V'^^'^^ DE LA
Ce qu'il y a de certain, c'est que le matérialisme fait des progrès dans les esprits, sartout dans ceux qui s'adonnent pitis spécialement îi l'étude de la matière soas^es formes diverses.
TlSSOT.
Dans l'enseignement des sciences naturelles, si l'on prétend (pie les sens ei leurs objets sont la sphère infranchissable du savoir humain, on finit par détruire le plus solide fondement de la moralité.
D' Francescbi.
Messieurs ,
Accueilli au milieu de vous avec une bienveillance qu'il y aurait ingratitude , de ma part, à oublier jamais, Theure présente, enfin, me met en mesure de vous rendre le public et solennel hommage de ma profonde gratitude. Malgré la nature très spéciale de mes études particulières, malgré le voile qui en dérobe à la vue du grand nombre le vrai caractère et l'incontestable utilité, vous m'avez admis, en m'associant à votre fortune, à partager vos travaux et la juste considération qui les entoure. Je ne saurais mieux vous prouver ma reconnaissance qu'en essayant, aujourd'hui, de mettre en lumière la nécessité , pour la pratique de la vie , de faire, dans Tordre scientifique, une part plus large et plus sérieuse aux questions de philosophie pure; cherchant ainsi
à légitimer, hors de cette enceinte^Ia place que j'occupe , par vos suffrages, dans les rangs de TAcadémie.
Je n'étonnerai personne, dans cette Assemblée, en disant qu'une défaveur générale s'attache aux études métaphysiques. Un philosophe, n'est-ce point un rêveur, un songe creux dont le regard, perdu dans les nuages, n'aperçoit pas même l'infime obstacle qui est à ses pieds et qui va lui faire mesurer un espace peu eii rapport avec la grandeur de ses propres conceptions? On accepte sans peine, dans les sciences de la nature, à côté de ces applications merveilleuses qui font la gloire et la force de notre âge, une théorie qui est pour la pratique ce que la boussole est pour le navigateur égaré, comme perdu, sans elle, au sein de l'immensité des mers. L'utilité de la doctrine pour le progrès et le développement des connaissances positives, qu'elle éclaire dans leur marche et guide avec tant de bonheur vers l'idéal qui leur est propre, est un de ces faits irrécusablement consacrés par le témoignage peu suspect de l'expérience journalière. Mais si, négligeant cet ordre particulier du savoir humain, nous abordons celui qui a pour objet l'élément à la fois complexe et mobile de la vie , nous verrons se manifester d'abord l'hésitation , puis la défiance , auxquelles succédera bientôt le scepticisme le moins équivoque. La physiologie n'est plus qu'un roman , la médecine qu'un amas de conjectures sans principe et sans base, la philosophie que le rêve innocent d'un homme éveillé, mais dont la tête n'est pas bien saine. On étudie volontiers les lois et les rapports des êtres, mais on stigmatise à l'envi toute recherche de ces problèmes mystérieux que pose la vie, non -seulement dans sa nature actuelle, mais encore dans son principe et dans sa fin.
Tel est le sentiment ordinaire que réveille l'idée des sciences métaphysiques. Un sentiment aussi général, et qui
ne fait d^ailleurs que reproduire la pensée commune des siècles qui ne sont plus, a, de pleine évidence, dans la réalité même, de légitimes et puissantes racines. Il a sa raison d'élre. Ouvrez, en effet, les annales de la pensée humaine, et , en présence de ces opinions contradictoires , de ces doctrines basées sur les principes les plus disparates, et dont le choc répété, loin de faire jaillir la lumière, produit Teffet discordant d'un chaos intellectuel , n'arriverez-vous pas à conclure que des débats sans fin sont des débats stériles , et que toute cette mêlée n'est qu'un peu de poussière que le vent soulève et emporte avec lui?
Mais il y a plus encore. La philosophie n'a pas seulement à rendre compte d'agitations sans issue. Elle a eu charge d'âmes; parfois elle a saisi le timon de la barque portant rhumanité et sa fortune, et n'a su la conduire qu'au milieu des écueils, où barque et équipage auraient sombré sans retour si la Providence ne veillait sur son œuvre. Le matérialisme épicurien et le pyrrhonisme successeurs, et, à quelques égards, héritiers directs des doctrines d'Aristote, ont précipité vers sa perte la société antique, et c'est à l'heure de l'universelle dissolution que l'humanité a reçu , pour une seconde fois , le souffle de vie qui a rajeuni son vieux corps et rarjimé ses membres défaillants. Depuis lors, il nous faut arriver jusqu'au xviii* siècle pour voir une manifestation nouvelle du matérialisme corrompre profondément la société tout entière. Dans notre patrie, plus particulièrement, souverain, noblesse, bourgeoisie, en proie au même délire, se précipitent, les yeux fermés, vers l'abîme béant de 93. Alors les voiles tombèrent, et l'on reconnut, trop tard, qu'après avoir posé les mêmes prémisses que Rousseau, on avait conclu, contre sa pensée, aux saturnales de l'athéisme.
Mais cette explosion formidable, qui peut paraître soudaine
à une (yensée irréfléchie, était de longue main préparée ; car il y faut voir le résultat final du mouvement qui s'inaugure avec Descartes, se transforme avec Locke et engendre Hume, Condillac, d'Holbach, Helvétius, La Mettrie. L'Allemagne, qui, après avoir produit Leibniz, s'est endormie comme épuisée d'un tel effort , s'éveille enfin dans la seconde moitié du xviii® siècle, et jette, avec Kant, le^ larges assises d'un édifice aux lignes simples et majestueuses , mais qui n'abritera point les générations à venir sous des voûtes séculaires. Fichte, bientôt, détruit en partie l'œuvre de Kant ; Schelling, ensuite, disperse au loin les ruines, encore debout, et son imagination, pleine de sève et d'éclat, s'épanche en un panthéisme mystique , dont il emprunte au néoplatonisme d'Alexandrie l'idée et les proportions grandioses. Puis vient Hegel avec son analyse savante et subtile, son esprit pénétrant, fécond en artifices, qui nîet la doctrine de Schelling sous la sauvegarde d'une méthode abstraite et d'une forme indéchiffrable. En présence de ces hiéroglyphes d'un nouveau genre, la foule s'incline, pleine d'admiration pour ce qu'elle ignore , de respect pour cette raison humaine dont l'empire lui paraît s'affirmer avec tant d'autorité et de puissance. Le maître meurt après avojr vu sa propre apothéose. Les disciples, bientôt. en dissidence sur l'interprétation du système, ne tardent point à former deux camps rivaux,. dont l'un , sacrifiant ce que la doctrine avait de trop complexe , arrive, en vertu d'une nécessité qu'il ne pouvait comprendre, au matérialisme le plus vulgaire et le plus cynique. La pensée de l'Allemagne s'imprègne dfi ces funestes principes, et la démocratie, abjurant sa noble devise , devient le drapeau des passions brutales et sauvages , qui sont le terme extrême de la déification du moi. Celui-ci, ne reconnaissant d'autre règle que son propre caprice, veut remplir de lui-même le trône désert que la divinité a laissé dans son cœur. Après
les philosophes tels que Fuerbach , Max Stirner, sont arrivés les hommes de science : Moleschott, Biichner, Vogt, qui cherchent à populariser, sous des formes accessibles à tous , la philosophie de la matière. Cette philosophie, déconsidérée jadis en France par les excès du fanatisme démagogique , semble aujourd'hui marcher à une victoire certaine , et menace de tarir, en atteignant le cœur de la patrie, les sources mêmes de notre vie morale.
Tel est. Messieurs, le tableau exact des charges portées au dossier de la métaphysique. Je n'ai rien dissimulé, les choses parlant assez haut d'elles-mêmes pour me faire un devoir strict de la sincérité. Mais , dans cet examen , n'avons-nous pas jeté un coup d'œil trop rapide et n'effleurant que la superficie des choses? Est-ce vraiment ainsi qu'il faut écrire et comprendre l'histoire? Celle-ci n'esl-elle qu'une liste sans fin des folies et des crimes de l'humaine nature? Pour ne citer qu'un exemple, ce xviii* siècle, si décrié de nos jours, ne trouve-t-il point, en partie, je ne dis pas son excuse, mais son explication dans le despotisme odieux que fit peser sur les esprits et les consciences celui que la flatterie a qualifié, de grand roi, et dont la postérité, impartiale et sévère, stigmatise maintenant les vices et les erreurs sans nombre. Les scandales de la Régence furent une première réponse au bigotisme étroit et fanatique d'un trop long règne ; puis, la carrière des réactions ouverte , l'esprit humain , brisant ses chaînes, prit sa revanche et fit comme l'homme ivre à cheval dont parle Luther. Cependant le xviii' siècle n'en comprit pas moins certaines notions d'humanité, de tolérance, de droit naturel qu'il légua au monde comme une semence féconde et riche des promesses de l'avenir. Reprenant ma thèse , je puis donc affirmer qu'à côté du ma! , impossible à taire, il faut accorder au bien une part large et belle. La pensée s'avilit, sans doute, par d'indignes erreurs,
et néanmoins elle s'enthousiasme pour le vrai ; elle sacriHe au bien ; elle sait apercevoir, à travers la fragile et périssable enveloppe de la beauté sensible, la splendeur de cet idéal étemel qui fait battre le coeur de Thomme au contact de ses moindres reflets.
Abordons maintenant le plaidoyer qui m'incombe en faveur de la philosophie proprement dite. Celle-ci a débuté par une période d enfance où on la voit marcher un peu à Taventure et souvent à Taveugle ; mais ses pas se raffermissent, sa voie s'éclaire avec Pythagore , et elle arrive , avec Socrate , à la pleine conscience de son principe, qui est vrai d'une de ces vérités qui ne passent point. Je veux parler du Connais-tài ioi-méme, dont Socrate fit la base de. son enseignement. L'œuvre des siècles consistera ensuite à appliquer et à développer ce principe fondamental. Socrate, Platon, Aristote, sont déjà en possession de la spiritualité de Fâme , et avec eux la philosophie affirme, au sein du monde polythéiste, cette unité de Dieu, qu'on dit peu en harmonie avec les instincts de la race Aryenne. De plus, dans la pensée de la sagesse antique, on doit savoir reconnaître comme les traits épars d'une doctrine dont le christianisme nous offre lU consécration définitive et l'expression complète. Pour Pythagore, la ressemblance de Tâme à son Dieu, par trop voisin d'un chiffre, constitue la vertu. Socrate admet une Providence, et dit que l'âme est un être divin ou semblable à Dieu. L'idée du bien, ou substance commune des idées, est le Dieu de Platon. Transformant la matière, ce Dieu l'a organisée par amour, et il y a créé l'âme , qui participe à ce qui est éternel. On trouve de plus, chez Platon, des préceptes de morale tels que ceux-ci : € Il est meilleur de souffrir une injure que de la commettre. Nous devons nous hâter de fuir d'ici-bas; cette fuite, c'est rimitation de Dieu, autant qu'il est possible ; l'imitation de Dieu, c est la justice et la sainteté
unies à la raison. La vertu ne nous arrive que par un don du ciel. ]» Enfin, Platon recommande quelque part Thumilité dans un esprit analogue à la parole bien connue : Si Ton te frappe sur la joue droite , présente aussi la gauche. Aristote définit Dieu : un être vivant, éternel et parfait. Ce même Aristote a dit aussi : « 11 est meilleur de donner que de recevoir. L'homme magnanime souff're Tinjure, et il pardonne. Le propre de la vertu est de s'abstenir du ressentiment et de la vengeance, et d'ouvrir son cœur à la pitié, à l'indulgence et au pardon. » Malheureusement, après ces grandes figures, qui, du fond commun de l'antiquité païenne, se détachent par un relief admirable de puissance et d'éclat, nous voyons une nuit profonde envahir lentement le ciel de l'humanité. Les ténèbres s'épaississent de siècle en siècle, jusqu'à l'heure où le christianisme vient sauver le vieux monde et lui rendre ce Dieu qu'il avait perdu.
Je laisse de côté les questions délicates et litigieuses de l'influence exercée par Platon et Aristote sur le développement théologique des Pères de l'Église et la constitution de la scolastique , pour me transporter d'un bond au lendemain de la Réforme. Par son Novum Organum, Bacon rappelle l'esprit humain à la seule véritable méthode dans l'ordre réel , l'observation, et, comme conséquence, le procédé inductif. A partir de ce jour, l'édifice vermoulu des sciences physiques tombe en poussière, et, dès lors, nous assistons à des progrès sans fin dont le merveilleux nous frappe nous-mêmes, qui sommes à la fois les acteurs et les témoins de ce drame gigantesque. Puis vient Descartes, qui formule aussi d'excellentes règles pour la discipline de l'esprit , secoue d'une manière complète le joug de la tradition et de l'autorité, mais qui traite la philosophie et la nature en géomètre incapable de ne rien voir qu'à travers le prisme du nombre et de la grandeur. En métaphysique, il définit et il déduit. De même,
pour le système du monde : la physique, c'est de la géomé* trie ; la physiologie , un cas particulier de la physique , et la dynamique n'est que de la cinématique, ou théorie géométrique du mouvement. Toutefois Descartes a une tout autre gloire que celle d'une bonne méthode restée sans application, car c'est de lui que date ce grand mouvement du spiritualisme moderne, qui , avec des h)rtunes diverses , est arrivé jusqu'à nous.
Spinoza doit sans doute le jour à une définition de Descartes; mais Leibniz, qui relève aussi, en partie, du cartésianisme, revendique hautement les droits de la personnalité humaine. Avec lui on voit surgir une interprétation nouvelle du dynamisme péripatéticien , dont la tradition , fidèlement conservée par quelques esprits d'élite, a repris, dans ces derniers temps, une faveur méritée.
Au sensualisme de Locke , au scepticisme de Hume , la philosophie, héritière des saines doctrines, sut opposer l'école écossaise , qui ne s'égara point du champ de l'observation , soumit le moi à un examen attentif, l'analysa dans ses plus ihtimes profondeurs , et conclut, au nom de l'expérience, contre Hume et contre Locke. Reid, Dugald-Stewart, Hamilton, tels sont les noms les plus autorisés de cette école, qui sut maintenir haut et ferme les couleurs du spiritualisme.
Les négations de Hume suscitèrent aussi Kant en Allemagne. Celui-ci étudia la raison humaine et en fit une analyse vraie à plusieurs égards, mais, à d'autres, superficielle et fautive. Imbu de certaines idées de Hume, il crut devoir rejeter tout ce qu'il désignait par le nom bizarre de raison théorétique. Cependant le scepticisme était chez lui plus apparent que réel, et le besoin d'affirmations et de croyances lui fit attribuer à la raison pratique ou morale la valeur qu'il refusait à la première. Cette raison morale lui rendit Târiie , Dieu , l'immortalité de la vie future , en un mot les bases de
toute philosophie digne de. ce nom. La mission de Kant fut, en effet, de maintenir les droits d'une noble cause, et, à ce titre, il rendit à la patrie allemande d'incontestables services.
Il serait injuste de ne pas reconnaître ce qu'a fait Téclectisme en faveur d'une doctrine qu'il a reçue des mains de l'école écossaise. M. Cousin a mis au service du spiritualisme son grand art d'écrire et son admirable éloquence; mais il a eu le malheur d'associer des principes incompatibles qui ont amené la dissolution à peu près complète du système et divisé en camps rivaux ses premiers adhérents. Néanmoins, au point de vue moral , l'éclectisme a eu une influence heureuse pendant une partie de ce siècle, et il faut, à cet égard, rendre pleine justice à sa mémoire (*).
Les rapides considérations historiques dans lesquelles je viens d'entrer nous montrent qu'à côté de la mauvaise philosophie il y a aussi la bonne, et celle-ci a des droits positifs à notre reconnaissance. 11 serait trop facile , d'ailleurs , de condamner les meilleures choses par l'abus qu'on en a fait. Il y a de mauvais gouvernements : donc il faut se placer sous l'égide tutélaire de YAn-Archie! La liberté trop souvent devient licence : qu'on supprime toute liberté ! 11 y a des hypocrites : donc toute religion est une duperie !
Mais.c'est assez plaider la circonstance atténuante, et, dans l'intérêt de ma cause, je dois laisser la philosophie s'affirmer au grand jour et présenter elle-même ses lettres de créance.
Tout esprit sérieux se fait une loi de tenir pour légitime une manifestation constante de l'esprit humain. Celui-ci est pourvu de facultés diverses qui réclament leur part au soleil,
(*) Je dois aussi une mention .toute spéciale à Théodore Jouffroy, cet héritier français de la philosophie écossaise, et qui ne subit que. très médiocrement l'influence éclectique de M. Cousin. M. Ad. Garnier suivit ensuite la même voie que Th. Jouffroy, avec. une distinction réelle. .
et ne trouvent de satisfaction que dans Texercice de leur activité particulière. La libre recherche, dans le domaine de la pensée pure y se montrant toujours un produit spontané de rintelligence , tire son origine des plus intimes profondeurs de notre constitution morale. L'humanité, qui devrait être désabusée de sa longue erreur, si erreur il y avait, à Tendroit de ses aptitudes métaphysiques , préfère recommencer indéfiniment l'œuvre de Sisyphe, à se mutiler elle-même et à sacrifier, sans retour, ses aspirations de tous les temps. Elle cherche à pénétrer Ténigme de son être et celle de son propre milieu, analysant les faits, croyant posséder l'intuition des principes et tendant, chaque jour, à réaliser uu nouvel ensemble systématique. Nous sommes donc, ici, en présence d'un besoin permanent, d'une nécessité de nature qui domine et les illusions déçues et les défaillances passagères. Un échec, une défaite même, deviennent un stimulant nouveau qui sollicite des énergies inconnues, et, d'une aile vigoureuse , la pensée s'élève encore vers ces régions sereines et supérieures qui l'ont toujours attirée, comme étant la radieuse et commune patrie des esprits. L'homme possède l'instinct métaphysique, donc celui-ci a une valeur égale à tous ceux que l'observation fait reconnaître chez les êtres vivants ; il a une valeur positive au même titre et doit jouir des mêmes droits. Il existe : donc il est utile.
L'utilité des études métaphysiques n'est pas moins évidente pour quiconque sait apercevoir le courant impérieux qui précipite maintenant la pensée humaine vers les plages désolées du matérialisme. Les sciences naturelles « qui aspirent si visiblement à l'empire du monde, sont animées de l'esprit de Laplace et demandent la suppression d'inutiles hypothèses, parmi lesquelles Dieu tient le premier rang (*). Or, à ce mou-
(*) On peut trouver au fait que j'énonce de nombreuses exceptions^,
vement d'une irrésistible énergie, qui fait fléchir tous les obstacles et balaie devant lui toutes les résistances, il y a une raison très générale et dont le philosophé seul a le secret. Cette raison n'est rien autre que l'absence, chez la plupart des hommes qui cultivent les sciences naturelles, d'une sérieuse et profonde étude des questions métaphysiques. La notion de cause, par exemple, leur paraît empruntée au monde extérieur, et, comme ce monde extérieur, bien compris, n'offre que des mouvements variés, susceptibles, paraît-il, de se convertir les uns dans les autres, on a dû conclure que la cause ou la force n'est qu'un mouvement. Telle est effectivement la conclusion dernière qui résulte des travaux des physiciens modernes sur la grosse question de l'équivalent mécanique de la chaleur. Puis, grâce à la corrélation dynamique, ou métamorphose possible d'une force en une autre, on entrevoit déjà l'heure où il sera permis à la science d'arriver à l'équivalent mécanique de la pensée. Alors il n'y aura plus dans l'univers entier qu'une puissance causatrice : le mouvement ; et c'est à ses transformations variées qu'il faudra rapporter l'ensemble des phénomènes, qu'ils soient mécaniques, sensibles, moraux ou intellectuels. Unité de force, suivant l'expression de M. Baumgartner, métamorphose des manifestations dynamiques : tel est le dernier mot de la doctrine.
Si nous passons de la physique à Thistoire naturelle , nous sommes en présence d'idées semblables (^). Ici, également, on n'a plus souci de la cause que la conscience révèle , car toute force n'est qu'un mouvement, et, ainsi, ne saurait être distinguée du phénomène. Celui-ci nous met en possession
mais je n'en persiste pas moins à croire que tel est bien le sens du mouvement intellectuel. Je parle d'aujourd'hui et de Theure présente. (*) Je ne dis rien de la chimie, que la physique tend à absorber au nom du mouvement. M. Berthelot lui-même se prête d'assez bonne grâce à cette absorption, f Revue des DeuX'Mondes, nov. 1863.)
de la réalité tout entière ; mais , son caractère mobile n'offrant pas à la science une assise suffisante, on invoque les rapports généraux qui unissent les faits particuliers. Ces rapports généraux sont désignés par le terme de loi. La loi , tel sera donc Tobjet le plus élevé des études du naturaliste , et c'est par elle qu'il tentera d'expliquer le problème des origines. Mais il y a ici des difficultés très grandes, et par cela même complètement omises Comment le rapport, notion médiate, est-il supérieur aux termes qui l'impliquent? comment une loi est-elle susceptible d'une action déterminée? comment une idée abstraite peut-elle entrer en exercice et produire spontanément la réalité? C'est ainsi que M.Darwin, l'un des coryphées d'une science qui se dit positive , fait de la nature le résultat complexe d'un grand nombre de lois. Or, la loi étant un rapport, une abstraction de l'esprit, tant qu'on l'isole de la force , il faut donc admettre que rien est chargé de produire quelque chose, et une conclusion pareille devrait choquer davantage, ceux qui déclament tant et si bien contre la création ex nihilo.
De l'histoire naturelle proprement dite , passons à la Biologie, et nous nous trouverons en présence des mêmes erreurs doctrinales. Qu'est-ce que la vie? Un résultat de l'organisation, répondent ceux qui ne songent pas à l'impossibilité absolue d'expliquer l'état organique par la seule activité de la matière brute. Us ont ainsi défmi une chose obscure par une autre qui l'est plus encore. Quant aux madrés qui veulent esquiver le problème, ils vous diront que la vie est l'ensemble des lois propres aux corps organisés. Mais l'ensemble de notions abstraites ou de rapports ne peut satisfaire que les esprits complaisants et ceux qui aiment à se payer de mots. D'ailleurs , si la loi se rapporte à l'organisation , celle-ci ne demeure pas moins toujours le fait inexplicable au point de vue des activités d'ordre physique ou chimique. L^ confu-
sion qui règne dans ces données élémentaires se généralise ensuite et finit par s'étendre à tout Fart de guérir. L'homme est un composé de lois et de phénomènes. Il n'y a donc en lui aucun principe doué d'une spontanéité particulière ; il est le simple écho des rapports qui l'entourent, rapports que, par un renversement de toute logique, on suppose doués d'activité. De là, en présence de la maladie, simple altération anatomique, la nécessité pour le médecin d'intervenir toujours et de rétablir l'harmonie troublée à grand renfort de médicaments, s'adressant plus à la maladie qu'au malade et au genre qu'à l'espèce. De là une thérapeutique toujours à l'œuvre , les doses massives , les émissions sanguines pratiquées avec un zèle sans mesure. Conformément à l'opinion de Descartes, la physiologie normale ou morbide est devenue un cas particulier de la physique générale. Encore un progrès de ce genre, et elle sera une branche de la géométrie, qui est la science du rapport dans sa forme la plus élevée et la plus pure. •
La physique, l'histoire naturelle et la biologie, dans leur expression métaphysique moderne, procèdent, les unes et les autres, de communes et profondes erreurs (*). L'idée de
(*) Je dis leur expression métaphysique parce que ces sciences ont abordé mes problèmes de cette espèce avec des données qui impliquent seulement les phénomènes et la loi; données complètement insuffisantes lorsqu'on passe à Tontologie ou science de l'être, tandis qu'elles ont une valeur absolue quand on néglige les questions d'origine et de nature. Lorsque le physicien et le naturaliste demeurent sur le terrain des faits et de leurs rapports généraux, c'est-à-dire des lois, leur position est inattaquable. Je prétends simplement que le point de départ leur manque pour faire de la métaphysique proprement dite, ou, en d'autres termes, de l'ontologie.
. Dans cette question, d'ailleurs, tout le blâme n*incombe point aux physiciens. Depuis Maine de Biran on a tenté, en philosophie, d'identifier la cause et la force motrice, et ainsi on a spiritualisé les agents moteurs. Partant d'un même principe, les physiciens ont, par une tendance inverse, matérialisé l'esprit
cause ne provient nullement du monde extérieur ; c'est le moi qui la constate en lui-même , puis , par une application instinctive, et légitime par conséquent, l'applique à la nature entière. Or, qu'est-il advenu? Les sciences physiques ont examiné cette idée loin de sa source originelle, et, leur analyse, basée tout entière sur Texercice des sens, ne pouvant découvrir que des phénomènes moteurs, elles en ont conclu, par Torgàne de M. Grove, qu'il y avait identité entre les mouvements et les causes motrices. Conclusion exacte, sans doute, lorsqu'il ne s'agit que de mouvements communiqués; mais il est manifeste que tous les phénomènes moteurs n'ont pas une semblable origine. D'après la nouvelle théorie , le moi , l'âme , ne sont que des résultantes , et ne possèdent par cela même qu'une valeur fictive. Le principe vital n'est qu'une abstraction , puisque la vie est un ensemble de rapports, ou même, à un autre point de vue, une simple transformation de la lumière solaire, c'est-à-dire un mouvement communiqué (*).
Les questions relatives à la cause, à la loi, aux phénomènes, sont-elles oiseuses, ou bien, au contraire, possèdent-elles rintérêt le plus immédiat? Il ne s'agit point ici d'idées spéculatives dépassant les limites et la compréhension de l'intelligence. Tout se tient, tout s'enchaîne dans l'ordre de la nature, et il existe entre les premiers principes une corrélation intime, une harmonie cachée, et parfois redoutable, que les enseignements de l'histoire se chargent toujours de mettre en lumière. Supprimez les idées de cause, de sujet, d'unité, d'identité personnelle, et traitez ensuite la question morale ou le côté pratique de la vie. Je n'ignore point que le stoïcisme et, à son exemple, plusieurs écrivains modernes ont voulu faire du bien une dépendance et comme un cas
(•) J'iulmels le principe vital comme raniraisme peul l'admettre.
particulier de Tidée du beau. Or, il ne suffit pas que certains penseurs , n'ayant d'autre horizon que celui de leur cabinet , où s'écoule leur existence silencieuse et recueillie , écoutant d'ailleurs les inspirations d'une conscience naturellenient honnête 9 cultivent le bien comme un idéal analogue à tout autre ; il faut encore savoir la portée d'une pareille théorie pour les sociétés et les peuples pris dans leur ensemble. Purifiez votre esprit de l'idée de Dieu*, bannissez de votre pensée les vaines inepties de spiritualité , de vie future , et faites du devoir un idéal quelconque pouvant admettre le regret, mais excluant le remords; puis, législateurs d'un nouveau genre, abordez le problème social, après avoir dispersé au loin les débris épars des croyances détruites; fondez une économie politique sur l'athéisme, et instituez un code moral, non sur l'intérêt égoïste dont le caractère odieux vous répugne , mais sur le culte d'une conception que vous déclarez imaginaire. Un pareil édifice volerait en éclats, dès son origine, sous la formidable impulsion des appétits populaires, qui concluraient, en toute logique, de l'athéisme, à rintérêt grossier, à la satisfaction immédiate de l'instinct, et qui ne verraient dans l'idéal qu'un frein illégitime imposé par le législateur.
Nous reviendrions ainsi à l'état de nature , c'est-à-dire à l'était de guerre. Telle est la conclusion rigoureuse des princi* pes (^). Mais, comme l'économie sociale s'impose inévitable* ment, sous une forme ou sous une autre, il y a une constitution politique, dès longtemps formulée par Hobbes, et qui est le code le plus accompli d'absolutisme qui fût jamais. Au nom de l'utilité commune, seul principe régulateur en l'absence de l'idée morale, il faut, pour réprimer le
(^) Ces conséquences n'ont, il faut l'avouer, rien de spécial au maté' rlalisme contemporain, car elles appartiennent 'au matérialisme de touB les temps.
méchant, tel enfant robuste, un pouvoir sans limite et sans contrôle. En effet, le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, des résultats de l'activité de la matière. L'homme n'est qu'wn animal, la nécessité fouette et la bête s'avance (^)! C'est donc là, dans l'assimilation de l'homme et de la brute, que vous placez le progrès, audacieux sectaires! Mais alors que venez-vous nous parler de liberté politique, car celle-ci a pour prémisse obligée la liberté morale?... Arrière donc les illusions perdues sans retour! arrière le mirage de vaines utopies ! Puisque l'homme est un animal , le fo.uel qui a rougi l'épaule du noir est d'un légitime usage, et le blanc ne mérite pas un meilleur sort. L'esclavage est absous, l'absolutisme glorifié! Que deviendrait donc. Messieurs, que deviendrait la grande cause de la liberté si jamais son drapeau , souillé par des mains sacrilèges , ombrageait de ses plis de perfides amis du progrès, dont le captieux et bruyant langage nous conduirait droit aux abîmes de Fantique fatalité («) ?
Je viens de traduire dans la langue vulgaire, en mettant à nu leur côté pratique , les erreurs commises par la substitution de la loi à la cause en histoire naturelle et en biologie , et par l'extension à l'ordre vital de la nouvelle théorie physique du mouvement.
Gela posé. Messieurs, il faut reconnaître que la prépondérance actuelle des sciences de la nature est légitime en soi, parce qu'elles offrent un trésor inépuisable de connaissances que l'homme saura appliquer à son propre avantage , aug-
(*) Je m'abstiens de nommer l'auteur de la citation.
(•) Anarchie, ou despotisme sans frein, telle est l'alternative. Dans les deux cas, le matérialisme est le tombeau de la liberté. Or, c'est précisément parmi les matérialistes de toute nuance que la cause du progrés social trouve ses plus pétulants défenseurs. Où en est donc la logique, et jusqu'à quand pourra-t-on abuser l'esprit des simples?
mentant ainsi le bien-être individuel et la richesse sociale. Il est permis d'embellir notre demeure acluelle , en adoucissant pour nous et Tios semblables les conditions de la vie (^). Vous voyez néanmoins qu'il y a un véritable péril à aborder sans préparation Tétude des sciences naturelles, et combien d'idées fausses peuvent résulter pour Tesprit d un examen borné à la sphère des phénomènes sensibles. On ne saurait trop déplorer l'aveuglement des hommes qui avaient, nonseulement écourté le programme de philosophie pour l'instruction secondaire, mais encore imaginé un système de bifurcation dont le résultat le plus net était de livrer^ sans défense, à Targumentation captieuse du matérialisme tout ce qui, dans la jeunesse, optait pour les carrières scientifiques (^). Chacun porte en soi le besoin de se faire une théorie quelconque sur l'ensemble des choses ; or, le matérialisme est d'un accès tellement facile pour l'intelligence qu'on s'arrête volontiers à cette doctrine, parce qu'aussitôt le problème conçu, on croit en trouver la solution. Quant aux faits contradictoires, il faut, pour les connaître, un travail sérieux, une élude attentive de l'âme humaine analysée dans ses éléments essentiels, son activité générale, ses aspirations profondes ou, en d'autres termes, ses instincts. Une pareille étude est le plus ordinairement ignorée , et il est si commode, au nom d'une théorie préconçue, d'étendre, comme en se jouant, la nature sur le lit de Procuste. Le siège est fait , et tout ce qui. contrariera le système , épousé
(^) On a prétendu que j*attaquais les sciences physiques par ce discours et que je rompais en visière à mon siècle. N(m datur omnibus adiré Corinthum, ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas donné à tout le monde de comprendre , mais bien qu'il n'est pas donné à tout le monde d'être compris.
(') Grâce au ministère réparateur de M. Duruy, cet essai malheureux a fait son temps.
sans critique et sans contrôle, sera qualifié de chimère et d'abstraction.
Tel est le danger, Messieurs, danger qui doit s'accroître de jour en jour, à mesure que les sciences physiques , riches de leurs progrès passés , étendront par des conquêtes nouvelles les bornes de leur empire. Dans leur marche triomphale, on les verra prétendre à la domination universelle. Et alors, si toute métaphysique était jamais ramenée au mouvement, à des ondulations d'étendue et de durée différentes, le matérialisme s'épancherait à flots des intelligences d'élite sur les masses populaires, dont les instincts savent toujours être logiques; l'homme serait aussitôt rappelé à l'état de nature, dont les orangs-outangs, nos cousins germains de par M. Darwin, nous offrent la vivante et peu attractive image. Alors régneraient, sans frein, comme sans trêve, la concurrence vitale, fétat de guerre réciproque et acharnée, le vœ victis! L'homme serait vraiment devenu un loup pour son semblable : homo homini lupus, suivant la célèbre expression de Hobbes (^).
Mais pourquoi, pensera-t-on peut-être, faire intervenir ce que vous appelez la bonne philosophie pour combattre la mauvaise? La morale individuelle, comme la morale sociale, est sous une sauvegarde plus puissante et plus autorisée que celle d'une doctrine humaine, quelque parfaite qu'elle soit d'ailleurs. Nous avons une religion émanée du ciel et qui nous a fixés sur notre origine et nos destinées. L'âme humaine n'en est plus, grâce à Dieu, à douter de sa propre existence. Une main divine écarte les voiles de la tombe elle-même, en laisse pénétrer le mystère , et , d'un reflet éclairant le
(*) J'invite quiconque serait disposé à me taxer d'exagération dans ce discours, à lire la préface du traducteur français de M. Gh. Darwin. On y pourra voir ce que pense une femme des soins donnés aux infir* mes et de l'émancipation des Nègres.
sombre passage, fait entrevoir Taurore de ritnmortalité.
Messieurs, depuis le jour où il a été bien démontsé que la terre tourne autour du soleil , la religion n'a plus à trancher des questions qui ne sont pas de sa compétence; depuis cette époque , elle est poliment éconduite par les hommes de science lorsqu'elle veut faire invasion dans leur domaine. On y met toutes les formes voulues, on a recours à tous les euphémismes de langage ; mais son autorité , dans l'espèce , n'est plus qu'un souvenir uniquement consacré par les annales de l'histoire. La question posée par la science contemporaine est, dans les termes dont elle s'est servie, exclusivement de son ressort. C'est de la théorie pure, et c'est à une théorie meilleure, mais ayant un caractère analogue, qu'il faut s'adresser pour combattre la première et la réfuter victorieusement. Ce serait en vain qu'on voudrait chercher au matérialisme un palliatif momentané dans quelques-uns de ces magnifiques élans de l'âme humaine qui se sont produits, avec tant de force et d'éclat , aux beaux jours de rénovation religieuse. L'esprit de Dieu soufflerait sur les os secs d'Israël; il ranimerait, comme au temps d'Ézéchiel, ceux dont la mort a fait sa proie , que la question n'en subsisterait pas moins tout entière et tôt ou tard se représenterait encore dans les mêmes termes. Elle a été posée par la science , et c'est à la science qu'il appartient de la résoudre (*).
Les éclectiques, les hommes de juste milieu, qui ne craignent rien tant que les affirmations vigoureuses et les situations nettes, redisent sans d^te à satiété que les vérités de la science sont différentes de celles de la religion , cherchant
(*) Un prédicateur me disait, il y a quelque temps : Autrefois, il y avait un terrain commun pour nous et nos auditoires : celui des idées spiritualistes. Maintenant que ces idées tombent en décadence, que faire? que devient notre rôle ? — Pour qui n'en est pas réduit à la foi du charbonnier la situation est devenue grave.