‹ De la nécessité et des moyens de plaire (volume 2)Chapitre 9 sur 9 · LE MERITE PERSONNEL COSTE · texte numérisé non relu

LE MERITE PERSONNEL COSTE

Il y avait jadis à la Cour de Perse un usage singulier sur la manière de briguer et d'obtenir les grandes places. Lorsqu'il s'en trouvait une à remplir, lous ceux qui pouvaient y prétendre se présentaient en même temps devant le Souverain. Là, sur un talisman composé parles Génies, ils gravaient avec un diamant les titres qui leur donnaient lieu d'es-

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pérer la préférence. Et tel était le pouvoir du Talisman, que si pour se faire valoir on y traçait quelques faits, quelques éloges de soi-même qui blessassent la vérité, les caractères en cet endroit changeaient de couleur, lorsque le talisman passait entre les mains du Monarque. Ce Prince, le plus équitable des Rois, n'avait trouvé cet expédient, que pour n'être jamais trompé par la vraisemblance.

Un jour que la Province la plus considérable de l'Empire se trouva sans Gouverneur (c'était le Khorassan) comme il fallait, pour remplir cette place avec dignité, avoir des richesses immenses, deux hommes seuls vinrent se prosterner devant le Roi. L'un des concurrents, qui s'appelait Kofroun, descendait des

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Giamites, cette race si aacienae et si illustre dans la Perse, que peu d autres osaient lui disputer la prééminence. Outre un avantage si favorable, pour être traité avec distinction par le Souverain, Kofroun, incapable de manquer à l'honneur, quoiqu'au fond il n*y fût attaché que par vanité, joignait encore à une belle figure, beaucoup d'esprit; mais il était né farouche et impé-: rieux ; son sérieux désignait la fierté ; son sourire marquait une ironie méprisante. Occupé sans cesse de ses aïeux, il s'appropriait en idée, comme si c'eût été une partie de leur succession, tout ce qui avait fait leur gloire. Son concurrent qui se nommait Tharzis, descendu d'une ancienne famille, mais peu connue, s'était acquis une considération telle,

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qu'une plus haute naissance que la sienne n'aurait pu y rien ajouter.

Ayant les vertus et les talents qui rendent digne des grandes places, il pensait si modestement sur tout ce qui pouvait être à sa gloire; il paraissait si peu occupé de son esprit, dans les moments où il réussissait davantage, qu'on lui pardonnait sans peine une supériorité qui ne servait qu'à rendre, son commerce plus aimable.

Kofroun, d'un air où la confiance était peinte, s'approcha du trône.

S'étant prosterné avec affectation (comme si la cour avait eu besoin de son exemple, pour rendre au souverain ce devoir indispensable) il reçut le talisman; et persuadé que son mérite seul décidait suffi-

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samment en sa faveur, voici ce qu'il se contenta de tracer :

Mes aïeux et moi.

Le talisman passa ensuite dans les mains de Tharzis, qui pensant que la grâce la mieux méritée est toujours une grâce pour qui la reçoit, grava pour motifs de celle qu'il attendait du monarque, ce peu de mots :

Vos BONTÉS ET MON ZELE.

Le roi resta quelques moments dans le silence, observant le talisman. Il se tourna ensuite vers les portiques d'un salon intérieur, dont l'accès était interdit à tous les courtisans. A l'instant les portiques s'ouvrirent; on entendit un bruit mêlé du son des instruments.

et des acclamations qui accompagnent un triomphe, et l'on vit paraître soixante vieillards vénérables.

Ces vieillards, après s'être inclinés avec respect, se placèrent aux deux côtés du trône, chacun sur un trophée qui venait de s'élever.

Kofroun étonné, demanda avec un air de curiosité dédaigneuse, quelles étaient ces figures bizarres qui osaient se placer si près du Souverain. Tout garda le silence.

« Voyez, dit le roi aux deux prétendants, ces Sages qui m'environnent; plus éclairés que moi, ils vont choisir entre vous. Kofroun blessé de cette loi, représenta qu'il s'avilirait à reconnaître d'autre juge que son souverain ; et loin de chercher à se rendre favorables ces mêmes vieillards, dont sa destinée pouvait

dépendre, il les récusa avec hauteur. Il exposa sans ménagement que Tâge pouvait avoir altéré leur raison; qu'attachés à des préjugés, à des usages qui avaient vieilli avec eux, ils seraient peut-être injustes, avec le dessein d'être équitables.

Enfin son caractère présomptueux et altier, son mépris pour le reste des hommes, parurent à découvert; et quelques-uns de ces vieillards voulant lui remontrer Tindécence des discours qu'il osait se permettre, il ne daigna pas les écouter.

Son orgueil alla jusqu'à leur reprocher de manquer à ce qu'ils devaient au seul homme qui restât de l'illustre race des Giamites. A ce nom les vieillards firent un cri d'indignation : « Sachez, dit le plus vénérable, à qui vous faites ce reproche;

c'est aux Giamites mêmes que vous parlez. » C'était eux eflFectivement.

Le roi pour confondre le présomptueux, par les motifs même qui faisaient naître sa confiance, avait avec le secours du talisman évoqué ces sages Ombres. Kofroun alors, dépouillé subitement de tout ce qui fondait la considération, ne fut plus aperçu que par ses défauts; il ne vit plus pour lui dans tous les yeux, que le mépris ou une sorte de pitié presque aussi humiliante. « Apprenez, malheureux Kofroun, continuale vieillard, que celui à qui les vertus de ses ancêtres n'inspirent qu'un sentiment d'orgueil qui le fait haïr, est désavoué d'eux. Éprouvez que loin d'avoir part à leur gloire, il est condamné à l'oubli et à la honte d'être inutile à ces mêmes conci-

toyens dont il dédaigne d'être aimé. » Le roi nomma Tharzis, elles vieillards disparurent. On conçoit quelle impression cet événement fit dans la Perse sur l'esprit de ceux qui avaient d'illustres ancêtres. Dans la crainte de les voir renaître tout à coup, on ne songea qu'à se rendre digne d'eux. Quand on marque aux grands, qui ne méritent rien par eux-mêmes, des déférences ou du respect, une voix qu'eux seuls n'entendent pas, leur crie : « Ce n'est pas à vous, c'est à vos aïeux, que les égards dont vous jouissez, s'adressent. »

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