QUAND ET COMMENT TOUT CELA FINIRA-T-IL
II y a trois choses dont la force est grande ici-bas; trois choses dont il ne faut jamais se moquer, parce qu on ne salt bien ni ce qu elles sont, ni d ou elles viennent , ni ou elles vont: le Temps, le Hasard, I Opinion,
Eh bien , le temps, le hasard, Fopiniori sont pour nous, et nous apportent la liberte d eriseigriement, et avec elle, toutes les legitimes libertes religieuses dont nous devrions jouir depuis cinquante annees, et dont seuls, ou a pen pres, nous sommes prives en France , nous autres catholiques.
Le Temps,
Le TEMPS!... Un homine que plusieurs voix ont proclame Foracle de la politique, et dont 1 autorite est demeuree grande en fait de pru dence humaine, a dit : En toutes choses il faut to uj ours se menage r pour ALLIE le GRAND de l hornme,le Temps.
Le Temps a, pour tout modifier, des secrets que le genie lui-meme ne trouve pas. Cette parole est d un grand sens. M. de Talleyrand disait en core :
N ayons pas la maladresse de demander au present ce que Favenir nous apportera sans ef forts. II aj out ait :
On nest pas assez capable de grandes chose s quand on ne s ait pas attendee.
Eh bien, le temps est notre allie nature! dans la grande cause de la liberte d enseignement et des libertes religieuses.
La force, la puissance mysterieuse, le genie du temps combattent pour nous.
J en ai une conviction si ferme, que si d une parties defenseurs de la liberte religieuse savent attendre , et si de 1 autre on n emploie pas contre la justice et le bon sens invincible de cette cause des moyens revolutionnaires^ si on ne fait pas violence an temps; je ne doute pasqu avant pen d annees elle ne soit triomphante; et si on emploie ces moyens, on jettera dans le pays une perturbation profonde , sans faire autre chose que retarder, au profit d un monopole absurde et d un despotisme odieux, le triomphe ine vitable dubon sens et de la justice.
C etaitla pensee qu exprimait un des premiers et des plus honorables magistrats du royaume, dontle nom etl autorile ne sembleraient pas, au
premier abord, devoir etre favorables a la liberte religieuse , lorsqu il clisait a un de ses no bles collegues a la Chambre des Pairs : Cette
cause gagne et gagnera chaque jour necessairement du terrain. Ce qui suffisait ily a trois ans , ne suffira plus aujourcChui; et ce qui suffirait aujourd /iui ne suffira plus dans trois ans.
Le temps , oui, je le repete, le temps est 1 allie nature! de la gmnde cause de la liberte reli-
gieuse, et si Ton veut en savoir la raison , c est que le temps est 1 ailie providentiel du droit, de la justice et du bon sens, et les fait triompher a la longue.
C est le bienfait du temps et sa puissance myste rieuse, que laverite et la raison prevalent toujours avec lui et definitivement 1 emportent.
C est aussila gloire de Fhumanite, que le mensonge et riniqtiite ne triomphent jamais sans retour aupres d elle.
Dieu ne le permet pas, et le temps qui souffre, qui voitet qui fait quelquefois tant d injustices, est condamne par la Providence a les reparer ici-bas ? meme avant le jour de la grande repa ration ; et il y a la justice du temps avant la jus tice de 1 eternite.
Mais je me trouve ici jete dans une region d idees superieures auxquelles ne s elevent peutetre pas assez souvent les hommes politiques de ce siecle : les esprits serietix rie refuseront pas de m y suivre.
Pourquoi done le temps , qui est le grand ennemi de rhomme, qui lui manque toujours , qui lui echappe, qui le trahit; le temps qui semble etre au service de rhomme, mais qui ne le sert jamais qu en maitre, en matt re avare, injuste , capricieux, trompeur; le temps qui le ronge , qui le diminue , qui le detruit , qui le devore;
Comment se fait-il que ce grand ennemi de I homme et de ses oeuvres soit cependant, a son service, une puissance si forte, que tout homme, que toute cause, qui pent dire : J ai le temps pour moi, estsurde triompher ; que touthornrne meme qui peut dire: Je ne suis paspresse, je
puis attendre; a une superiorite certaine.
Comment se fait-il , surtout, que le temps soit 1 allie naturel de Fhomme dans toutes les causes justes et raisonnables, 1 allie providentiel du bon droit et de la verite ?
Je vais en dire les graves raisons :
C est d abord parce que le temps laisse et fait reflechir; parce que le temps amene la suc cession des idees ? des interets et des lumieres; parce que le temps eclaire en donnant le loisir de penser, de considerer, de voir, choses que 1 bomme ne fait jamais assez.
Le temps est a Dieu ; mais quand Dieu donne le temps a 1 homme , riiomine, s il sait en profiter, peut immensement : etil y a uneprofonde
sagesse dans ce mot : avec le temps on vient a bout de tout. Non , on ne comprend pas la vie humaine et le secret de sa puissance, qtiand n ignore la puissance du temps.
La plus sage des conseilleres, 1 experience, est fille du temps et de la reflexion.
Et voila pourquoi , an fond , le temps n est 1 ennemi que des causes injustes, des causes pre cipices.
Les causes donteuses redontent le temps , parce qu elles redoutent la reflexion, Ja lumiere, Inexperience.
II y en a une seconde raison : c est que le temps lasse et use les mauvaises passions.
Elles sont violentes. Tout ce qui est violent ne dure pas : a la longue, elles se fatiguent, se decouragent, ou , ce qui est meilleur encore, elles se corrigent.
Les bonnes passions savent attendre , et avec le temps elles se clegagent elies-memes de ce qu elles peuvent avoir de trop vif et des inouvements d un zele emporte. Elles sentent que la vertu cesse ou 1 exces commence.
Le temps aussi apaise les regrets , les ressentiments, les douleurs : Tempore lenlescantcurae.
Le temps fait vieillir, desenchante , dissipe les illusions , les prejuges, les erreurs , c est-adire, tout ce qui est favorable aux mauvaises causes et defavorable aux bonnes : tot ou tard,
il donne toujours la victoire a la raison : le temps, dit avec autant de force que de grace ie proverbe italien , le temps est un galant homme ! // tempo e galantuomo.
Le temps rend aussileshommes plus humbles, plusmoderes, et par suite plus vrais et meilleurs.
Aussi n y a-t-il rien de fort , rien de durable parmi les hommes, si le temps n y est mis.
Les grandes choses , les grandes lois, les for tes institutions, Fes choses d avenir qui doivent traverser les siecles et les dominer;ces choses dont le poetea dit : Durando scccula vincit^ sont toutes filles du temps.
G est ie temps qui fait decouvrir les grandes verites, le temps qui amene les grands changements ou les consacre. En un mot, il n y a que les choses faites par le temps et avec le temps qui demeurent (i).
Les lois immortelles sont filles du temps ?
commelesloisimmuables sont filles de 1 eternite.
En un mot, le temps est la valeur des choses : elles valent ce qu elles out coute de temps.
Les lois d exception, faites pour des interets ou pour des passions d un jour, durent peu.
Je defie qu on me montre une grande chose qui ait etefaite vite.
(i) Quis autem quern non moveat clarissimis monumentis testata consignataque antiquitas?
Vetera majestas quaedam et, ut sic dixerim, relligio commendat. CICKRCW,
La destruction seule est precipitee : c est le coup de foudre; mais la creation veut toujours du temps. Dieu lui-meme a delibere et employe six jours, quand il est sort! de son eternite, pour faire 1 homme et le monde dans le temps.
Le temps meme a comme un sceau qui n est qu a lui, pour Tim primer stir les ruines. Celies que la main des hommes a faites sont sans majeste, et n ont jamais i empreinte auguste des ruines du temps ( i).
Et ici j entre dans une raison plus profonde encore : le temps est an service de Feternite ! voila pourquoi la justice, la verite, tout ce qui est e ternel, tout ce qui est immuable comme Dieu, trouve clans le temps un allie naturel , un allie puissant, un allie fidele: Dieu se cache dans le temps pour faire triompher ses conseils a Theure de sa providence.
Dieu ne fait sa grande justice que dans Feternite; mais il ne laisse jamais passer un trop long temps sans la faire aussi sur la terre. Il tarde souvent, mais enfin il se manifeste.
Se fier au temps et attend re, c est done se fier a Dieu et esperer !
II faut done que les defenseurs des causes salu tes neselaissent jamais entrainer a 1 impatience.
(i)Voyez a Rome les ruines factices J une villa celebre. Puissance d argent croit tout pouvoir, meme imiter la puis sance du temps ; elle n y a pas reussi.
Sans doute il faut savoir combattre |3our la verite et la justice; mais il faut atissi, il faut surtout savoir attendre.
Pour quiconque veut entendre a fond les choses humaines, et les servir, il ne suffit pas de considerer le dernier coup qui les decide; il faut les reprendre deplus haut; et dansrenchainernent cache de Unites les grandes choses du monde, il y a toujours ce qui les prepare de loin , puis les mouvements secrets qui les murissent en silence, puis les conjonctures importantes qui les font eclater. Qui a prevu de plus loin ., dit Bossuet , qui s* est le plus applique, qui a dare le plus longtemps , qui a le plus patiemment attendu, Temporte a la longue.
Et la raison supreme, la void :
Dieu a fait 1 homme abrege et sa vie courte , et c est par la surtout que c est une vie d epreuve.
La vie de 1 homme ne suffit pas pour faire triompher la verite et la justice. Aussi ce n est jamais le temps present seul qui decide letir triomphe. Le temps passe les prepare, le temps present s en etonne , 1 aveiiir los accepte, et ceiui-la seul les fait triompher, qui preside a tons les temps et domine tons les conseils.
Ceux qui voient le triomphe de la verite et de la justice ne i ont pas prepare , et ne peuvent s en glorifier. Ceux qui I ont prepare meurent avant
de le voir, el se confient a la Providence, surs de letir cause, et saluant de loin son infaillible trio ni pi le.
Et c est par la que iious autres cbretiens nous nous separons profpndement de ceux qu on nomine des revolutionnaires. Comme ils travail- Jent pour eux, ils nesavent pas attendre : ilsveulent recueillir avant que le temps ait fait la niaturite de la justice; ils font violence au temps.
Nous, uotisrespectons la loidu temps, et nous faisons les cbangements a la longue. Pour eux, ils arrnent le temps de leurs passions, et le char gent de tempetes.
Et voila pourquoi les ceuvres revolutionnaires sont tou jours si redou tables : c est pourquoi aussi ceux qui airaent les revolutions plus que nous, et M. Thiers lui-meme, declarent quit en fautjaire le rnpins possible ; voila pourquoi il y a parnii nous tant de revolutionnaires corriges; voila pourquoi tons les efforts des citoyens honiietes tendent a en finir avec les revolutions.
Meme quand les changements sont bons et justes, la sanction du temps leur est encore necessaire. Autrement, c est faire mal le bien, c est desbonorer la justice.
Les scelerats sont des bommes qui ne croient pas a la puissance et a la justice de Teternite. Les revolutionnaires sont des bommes qui ne croient pas a la puissance et a la justice du
temps : et, qu on me pernjette de le dire, des hommes qui ne se clonnent pas le temps d attendre parce qu ils ne songent qu a eux, etqueleur vie est courte.
Nous autres catholiques, nous avons toujours le temps , et c est le secret de notre patience: nous ne travaillons pas pour nous, et notre vie est longue ; patiens r/uia crtcrnns ; nous tra vaillons pour la verite et la justice qui nous survivront, et qui nous feront survivre nousmemes et triompher avec nos fils dans le temps et avec elles dans Feternite.
On ri est pas asse.z capable tic girmdes choses quand on ne salt pas attendee. Certes , la patience ne nous a pas manque : et c est la notre force devant Dieu et (levant les hommes. Nous avons attendu et nous attendons encore; et depuis 89, oil la liberte d enseignement fut proclamee avec la liberte religieuse; sous Tempire, pendant les quinze annees de la restauration , et depuis quinze annees encore, nous avons patiemment attendu, et nous avons bien fait !
Ceux-la sont peu digues de la liherte et de la justice qui en font la conquetepar la violence.
II etait digne de nous de comprendre ainsi les besoins du temps et la marche des agita tions humames. Nous avons bien fait de ne pas nous eri montrer plus irrites qu il ne couvient
a ceux a qui les lumieres de la foi doivent donner quelque chose de la sagesse, de la pa tience et de la moderation de Dieu.
Nous attendons encore, parce que nous trouvons dans 1 histoire de nos peres et dans les sou venirs du passe, la lumiere du temps present, les secrets de la Providence et Fesperance de 1 avenir.
Le temps est pour nous : les conjonctures ou nous nous trouvons sont favorables , parce qu elles sont graves et presque terribles.
Une conclusion est necessaire. On a longuement attend u : done elle sera bonne. Nous n avons pas fait violence au temps, done le temps nous protege : notre cause est invincible , et deja elle triomphe.
Et qu/on ne nous dise pas que nous avons paru perdre patience : cela n etait pas. On ne voulait pas seulement nous ecouter, nous admettre a la discussion, a la lumiere, an grand jour. C etait trop fort. IN o us avons force nos adversaires a penser, a reflechir, a discuter : on nous ecoute aujourd hui. Nous avons presse la discussion : nous ne pressons pas la decision. Nos adversaires voudraient la precipiter, faire des lois de circonstance, des lois d exception, des lois violentes : tout pour le present ; rien pour 1 avenir, rien pour la verite et la justice, rien de grand, rien de vrai, rien de sincere. Nous ne 1 entendons pas de la sorte.
Si j etais done appele a donner des avis aux legislateurs de mon pays on aux conseillers de la couronne, je leur dirais : Mettez clu temps a vos deliberations, ne precipitez rien : il y aurait peril pour tons. Preriez garde! il est ici question des plus grands interets de 1 Eglise et de la patrie. Que des homines d Etat ne se livrent pas a la passion d nn jour. L Europe vous regarde, et attend de vous quelqu une de ces decisions qui demeurent, parce que la sagesse des peuples y reconnait et y proclame les droits imprescriptibles de la verite et de la justice.
Gertes, 1 Angleterre etses hommes d Etat viennent de nous donner un grand exemple; sir Robert Peel s est eleve a Line hauteur ou Fadmiration de la posterite ne iui manquera pas.
Du reste, je suis heureux de le declarer , je trouve aussi une vraie sagesse dans les pensees d un homme dont j ai deja cite les paroles.
Nous ne serous pas trop inipatients de voir terminer cette lutte par des moyens prompts et decisifs. Crorez-moi . Messieurs, it samt en ceci
d un eiat qui se prolongera plus quon ne Fa ima gine d abordy et les rnoyens prompts et decisifs , si vous vouliez les employer , aggraveraient le mal au lieu de le guerir.
Voila ce que 1YI. Guizot disait en r844? il ajoutait :
Avec du temps, teuez pour certain que les difficultes de cette lutte seront surmorUees.
Cornme fai eu fhonneur de vous le dirt, quelque grandes quelles paraissent, ELLES SONT PLUS
GR ANDES ENCORE QU ? ELLES NE LE PARAISSENT; (ill
fond, de quoi s agit-il?
La lutte va plus loin que la question de la liberte d enseignetnent et le projet de loi que nous discutojis ; lutte dans laquelle vous fie trioinpherez quen tenant la conduite que fai I honneur de vous indiquer. Pour nous, nous sonnnes bien decides a ne pas nous Uiisser entratner a line autre conduite; et, soil que i impulsion nous vienne des uns ou des autres , soil qu on nous pousse on qu oii nous menace, nous ne nous laisserons nientrainer ni pousser; nous continuerons a aimer la religion , a proteger le clerge, a soutenir ses libertes comme les notres , et fai la confiance que dans un temps qua Dieu seul i!
appa.rtient de savoir, la luttecessera et la reconci liation sera sincere et profonde; mais nesperez pas quelle soit tceuvre d\ui jour, ni qu elle puisse etre dans aucun cas le fruit de mesures vioientes et precipitees.
EtM. Thiers lui-meme ri a-t-il pas rendti hommage a la puissance du temps, lorsqu apres avoir proclame PEgUse une grande, line haute, une auguste puissance, il a acheve son rapport par ces paroles : Quadviendra-t-il, Messieurs , de cette lutte? rienque le triomphe de la raison, si, vous renfermant dans les limites du bon droit et dans
votre force , vous savez ATTEINDRE et perseverer.
Pour nous, nous attendrons sans nous lasser ; nous attendrons, non dans 1 inaction et la mollesse, mais dans la patience, dans le courage, dans la parole, dans la priere, dans I esperance, dans la lumiere qui se fait et que nous repandons.
Maisce n est pas seulement le temps qui cornbat pour nous,
Le Hasari
Cette force majeure qui domine le temps lui-meme et semble exercer sur les plus grandes affaires hurnaines urie haute suzerainete et com me un domaine absolu ; cette force cachee qui se joue dans i uriivers, qui s attaque aux grandes comme aux petites choses ; cette force superieure et divine, que, dans lalegerete presomptueuse et 1 ignorance aveugle et tranchante de notre langage, nous nommons le hasard, cette force est aussi pour nous. Qu est-ce a dire ? Je m explique.
LE HASARD est pour nous, et ce n est pas pen de chose ; et ici se decouvrent a moi des fairs et ranges que je veux etudier ? et des lois singulieres qui menent ma pensee plus haut. Le hasard ! ne serait-ce pas un mot dont nous nous
servirions pour exprimer, sans le bien comprendre,ce qui est en dehor.s et au-dessus des iois ordinaires de la Providence; ces lois moins usitees, ces lois exceptionnelles , d autorite pleine et supreme, ces lois au-dessus de toutes les previsions humaines ?
II y a des lois que Dieu nous a permis de connaitre, d autres dont il s est reserve le secret.
Les legislateurs de la terre ne peuvent, ni tout prevoir, ni tout dire, et voila pourquoi leurs codes sont necessairement incomplets.
Le code des lois divines est incornplet lui anssi , mais uniquement parce que les hommes ne peuvent lire tout ce qu il renferme; et en cela les hommes de genie ne sont pas plus avari ces que le vulgaire, et nous disons tons le ha sard, quand nous ne savons plus que dire....
A une epoque peu eloignee de nous, lorsque la politique humaine semblait etre poussee a bout en Europe, et qu on demandait a M. de Talleyrand: Comment tout cela fitiira-t-il ? Par hasard, repondit-il, plus sage peut-etre qn il ne pensait.
Eh bien ! moi aussi je le dirai : c est par hasard que nous aurons la liberte d enseignement et la liberte religieuse : c est par hasard qu on nous 1 a promise, c est par hasard qu on nous la donnera.
Oui , c est par hasard que la liberte d enseignement a ete ecrite dans la Charte.
Yous qui Favez faite, vous ne savez ni pourquoi, ni comment vous y avez mis cette promesse. Elle y a dormi pendant quatorze annees, et aujourd hui qu elle se reveille com me en sursaut, et reclame en sa faveur I accomplissement sincere d un serment royal, nnl de vous ne salt dire qui en cut I lnspiration , et quelle main en a trace, sans le comprendre, le droit imprescriptible, et la parole desormais ineffacable.
Vous ecriviez an hasard : { inspiration venait d ailleurs : vous teniez la plume, un plus fort
que vous vous dictait Que sais-je? II n a-
vait peut-etre permis ce violent et immense changement, il n avait peut-etre laisse tomber trois couronnes a la ibis, il ne vous avait peutetre laisse faire une Charte nouvelle que pour que ce mot y fut mis; il n avait peut-etre permis que la premiere Charte fut dechiree que parce que ce mot n y eta it pas.
Car ce fut la peut-etre une des plus grandes fautes, et, pour parler un langage plus severe, que des bouches graves out cm pouvoir se permettre, ce fut peut-etre le grand egarement de la Restauration, et le nuage d ou est parti le coup de foudre. Et puis, quand la poussiere , soulevee par Forage d une grande
revolution, Tut tombee, quand ia clarte d nn jour plus paisible fat venue, quand on examina de sang-froid I ouvrage qn on avait fait entumu!te ? on apercut tout a coup , sans le bien enten dre, ce mot ecrit dans la Charte nouvelle.
On s estdemande : Qu est-ce que cela signifie ? Nous avons ete quatorze ans sans vous le dire ; nous vous le disons aujourd hui : Non , non , ne parlons plus de hasard, ou parlons-en settlement conirne dun nom dont nous coiwrons notre igno rance. Ce qui est hasard dans nos conseils incertains y dit Bossuet, est un desseih concerte dans nn cons eil plus haul.
Ce n est pas la premiere fois , d ailleurs, que chose pareille arrive dans le monde. Ce qui est ecrit est ecrit : Quod scriptum est, scripturn est, disait autrefois le proconsul romain.
Ceux qui gouvernent le monde sont assujettis a une force majeure; ils font toujours plus ou moins qu ils ne pensent, et leurs conseils. Hit Bossuet, ne manquent jamais d avoir des effets imprevus, parce qu il y a une puissance terri ble qui se joue de ces grands esprit s qui sirnagincnl reinuer tout le monde , et cjui ne s apercowent pas quil y a une raison superieure qui se sert et se moque deux, com me ils se screen t et se moquent des au t res ; tant la parole de 1 Esprit saint est vraie, que le temps et le hasard sont tout en toutes choses : tempus casumque in omnibus.
Encore un coup, je ne sais pas, et vous ignorez vous-memes quel est celui d entre vous qui a trace cette parole ; mais en meditant toutes ces choses, je me souviens qn il y a toujours un endroit inconnua rhomrne, me me dans ses propres pensees; c est rendroit secret par ou Dieu agit , et le ressort qu il s est reserve pour les desseins de sa providence.
Certes, en 89, quand on proclamait les droits de Thomme et du citoyen francais , quand on declarait la liberte des cultes et I abolition des vceux de religion, on ne croyait pas travailler pour la religion meme, et affranchir 1 Eglise catbolique, si etrangement opprirnee en France depuis deux siecles , et c est ce qu ori a fait.
Quand on proclamait les principes d une li berte sans bornes , et qu au nom de cette li berte on ouvrait violemment les monasteres, et qu on permettait d en sortir, on ne songeait pas qu on proclamait plus solennellement que jamais la liberte cle la vie religieuse, les droits sacres de la liberte evangelique, puisque nulle puissance ne pouvait desormais ernpecber un Francais de se faire dominicain, jesuite ou benedictin, dans un pays ou desormais il etait permis de se faire juif, protestant ou francmacon.
Je le pense, et je le dis sans hesiter, aux hommes de 89 et aux homines de ce temps, qui
voudraient faire peser sur nous le joug intole rable d ime absurde oppression , et qui invoquent contre nous seuls les lois sans force d une jurisprudence aneantie ;
Je le dis sans hesiter : on trouvera peut-etre cette parole bardie dans la bouche d un pretre , et, je veux I ajouter, d un pretre qui n est pas un revolutionnaire :
Vous avez fait la revolution de 8q. sans nous et
contre nous, mais pour nous; Dieu le voulant ainsi malgre vous.
Oui, pour nous, prenez-y garde; et certes, si elle vous a coute cber, nous aussi nous 1 avons cherement payee : nous sommes de ceux dont le sang a le plus coule alors; au compte des souffrances , nous ne le cedons a personne.
Mais pour avoir ete un jour les victimes, nous ne devons pas Fetre a jamais.
D ailleurs, ceux qui nous out precedes, et qui ont le plus souffert dans la lutte, n ont pas re clame leurs droits , et, vous connaissant, ils ont bien fait, peut-etre. Vous pouviez leur repondre le mot dur des anciens Gaulois : Vce victis!
Mais nous, vous ne pouvez nous le dire, car nous n etions pas ries : nous avons ete eleves avec vous , au milieu des institutions que vous avez faites; nous sommes nes dans le berceau constitutionnel; nous n avons pas respire en France d autre air que celui qui vient de vous.
Non, non , 1 homme s agite, mais Dieu le mene. Ge qui est ecrit, est ecrit: non par la fatalite, mais par la Providence. L homme ecrit, mais Dieu dicte; et alors nulle puissance humaine ne pent effacer ce qui a ete dicte : Quod scrip turn est, scrip tu/n est. La liberte religleuse, la liberte d enseignement sont ecrites dans la Gbarte, dans les lois, dans les institutions, dans les moeurs, on ne petit nous les refuser: on bien , les paroles ont perdu leur vrai sens, les mots n expriment plus les idees, la liberte est un mensonge, et le droit public des Francais, la loi fondamentale, est tine deception, et tout ce qui s est fait depuis cinquante annees en France, unjeu brutal et sanglant, ou la force a ete comptee pour tout; le droit, la justice et la verite pour rien.
L honneur dupays ne perm et pas de le croire. Non, non, on I a dit , et il est vrai, la revolution francaise a commence par la declaration des droits de I liomme. Elie finira par la decla ration des droits de Diea. Chose etrange , s ecrie M. de Lamarrine , qae depuis cinquante (ins nous ayons donne la liberte a tout le monde, excepte a Dieu! ll faut finir par la. x\h!
je 1 ai deja dit au debut de ce livre, nous savons tout commencer et rien finir! Et ici, cependant, ce n est plus seulement le temps
ni le hasard qui sont pour nous; POPIIUON nous favorise.
[/Opinion,
Oui, I OPINION,- cette puissance mysterieuse, travaille deja pour nous en secret, et bientot, malgre les apparences contraires, je ne crains pas de le dire , elle eclatera en notre faveur. L opinion! certes je ne connais rien de plus violent, de plus mobile, de plus redoutable ; rien de plus difficile a etudier, adefinir, a fixer.
C est levent, sa mobilite , sa violence. II souf fle des quatre extreniites du ciel. II charge Phorizon de nuages, on y fait briller les pares clartes cl un beau jour. Dans les airs, c est la tempete et la foudre; sur la terre, Touragan et la mort; et puis quelquefois la serenite et la vie.
Com me le vent entraine tout, les feuillesdes bois, la poussiere des grands chemins, Jes flots des mers , les nuees du ciel; Fopinion entraine les multitudes mobiles, les esprits les plus fermes, les caracteres les plus hauts... II faut que tout, plus on moins, plie sous cette inexplica ble force. Tout, jusqu aux resolutions les plus graves, jusqu aux votes les plus solennels , devient de convention, et n est plus de convic-
tion (i). A peine qtielque chose resiste. II y a des moments tels, qu il faut que tout soit plus on moins entraine, plus ou moins balaye. C est un element terrible. Quelques-uns ont pense que c etait la colerc de Dieu. C est an moins son souffle redou table qui gronde et qui passe, saris qu on sache d ou il vient, ni ou il va. Spi rit us ubi v ult spiral.... Nescis wide venial, aut quo vadat....
Et je compremls que les peuples et les sages eux-memes, aux approches de ce phcnomene divin, se soient recueillis quelqueiois dans le sentiment d une terreur religieuse , et, laissant tomber leurs mains d abatternent et d effroi, se soient dit : Laissons passer la colere et la justice du Seigneur.
Quoi qu il en soit ? les plus habiles seront a jamais impuissants a m expliquer les erreurs el les affolemerits , les violences et la mobilite de 1 opinion.
Les tins ont dit : cest la reine da monde; les autres : cest une maitresse d erreur; les autres : cest unesuperbe puissance, ennemie de la raison.
(i) Un membre de la chambre des communes d Angleterre disait a 1 un des orateurs les plus eloquents du parlem ent : Vos discours ont souvent change ma conviction, mats mon vote cela n est pas touj ours possible I
G est plus on moins a mes yeux. t ni je ne la salue comme une legitime souveraine , ni je ne me revoke aveuglement contre elle.
Je comprends que les conducteurs cles peuples, de ces grands et turaultueux enfants, dont les passions sont si formidames et les emportements si extremes pour le bien on pour le mal, ne heurterit pas i opinion et sa puissance ; mais 1 observent, L etudient profondement, la meriagent toujdtifs, Ini cedent meme quelquefois ou la diriment avec force et douceur.
Le pilote habile sait tourner le vent; il fuit quelquefois sous sa violence un long temps; puivS soudain saisit Fheure favorable, se retourne, luitend sa voile^etle force, fremissant, ale pous* serlui-meme an port.
D ailleurs , le plus souvent , il suffit d attendre; cet elements! terrible s apaise presquetoujours sans qu on sache pourquoi. Le vent de 1 opinion tombe tout a coupou change. Unrien f un cri , une issue nouvelle detourne son coura.
Non, non, 1 opinion n est pas faite pour re* gner sur le monde : reine ephemere, il est re* serve a un pouvoir superieur de briser son scep tre d un jour, et le veritable maitre de lia vie humaine, celui qui, grace a la divine Provi dence , decide ici-bas les destinees d-w monde , c est le bon sens.
Oui, nous Tavons deja dit, c est le bon sens
qui triomphe a la longue et qui decidement demenre. Le genie lui-meme, le genie politique comme le genie populaire, doit se soumettre an bon sens. Lorsque ie genie s egare par orgueil, c est le bon sens qui le ramene. Les cliverses epoques d un siecle peuvent etre le triste jouet de la violence des opinions; mais les siecles euxmemes ne demeurent et ne se soutiennent a la longue que par le bon sens.
Car il y a de ces moments supremes pour toutes les grandes questions sociales, ou,a 1 aide tin. temps, et comme par hasard, I opinion devient tout a coup le bon sens, et alors elle n est plus la tempete; c est la serenite du jour. Alors arrive comme un moment de salut dans la vie des peuples. Le bon sens inspire 1 opinion et la domine.
L opinion egaree n est que le sens deprave de 1 homme abandonne a lui-ineme, et s obstinant a faire sesaffaires sans Dieu , et quelquefois centre Dieumemejpuistout a coup, quand Dieu sort de son silence, et par pitie pour nous, reprend les affaires, il inspire alors un sens iiouvean, qui est le bon sens des choses, et qui devient, sans qu on sache quelquefois pourquoi ni comment, la saine opinion et le bon sens ties peuples.
Et alors sa puissance est irresistible. Non-seulement il entraine tout, comme 1 opinion, par violence, sans persuader : mais il penetre, ii per-
suacle invinciblement, et il n y a pas jusqu a ceje IIP. sals cjuoi d inquiet qui sc remue an fond du creur des peuples , com me parle Bossuet, qui ne conspire profondement an triomphe de la verite et du bon sens.
Eh bien ! nous sommes arrives en France a un de ces moments supremes.
En 1827, 28 et 29, il y avait un mal surhumain ; Dieu s etait retire; impossible dV remedier sans lui; le ciel ne devait s eclaircir, s epurerque par un orage. En 89, le mal etait encore plus manifestement surhumain, Les conseils des habiles ne suffisaient plus; la condescendance et la vertu du meilleur des rois etaient inutiles. Je I ai deja dit : nous devions tous payer plus cher ie bonheur d eti-e sages, et Dieu se reservait a lui-meme de nous ramener tous a la sagesse par de sanglantes catastrophes , ct de nous instruire hautement par les plus grandes et par les plus terribles lecons.
Eh bien, aujourd hui les temps sont meilleurs; et malgre une agitation violerite quin est manifestement excitee qu a la surface, an fond les preventions ne tiennent pas; les calomnies ne sont crues qu a moitie; le peuple, malgre tout ce qu on fait pour I emouvoir, ne s emeut pas; le bon sens resiste avec plus de force qu on ne s y attendait, malgre les habiletes et les fureurs contraires; il proteste invinciblement, et ce!a
parmi les homines les plus eciaires, j usque dans Jes plus humbles regions, ou la foule, sansbien s en rendrecompte, ni sortir de son indifference, sent toutefois qu il y a trop de stnpidite et de mensonge dans tout ce qu on lui dit, et que les erreurs dont on vent la nourrir sont pour elle une pature trop grossiere.
Et dans les hauteurs de la societe, malgre les coleres d une impiete sans pudeur, malgre 1 ardeur des menaces centre PEglise , les homines vraiment politiques sentent bien qu il y a la des droits auxquels il n est pas sage de toucher, qu il y a la des perils pour tons.
Quoi qu il en soit, la liberte religieuse, !a li berte d enseignernent ? sont devenues, meme pour ceux qui les combattent , des verites de bon sens.
Elles n ont ete le \ceii et la promesse de la Charte que parce qu elles etaient avant tout le vceu et la promesse du bon sens.
C est le voeu, c est le cri du bon sens, qu un pere de famille a le droit et le devoir d elever et de faire elever son fils selon sa conscience.
C est le cri du bon sens, que la liberte d enseignement est pour tons une con sen u.e nee necessaire, essentielle, de la liberte religieuse.
C est encore le cri du bon sens, que la libre concurrence et la genereuse emulation des esprits est favorable aux progres des lettres et des sciences.
C est le cri du bon sens francais, que le dernier des moiiopoles a instituer en France est le monopole de I enseignement , le monopole de 1 esprit , le monopole des intelligences.
Enfin , c est le cri dn bon sens, niais c est aussi le cri de la bonne foi, que, quand vous accomplirez votre promesse, et quand vonsdonnerez la liberte d enseignement, et la libre concurrence; le concurrent ne pent pas etre juge par son ri val, et , dans les tribunaux litteraires coaime partcut, nul ne pent etre a la fois juge et partie.
Aussi, voyez les progres que le bon sens a fait faire a celte question depuis trois annees qu elle est soulevee : les peres de famille sont pour nous; tons les hommes graves et desinteresses
sont pour nous.
Nos adversaires eux-memes sont pour nous.
Entendez celui qu on accuse d avoir invite ies jeunes professeurs de FUniversite a assister aiix fuii( rallies d un grand culte , et qui leur avait enseigne, de concert avec I infortun^ Jouffroy, que les d&gfftes s eti vont : il vient de professer bautement a la Cbambre des Deputes qu il ny a point de morale sans religion, ni de religion
sans dofftnes.
tj
Un des hommes politiques les plus eminents de cette epoque declarait naguere formellement au P. de Ravignan, que la societe la ique ne suffit pas a V education, des dmes, qu il lui faut la so ciete spirituelle.
Et quand on est venu recemment proposer a la Chambre des Deputes d instituer cles professeurs laiques de morale , le bou sens public a pousse un cri, et les rires de 1 assemblee ont fait justice d une absurde proposition.
Qu on se rappelle ici les innomb rabies cita tions dont j ai rempli ce livre : j ose le dire, il n y a qu une voix : notre cause est triomphante dans la pensee humaine : les passions seules et les interets materiels d une corporation puissante retardent au dehors son triomphe : il n y a pas de mal : les epreuves nous sont bonnes; les fortes causes s enracinent plus profondement dans les orages.
Quant aux peres de famille, je sais bien que 1 Universite essaye de nous contester leur faveur, et nous cite les nombreux eleves qui se pressent dans ses colleges; mais le bon sens repond que les faits universitaires prouveront quelque chose quand les peres de famille seront libres de choisir.
Et j ajoute que 1 Universite elle-meme sait si bien que les peres de famille sont favorables a la liberte d enseignement et mecontents d elle , qu on la met au defi d en courir les chances, et de laisser les peres de famille juger et choisir entre elle et nous.... Non , nori ; il y a un changement profond dans [ opinion sur tout ceci.... 11 n y a personne aujourd hui qui ne dise , les
uns a^ 7 ec regret , les autres avec joie , tous avec etonnement : Nous ne croyions pas que cette cause fut si forte.
Mais savez-vous ce qui a change [ opinion?
Savez-vous ce qui a prepare malgre vous le triomphe du bon sens ? deux choses :
D abord la mauvaise education de la jeunesse depuis quarante annees :
Puis, le desenchautement universel de toutes les theories qui , depuis bientot un siecle, apres avoir tout fait pour eloigner 1 esprit humain de la religion, y ramenent aujourd tiiu de guerre lasse par la force des choses , par la puissance providentielie du temps, du hasardetde r opinion.
La mauvaise education de la jeunesse!
Comptez-vous pour rien le fait douloureux qui s est revele en France pour toutes les fa milies? certes les aveux solennels que j ai cites deja le proclament assez haut. On a senti do toutes parts que 1 education etait profondt3ment absente de I lnstruction publique. Les families, qui savent bien qu elies ne peuvent faire elles-memes Feducation de leurs enfanls pendant les dix annees qu ils passent an college, et que si Feducation ne se fait pas pendant ce temps, elle ne se fera jamais, out ete consternees d entendre un ministre venir faire auRoi la declaration fameuse que j ai rapportee deja, qiia cet egard , les efforts rnemes les plus cclaircs el
les plus soutenus nonl quune puissance borne? dans les colleges ; que V education ne s y fail pas.
Aussi , qu a-t-on vu ? de quoi gemit-on de toutes parts? quelle est la plainte universelle, douloureuse, incessante?
On a vu des enfants sans respect et sans moeurs.
On a vu des enfants sans religion et sans foi :
ni catholiques, ni protestants, ni juiis.
On a senti les incroyables deceptions meme de 1 enseignement universitaire. On a vu des enfants qui faisaient leurs classes et ne faisaient pas lenrs etudes. On a vu des enfants qui ne parlaient de leur college que com me d une prison, de leurs maitres que comme de leurs ennemis, de leurs aumoniers meme les plus devoues, que comme d etrangers qu ils connaissaient a peine , qui sont condamnes a ne leur apparaitre qu officiel lenient et a de rares intervalles , qni rie leur font aucun mal , et ne peuvent parvenir a leur faire aucun bien.
On a vu, on a senti cela : on 1 a vu et on Fa senti dans toute la France; on Ta supporte longtemps; et, quoi qu il arrive, j affirrne que le mo ment ri est pas eloigne ou on ne le supportera plus, parce que cela est insupportable.
Etcependant, n avait-on pas fait des efforts immenses pour substituer i ordre humain mate riel le plus parfait a Fordre spirituel et divin
dont on ne voulait plus?.... Que de chefs-d oeu vre inutiles! que de plans incomparables et absurdes ! que de systemes! que de depense de genie , je Faccorde, pour latter contre la nature immuable des choses !
Pour hitter contre Fautorite paternelle, autorite immuable et sacre e , invincible et triomphante a la longue. Pour hitter contre Dieu et contre 1 enfant qui est son ouvrage, et qui ne pent pas etre eleve sans lui ; oui, vous avez lutte contre Dieu; mais, je ne crains pas de le dire, vous avez lutte contre une force plus in vincible encore que la sienna : c est la force de cet enfant. Je vous etonne, peut-etre; mais cet enfant, savez-vous qui il est? Savez-vous ce qui fait sa force? Ce n est pas seulement une aimable creature, dont la candeur, la simplicite naive, 1 innocence , gagnent Faffection. Ce ii est pas seulement cet age dont Tinexperience , les faiblesses, les perils et jusqu aux clefauts, interessent le cceur, alarment la tendresse et reclament de Findifference elle-memeune soliicitude etdes soiris paternels !
Cet enfant, c est 1 esperance de la societe et de la famille!
C est la benediction de Dieu et le depot du ciel !
C est le genre humain qui renait, la patrie qui se perpetue , et comme le renotivellement
3oo
de 1 humanite dans sa fleur; c est la joie du passe, le tresor du present et la force de I avenir. Eh bien ! c est cet enfant qni vous a vaincus, ou plutot Dieu par lui.
Dieu semble vous laisser faire : vous abusez, et il ne se montre pas : le chatiment divin ne vient pasimmediatement; maisl enfant est moins
patient que Dieu : il ne vous laisse pas faire
Vous rie pouvez pas 1 elever mal impunement pour vous : il fa ut qu il fasse gouter a ses iristituteurs les premiers fruits, et c est justice, les fruits amersde replication coupabie qu il a recue d eux.
Je me suis trompe en disant que le chatiment divin ne vient pas immediatement : c est la le
chatiment Per qua j peccat quis , per licex et
torquetur.
Vous avez done eu beau faire : les enfants vous ont vaincus, et vous epouvantent aujourd hui; rien ne vous inquiete plus que les gene rations qui s elevent ; vous les avez eleves sans Dieu, et vous etes justement effrayes de ce qu ils deviennent : grande iecon, loi severe de la Pro vidence! c est par les desordres, par 1 agitation turbulentedes generations naissantes, que Dieu reclame enfiu ses clroits meconnus sur 1 education de la jeunesse.
J ai dit , le desenchantement universel de toutes les theories :
3or
Vous avez beau fa ire , votre politique ellememe ne vous satisfait pas pieinement : vous ne triomphez pas au fond cle vos ames ; nous en savons assez pour affirmer que vous y eprouvez d etranges lassitudes; et cela se concoit ; ies hommes Ies plus graves , de 1 esprit le plus eleve et le plus puissant, sont profondement embar rasses.
La philosophic, ainsi que la politique et la science, ne leur ont donne que des mecomptes.
Des theories Ies plus brillantes et qui promettaieuttoutes Ies spleudeurs et toutes Ies felicites de I avenir, le bon sens pratique des homines capables, hommes d Etat ou hommes d affaires, ri a presque jamais rien pu ni su realiser jusqu a cejour.
C est un grand bien : la Providence Fa fait, et Dieu , en triomphant de toutes Ies craintes des gens de bien comme des mediants, et en se jouant des plus sages pensees, nous fait tons plus humbles rnalgre nous, et par consequent plus vrais et meilleurs, en nous montrant que nos prevo} 7 ances sont courtes, nos craintes trompeuses, nos esperances vaines.
II nous rapproche pen a pen de la verite par lebon senset la bonne foique donnent lasagesse de I experience et le serieux cles mecomptes.
Ace moment, ou je semblt accuser mon pays et mon siecle de subir Ies plus graves et Ies plus
douloureuses deceptions , je sens le besoin de ne citer ici que de grands noms, et des autorites irrecusables , qui snffisent a representer ce qu il y a de pins eleve, de plus certain dans l opinion publique. Certes, s il y cut jainais des appreciations profondes, des observations philosophiques sur une epoque, ce sont celles de M. Royer-Collard. II s ecriait :
Le mal est grand, je le sais, je le deplore avec vous... Oui, ie mal est grand, il est infini; loin de nioi de triompher a le decrire. Mais est-il d hier?... Erihardi par 1 age , je dirai ce qne je perise, ce que j ai vu.
II y a une grande ecole d immoralite ouverte depuiscinquante ans, dontles enseignements... retentissent aujourd hui dans le monde entier. Cette ecole, ce sont les evenements qui se sont accomplis presque sans relache sous nos yeux.
<c Le respect est eteint, dit-on ? rien ne m afflige, ne m attriste davantage; car je n estinie rien plus que le respect; mais qu a-t-on respecte depuis cinquante ans ? Les croyances sont detruites! mais elles se sont detruites, elles se sont battues en mine les unes les autres. Cette epreuve est trop forte pour riiumanite, elle y succombe. Est-ce a dire que tout soit perdu? INon ? Messieurs, tout n est pas perdu; Dieu n a pas retire sa main. Le remede que vous cherchez est la, et n est que la.
Veut-on d autres paroles ?
On s e tonne de [ agitation profonde , da ma laise immense qui tnwaillent les nations et les indwidns , les Etats et les dines ! Pour tnoi , je nietonne que le malaise ne soil pas plus grand, I agitation plus violente, I explosion plus soudaine.
La religion ! la religion ! cest la vie de F/iu-
manite y en tons lieux } sauf quelques jours de crises terribles et de decadences lionteuses. La religion, pour contenir ou combler r ambition humaine ; ta religion, pour nous soufenir ou nous apaiser dans nos douleurs, eel les de notre condi tion , on celles de notre drne ! Que la politiqae , la politique la plus juste , la, plus forte, ne se flatte pas dJaccornplir sans la religion une telle ceuvre. Plus le mouvement social sera vif et etendii , moins la politique suffira a diriger Chumanite ebranlee. II y faut une puissance plus haute que les puissances de la terre , des perspectives plus longues que celles de la vie. 11 y faut Dieu et Feternite.
Celui qui prorionca ces paroles est aujourd hui ministre des affaires etrangeres.
Quel decouragement ne trahissaient pas ces autres paroles : Un sentiment triste qui s est ren contre plus d une fois dans ces dernieres annees, qui tient a bien des causes, cest une inexprimable lassitude de la vie publique. Celui qui ecrivait ces lignes est en ce moment ministre de Tins-
truction publique, et je doute que le fardeau des affaires lui paraisse aujourd hui plus leger.
Qui peut avoir oublte les graves paroles pro noncees par M. le comte Mole, avec toute 1 autorite qui s attache a son nom ? a sa longue expe rience, a ses hautes himieres : A force d esprit, de debauche d esprit , de caprice on dexces dans les doctrines , la societe elle-meme, la civilisation cut peri, si elle iietait imp eris sable...
L esprit hiunain , * apres avoir decrit sa parabole, est arrive promp lenient a cette extremite des choses hiLinaines , oil se tenninent tons les enihousiasmes et oil la profondeur da mecompte arnene parfois une salataire reaction.
II y a peu d annees M. Saint-Marc Girardin s ecriait :
Je vois la jeunesse ckerchant, an milieu des desordres da siecle, oil se prendre et se retenir, et demandant anx croyances de leurs peres si elles out an peu de vie et de saint a lenr dormer.
Oui , cest le plus pro fond de mes vcenx , et si qiielque esperance irianime , et si an milieu de toutes les paroles de desespoir que fentends parfois retentir dans la societe , il y a qaelque chose qui me soutienne encore, cest que je tie pnis pas penser que la religion puisse longtemps manquer a la societe actuelle. On voiis perirez , Messieurs, sachez-le bien ! on la religion viendra encore visiter votre societe.
Un homme, dont je redis le nom sans amertume, M. Michelet , ecrivait il n y a pas lo ngtemps ce qu on va lire :
Faisons les fiers tant que nous voudrons, philosophes et raisonneurs que nous sommes ( aujourd hui. Mais, qui de nous, parmi les agitations du mouvement moderne, ou dans les captivites volontaires de 1 etude, dans ses apres et solitaires poursuites, qui de nous entend sans emotion le bruit de ces belles fetes chretiennes , la voix toucharite des cloches , et commeleur douxreproche maternel (i)?... Qui ne voit, sans les envier, ces fideles qui sortent a flots de Feglise, qui reviennent de la table divine rajeunis et renouveies?.... L esprit reste u ferine , mais Fame est bien triste.... Le croyant de Favenir, qui n en tient pas moins de cceur au passe , pose alors la plume et ferme le livre; il ne peut s empecher de dire : Ahl que ne a suis-je avec eiix, wi des leurs , et le plus simple, le moindre de ces enfants !
Je pourrais ici citer d autres noms, d autres paroles : c est assez. Je prononcerai ici toutefois encore un nom, celui de M. Thiers. ,Sans doute M. Thiers ne gemit pas : le gemissement ii est pas dans sa nature; mais qu on relise ses pages sur le concordat, elles suffisent a reveler le fond de ses pensees. On ne me persuadera jamais qu il
(i) Histoire de France, t. V, page 245.
ies ait ecrites au hasard : il a voulu marquer la son avenir politique.
Et deja il avait dit : Si j avals dans mes mains le bienfait de la foi, je Ies ouvrirais sur monpays. Pour ma part, fairne cent fois mieax une nation croyante quune nation incredule. Une nation croyante est mieux inspiree qua/id il s agit des ceuvres de I esprit, plus hero ique me me quand il s agit de defendre sa grandeur.
Et M. Thiers, e prononcant ces paroles, ne craignait pas de dire que, sans vouloir flatter Ies idees du moment, il cedait lui-meme au mouvement religieux qui entraine tout aujourd hui.
Oui, quoi qu on dise et quoi qu on fasse a Tencon tre^ il y a une revolution religieuse; elle se faitj elle est invincible; tous la subisserit de loin ou de pres; nul n echappe a cette influence ir resistible. Ne vous en irritez pas ! ce n est pas la victoire de Fhomme, ce n est pas nous qui 1 emportons sur vous ; c est la victoire de Dieu, c est le temps, le hasard, le bon sens qui I emportent. On peut, sans rougir , ceder a de telles puissances.
Et certes, nous leur avons bieri cede nousmeiiies Ies premiers !
Nous acceptons, nous invoquons Ies principes et Ies Hbertes proclamees en 89.
Et dans cette discussion nleme, ne voyezvous paSj ne sentez-vous pas qu il se passe entre vous et nous quelque chose d extraordinaire et
de profondement digne d attention ? Moi, homme du sanctuaire, je parle un langage liberal, et vous, homme de la revolution, vous parlez un langage religieux!
Je parle votre langue, et vous entendez la mienne; j invoque vos principes, et vous rendez hommage aux notres!
Vos amis, en vous ecoutant, sourient et doutent. Moi j aime mieux dire que vous etes sin cere; je souris, et je ne doute pas.
Vous voyez de plus haut et plus loin qu eux.
Et quant a nous, pourquoi ne croiriez-vous pas a notre sincerite? Quand deux ou trois revo lutions passent sur nos tetes, pensez-vous done que devant Dieu et les bras croises sur notre poitrine nous ne nous prenions pas a reflechir ?
Faisons done tous enfin quelque chose de grand, de digne, de vrai: essayons enfin de nous estimer, de nous croire les uns les autres!
Et le grand ouvrage de la pacification religieuse ne tardera pas a s accornplir.
Je veux qu une si precieuse esperance mette fin a toutes ces reflexions :
Heureuses les discussions, meme les plus vives,qui peuventattendre pour arbitresetpour juges le bon sens des hommes et la justice de Dieu!