PAR L'ÉDUCATION
Pour établir avec quelque solidité les moyens de faire sentir aux enfants la nécessité de plaire, et pour leur en inspirer le désir, il me paraît nécessaire de remonter aux sources de l'éducation.
L'éducation est Tart d'employer l'entendement des enfants dans ses différents développements, de manière à y imprimer fortement et par
préférence les principes vertueux et sociables.
Ces principes consistent dans la liaison des idées relatives qui concourent à former complètement telle vertu ou telle qualité. Je m'explique par un exemple. Qu'à l'idée de la pauvreté soit liée intimement dans notre imagination Tidée de la possibilité de devenir pauvre; qu'à celleci se joigne l'idée du plaisir qu'on peut trouver à soulager des malheureux, et ridée de la convenance, si naturelle, qu'un homme assiste un homme; il en résultera, dès que nous apercevrons de la misère, cette sensibilité qui est nommée compassion.
On sait que les premières imprestiôns qui nous sont données dès l'enfance, sont toujours les plus
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fortes, et ne s'effacent presque jamais. On remarque aussi que deux idées qui n'ont naturellement aucune liaison entre elles, deviennent cependant intimement unies, quand elles ont été présentées en même temps à un enfant. Dans combien de gens ridée d'un fantôme et Vidée des ténèbres restent-elles inséparables, malgré les efforts que fait leur raison pour remettre ces idées dans- l'indépendance naturelle où elles sont Tune de l'autre?
Le secret de cette première éducation se réduit donc à deux objets :
l'un est de bien choisir et de lier ensemble les idées principales qui doivent nous conduire pendant la durée de notre être, par rapport à notre bonheur concilié avec celui des autres hommes : l'autre est
d'empêcher l'union des idées qui produiraient des effets contraires à cette première vue.
C'est dans le temps où les idées commencent à creuser, pour ainsi dire, leurs traces dans notre cerveau, qu'il est nécessaire que Téducation s'attache à les y distribuer en ces différents assemblages qui constituent les bons principes. Cependant on cultive d'une manière bien étrange, par rapport à l'éducation, les premières années de notre vie. A examiner la conduite de ceux qui nous élèvent, il semble que l'enfance soit contagieuse; car y a-t-il une cause raisonnable d'imiter, comme on fait communément, pour parler aux enfants, la faiblesse de leurs organes, les sons aigus de leurs voix et le désordre de leurs
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idées? Au lieu de leur montrer en nous le modèle de ce qu'il faut qu'ils deviennent, nous ne leur offrons sans cesse qu'une ressemblance pantomime de ce qu'ils sont eux-mêmes.
Ce n'est pas encore l'erreur la plus considérable. Commencent-ils à comprendre et à réfléchir, s'ils nous questionnent (car alors leur penchant naturel est de s'instruire), au lieu de leur expliquer avec simplicité ce qu'ils désirent apprendre, on se fait un jeu de ne leur débiter que des chimères badines; on les trompe sur le nom des choses; on les abuse sur leurs usages, plutôt que de leur en donner la véritable connaissance.
Il arrive de cette conduite que les premières impressions qui se gravent dans leur cerveau, à supposer qu'elles ne soient pasnviisit)les, sont
incontestablement inutiles, et que par là vous préparez à leur entendement, à mesure qu'il se formera, l'embarras de démêler tous ces mensonges, et de mettre la vérité en leur place. Les premières opérations de cet entendement, si importantes pour le reste de la vie, sont le doute, Terreur, la confusion; et cette confusion est notre ouvrage! Leur raison, au lieu de n'avoir à suivre que quelques routes faciles qu'on pouvait lui tracer, est contrainte de parcourir un dédale où elle reste longtemps égarée. Voici un des premiers inconvénients qui résulte de cette vicieuse éducation. L'espèce de mauvaise foi avec laquelle on agit à l'égard des enfants, leur devenant peu à peu sensible, ils connaissent enfin qu'elle est une
moquerie, une marque du mépris que nous avons de leur faiblesse.
Ce dégoût produit deux inconvénients; il leur donne de Téloignement pour les personnes qui les élèvent; il leur inspire une certaine défiance d'eux-mêmes : cause vraisemblable de cette honte niaise et de cette crainte de parler, qui succèdent en eux à la gaieté naïve dont les premières années de l'enfance sont accompagnées.
Mais je suppose qu'on leur explique fidèlement l'usage des choses :
qu'arrive-t-il? On ne les leur présente ordinairement que par l'utilité particulière qu'ils en peuvent retirer. Qu'un enfant demande à quoi sert de Vargent, on lui répondra communément qu'avec de l'argent il aura des dragées^ des jouets^ une
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belle robe. De là se placent dans son imagination ces idées étroitement liées : Vargent est fait pour me procurer ce que f aime à manger, ce qui me divertit, ce qui me pare: et ce principe sera vraisemblablement le mieux imprimé de tous ceux qui se formeront dans son esprit sur l'emploi de Targent.
En coûterait-il davantage de lui dire que l'argent sert à faire du bien aux autres, et à nous en faire aimer} Ne devrait-on pas s'attacher à lui rendre ces idées familières, par l'usage qu'on ferait devant lui, et qu'on l'accoutumerait à faire de ce même argent, et ainsi de toutes les choses dont on lui expliquerait la propriété, ne les lui montrant que par les faces qui les rendent utiles à la société?
Qu'on s'en rapporte à un philosophe, dont Touvrage sur Téducation est généralement estimé. « Les « enfants sont capables d'entendre c< raison dès qu'ils entendent leur « langue naturelle; et si je ne me « trompe, dit-il, ils aiment à être « traités en gens raisonnables plus « tôt qu'on ne s'imagine. »
Ne serait-il doue pas désirable que ceux qui disposent des premières années des enfants n'employassent en leur parlant que des formules raisonnables? Ne serait-il pas possible d'en introduire qui fussent à leur portée, et qui leur devinssent aussi familières que celles qu'ils répètent à l'imitation les uns des autres, comme s'ils se les étaient communiquées, comme s'ils en avaient fait une étude? Car qu'on
écoute les discours des nourrices et des autres domestiques qui environnent les enfants, on trouvera qu'ils sont tous les mêmes; qu'ils ne consistent qu'en une petite quantité de mots follement estropiés, que dans quelques chansons plus raisonnablement employées, parce que les enfants en sont quelquefois amusés.
Quel inconvénient y aurait-il de devancer même le temps où ils possèdent entièrement leur langue naturelle, pour chercher à jeter les fondements de leur éducation? Ne vaudrait-il pas mieux perdre les premiers efforts qu'on ferait dans cette vue, que de manquer à saisir un seul des instants où ils commencent à comprendre les discours qu'ils entendent, et à voir sans
indifférence les objets qui les environnent? On ne saurait préparer leur cerveau avec trop d'art et de soin, à recevoir les impressioas qu'on veut que les objets y gravent. Il est aisé de le remarquer, quand ce sont les objets mêmes qui par leur propre puissance forment une trace dansTimagination d'un enfant; souvent cette première idée* se trouve contraire à celle qu'on aurait désiré qu'il eût reçue. Tout ce qui est étranger à un petit nombre de gens qui ont entouré son berceau, rétonne, lui répugne, ou même l'effraye quand il le voit pour la première fois. Cette impression d'étonnement, de crainte, devient peutêtre en lui Torigine de la timidité, de l'humeur farouche, ou de quelque autre défaut qui dans la suite
formera son caractère. Qu'au lieu de lui parler de ses jouets, de ses habits, de ses repas, on l'eût entretenu de ses parents, des maîtres qui lui sont destinés, des livres dont il faudra qu'il s'occupe, et qu'on les lui eût dépeints sous des idées agréables, il les verrait avec une disposition différente, et serait porté à les aimer.
Malgré la dissipation des enfants, et le peu d'attention avec laquelle ils écoutent, leur cerveau est si tendre, que tous les discours qu'ils entendent, et toutes les actions qu'ils remarquent, leur laissent quelque impression. La preuve n'en est que trop marquée par l'effet que produisent les discours de ceux qui les environnent, et surtout de leurs domestiques. C'est là ordinairement
la source des préjugés qui bornent leur esprit, des craintes qui l'avilissent, et des mauvaises inclinations dont ces impressions déposent dans leur cerveau un germe que les occasions développent parla suite.
Il est certain que pour quelques idées salutaires qu'on leur donne chaque jour, à dessein de les instruire, ils en acquièrent un fort grand nombre d'un autre genre, dont il serait à souhaiter qu'ils fussent garantis.
Qu'on réfléchisse encore sur ce qui doit se passer en eux lorsque, leur entendement ayant fait quelque progrès, ils connaissent que ceux qui les élèvent démentent souvent par leur conduite les mêmes leçons qu'ils viennent de leur donner. On leur refuse, par exemple, une partie
des choses qu'ils veulent manger, et tandis qu'ils s'affligent amèrement de ce refus, on en mange en leur présence. On les châtie pour s'être emportés contre les gens qui les servent; et dans l'instant même on grondera devant eux des domestiques, on se servira des mêmes mots dont on vient de leur faire un crime, et ainsi de plusieurs autres contradictions. Ces exemples si différents des leçons qu'on vient de leur donner, impriment chacun leur trace dans leur cerveau, et la suite fait connaître combien ce mélange est dangereux.
La véritable éducation consiste dans le rapport continuel des exemples qui frappent les enfants et des discours qu'ils entendent au hasard, avec les préceptes qu'on
leur donne. Ce pourrait être du moins l'éducation de tous les enfants nés avec une fortune qui permet de n'épargner rien pour les bien élever.
Par cette conduite, ces premières idées, dont le choix, Tordre et la liaison forment vraisemblablement le fond de notre caractère, étant sagement assemblées, quelle facilité on aurait dans la suite à rendre les enfants entièrement vertueux et aimables! Soit qu'on y employât réducation particulière, soit qu'on choisît réducation publique, qui est préférable à bien des égards, on ne trouverait que des dispositions heureuses à cultiver. La raison, cet assemblage de principes salutaires, n'aurait point à combattre en eux le sentiment. Ehl quelle différence d'être déterminé par les lumières dj
Tesprit uniquement, ou par un penchant qui s'accorde avec elles!
J'avoue qu'à la place du sentiment de compassion (pour revenir à cet exemple), la raison, en nous présentant les divers motifs d'être secourables, peut nous engager à le devenir; mais lorsque la raison agit seule, il faut qu'elle examine, qu'elle calcule, et souvent qu'elle fasse des efforts pour nous déterminer : quand le sentiment la seconde, le mouvement qui nous entraîne est rapide et en même temps agréable.
La raison est peut-être le seul bien qui nous plaît davantage, à mesure qu'il nous en coûte moins pour l'acquérir et pour le conserver.
A l'égard de la manière de cultiver la raison des enfants, lorsqu'elle commence à se développer, qu
même lorsqu'elle a fait un certain progrès, voici ce qu'il me paraît important d'observer. Au lieu de leur donner, comme on fait communément, des préceptes qui en renferment plusieurs autres, il faudrait au contraire décomposer ces maximes, et faire travailler les enfants à rassembler toutes les parties dont elles doivent être formées. Car qu'on leur dise, par exemple, qu'avec de .
l'esprit et du savoir on se fait estimer, c'est comme si en leur montrant de l'or et des marbres, on leur proposait d'élever un riche édifice.
Qu arriverait-il? S'ils se mettaient à y travailler, ou le bâtiment ne s'avancerait point, ou il prendrait des formes bizarres et vicieuses. De même, n'étant point encore à portée de distinguer les différents genres
d'esprit et de savoir, dont les uns plaisent et les autres sont haïssables, ils ont besoin qu'on leur en donne des idées distinctes. Ainsi, que s'expliquant successivement davantage selon la portée de leur entendement, on leur fasse entendre qu'avec de l'esprit sociable et des connaissances qui servent au bonheur des autres hommes, on en obtient l'estime et l'amitié; que par degrés on leur fasse connaître les qualités qui rendent Tesprit et le savoir aimables : c'est à la fois, en leur montrant des fondements jetés, leur donner l'idée de la forme heureuse que l'édifice doit prendre. Il ne faut pas s'y tromper : sans un plan successivement tracé, qui les guide d'étage en étage, tel qui pouvait construire un palais, n'aura
élevé qu'une tour inaccessible ; tel autre, sur de vastes fondements, n'aura bâti qu'une simple cabane; celui-ci ne se sera étendu qu'en hauteur, celui-là qu'en superficie. Ainsi un plan sage qui les dirige est presque aussi utile à la perfection de Touvrage que les matériaux mêmes qu'ils emploient.
C'est donc aux personnes destinées à l'éducation des autres à rassembler dans leur ordre, et par convenance aux différents progrès de l'entendement, toutes les parties qui composent les principes également salutaires à celui qui en est éclairé, et à la société. Est-il d'occupation qui mérite davantage toute notre occupation ; d'étude plus intéressante pour la raison, que d'observer et de favoriser ces premiers
éclats de lumière qui se combattent, s'unissent, se divisent, se multiplient; que ces développements quelquefois si surprenants d'un esprit qui commence à se connaître?
Est-il enfin de spectacle plus digne de rhomme raisonnable, que Thomme qui attend son secours pour acquérir la saine raison?