‹ De la pellagre sporadique [electronic resource]Chapitre 60 sur 73 · ALIÉNATION · texte numérisé non relu

ALIÉNATION

Quoique M. Baillarger eût fait remarquer qu'en Italie beaucoup de pellagreux naissent de parents aliénés , et beaucoup d'aliénés de parents pellagreux, cependant c'est à M. Billod, médecin en chef de Tasile de Sainte-Gemmes, qu'on doit rapporter la notion de l'influence directe de la folie sur la pellagre.

Et encore la monographie de M. Billod n"a-t-elle pas suffi, malgré toute sa valeur, 'a faire ranger celte afi'ection au nombre des causes principales de la pellagre, puisqu'aucun des travaux qui ont paru depuis ceux de M. Billod ne mentionne spécialement l'aliénalion comme influence éliologique.

Si les importantes recherches de M. Billod n'ont pas frappé davantage les pathologistes , il faut l'attribuer aux dénominations de Variélé de pellagre, ou de Cachexie pellagreuse, données par l'auteur et qui paraissaient se rapporter plutôt à une cachexie liée 'a l'aliénation, qu'à une cachexie liée à la pellagre.

J'ai dit, dans les prolégomènes et au chapitre de la symptomatologie, comment la pellagre observée a l'asile de Sainle-Gcmmcs est absolu-

ALUÎNATION.

ment identique aux pcllagios observées ailleurs, et j'ai cherché en vain, et dans les observations de M. Billod, et au lit même de se ; malades, des différences sulTîsantes pour établir une variété spéciale.

Si j'insiste sur ce point, qui semble n'être qu'une queslion trèssecondaire de dénomination, c'est qu'avec notre fâcheuse tendance analytique, les variétés constituent bientôt des genres et des espèces, et que là, où M. Billod n'a vu que de légères différences, d'autres, beaucoup moins compétents, aperçoivent déjà, bien à tort, de complètes dissemblances (1).

Un seul doute pourrait à ce sujet rester dans lesprit ! Chez les aliénés devenus pellagreux, la pellagre a-t-elle bien été un accident consécutif? N'avait-elle pas été méconnue par les autres médecins avant d'avoir été reconnue par M. Billod? N'étail-elle pas à l'état latent? Ou bien encore, cette prétendue aliénation antécédente n'étaitelle pas la véritable folie pellagreuse dépourvue de ses autres phénomènes concomitants, et ue s'accompagnant que plus tard de la dermatose pellagreuse, de la diarrhée pellagreuse, etc. ?

Ces réserves seraient assurément très fondées pour un certain nombre de faits, et parlicuUèrement dans les huit cas où dominait la démence et où la mort est survenue la première année, car la pellagre affecte

(1) La légèreté avec laquelle les hommes les plus éclairés tirent quelquefois des conclusions téméraires dans des questions qu'ils n'ont pas suffisamment étudiées, est vraiment prodigieuse. Au moment même où, consultant de nouveau les observations publiées par M. Billod , je constate qu'il n'a eu que djx-neuf morts sur soixante-quatre pellagreux , je lis dans un compte-rendu de la Société Médicale d'émulation : que « la maladie s'est toujours terminée par la mort!,.. »

Voilà donc quarante-cinq malades qui vivent encore, et dont le prétendu décès sert de base à une différence entre deux maladies semblables !, .. - Décidément, on lit et on écrit trop vite à Paris, pour bien juger les travaux qui se font dans les liôpilaux de province.

414 ÉTIOLOGIE.

bien rarement ccue marche aussi rapidement fatale. Mais il est aussi uii certain nombre de cas où l'aliénation préexistait évidemment et où elle a changé complètement de forme pour revêtir le type de folie particulier à la diathèse pellagreuse.

Malgré plusieurs faits rapportés tout récemment par un élève de M. Billod, et où l'on a vu des manies diverses se transformer en manies tristes et en démence à l'apparition de l'érythème vernal, il faut reconnaître que c'est principalement chez les lypémancs que survient la pellagre.

La folie agit-elle isolément, dans ces cas, comme cause prédisposante ou occasionnelle?

N'est-elle pas favorisée par d'autres circonstances locales, générales ou idiosyncrasiques ? Ce qui doit le taire supposer c'est que, d'une part, la pellagre de Sainte-Gemmes a envahi le quartier seul des indigents où l'alimentation laisse nécessairement à désirer, en épargnant complètement le quartier des pensionnaires où le régime est confortable -, et que, d'une autre part, M . Billod ayant substitué pendant une année une ration quotidienne de vin à la ration hebdomadaire, n'a pas observé un seul cas de pellagre.

L'année suivante, le vin étant devenu plus cher, et limité à la ration Téglementaire, la pellagre reparut, et on en compte aujourd'hui dixhuit cas dans l'établissement.

Ces faits n'ont pas besoin de commentaires. Ils prouvent Tenchaînement des causes prédisposantes, leur liaison, leur mode de développement selon leur degré d'énergie, selon qu'elles sont isolées ou appuyées les unes sur les autres, ou arrêtées, ou tempérées par les puissants modificateurs de l'hygiène.

C'est le mécanisme physique appliqué h la physiologie pathologique.

Un ressort d'importance secondaire venant a faiblir dans une machine, elle continue a marcher sans dérangement appréciable. Un

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autre ayant plié bientôt, fait rompre le premier qui entraîne à son tour la perte du deuxième, et amène alors le dérangement complet du système tout entier.

De même, une disposition morbide restée longtemps latente, sans trouble appréciable dans l'économie, s'éveillera sous l'action d'une première cause, deviendra plus manifeste sous une deuxième, prendra tous les caractères d'une véritable maladie sous une troisième et produira, enfin, elle-même, d'autres, afleclions concomitantes sous 1 action d anciennes prédispositions ou de nouvelles innuences.

Ainsi agit le maïs insuffisant ou altéré, ainsi agit la misère, ainsi agit Iheredile, ainsi agissent les causes morales, ainsi agit l'aliénation.

Ainsi s'explique comment la pellagre sera sporadique ou endémique, comment elle sera rare ou commune dans certaines années dans certaines contrées ou dans certains asiles.

Dans un établissement où dominera la démence, dominera évidemment la prédisposition a la pellagre.

Mais cette disposition trouvera une action adjuvante ou contraire à son développement, selon que les conditions hygiéniques seront favorables ou défavorables, l'alimentation fortifiante ou insulfisanté, etc., etc.

La folie étant, d'ailleurs, l'un des trois symptômes principaux de la pellagre, il était naturel de supposer que ce devait être aussi l'une de ses principales causes prédisposantes, et d'admettre entre l'aliéna^ tion et la pellagre, la même action réciproque qu'entre certaines affections du cœur et l'œdème pulmonaire, l'asthme et l'emphysème, etc

SEXF.

Sur nos quarante cas sporndiqncs, nous liouvons dix-sept hommes et vingt- trois femmes.

11(3 ÉTIOLOGIE.

Sur les ciiiquanlc-cinq aliénés pellagreii.v de M. Billod, Irenlc-six hommes et dix-neuf i'emmes.

Sur les soixanle-quinze cas endémiques de M. Gintrac, cinquanledeux hommes et vingt-trois lemmes (I), quoique dans les observalions des auteurs pyrénéens le nombre des femmes paraisse dominer.

Sur les treize cent cinquante- sept malades qui furent soignés a l'hôpital de Milan, de 1843 à 1846, Calderini compte six cent onze hommes et sept cent quarante-six femmes.

Celte proportion semble faible rapprochée de celle d'Albera qui, sur cent pellagreux, avait compté douze hommes et quatre-vingthuit femmes -, elle semble très-forte rapprochée d'autres statistiques où le chiffre des hommes l'emporte sur celui des femmes.

Mais M. Roussel a fait remarquer que , de l'aveu des médecins italiens eux-mêmes, le chiffre des femmes ne l'emporte sur celui des hommes que dans les provinces où les femmes prennent part aux travaux des champs.

Cette dernière donnée résulte également des observations recueillies dans le midi de la France :

« Ce n est pas , m'écrivait le docteur Gazailhan, à cause d'une disposition particulière due a leur sexe ou a leur tempérament que les femmes sont plus souvent pellagreuses que les hommes dans nos Landes, mais tout simplement parce qu elles sont les véritables laboureurs de la contrée -, car les hommes ne paraissent dans les champs que pour accomplir les travaux les plus pénibles, comme l'ensemencement des terres et la moisson.

(1) M. Gintrac fait remarquer que ces chiffres ne peuvent servir de base eu raison de la plas grande répugnance qu éprouvent les femmes à soigner leur santé et à venir à l'hôpital.

SEXE. — AGE. j|7

» Ce sont les femmes qui se chargent de l'éducation des céréales, ce sont elles qui désherbent les seigles en Février et en Mars, qui sèment et éclaircissent les secondes récoltes en Avril, Mai et Juin, enchaiissent les maïs, les panis et les millets en Juin , Juillet et Août, et les récoltent, enfin, en Septembre et Octobre.

» Les femmes sont, com.me les bergers, plus exposées à l'action du soleil que les résiniers, les bouviers et les manœuvres de toute espèce, et j'ai dit qu'elles étaient aussi mal nourries, j'aurais dû dire plus mal, car le bouvier et le résinier boivent encore assez fréquemment du vin, tandis que la femme et le berger sont forcément retenus loin du cabaret.

» C'est évidemment cette double condition d'une insolation excessive et d'une privation de boissons alcooliques presque absolue qui mérite aux femmes et aux bergers les préférences de l'endémie. »

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