures; après avoir consulté les oiseaux sur la pluie et le beau temps, on s'accoutuma à leur attribuer un caractère fatidique, et on les interrogea sur les événements de la vie humaine. Si l'usage de la divination nous fait sourire, il faut avouer du moins qu'il était assez inoffensif ; jamais les Grecs ne connurent ces pratiques minutieuses qui, dans les théocraties, envahissent la religion et finissent par la remplacer. Hésiode recommande la piété, mais cette piété n'est que le couronnement de la morale, elle n'en tient pas lieu : « Offre, selon tes facultés, des sacrifices aux Dieux immortels avec un cœur chaste et pur, et brûle les cuisses grasses. Honore-les encore par des libations et des parfums quand tu vas te coucher et quand revient la sainte lumière. » Et le poëte conclut par ces mots : « Heureux et béni celui qui travaille , instruit de toutes ces choses, irréprochable aux yeux des immortels, observant les oiseaux et évitant les actions impies! »

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