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Description tics lo calités.
Le titre de ce mémoire indique suffisamment le but qu’on s’est proposé en l’écrivant. Cependant, comme la force des arguments qu’on y présente ne peut être bien comprise qu’autant qu’on a quelque connaissance des localités, je commencerai mon travail par la partie descriptive.
Matifou est un endroit inconnu (1) à la plupart des habitants d’Alger, bien que, par mer, il ne soit pas beaucoup plus éloigné de notre métropole africaine que la pointe Pescade ou le café des Platanes. Il ne mérite pourtant ni cette obscurité, ni cet abandon. On pourra s’en convaincre après avoir parcouru ces notes, recueillies durant un séjour de trois mois au fort Matifou en 1837, augmentées dans plusieurs excursions successives, et enfin complétées et rectifiées récemment pendant une semaine employée à revoir cette contrée intéressante sous tant de rapports. Le travail que l’on va lire n’était pas destiné à être publié isolément, et devait faire partie d’un ouvrage d’archéologie africaine ; mais dans un moment où des projets de colonisation au cap. Matifou paraissent sur le point de se réaliser, il m’a semblé nécessaire de faire connaître tout ce que j’ai pu recueillir de curieux ou d’utile sur cet endroit.
Avant d’aborder la description du cap, tel qu’il est aujourd’hui, qu’il me soit permis de dire quelques mots sur ce qu’il a été jadis. J’abuserai le moins possible de la patience du lecteur, et je promets de ne le pas retenir long-temps dans le domaine un peu aride de l’archéologie.
usgunia. Plusieurs inscriptions latines trouvées à Matifou, ou ap-
(1) Celte partie du territoire d’Alger a toujours été si peu connue, que j’ai sous les yeux des cartes dans lesquelles le chaînon de l’Atlas qui sépare la plaine des Issers de celle de la Mitidja, n’est point marqué. Sur d’autres, toutes récentes, le très petit nombre d’indications relatives au cap Matifou qu’on y rencontre sont inexactes : ainsi, la Qoubba ou chapelle de Sidi Messaoud-el-Bahari y est désignée sous le nom deSmi Mesroubel-Balc.eria ; on y appelle Sidi-Derganu, le sanctuaire consacré à Lella- Derc.ana, de sorte que l’on fait un homme de cette femme morte en odeur de sainteté. Avant de s’enquérir de la topographie du Sahara, il n’aurait peut-être pas été inutile de connaître celle des environs d’Alger.
portées de cette localité à Alger, donnent le nom de la colonie romaine, dont les ruines s’y voient encore; c’était Rusgunia (1).
La synonymie que l’on vient d’établir est prouvée par lesdites inscriptions et résulte en outre de l’étude du précieux document de géographie ancienne, connu sous le nom d’itinéraire d’Antonin. Selon cet itinéraire, il y avait quinze milles ou environ vingt-cinq kilomètres entre Icosium (2) et Rusgunia, distance qui diffère un peu de celle qui sépare Matifou d’ Alger qui sont à douze ou quinze kilomètres l’un de l’autre, en partant du phare. Rusgunia est évidemment un mot Berber que les Romains ont adopté en le latinisant. La première syllabe Rus, que l’on prononçait Rous, se retrouve dans les noms de plusieurs promontoires du litoral algérien: Rusucurru, Rusadir, Rusicada, etc., elle signifie évidemment cap. Gunia est peut-être le mot Berber Guèn qui veut dire dormir. Le tout équivaudrait donc à cap du Sommeil ou des dormeurs. Or, il est à remarquer que la tradition locale place en effet à Matifou le théâtre de l’aventure des sept dormants. C’est même pour cela que les gens du pays appellent cet endroit Belad-Daqïouce, contrée de Daqïouce ou Décius, héros de cette légende, toujours selon la version des gens du lieu.
Les indigènes appellent aujourd’hui ce cap Race-Tament-
(1) Et non Rustonium comme en d t vulgairement à Alger par altération du Rustonion de Ptolémée, lequel était lui-même une corruption de l’appellation véritable.
(2) Alger a été bâti sur l’emplacement d’IcosiUM. Je crois avoir prouvé cette assertion jusqu’à l’évidence dans la brochure que j’ai publiée il y a quelques mois sur cette question d’archéologie. (In-/|° avec figures, Alger, 18/j5.)
Routes qui conduisent au cap.
Fouce, mot composé cabile (1) qui paraît signifier les huit mains. C’est par altération de ce nom que les Européens disent Matifou.
Après cette courte excursion dans le domaine de l’antiquité, abordons l’examen de l’état actuel.
On peut aller à Matifou par mer et par terre. La première voie est la plus courte, puisque l’on suit la corde de l’arc formé par la baie d’Alger; mais elle est loin d’être la plus certaine, car on y est exposé aux caprices du vent qui fait parfois d’une excursion maritime très peu considérable en apparence, une navigation longue, pénible, où l’on n’atteint même pas toujours le but, attendu qu’au lieu d’aborder à Matifou, il arrive fréquemment qu’on s’estime très heureux de pouvoir débarquer à la pointe Pescade, pour peu que le vent d’est tourne à la brise carabinée.
Dans l’hypothèse de la route de terre, on sort d’Alger par la porte Bab-Azoun et l’on se rend à la Maison-Carrée. Là, deux chemins se présentent : la grande route de laRASSAUTA, le gué de Hadjira (2) sur I’Hamise ( Oueld-el-Khemice (3), puis un sentier qui traverse d’immenses broussailles et vient aboutir auprès du fort, après avoir longé les ruines de l’église romaine de Rusgunia que les gens de l’endroit appelle la Casba de Daqïouce.
(1) De Tament et A[ouce.
(2) Hadjira veut dire la petite pierre. Cette désignation a été donnée au gué et à la localité en général à cause d’une pierre qui se trouve sur un mamelon auprès d’un olivier. Les indigènes rattachent des idées de superstitions à cette pierre.
(3) Ces mots arabes signifient la rivière du cinquième (sous entendu Jour) ou du Jeudi, à cause du marché qui se tient sur ses bords auprès du Fondouq , le jeudi de chaque semaine.
Baie d’Alger et golfe
Bengnt.
On peut aussi en dépassant la Maison-Carrée, prendre le chemin de Bordj-el-Kifan (Fort des Rochers) , que l’on appelle ici Fort de l’Eau, de là suivre la mer jusqu’au Fort Matifou en passant I’Hamise sur la barre de l’embouchure. Beaucoup d’indigènes , pour éviter le détour causé par le coude de I’Harrache à la Maison-Carrée, traversent cette rivière à son embouchure ; mais ce passage est dangereux à certaines époques pour les personnes qui n’ont pas une connaissance parfaite des localités, à cause des sables mouvants qui existent quelquefois sur la barre.
En somme, la route la plus sûre est par la Rassauta et le % gué de Hadjira ; la plus courte est par le Fort de l’Eau, c’est aussi celle par laquelle on risque le moins de s’égarer. Elle n’a d’autres inconvénients que les sables mouvants de l’embouchure de I’Hamise, mais quand les eaux sont basses on peut y passer sans crainte.
La baie d’Alger et le golfe Bengüt, entre lesquels on trouve la contrée que je vais décrire, peuvent se comparer à deux demi-cercles accolés presque à angle droit par leur côté convexe ; l’extrémité orientale de l’une forme, en atteignant la pointe occidentale de l’autre, le cap que nous appelons Matifou et que les indigènes désignent sous le nom de Race- Tament-Fouce. Mais le terrain qu’il importe de faire connaître n’est pas limité à ce point de rencontre : il constitue un district assez étendu et tout-à-fait à part , que la nature abandonnée à elle-même, tend à isoler complètement des cantons environnants, d’abord en le prolongeant dans la Méditerranée à une assez grande distance, puis en lui donnant pour barrière, vers l’intérieur du pays, à l’est, la rivière appelée RégaÏa (Oued-Rhérhaïa); au sud et au sud-est, les collines qui s’étendent depuis cette dernière rivière jusqu’à FHamise. Une seule tribu peu nombreuse, celle des Haraouas,
Mouillage jde Ma fou.
habite cet espace considérable : elle s’est fixée sur les crêtes (1) et le versant maritime du Sahel, abandonnant à ses troupeaux tout le terrain compris entre ces hauteurs et le bord de la Méditerranée. Véritable jetée poussée au loin dans la mer : séparé du reste de la contrée par des cours d’eau et des collines, le territoire de Rusgunia, à la distance où il se trouvait de la grande voie de circulation parallèle au littoral, serait demeuré un désert sous les Romains, comme il l’était redevenu récemment par suite de la reprise des hostilités en 1839 , si ce peuple n’avait reconnu entre autres i- avantages inhérents à cette localité, un très bon mouillage au cap Matifou. C’en était un excellent en vérité à l’époque où les navires n’avaient qu’un faible tirant d’eau. Ils voulurent donc utiliser cet avantage assez rare sur un rivage qu’eux-mêmes ont appelé Importuosum, et ils se hâtèrent de construire une ville dans ce lieu. Une route vint relier ce point à la grande voie du littoral. On en voit encore les restes au confluent de I’Hamise avec le Rourïa, à l’endroit que l’on nomme E1-Qounitra (le Petit-Pont). Cependantl’eau courante manquait à Rusgunia ; mais qu’était un pareil obstacle pour le génie des Romains? des puits nombreux et d’un énorme diamètre, qui subsistent encore, furent creusés ; des sources furent amenées des collines situées à l’est et arrivèrent jusqu’au cap par un acqueduc souterrain qui s’est assez bien conservé pour qu’on puisse en faire usage aujourd’hui avec quelques réparations peu coûteuses.
Le terrain dont je viens d’indiquer la circonscription est divisé en deux parties d’étendue inégale par une série de col-
(1) Entre la rivière Régaïa et la baie d’Alger, sur les fermes d.’Ain-Qahla (la Fontaine Noire), de Ben-Dali-Bey (fils du bey insensé) et de Hadjira.
Plaine de Bengut.
lines basses qui se détachant des hauteurs d’HARAOUA auprès du gué de I’Hamise, se dirigent vers le cap Matifoü et forment, un peu ayant de l’atteindre, le renflement assez considérable qui est connu sous le nom de Mondrain. Les Arabes donnent au Mondrain le nom de Coudiat-el-Kebira ou Ja grande colline; ils appellent Coudiat-el-Dis (Colline au Foin; et Coudiat cidi Embarak, les deux collines qui viennent ensuite en allant du nord au sud. Ces deux subdivisions, dont 1’une, la plus grande, fait face au golfe Bengut, tandis que l’autre regarde la baie d’Alger, appartenaient toutes deux au territoire de Rusgunia, et je ne les distingue que pour faciliter l’intelligence des descriptions. Me conformant aux désignations généralement connues des Européens, j’appellerai la moindre, celle où la cité antique était bâtie, plaine de Matifoü, et l’autre plaine de Bengut (1).
La plaine de Bengut, enfermée entre la Méditerranée, les collines des Haraouas, la rivière de Regaïa et la chaîne du Mondrain , était naguère couverte de broussailles, de lenstiques, d’arbousiers, de jujubiers, etc. Le genet épineux, et quelques autres plantes également armées d’aiguillons, s’y rencontraient en assez grand nombre, et il n’était pas de vêtements qui pussent protéger avec efficacité contre leurs atteintes, obligé qu’on était de se faire jour à travers les fourrés les plus épais.
il n’y avait pas de chemins, pas même de sentiers, à proprement parler, dans ce lieu sauvage ; et ce n’était qu’en sui-
(1) Je ferai remarquer que les Arabes désignent en général la plaine de Matifoü sous le nom de Belad-Daqïouce , contrée de Daqïouce, et qu’ils appellent la plaine de Bengut, ou du moins une portion de cette plaine, Maherzat (ou les Mortiers), à cause des carrières antiques qui s’y rencontrent et dont j’aurai bientôt à parler.
Plaine de Malifou,
vant les étroits sillons tracés dans les broussailles par les bœufs, les sangliers et les panthères, qu’on parvenait à y cheminer. Et cependant , malgré la difficulté de reconnaître des vestiges au milieu de ce fouillis de végétation, il était impossible de faire une promenade de ce côté sans rencontrer quelques restes de constructions romaines. Depuis que les Arabes sont revenus en grand nombre habiter le Saiiel, qui domine cette plaine , ils ont incendié les broussailles et rendu les communications un peu moins difficiles.
La plaine de Matifou, à cause du fort que les Turcs y ont élevé, à cause surtout du mouillage qui est en deçà du cap, et où la flotte de Duquesne trouva jadis un asile , mouillage que les pêcheurs d’Alger fréquentent encore avec assez d’assiduité, la plaine de Matifou n’a jamais eu un aspect aussi complètement sauvage que celle du Bengut. Deux chemins passablement praticables la traversent dans le sens de sa longueur, l’un partant de l’embouchure de I’Hamise et conduisant à Bordj-Tament-Foüce, en suivant le bord de la mer; l’autre parallèle au précédent, commençant au gué de Hadjira et aboutissant au même point que le premier. En outre, une multitude de petits sentiers sillonnent cette plaine dans diverses directions, de sorte qu’il est possible de la parcourir sans laisser aux buissons une partie de ses vêtements. On n’y remarque, du reste, aucune trace de culture, malgré la bonté naturelle du sol ; et la seule chose qui y fasse soupçonner le travail de l’homme, ce sont de vastes espaces de broussailles brûlées, car ici l’industrie forestière procède, non par coupes , mais par incendies réglés. La flamme dévore les feuilles et dessèche la tige, que les Arabes coupent assez près du sol et qu’ils vont vendre par charges à Alger. Outre ce premier avantage, ils trouvent dans l’emploi de ce procédé le moyen d’avoir toujours des pousses tendres à offrir
à leurs bestiaux, ce qui est une puissante considération pour un peuple pasteur. Les habitudes agricoles des Européens ne s’accommodent pas beaucoup de cette manière de faire, d’autant plus que le feu s’étend quelquefois au delà du cercle . que l’exploitateur avait voulu embrasser, et que de la sorte
les habitations et les récoltes voisines sont souvent détruites. Au temps des pachas le sabre turc faisait justice de ces maladresses : notre humanité , qui nous interdit ces procédés énergiques , nous laisse presque désarmés contre les dangers d’un système qui est principalement mis en pratique dans le courant du mois d’août , lorsque règne le vent du désert.
Au milieu des épaisses et hautes broussailles dont on vient de parler, on aperçoit difficilement les débris des bâtiments • d’exploitation d’une saline antique, premières ruines qui s’offrent aux regards lorsqu’on a traversé I’Hamise. Un peu plus loin sont les restes de Rusgunia, si rudement mis à contribution par les Turcs, qu’à peine si quelques pans de murailles s’élèvent encore au dessus des buissons, vestiges qui n’ont subsisté jusqu’à nos jours que parce que les matériaux qui les composent n’offraient ni marbre, ni pierres de taille, que ces modernes Vandales pussent utiliser pour la construction des forts ou pour l’ornement des mosquées et des maisons particulières. Parmi tous ces débris anciens, s’élève un édifice moderne, une forteresse octogone badigeonnée à la chaux selon l’usage du pays. Elle domine le mouillage et protège contre un débarquement qui serait assez probable sur ce point, surtout dans la belle saison. Kon Matifou. C’est le Bordj-Tament-Fouce (1) que nous appelons fort Ma-
(1) Selon les chroniques algériennes manuscrites qui se trouvent à. la
ti fou. Ce bâtiment est entouré d’un fossé que l’on passe sur un pont en bois construit par le prince de Mir. Après avoir franchi la porte, on suit un couloir, espèce de défilé qui conduit dans une cour à huit pans, entourée d’une galerie soutenue sur des colonnes. Un magnifique berceau de vigne ombrageait jadis cette cour : les Arabes font en partie arraché en 1830. Autour du cloître sont de longues chambres, et derrière celles-ci, quelques magasins. Le rez-de-chaussée est immédiatement surmonté d’une terrasse où gisent vingtdeux pièces de canon en fer, privées de leurs affûts, que les indigènes ont brûlé à l’époque où ils ont détruit la treille. Une autre pièce placée en bas, à côté de la porte, bat le pont et le sentier qui y conduit. Sous le fort règne une vaste ci- . terne alimentée par des sources plus que par les pluies d’hiver, et dont l’eau, renommée par son excellente qualité, devait suffire amplement aux besoins de la garnison. Elle sert aujourd’hui d’aiguade aux pêcheurs qui touchent à Matifou. Un très bon puits, qui se trouvait au dehors et tout près de l’entrée, est comblé maintenant.
Bordj-Tament-Fouce , aujourd’hui sans garnison et sans habitants, présente un abri commode et gratuit aux amateurs d’Alger que l'attrait de la chasse ou l’amour de l’antiquité attirent dans ces ruines. Pourvu qu’on ait soin d’emporter avec soi de quoi se coucher , se nourrir et s’éclairer, on s’y trouve logé fort à l’aise. On y est visité, il est vrai, par les chacals, les scorpions, les rats et, les cousins : mais ce cortège d’animaux ne doit pas être un épouvantail, car, je puisl’attester en vertu d’une expérience de trois mois, les chacals ne man-
bibliothèque d’Alger, le fort Matifou a été bâti en 1071 de l’hégire (1660 de Jésus-Christ) sous Khelil, le premier souverain d’Alger qui ait pris le nom de dey après avoir chassé le pacha.
gent pas les hommes vivants, les scorpions n’ont encore tué personne, les cousins ne recherchent que la peau tendre et le sang frais des nouveaux débarqués , et les rats ne s’attaquent qu’aux victuailles des habitants temporaires de la forteresse.
L’immense terrain compris entre l’extrémité orientale de
la baie d’Alger, le golfe Bengut, le haouche Haraoua et la
Rassaüta, est connu sous le nom de Ferme de Ben-Dali-Bey ;
mais le mot ferme donnerait une fausse idée d’une propriété
dont l’étendue dépasse peut-être 2,000 hectares. Les Arabes
ont coutume de dire que dix des plus grands haouches de Beni-Moussa, Beni-Khelil, etc., danseraient à l’aise dans celui deBEN-DALi-BEY. Cette exagération orientale dénote combien ils ont été frappés de la grandeur de ce beau domaine.
Après ce coup d’œil général jeté sur le cap Matifou, il ne sera pas sans intérêt d’entamer un examen plus détaillé.
Lorsqu’on suit le chemin qui conduit d’Alger au cap Matifou par la Rassaüta , les douars de Ben-Méred et de Bex- Zerga, et qu’on a traversé I’Hamise au gué de Hadjira, on ne tarde pas à rencontrer un affluent de cette rivière, leBouiRic selon les cartes, et le Bourïa s’il faut s’en rapporter à la pro- ’ nonciation locale. A l’endroit même où on le traverse est un reste de chaussée antique, espèce de déversoir, qui le coupe obliquement du sud au nord, et va se perdre au milieu des broussailles qui couvrent la rive droite de I’Hamise dans la direction des ruines. Les Arabes appellent ce lieu Qou vitra ou Petit-Pont : c’est évidemment le reste d’un embranchement que la grande voie romaine du littoral envoyait à Rusgunia, embranchement qu’on ne peut confondre avec l’ancien chemin d’IcosiUM, dont le trajet est indiqué tout près du bord de la mer, par les culées d’un pont qui était placé presqu’à l’embouchure de I’Hamise. La chaussée antique du Bourïa est
Hadjira.
Environs de gunia.
Aqueduc.
en fort mauvais état dans le ruisseau , les eaux l’ayant en partie détruite ; mais au delà, dans les broussailles, elle est assez bien conservée ; le tablier se compose de petites pierres irrégulières noyées dans une espèce de béton, et il est bordé à droite et à gauche par un parapet en pierres de taille qui s’élève d’environ six pouces au dessus du sol.
A quelques toises duQouNURA, on s’engage dans un massif dë cactus ou figuiers de Barbarie. Au milieu des haies hautes et impénétrables formées par ces arbres vigoureux, se cachent les gourbis des habitants de Hadjira (1), et le petit nombre de jardins que cultive cette population qui trouve ses principaux moyens d’existence dans le produit des troupeaux, combiné avec les bénéfices de la chasse et de la pêche. rus- Au delà du douar , on prend un étroit sentier qui serpente autour des buissons de lentisques : quelques pans de murailles antiques s’élèvent çà et là au dessus des broussailles. Restes à peines perceptibles des villas et des édifices qui entouraient jadis Rusgunia, ils annoncent les approches de cette cité romaine. On arrive bientôt auprès d’énormes tranchées qui dessinent encore le trajet du rempart dont les Turcs ont enlevé toutes les pierres. Un peu plus loin, sur la droite, sont les débris de l’aqueduc et du château d’eau auquel il aboutissait. Il ne faut pas chercher ici ces magniliques rangs d’arcades entassées les unes sur les autres et qui élevaient leurs masses hardies jusqu’au niveau des plus hautes montagnes. La nature du terrain n’exigeait pas un travail aussi gigantesque, et pour amener l’eau à Rusgunia, il
(1) Cette ferme qui comptait près de 800 habitants indigènes en 1837, lut abandonnée à la reprise des hostilités en 1839 : les Arabes y sont revenus depuis quelque temps.
a suffi d’un conduit bien cimenté, placé sur un massif peu épais de pierres noyées dans du mortier ; conduit tantôt souterrain , tantôt superficiel, selon que le niveau l’exigeait : dans ce dernier cas, de grandes tuiles carrées assez épaisses, posées en dos d’âne, lui servaient de couverture ; des bornes placées de distance en distance indiquaient la ligne parcourue par l’aqueduc, et des regards, ouvertures ménagées en quelques endroits à la partie supérieure de celui-ci, permettaient au passant ou au laboureur d’y étancher sa soif.
\écropoie. Sur toute la face qui regarde le Mondrain et qui devait être un des deux côtés longs de la ville, on rencontre une multitude de tombeaux, presque tous d’une grande simplicité de construction. Sous le rempart qui longeait le bord de la mer, on peut voir encore un banc de pierre calcaire poreuse qui présente fréquemment des cavités quadrangulaires naturelles. Les habitants de Rusgunia avaient tiré parti de cette circonstance pour se procurer avec peu de travail des espèces de grandes auges au fond desquelles on trouve ordinairement un petit chevet à l’endroit où la tête du défunt devait reposer. Une dalle servait de couvercle ; ou si le bloc principal n’était pas assez fort pour donner toute la profondeur nécessaire, le couvercle lui-même était une pierre creusée qui se superposait à la partie inférieure. Il y a d’autres tombeaux de forme identique, mais dont les matériaux d’une belle qualité provenaient sans doute de la carrière de Maherzat; quelques uns de ces derniers paraissent avoir été surmontés de constructions importantes. Malheureusement, les Turcs, en voulant fouiller tous ces monuments, les ont démolis de fond en comble pour trouver plus sûrement ces trésors cachés dont l’existence se lie toujours dans l’esprit des musulmans avec celle des ruines antiques quelconques. On observe encore auprès de ces sépultures des débris de
Marine.
Prétendu Cothon.
Rempart de la ma rine, égouts, etc.
vases en terre ou en verre et même quelques médailles qui ont échappé aux recherches avides des indigènes (1).
La partie de la ville où les ruines sont en plus grand nombre et où il est plus aisé de les exploiter, est sans contredit ce qu’on appelle la marine. J’ai cherché vainement de ce côté les traces de l’ancien Cotiion (port fait de main d’homme), que Siiaw dit y avoir observées. Ce savant archéologue aura peut-être, dans un examen trop rapide, pris la jetée bâtie par les Turcs avec des matériaux antiques pour un travail des Romains. Cette jetée, composée de pierres taillées, de débris de colonnes, etc., qu’aucun ciment ou mortier ne lie, est aujourd’hui à peu près détruite. Elle avait été construite pour l’embarquement des matériaux que l’on enlevait journellement à Rusgunia, dans le seul endroit de cette côte où il y ait un peu de fond. Si on y jetait quelques uns des blocs de béton avec lesquels on prolonge le Mole d’Alger, on aurait un bon embarcadère à peu de frais ; le fond étant de roche, il n’y aurait pas à craindre les affouillements. Quand la population européenne s’établira au cap, il faudra nécessairement entreprendre ce travail, car la crique qui se trouve sous le fort est à peine praticable pour les bateaux des pêcheurs.
Le long de la face maritime de Rusgunia, le rempart et une partie des maisons qui s’y appuyaient sont tombés dans la
(1) Parmi les nombre uses monnaies anciennes que j’ai ramassées dans les ruines de Rusgunia , se trouvaient des pièces arabes carrées, dites du Mahdi, parce que ce fondateur de la dynastie des Almohades passe pour en avoir fait frapper le premier. 11 est d'autant plus probable qu’à cette époque Rusgunia subsistait et pouvait être même habitée, que deux ou trois siècles plus tard, en 1541, lors de la retraite de Charles-Quint. les chroniqueurs espagnols disent que cette ville romaine put encore offrir quelques abris à l’armée espagnole.
Ancien fort.
Carrières de Malierzat.
mer par blocs énormes : on dirait, en examinant cette côte si déchirée, que la Méditerranée a élevé son niveau en cet endroit et qu’elle a rongé le rivage. Des égouts antiques, des voies construites en grandes dalles, placées en losanges, aboutissent à la marine et ne s’aperçoivent sous les couches de terre végétale que les siècles y ont accumulées, que parce que les éboulements en ont mis les extrémités à nu. J’ai fait déblayer une de ces voies et l’ai suivie dans l’intérieur de la ville. Les dalles étaient couvertes d’une multitude d’ossements humains sur une grande étendue. J’ignore à laquelle des catastrophes que Rusgunia a dû subir, il faut rapporter la présence de ces restes.
A l’autre extrémité de Rusgunia et à côté de Rordj-Tament- Fouce, était un monument antique dont le mur d’enceinte, • quoique ruiné, dessine encore au dessus du sol un carré-long terminé aux deux extrémités par des apsides. C’était peutêtre ée que quelques cartes désignent sous le nom d’ancien Fort. Les Turcs ont bâti principalement la forteresse actuelle avec les matériaux qu’ils en ont tirés. A cet édifice il faut joindre un petit nombre d’autres dont il est encore possible de reconnaître la forme générale : le reste est un chaos inextricable que des fouilles pénibles et coûteuses pourraient seules débrouiller. Si on établit une ville sur ce point, comme on paraît en avoir l’intention, la charrue et la pioche des colons mettront bien des richesses archéologiques à découvert. Ce sera le mode de recherches le plus économique que l’on puisse employer.
Après avoir indiqué succinctement les principales ruines que l’on rencontre dans la plaine de Matifou, je terminerai la description de Rusgunia par quelques mots sur les curieuses carrières de Maiierzat qui sont dans la plaine de Rengut et que les Arabes prennent pour les ruines d’une
ville bâtie par les anciens chrétiens. A peu près au quart de la distance qu’il y a entre le Mondrain et la rivière de Régaïa, on trouve une carrière à ciel ouvert que les indigènes appellent Maherzat (ou les mortiers), à cause des vastes cavités produites par les extractions de pierres. Au premier aspect, ces rochers dont les formes ont une certaine régularité, simulent des espèces de constructions cyclopéennes. Cette apparence vient de ce que les Romains ayant taillé la roche en énormes gradins pour l’extraction des pierres, on dirait à une certaine distance les degrés d’un vaste amphithéâtre. Il est facile encore en examinant cette carrière avec soin, de voir comment les anciens s’y prenaient pour obtenir des blocs dont beaucoup sont restés sur place. On en trouve même un assez grand nombre aux abords de la mer et qu’on n’aura pas eu sans doute le temps d’embarquer.
Autour de la carrière, on rencontre quelques bâtiments d’exploitation, parmi lesquels j’en ai remarqué un dont la partie inférieure très bien conservée serait encore habitable. Une multitude de puits se trouve aussi aux environs; j’en ai compté seize dans l’espace d’un quart de lieue, ils sont tous en pierre taillée et de forme quadrangulaire ; des trous carrés ont été ménagés dans les parois, de sorte qu’on y peut descendre facilement, sans cordes, ni échelles : la plupart de ces puits sont à peu près comblés.
Aïn-Gattar- ei-Ké- Outre ces restes antiques, on trouve un peu plus à l’est
bir et Aïn Gattar-ei- dans cette même plaine de Bengut une fontaine romaine
Serlur. 1
connue dans le pays sous le nom d’AïN-GATTAR-EL-KÉRm (le Grand-Égouttoir). Cette fontaine est entourée d’énormes pierres de taille entassées confusément.
Un canal dont le tracé est encore très apparent conduisait les eaux sur le bord de la mer où il se confondait avec un autre canal venant de Aïn-el-Bida, ou la Fontaine-Blanche.
Résumé.
Cette réunion avait lieu à l’endroit appelé Mogueren Souagüi. Entre Gattar-el-Kébir et le Mondrain, presque sur le bord de la mer et à la hauteur de Maherzat, se trouve Aïn-Gattarel-Serhir (le Petit-Égouttoir), source au dessous de laquelle il y a des vestiges de constructions romaines. Entre ces deux fontaines, on remarque également des débris antiques sur une espèce de tumulus. Sur le versant du Sahel qui regarde le golfe Bengut, dans l’endroit appelé Mouriahin, au douar Bil-Hassaï, on observe auprès d’un puits des pierres taillées et des fragments de plancher cimenté à la manière des Romains. Beaucoup d’autres ruines m’ont été signalées dans cette petite plaine (1), ce qui fait supposer qu’elle a dû être très peuplée jadis. Si on n’y trouve presque plus d’eau aujourd’hui, c’est parce que les travaux des anciens habitants ont été abandonnés, de sorte que les eaux se perdent ou ne forment que des marais, comme cela se voit aux deux Gattar et Aïn-el-Bidha. Viennent des colons intelligents et laborieux, cette belle contrée retrouvera sa fertilité et la splendeur des siècles passés.
La plaine de Bengut offre dans sa partie moyenne trois ondulations échelonnées dont la plus septentrionale et la plus élevée la sépare de la Mitidja. Celle du milieu est semée de ruines romaines. Au pied du versant qui regarde la plaine on trouve les restes de la maison d’habitation de Ben-Dali-Bey et à côté la petite Goubba de Lella Dergana. Au-dessous est une belle et abondante fontaine ; des ruines nombreuses se rencontrent encore de ce côté au pied du Sahel. En avant dans la Mitidja sont d’immenses prairies qui passent pour produire les meilleurs foins de la Mitidja.
(1) Notamment Ain-el-kadjar, la Fontaine des Pierres, nom qui paraît en indiquer l’existence,
Conclusions.
Point de débarquement.
But d’excursions d’agrément.
Si je me suis étendu aussi minutieusement sur la partie descriptive de mon travail, c’était afin d’arriver à la partie essentielle armé de tous les faits propres à appuyer mes conclusions. Ces conclusions sont qu’il faut coloniser le cap Matifou et réparer l’oubli injuste et dangereux dans lequel on a laissé cette localité intéressante par sa position, la bonté de son sol et les avantages de toute espèce qui s’y rencontrent.
Convient-il en effet de négliger aussi complètement qu’on l’a fait jusqu’ici, un endroit qui importe plus à la défense d’Alger, qu’on ne paraît le croire? Oublie-t-on qu’en 1541, s’il avait existé un fort au cap Matj fou, Charles-Quint, n’aurait pas sauvé les débris de son armée? C’est dans les ruines encore imposantes alors de Rusgunia, que ses troupes prirent un peu de repos; c’est derrière Matifou, à Mersamta-Toumlilin, que sa flotte vint recueillir les restes de 30,000 hommes qu'il avait amenés au siège d’Alger. En examinant la question à cet unique point de vue, on trouverait déjà des motifs suffisants d’implanter auprès de ce cap une population nombreuse. Mais beaucoup d’autres considérations militent en faveur de cette mesure.
Bien que dans l’état actuel, et par suite d’un long abandon, le cap Matifou ait perdu beaucoup de ses anciens avantages, cependant il présente encore tant d’attraits qu’il est un but fréquent d’excursions par terre et par mer. La chasse, le désir de contempler les restes de la seule ville antique qui existe aux environs d’Alger, y amènent souvent de nombreux amateurs ; mais il faut être vraiment intrépide pour aller s’établir même momentanément dans une localité sans maisons, sans habitants et sans routes ; aussi les promeneurs y abonderaient-ils bien davantage, s’ils étaient assurés d’y trouver un abri et des aliments, si des routes commodes leur permettaient de parcourir sans inconvénient tous les sites curieux et intéressants qui s’y rencontrent.
Ancienne proposition relative à la colonisation du cap.
Distance entre Alger et le cap.
Nécessité de placer les émigrants qui affluent d’Europe.
Lorsqu'en 1837, j’habitai pendant trois mois ces ruines que j’étais chargé d’explorer, que de fois du sommet de ce Mondrain qui domine tout le paysage et embrasse un horizon > d’une cinquantaine de lieues, ai-je déploré avec amertume l’abandon où on laissait un pays plein de charmes et de ressources. Ce sentiment me suivit à mon retour à Alger ; et lorsque, peu de temps après, j’adressai un rapport à M. Bresson, alors intendant civil, je ne pus m’empêcher de l’entretenir de la nécessité de coloniser le cap, bien que cette question fût étrangère aux travaux dont j’avais à rendre compte. Nul doute que si les projets que l’on a, dit-on, sur cette localité, viennent à se réaliser, elle ne soit bientôt fréquentée par un grand nombre d’habitants d’Alger, et ne devienne un des buts principaux de leurs parties de plaisir.
La distance, par terre, n’étant que d’environ six lieues, une voiture pourra facilement s’y rendre en deux heures, lorsqu’un pont aura été construit sur I’Hamise : les culées de celui que les Romains avaient bâti, il y a plusieurs siècles, subsistent encore, ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut ; il n’y a plus qu’à leur rendre les deux ou trois arches que la barbarie et surtout la négligence des indigènes leur ont enlevées. Si même ce travail paraissait trop coûteux, on n’a provisoirement qu’à donner quelques coups de pioche dans les rampes aujourd’hui trop raides du gué de I’Hamise à Hadjira et au passage du Bourïa. Cela suffira pour rendre amplement carrossable la route qui conduit d’ALGER au fort Matifou. Par mer, la distance n’étant que de douze kilomètres, un bateau à vapeur la franchira en une demi-heure environ : les personnes les plus sensibles à l’action de la houle auraient à peine le temps de s’apercevoir qu’elles accomplissent une excursion maritime.
Alger déborde de population, déjà il a dépassé sa vieille
Moyens de coloniser Je cap.
Kéédilicatlon de l’église de Rusgunia.
muraille mauresque qui ne tardera pas à tomber pour faire place à des constructions particulières ; il s’est élancé sur Bab-el-Oued et Bab-Azoun, faubourgs qui bientôt ne seront que deux quartiers de plus dans la capitale de notre Afrique française. Avant peu, si l’émigration européenne continue son mouvement progressif d’émigration, Alger ne sera plus à l’aise entre les murailles neuves que le génie militaire lui élève à grands frais. Il est sage de prévoir l’avenir et d’ouvrir partout des débouchés à ces masses de colons que la métropole, les pays du bassin de la Méditerranée et même les contrées les plus septentrionales de l’ancien monde nous envoient chaque jour. Quel lieu plus favorable pour de nouveaux établissements que le cap Matifou? 11 y a, dit-on, la mer entre lui et Alger, mais de nos jours, la mer rapproche au lieu de séparer, et la vapeur met rapidement tous les rivages en contact. On peut donc, sans être prophète, prédire qu’avant peu, plus d’un gourmet algérien, parti d’ici à dix heures du matin afin d’aller savourer les excellentes huîtres du cap, pourra être de retour vers midi, heure de la reprise des affaires, ayant ainsi concilié le plaisir et le devoir.
Quand tous les motifs d’utilité et d’agrément se trouvent ainsi réunis comme dans la question relative au cap Matifou, la détermination à prendre nrait être douteuse. On co-e sau Ionisera donc ce point d’un si haut intérêt ; et la civilisation française ira planter son drapeau sur les ruines de la civilisation romaine. La religion surtout n’hésitera pas à prêter son concours à cette œuvre de réparation. Le seul monument qui élève encore ses murailles à quelques pieds au dessus du sol dans cet amas confus de débris qui furent jadis Rusgunia, est précisément l’église antique. Il suffira de la déblayer pour que monseigneur l’évêque d’ Alger puisse venir y sanctifier les efforts de nos colons sur le même parvis
Salubrité du cap.
où tant de ses prédécesseurs ont prié il y a quatorze siècles. Héritier du siège d’IcosiuM, vous que l’on est toujours sûr de rencontrer partout où il y a du bien à faire, une entreprise utile à décider, un pieux souvenir à consacrer, vous voudrez vous associer à la rééducation de la basilique de Rusgunia, dont vous pouvez chaque jour apercevoir les murailles ruinées du haut de votre palais épiscopal. Ce douloureux témoignage des catastrophes qui ont anéanti le culte chrétien en Afrique, doit faire saigner votre cœur religieux ; aussi votre concours sympathique viendra certainement en aide aux hommes qui s’efforcent de relever ces respectables débris.
Tous les sentiments, tous les souvenirs, tous les intérêts, s’accordent donc pour réclamer la fondation d’un centre de population sur les ruines de Rusgunia : il reste à déterminer les moyens. Le mode de colonisation du cap Matifou paraît indiqué par la nature des localités. Sa position sur le bord de la mer en face d’Alger, son mouillage facile à améliorer, y appellent la création d’un village maritime, tandis que la bonté de son sol et la variété des expositions permettent d’y établir des centres agricoles ; enfin la certitude de voir le cap devenir un but de promenades et d’excursions de plaisir pour la nombreuse population d’Alger, autorise à penser que des établissements d’agrément et des villas y auraient un grand succès. Ce serait à la fois le Versailles et le Saint- Cloud de notre ville.
Chose très importante, le cap Matifou est tout-à-fait exempt d’un danger qui retarde le succès de beaucoup de créations coloniales, pourvues d’ailleurs de nombreux éléments de prospérité ; il est d’une salubrité parfaite, à tel point que lorsque le prince de Mir exploitait la Rassauta , ceux de ses ouvriers ou employés qui gagnaient la fièvre dans le canton marécageux situé entre le fort de l’Eau et le cours inférieur
de I’Hamise, étaient envoyés au cap Matifou, où ils ne tardaient pas à guérir, cet endroit étant complètement abrité des émanations de la plaine, par le petit Sahel qui s’étend
Bonté du soi., depuis la Régaïa jusqu’à la baie d’Alger. Quant à la bonté du sol elle est complètement établie par la végétation luxuriante qui s’y déploie partout. La couche d’humus qui depuis plusieurs siècles s’enrichit de la dépouille annuelle des épaisses broussailles qui s’y développent rapidement malgré les incendies périodiques, promet au laboureur un terrain fertile qui le récompensera avec usure de tous ses efforts. Le bois, cet objet de première nécessité pour nos populations européennes et qui est ordinairement si rare en Afrique, se trouve là dans une extrême abondance. Même en conservant les arbres fruitiers qui s’y rencontrent en grand nombre (principalement l’olivier), il restera encore assez de bois, non seulement pour les besoins des habitants, mais encore pour en fournir aux centres de population des environs.
L’eau dont on trouve partout des traces, arrivera bientôt en quantité suffisante, si on se donne la peine de rechercher la trace des travaux hydrauliques exécutés jadis par les Romains, et si on veut bien faire la faible dépense de réparer l’aqueduc et les fontaines des Gattar. '
cours d’eau nia- L’Hamise, le Rourïa, sont deux cours d’eau que l’on «use, le i.oiina. etc. j.rouve au guq vaste domaine de Ren Dali Bey. L’Hamise
surtout, qui ne tarit jamais pas plus que le Bourïa, peut alimenter en tous temps des moulins et des usines. Le Bourïa, qui vient se jeter dans cette rivière au dessous de Ben Zergx, roule constamment des eaux claires et limpides, il peut, à l’aide de faibles travaux, arroser les magnifiques prairies qui le bordent, et où de nombreux jardins potagers et d’agrément pourront être établis; la citerne du Fort, alimentée principalement par des sources, plusieurs puits
Abondance des matériaux de construction.
Emplacement h choisir.
antiques d’où l’on peut obtenir de l’eau en assez grande quantité, en les déblayant de quelques pieds (1), feraient face aux premiers besoins pendant la période d’installation.
Enfin les matériaux de construction abondent à Matifou et y sont d’une excellente qualité. La magnifique carrière de Maïierzat offre une fort belle pierre susceptible de poli, et peut en fournir de quoi bâtir une ville comme Alger. Le tuffau des bords de la mer présente des matériaux moins solides, mais extrêmement faciles à travailler. Si même on ne veut pas se donner la peine de façonner et d’apporter la pierre, on en trouvera en grand nombre de toutes taillées sur l'emplacement de Rusgunia.
Cette certitude de rencontrer de bons matériaux tout préparés est un des motifs qui doivent engager à établir la nouvelle ville sur le lieu même où s’élevait l’ancienne. D’ailleurs la probabilité d’y faire d’importantes découvertes archéologiques est aussi une raison pour s’y déterminer. Sans croire, comme M. le prince de Mir, qu’on y rencontrera des trésors enfouis, on peut raisonnablement espérer quelques trouvailles fructueuses pour les colons , car on doit penser que pour concilier les intérêts des habitants et ceux de la science, le gouvernement stipulera qu’on lui vendra tout ce qui sera découvert, et non pas, comme on l’a fait ailleurs, qu’on le lui donnera, d’où il est résulté qu’on détruisait les objets dont on ne pouvait se défaire, et que les autres passant dans les mains de quelques particuliers étaient également perdus pour la science.
(I) Les Arabes m’ont montre un de ces puits qui était masqué par des broussailles ; il n’était point comblé et on pouvait y puiser de l’eau.
Un dernier motif qui doit décider à choisir l’emplacement même de Rusgunia, pour la nouvelle création, c’est qu’il existe encore beaucoup de constructions souterraines intactes ; les Arabes connaissent toutes celles dont l’entrée est libre, et ils me les ont fait voir. Mais combien d’autres dont l’ouverture est encore masquée par les ruines ! J’en ai trouvé de si solidement bâties, qu’il est fort probable qu’elles survivront aux constructions que nous pourrons élever audessus. Un déblai d’un mètre au plus mettrait à nu l’ancien sol dallé dont plusieurs ramifications viennent aboutir au bord de la mer. Si on ne voulait pas utiliser ces solides chaussées antiques dans leur destination primitive, on pourrait au moins leur emprunter d’excellents matériaux.
Gisement de houille. Avant de clore l’énumération des avantages de tout genre que la position ducapMATiFOU offrirait aux colons, je dois dire qu’en février 1837, M. Roussel, pharmacien en chef à l’hôpital du Dey , et dont les connaissances en minéralogie et en géologie sont fort étendues, a pensé, après avoir examiné le terrain du Mondrain et des environs, qu’il y avait quelque chance d’y rencontrer de la houille. C’est une question importante que des études ultérieures plus complètes résoudront plus tard.
Arrivé au terme de la tâche que je me suis imposée, il ne me reste plus qu’à exprimer le vœu que les projets de colonisation relatifs au cap Matifou , reçoivent une exécution prompte et complète ; il y a en effet quelque chose de choquant à voir la population européenne s’élancer dans l’intérieur du pays jusqu’aux confins du Sahara, et négliger aux portes d’Alger une contrée fertile et d’un riche avenir. Déjà les solitudes de l’ouest, celles qui s’étendaient au delà de la Pointe Pescade, se peuplent de colons. Guyot-Ville s’est élevé auprès du cap Caxines, sur des ruines romaines, indices d’un
ancien établissement de ce peuple qui savait si bien choisir ses points d’occupation.
La partie orientale de la baie d’Alger ne peut manquer d’entrer à son tour dans le mouvement du progrès colonial : là aussi des traces antiques sont une utile indication qui ne sera pas dédaignée, et la cité romaine se verra revivre dans la ville française.
Si la notice qu’on vient de lire, en éclairant sur les avantages de la colonisation du cap Matifou , pouvait hâter en quelque chose le résultat que j’appelle de tous mes vœux, je me trouverais bien récompensé de mon travail. Lorsqu’il y a huit ans j’explorais ces ruines solitaires , j’ai compris les ressources que ce canton offrirait à une population active et industrieuse ; j’ai hasardé même la proposition de le coloniser, mais alors les avant-postes étaient de ce côté , à la Maison-Carrée. Toute la plaine et la majeure partie du Sahel étaient laissées en proie aux brigands indigènes. Aussi étaitce avec peu d’espoir de les voir se réaliser que je mettais en avant ces idées prématurées. Maintenant, les choses ont bien changé de face : nos postes avancés sont dans le désert, nous commandons en maîtres des frontières du Maroc à celles de Tunis; ce qui était un projet excentrique en 1837 est devenu d’une réalisation facile en 1845. S’il eût été imprudent il y a huit ans d’essayer la colonisation du cap Matifou, il serait aujourd’hui presque honteux de ne pas l’entreprendre. Le zèle éclairé de l’autorité locale, le bon vouloir du ministère, le vœu de la population algérienne, tout se réunit pour faire augurer une solution prompte et avantageuse. Avec ces éléments de succès, l’œuvre ne peut manquer d’arriver à bien, d’autant plus qu’un jeune prince connu par de brillants exploits en Afrique, lui accorde son patronage, et son appui.
Espérons donc qu’avant peu nous verrons une ville fram çaise s’élever en face d’ Alger, et que les voyageurs que chaque bateau amène ici , au lieu du spectacle affligeant de solitude et d’abandon qu’ils ont aujourd’hui en passant auprès du cap Matifou, auront l’aspect plein d’intérêt d’une cité européenne assise sur les fondations d’une colonie romaine.