‹ De la philosophie d'OrigèneChapitre 7 sur 7 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

LES PHILOSOPHUMÈNES.

Deux tendances contraires se partageaient les écrivains ecclésiastiques au milieu du π᾿ siècle, l’une favorable, l’autre hostile à la philosophie; la première, représentée par Méliton, par Justin, par Athénagore et, en général, par les apologistes grecs ; la seconde, par Irénée, mais surtout par Tatien et par Tertulhen.

Ceux-ci, faisant deux parts de humanité, ne voyaient avant la venue du Christ qu'erreur, imposture et corruption dans la civilisation antique, et naturellement professaient le même mépris et la même aversion pour tous les gentils qui, depuis l'Incarnation, n'avaient pas été touchés du souffle chrétien. Ceux-là, tout en regardant l'apparition du Christ comme l'avènement d’une rénovation qui devait devenir de jour en jour plus universelle, ne croyaient pas que la vérité et la vertu eussent attendu l’arrivée du Sauveur pour paraître parmi les hommes. Ils pensaient que le Verbe avait toujours parlé à l'humanité, et que Socrate, Héraclite, Musonius, parmi les Grecs, avaient écouté ses leçons, comme Abraham, Moïse et les prophètes, parmi les barbares. [15 reconnaissaient donc, même dans le feu de la persécution et malgré les préventions bien naturelles qu’aurait pu leur inspirer une guerre sans merci, que tout n’était pas à rejeter dans la civilisation hellénique, et qu'il y avait à recueillir bien des vérités dans la philosophie profane, ne fût-ce que pour faire sentir l’iniquité des persécuteurs, qui admiraient dans les sages des nations ce qu'ils poursuivaient par le fer et par le feu dans les adorateurs du Christ. Sortis d’ailleurs presque tous des

écoles philosophiques, 115 considéraient le christianisme autant et plus peut-être comme une philosophie que comme une rebgion, et se trouvaient disposés par cela même à porter dans leur foi nouvelle les habitudes d'esprit et les idées qu'ils avaient puisées dans leurs anciennes études. C'est cet esprit de conciliation qui prévalut dans l’école chrétienne d’Alexandrie, et qui fut même la principale raison d’être de cette école. Origène n'en est pas moins pénétré que Clément, quoique d'une autre manière. ΠῚ voit peut-être mieux que son maître les dangers d'un commerce trop assidu avec la science des Grecs; mais nulle part il ne professe l'opposition de cette science et du christianisme, et ce n'est pas lui qui aurait crié avec Tertullien que Platon était le patriarche des hérésiarques, et, plus généralement, que la philosophie grecque était le principe de toutes les hérésies. Il semblerait donc qu'on n'aurait jamais dû lui attribuer, lors même que des milliers de manuscrits eussent porté son nom, un ouvrage d'un esprit tout contraire à celui de son école et de ses écrits authentiques, comme c’est le cas des Philosophumena (1) ou de la Réfutation de toutes les hérésies; car cet ouvrage paraît la négation du travail de fusion et d’éclectisme qui fait l'honneur d'Origène et du Didascalée.

Si l’on pouvait se laisser tromper par les manuscrits, tant qu'on ne possédait que le premier livre de cette compilation, ül s'y rencontrait pourtant plus d’un indice propre à exciter les

(1) L'ouvrage n'a jamais porté ce titre. C'était celui du premier livre seulement, ou, quand l’auteur lui donne plus d'extension, des quatre premiers livres (Πάντα δὲ τὰ δοκοῦντα εἶναι τῆς ἐπιγείου Φιλοσοφίας δόγματα περιείληπΊαι ἐν rérlapor Blois... ou bien πάνυ μὲν οὖν νομίζω “επονημένως τὰ δόξαντα «ἄσι τοῖς καθ᾽ Ἑλληνάς re καὶ βαρβάρους περί τε τοῦ Θείου καὶ τῆς τοῦ κόσμου δημοουργίαε ἐκτεθεῖσθαι ἐν ταῖς πρὸ τνύτης τέτΊαρσι βιθλίοις). Le ütre ὁ κατὰ “ασῶν τῶν αἷρέσεων ἔλεγχος convient mieux au sujet, et même il faudrait dire que c'élait celui de l’ouvrage, si les tables de matières mises en tête de chaque livre étaient de l’auteur on même d'une haute antiquité: de plus, il se retrouve plusieurs fois dans le cours du traité, par exemple : μὲν ἐδόκει τοῖς ἀπὸ τοῦ ὄφεωςε..., ἐν τῇ πρὸ ταύτης βίδλῳ οὐσῇ πέμπτῃ τοῦ ἐλέγχου τῶν αἱρέσεων ἐξεθέμην. Comme je l'indiquerai plus tard, le titre devait être : ὦ λαθύρινθος À κατὰ σασῶν τῶν αἱρέσεων ἔλεγχος.

doutes des connaisseurs. Huet et Christ.-Aug. Wolf ne reconnaissaient pas, dans le style lourd et embarrassé de ce fragment, la facile abondance du style d'Origène. Ils auraient pu n’y pas reconnaître davantage son érudition philosophique tant vantée. Rien n’est plus pauvre comme exposition des systèmes de la philosophie grecque que ces Φιλοσοφούμενα, où l'auteur paraît transcrire un manuel, au lieu de faire un résumé personnel sur le vif et d’après les originaux. Origène, je l'avoue, n'aurait pas mieux fait, s’il lui avait pris fantaisie de remonter jusqu'à la philosophie antésocratique et d'aller chercher dans cette paléontologie philosophique les principes des hérésies chrétiennes. Mais 1] avait trop de conscience pour ne pas jeter au moins les yeux sur les écrits de Platon, d’Aristote, de Zénon et de Chrysippe, avant d'exposer sommairement leurs doctrines.

Toutes les fois en effet qu'il allègue Platon en le nommant (ce qu’il ne fait guère que dans sa réfutation de Celse), nous pouvons facilement reconnaître non seulement les idées, mais encore les expressions du philosophe athénien. Il fait peu de citations textuelles de Chrysippe et de Zénon; mais, outre qu’il donne sous le nom générique de stoïciens beaucoup d'opinions et de définitions littérales qui remontent jusqu'à l'origine de la secte, 1] connaît si intimement le stoïcisme qu'il est le seul écrivain qui nous ait laissé des explications un peu explicites sur ᾿ἐκπύρωσις ll) et le renouvellement du monde qui doit suivre la conflagration universelle, et que sans lui et Plotin nous soupçonnerions à peine la théorie des λόγοι σπερματικοί, capitale pourtant dans la physiologie stoïcienne. Le peu qu'il dit d'Aristote est exact en général ").

En tout cas, on peut se convaincre, par ses citations des opinions des philosophes, que, sil s'était proposé de présenter un résumé de leurs doctrines, 1] l'aurait fait avec l'exactitude d’un

(1) Diogène l'indique d’un mot; Plutarque cite, dans ses Contradictions sioiques, quelques textes de Chrysippe, qui ne sont intelligibles que grâce à Origène.

G) Un mot sur la cinquième essence, δι l'origine purement humaine du langage, sur l'éternité ou plutôt ᾿᾿ἀγενησία du monde.

homme qui a vu les choses par lui-même. Il est au contraire évident que l’auteur de 1 ἔλεγχος, dont l'intelligence philosophique est au-dessous du médiocre, ne s’est servi que d’autorités de seconde main. Aussi est-il plein de ces inexactitudes et de ces erreurs dont fourmillaient les compilations qu’il a consultées. S'il a lu Platon, ce dont il serait permis de douter, c'est en passant et à la légère, et il s’en rapporte moins pour l'entendre à son intelligence qu’à celle d'autrui. [l ne sait pas sûrement si Platon a admis l'unité de Dieu ou de l'Étre premier. « Les uns, dit-il, lui prêtent de dire qu'il n’y a qu’un seul Dieu ; d’autres, qu'il y en a plusieurs, mais sans rien déterminer, ou bien en spécifiant quelque chose, comme lorsqu'il parle de Jupiter et des fils de la terre et du ciel; d’autres enfin, que ces dieux ont été créés et qu’ils ne sont immortels que par la volonté de leur auteur. » Même incertitude au sujet de l'origine et de l'immortalité de l'âme. « Ceux-ci disent que Platon fait l'âme incréée et immortelle; ceux-là qu'il la fait créée, mais incorruptible par la volonté du Créateur; selon d’autres, 1l enseigne qu'elle est composée, créée et périssable. » S’occupant plus des mots que des choses, et plus curieux de divisions et de formules bien tranchées, parce qu'elles faisaient bon effet dans un manuel, que de considérations compliquées 4 ἢ aurait fallu se donner la peine de comprendre, les compilateurs érigeaient en théories des mots jetés en passant et sans portée philosophique dans le systéme général de l’auteur qu'ils prétendaient faire connaître. C’est sans doute dans un de leurs manuels ainsi composés que l'écrivain des Phlosophumänes a pris la théorie des μέσα ou milieux, des ἄμεσα ou choses entre lesquelles 11 n’y a pas de milieu, et des ἔμμεσα ou choses entre lesquelles un milieu existe : théorie qui, sans doute, avait à ses yeux une importance considérable, mais dont les lecteurs attentifs et intelligents de Platon ne soupçonnent même pas l'existence (). C’est encore à l'exemple de ces compilateurs qu’il prête à Platon un langage qui n’est pas le sien,

() Je ne doute pas que cette formule n'ait son origine dans quelque phrese de Platon. Mais cette phrase, je n'ai pu la retrouver.

et qu'il le fait parler tantôt comme Aristote: «La matière est le corps en puissance et non en acte » (τὴν δὲ ὕλην δύναμει μὲν σῶμα, ἐνεργείᾳ δὲ οὐδέπω); tantôt comme les stoïciens : «Dieu n’est compréhensible qu’à l'esprit des sages» {μόνοις σοφοῖς ἀνδράσι κατάληπτονῚ, ou bien : « Dieu, qui est un, circule dans l'Univers » (τὸν διὰ ““ἀντῶν κεχωρηκότα): et ce qui est plus grave, comme dans ce dernier cas, il prête à Platon des doctrines qui lui sont étrangères. C'est ainsi qu'il lui attribue la doctrine aristotélique du milieu, et qu'il lui fait dire que «les vertus sont des extrêmes quant à la dignité, mais des milieux quant à l’essence M), » Ces incertitudes et ces erreurs seraient bien étranges dans Origène, qui, sans posséder, comme on le veut généralement, une profonde intelligence de Platon, en a une connaissance suffisante et puisée à la source même. [Ϊ est constant pour lui que plusieurs philosophes grecs, et particulièrement Platon, ont connu «le Créateur et le Père de l'Univers ©,» et certes 1] n'était pas assez aveugle pour ne pas comprendre que le texte sur lequel des compilateurs s’appuyaient pour imposer à Platon le dogme polythéiste : « Dieux des Dieux, mes fils et mon ouvrage, vous êtes nés mortels, mais vous êtes impérissables par ma volonté, » est la preuve la plus incontestable que l’auteur de la République et du Timée n'admettait qu'un seul Dieu. Origène avouait également que Platon professait l'immortalité de l'âme; et jamais il n’aurait écrit, comme le compilateur des Phlosophumena : « Il y a des auteurs qui lui attribuent d'avoir enseigné la métempsycose;» cela ne faisait pas de doute pour lui. Car, tout en émettant lui-même une hypothèse analogue, 1] ne cessait de répéter qu'il se séparait sur ce point de Pythagore, de Platon et de tous ceux qui, à leur exemple, croyaient au passage de l'âme d'un corps dans un autre. Il ne pouvait dire, comme nous le lisons dans les Philosophumènes, que, selon Platon, le monde est incréé (τὸν δὲ κόσμον ἀγένητον), puisqu'il le range toujours parmi les philosophes enseignant que le monde a été fait. Enfin

4) On lit textuellement cette formule dans l'Éthique à Nicomaque. liv. IT, ch. vi. (4) J’emprunte ces mots au Timse,

peut-on supposer que, dans un exposé du platonisme, Origène eût oublié la doctrine des Idées, qui est tout Platon, et qui n'est représentée dans les Philosophumènes que par ces mots : « Les principes de Fanivers sont, pour Platon, Dieu, la matière et l'exemplaire éternel} η

Je ne sais ce qu'il aurait pu dire ou ne pas dire d’Anstote, avec lequel 1] est beaucoup moins familier qu'avec Platon. Mais je ne crois pas m'avancer beaucoup en assurant qu’il n'eût pas réduit toute la métaphysique péripatéticienne aux Catérories, ni fait des formes de la pensée ou du discours les éléments des êtres. Or c’est précisément ce que nous voyons dans les Phuilosophumênes. « Aristote, y lit-on, pose pour élements de toutes choses la substance et l'accident; la substance qui est une, tandis que les accidents sont au nombre de neuf, qualité, quantité, relation,» etc. De plus Origène vraisemblablement n'aurait pas, confondant la doctrine du Lycée avec celle du Portique, parlé de l’ême du monde, qui n’a point en effet de place dans le système d’Aristote, ni supposé que, d'après ce philosophe, «l'âme subsiste encore après cette vie, puis va se perdre dans le cmquième corps, » analogue au feu primordial ou à l'éther des stoiciens. Mais si l'on ne peut faire que des suppositions plus ou moins probables sur les erreurs qu'Origène aurait évitées au sujet d’Aristote, et que l’auteur des Phulosophumènes a commises, il n’en est pas ainsi du stoïcisme, qu'Origène connaît très bien et dont il parle toujours avec exactitude. On peut affirmer en toute assurance qu’il n’aurait pas écrit : « Les stoïciens disent que l'âme

est immortelle() ou qu'elle subsiste après la mort. . . qu'elle passe de

0) Tous les textes que j'ai cités des Philosophuménes sur la doctrine de Pieton sont dans le livre [, chapitre xu.

4) Τὴν dé ψυχὴν λέγουσι μὲν ἀθάνατον, leçon des manuscrits que met Cruice dans sa traduction Jatine, tandis qu'il adopte dans son texte la correction de Ræper : Λέγουσι μένειν μετὰ Θάνατον. Mais, même avec cette correction, le dire de l'auteur est inexact, parce qu’il ne fait pas la restriction qu'on voit dans Diogène, confirme par Cicéron : Τὴν ψυχὴν μετὰ Θάνατον ἐπιμένειν, Φθαρτὴν dé. Ce qui fait dire à Cicéron que les sloïciens nous prêtent l’usufruit d’une longue vie, comme à des corneilles, (Philosophumènes, 1, xvu.)

son corps dans un autre, vu que le nombre des âmes est limité; qu'il y aura une conflagration et une purification de ce monde, totale selon les uns, partielle selon les autres; et cet anéantissement, suivi d’une création nouvelle, ils l'appellent une purification. [18 pensent qu'il n'existe que des corps, qu'ils passent les uns à travers les autres, qu'il y a une résurrechon et que tout est plein (). »

Car Origène sait que toutes les âmes, moins l’âme divine, après une survivance plus ou moins longue, sont anéanties périodiquement dans la conflagration universelle. S'il rappelle plusieurs fois la théorie de ᾿ἐχπύρωσις à propos de la résurrection qui doit suivre la destruction de ce monde-ci par le feu, il ne prête jamais aux stoiciens le dogme de la résurrection (ou de l'évdoflaois) : car la palingénésie stoïcienne est non une résurrection des corps, mais l’expansion périodique de la force divine, se manifestant par des effets toujours les mêmes. II leur attribue encore moins l’hypothèse de la migration des âmes d’un corps dans un autre, bien que le nombre des âmes paraisse en effet hmité dans leur système. Car de ce que les mêmes effets se reproduisent dans la succession de ces mondes sortant de la substance divine pour y rentrer et pour en sortir de nouveau , et, par conséquent, de ce que l'âme de Socrate, celle d’Anytus, celle de Mélitus et autres reparaissent dans chacun de ces mondes pour y jouer toujours le même rôle, il s’ensuivrait qu'elles reviennent avec les mêmes corps. ou plutôt avec des corps qu'elles se refont en elles-mêmes par la force du σπερματικὸς λόγος, et non qu’elles passent d’un corps dans un autre ©. Que l'on compare les passages que nous avons cités des Φιλοσοφούμενα et tous

4) Phsl., I, xvnu. L'auteur a-t-il réellement mis en rapport la pénétrabilité des corps et la résurrection ? C’est une bévue si énorme que des critiques veulent qu’on lise dyrloaos au lieu ἀ᾽ ἀνάσῆασιν. Mais il ne faudrait pas, avec l’un d’eux (Lacroze), mettre δ dowpdrou (per inane) à la place de διὰ σώματος. Car nous voyons per Plutarque que la pénétrabilité d’an corps par un autre était un des dogmes stoïques, et cetle pénétrabilité est rapprochée dans Plutarque, comme ici, de la négation du vide et de la proposition que tout est plein.

@) Contre Celse, VI, Laxr.

les passages analogues d’Origène, et l’on se convaincra qu'ils n'ont pu être écrits de la même main

Mais s'il restait quelques doutes à ce sujet, 115 auraient dà être levés par la découverte et la publication des livres V-X de la Réfutation des hérénes1) : tant ces six livres nouveaux s’éloignent et des idées et de la manière habituelle d’Origène. Le savant éditeur, M. Miller, crut au contraire y retrouver partout la marque de ce Père, et donna sous son nom les neuf livres retrouvés: et M. Ch. Lenormant s’efforça, dans un article du Correspondant, de justifier cette attribution. Mais ἢ] n'y a plus, je crois, un seul critique qui soutienne cette thèse désespérée et qui ne rejette la foi toujours douteuse des manuscrits. Le plus grand nombre s'est rangé à l'opinion de Jacobi et de Bunsen, qui adjugèrent à saint Hippolyte 1 ἔλεγχος τῶν αἱρέσεων. Les théologiens anglais qui rédigent l'Ecclesiasthe and theologian et le docteur allemand Fesseler ont pensé à Caïus, prêtre romain de la même époque que saint Hippolyte et Origène. L'abbé Jalabert a jeté les yeux sur Tertullien, et est demeuré seul de son opinion. MM. Cruice et Freppel ©, l’un dans ses études sur les documents historiques empruntés aux Philosophumena et dans son Histoire de l'Église romaine sous Victor, Zéphyrin et Calliste, l’autre dans son premier volume sur Origène, ont embrassé l'avis des théologiens anglais de la revue Christian remembrancer, et veulent qu'on laisse la question de propriété incertaine, ou qu’on attribue [ἔλεγχος à l’un quelconque des auteurs sans nom qui, au dire d'Eusèbe, pullulèrent dans le mr siècle.

Si les passions et les préjugés confessionnels n'étaient venus compliquer le différend, il serait depuis longtemps vidé, sinon avec certitude, du moins avec une probabilité suffisante. Pour nous, qui n'avons ni à faire pièce à l'Église romaine, ni à la dé-

() En 1851. Je ne parle ici que des six livres qui forment l'exposition et la réfalation telle quelle des hérésies. Les trois qui précèdent, retrouvés en même temps, ne sont que la continuation du premier, que l'on possédait déjà sous le titre de Philosophumènes.

®) M. Freppel, qui avait d'abord tenu pour saint Hippolyte. (Correspondant, 1855.)

fendre, la question se réduit à savoir si l'ouvrage mis par les manuscrits sous le nom d’Origène peut être moralement de lui, je veux dire si l’on y retrouve : 1° sa manière d'entendre et d’apprécier la philosophie grecque, 2° des doctrines identiques ou conformes à celles de ses ouvrages constamment authentiques. Mais ce genre de démonstration laissant toujours quelques doutes dans les esprits, parce que les inductions les plus probables n'ont pas pour tous la même force persuasive, nous rechercherons, de plus, si les informations historiques que nous fournit sur lui-même l’auteur de l'Édeyxos s'accordent ou non avec ce qu'on sait de la vie d'Origène. Enfin, comme les solutions négatives en fait de propriété littéraire paraissent toujours insuffisantes, nous dirons très rapidement ce que nous pensons de l'auteur probable de cet écrit si discuté.

Origène, on ne peut en douter, a combattu toutes les héré- 8168: mais çà et là, selon les occasions, et si Théodoret a voulu dire autre chose, en avançant qu'Origène a écrit contre toutes les hérésies, assurément Théodoret s'est trompé. Car aucun ouvrage de ce genre n'est signalé par les écrivains du τι" et du iv siècle, ni par Origène lui-même, qui n'aurait pas manqué d’y renvoyer, lorsqu'il parle, comme cela lui arrive souvent, de telle ou telle hérésie ou des hérésies en général. C'est un abus de dire, avec M. Miller, qu'Origène en écrivant dans une lettre que, «voyant venir à son enseignement beaucoup d’hérétiques, beaucoup d'hommes instruits dans la science grecque, principalement dans la philosophie, il lui parut bon d'examiner et les dogmes des hérétiques et les opinions des philosophes sur la vérité, » il a en quelque sorte tracé de sa main les lignes et l’ébauche de cet ouvrage sur les hérésies : «Nonne est argumentum hujus operis ipsa manu Origenis delineatum?» Car Origène veut dire seulement qu’il étudia les opinions des hérétiques et des philosophes, pour les réfuter au besoin. Il y a loin de cela à la conception et surtout à l'exécution d'un ouvrage tel que l'Édeyyos πασῶν τῶν αἱρέσεων, ignoré de toute l'antiquité ecclésiastique. L'induction qu'on tre de. la lettre d'Origène est beaucoup

moins concluante que celle qui sort naturellement du silence d'Eusèbe. Or cet historien ne connaît que la controverse particulière d’Origène contre Bérylle de Bostrée et d’autres discussions semblables que l’auteur avait mises par écrit (}; mais d’ouvrage d'ensemble contre les hérésies, il n’en connaît point, il n’en mentionne point.

Supposons toutefois qu'Origène eût écrit un traité de ce genre: aurait-il fondé toute son argumentation sur cette thèse unique, que les hérétiques n’ont fait que piller les systèmes philosophiques ou, pour parler plus exactement, la sagesse de la Grèce ? Telle est la thèse de l’auteur de l'Ékeyyos.

«Pour démontrer, dit-il, comme nous l'avons annoncé, que les hérétiques sont impies (ἄθεοι) et dans leurs pensées et dans leurs actions, nous expliquerons ce qui a servi de point de départ à leurs témérités insensées; nous montrerons qu'ils n'ont ren tiré des saintes Écritures, ni de la tradition de quelque saint, mais que leurs dogmes ont leurs principes dans la sagesse des Grecs, je veux dire dans les systèmes des philosophes, dans les mystères qui affectaient le secret, et dans les imaginations pleines de charlatanisme de l'astrologie. En conséquence, 1l nous paraît bon d'exposer d’abord les opinions des philosophes. et de montrer aux lecteurs qu’elles sont plus anciennes et, à beaucoup d'égards, plus respectueuses pour la Divinité, que celles des hérétiques, puis de comparer chaque hérésie à un système philosophique, afin qu'il devienne évident que tout promoteur de secte a détourné à son profit des principes empruntés, et qu’il les a encore rendus pires pour constituer son dogme... Nous dirons d’abord ceux qui ont les premiers enseigné chez les Grecs la philosophie physique. Car ce sont leurs paroles surtout que les chefs des sectes ont dérobées; et, rendant ainsi à chacun ce qui lui appartient, nous renverrons les hérésiarques dépouillés et honteux (de leur nudité) (3.»

L'auteur semble parfois distinguer la philosophie ou la science

() Hist. eccl., VI, ch. xxiv.

(Ὁ Préface, p. 4-5, éd. Miller.

que des vains mystères des Égyptiens, des absurdes curiosités des Chaldéens ou des folies démoniaques des Âssyriens. Mais lorsqu'il résume sa pensée, il nomme tout cela sagesse hellénique ou sagesse de la terre. «Nous avons embrassé, dit-il, dans nos quatre premiers livres les dogmes de tous les sages de la Grèce. » Et ces δόγματα, 1l les appelle des QrAoco@oëueva, appliquant ce mot non seulement à son premier livre, où 1] expose en effet tant bien que mal les systèmes philosophiques des Grecs, mais encore aux trois suivants, remplis par l'exposition tant des traditions des mystères que des chimères de lastrologie. Pour lui, l'astronomie mathématique des savants d'Alexandrie est sur le même pied que l'art imposteur des tireurs d’horoscopes : au moins jette-t-1l péle-mêle dans le même livre quelques données d’Archimède, d'Hipparque, d’Apollonius et de Ptolémée, avec les Signes d’Aratus et les fantaisies de ceux qu'on appelait indifféremment mathématiens ou chaldéens. Telle est pour l’auteur de PÉXeyyos la sagesse hellénique, dont les hérésiarques ont tiré tous leurs principes, en ajoutant encore aux erreurs qu'elle contenait.

Sa thèse, à la prendre dans ses termes les plus généraux, n’est point, si l’on veut, étrangère à Origène. Si ce Père professe le plus souvent une admiration profonde pour Platon et pour d’autres philosophes; s'il a enseigné que la philosophie était très propre à préparer les esprits à la connaissance et à la religion du Christ, n'a-t-il pas affirmé avec une égale force qu’elle était la source la plus féconde des hérésies et que les sectaires y ont puisé leurs dogmes les plus dangereux? «Ïl y a, dit-il, une grande beauté dans les discours des philosophes et des rhéteurs, qui tous sont des citoyens de Jéricho, c’est-à-dire des hommes de ce monde. δὶ donc vous trouvez dans les philosophes des dogmes pervers embellis de preuves en beau langage, c’est le lingot d’or (de Jéricho). Mais prenez garde de vous laisser éblouir par l'éclat du travail, de vous laisser prendre à la beauté d’un langage doré: rappelez-vous que Josué déclare anathème tout l'or trouvé dans Jéricho. C'est le lingot d’or. Si vous l’enlevez et

le placez dans votre tente, si vous introduisez dans votre cœur ce qui vient du pillage de la ville maudite, vous souillez toute l'Église du Seigneur. C’est ce qu'a fait le misérable Valentin; c'est ce qu'a fait le misérable Basilide; c’est ce qu'a fait aussi Marcion. Les hérétiques ont dérobé le lingot d'or de Jéricho; ils ont essayé d'introduire dans l’Église les doctrines perverses des philosophes et de souiller toute l’Église du Seigneur. » Origène redit les mêmes choses dans sa lettre à Grégoire le Thaumaturge, et même plus durement, à ce qu’il semble; car, dans le texte précédent, en lisant les mots «philosophorum non reclas sectas in Écclesiam introducere conati sunt, » il est permis de croire qu'il ne s’agit que de certaines doctrines mauvaises qui se rencontrent dans les philosophes, sans que la philosophie soit pour cela mauvaise en elle-même; mais le texte de la lettre à Grégoire semble la condamnation de toute la science grecque. «Tant qu'Ader l’Iduméen, y est-il dit, vécut dans la terre d'Israël et qu’il ne goûta point des pains de l'Égypte, il ne fabriqua point d’idoles; mais lorsqu'il fut descendu en Égypte, fuyant le sage Salomon, c’est-à-dire s’éloignant de la sagesse de Dieu, il contracta alliance avec Pharaon, dont il épousa la sœur!). Aussi, lorsqu'il revint dans la terre d'Israël, ce fut pour mettre la division dans le peuple de Dieu et pour lui apprendre à dire du veau d'or : « Voilà tes dieux, Israël. » Et je puis dire, instruit par l'expérience, qu'il y en a bien peu qui soient sortis de l'Egypte en en rapporlant les avantages qu'on peut en tirer, et qui aient affermi le culte de Dieu ; mais que beaucoup, au contraire, sont les frères de l’Iduméen Ader. Ce sont les hommes qui ont enfanté des pensées hérétiques par le moyen de la science des Grecs, et qui ont fabriqué pour ainsi dire des veaux d’or dans Béthel ou dans la maison du Seigneur. Par là, en effet, me semblent indiqués les hérétiques, qui ont ajouté les inventions des hommes aux Écritures dans lesquelles habite le Verbe de Dieu.» Mais dl suffit de voir où se lisent ces paroles pour juger qu'elles ne dot-

() Dans tout ce passage, Origène confond deux traditions bibliques différentes, celle d'Ader l’Iduméen οἱ celle de Jéroboam.

vent pas être prises dans un sens strict et rigoureux, non plus que celles du passage précédemment cité. Origène, excitant Grégoire à se rendre savant dans la philosophie et dans toute la science des Grecs, pouvait bien le mettre en garde contre certains écueils à éviter dans cette étude ; 1] ne l'aurait pas conseillée, 81] l'avait jugée nécessairement mauvaise et nuisible. On serait porté à ne pas donner plus de valeur aux textes qui viennent d’être cités qu'à beaucoup de paroles exagérées des sermonnaires, si l'on ne se rappelait qu'Origène attribue aux princes de ce monde la science occulte et mystérieuse de l'Égypte, l'astrologie de la Chaldée et de l’Inde, et la philosophie de la Grèce ou, pour parler son langage, la doctrine des philosophes, si multiple et si contradictoire, sur la Divinité; et cela, non plus dans une homélie ou dans un traité de dévotion, mais dans le plus philosophique de ses écrits, le Περὶ ἀρχῶν. I pourrait donc sembler que ces textes, et beaucoup d’autres analogues que j'ai relevés dans mon introduction, effacent la différence que je signalais, au début de cette discussion, entre l'esprit de l'école chrétienne d'Alexandrie et celui qui avait une tendance à prévaloir dans l'Occident, et que, par conséquent, 1] n'y a point de raisons suffisantes pour ôter à Origène un ouvrage que lui donnent les manuscrits. Origène, pourrait-on dire, comme on l’a fait à la soutenance d’une thèse sur notre sujet, était un esprit mobile, plein de contradictions, passant facilement d’un extrême à l'autre, toujours prêt tour à tour à s’enthousiasmer pour Platon ou à le décrier; il n’est donc pas étonnant qu'il ait fait un ouvrage contre la philosophie, après l'avoir préconisée et lui avoir fait tant d'emprunts. La conséquence est plausible; je ne la crois pas cependant exacte et décisive. On raisonne beaucoup trop ἐπ abstracto, sans tenir compte et peut-être sans se rendre compte de la position qu'Origène prit en face de la philosophie ancienne.

Oui, il refuse à la science purement humaine la certitude absolue, et même la range, à certains égards, parmi les choses indifférentes, qui, n'étant ni bonnes nt mauvaises en ellesmêmes, peuvent devenir lun ou Fautre selon l'occurence. Car,

avec tous les Pères qui l'avaient précédé, il ne reconnaît de science certaine que celle qui vient de Dieu, de science profitable que celle qui a sa source dans la foi ou dans la piété. Mais ce n'est pas à dire pour cela que la raison humaine soit incapable de vérité, que ses recherches, bien dirigées, n’aboutissent qu'à des résultats nuisibles ou pour le moins inutiles, et que les systèmes philosophiques, l'astronomie et toutes les sciences ne soient qu'un ingénieux et subtil tissu d'erreurs ou de sophismæes. Si telle avait été réellement sa pensée, on ne comprendrait pas l'insistance avec laquelle il recommandait à ses meilleurs disciples des connaissances stériles ou funestes. Et lui-même, déjà accablé des travaux que réclamait son ministère, et de ceux que son zèle pour les saintes lettres y ajoutait, se serait-il encore surchargé d’une étude longue et difficile, dont 1] n'aurait espéré aucun fruit? Il est vrai que la science humaine a deux défauts, selon lui : elle est incertaine, non qu’elle ne frappe l'esprit d’une évidence irrésistible, mais parce que cette évidence est en quelque sorte intermittente; de sorte qu'après nous avoir éclairés de la plus vive lumière, elle s’évanouit. D'ailleurs l'or de la vérité n’est jamais pur et sans alliage dans notre science; à faut donc une autorité plus haute pour affermir notre certitude et pour séparer la vérité de l'erreur qui s’y mêle et qui l'obscurcit. En second lieu, l'intelligence sèche ne suffit pas pour s'emparer de tout l'être de l’homme et pour le renouveler. La grâce seule de Dieu nous parlant par son Verbe a cette efficacité victorieuse. Donc capacité naturelle de la raison pour la vérité, nécessité d’un secours divin pour affermir notre certitude et surtout pour convertir le cœur et pour diriger l’homme : voilà les deux points où viennent se concilier les apparentes contradictions d’Origène au sujet de la philosophie. Aussi voyez avec quelle bonne grâce 1] reconnaît, dans sa réfutation de Celse, que Platon s’est élevé aux plus hautes vérités. « Parole vraiment sublime et qu'il serait déraisonnable de mépriser (},» dit-il à

(1) Contre Celse, VI], xs.

propos d'un beau mot du Timé que Celse lui oppose. « Nous aussi , dit-1l d’un passage de la seconde lettre attribuée à Platon, en entendant de pareils discours, nous y acquiesçons, comme à de belles paroles. .. Gar c’est Dieu qui les a révélés aux philosophes, ainsi que toutes les autres vérités qu'ils ont exprimées. .. Imaginant les perfections invisibles de Dieu et les pures idées d'après la création δ, les choses sensibles d’où 115 s'élèvent à l'intelligible, ils .qntvu d'un regard sublime son éternelle puissance et sa diviñité l.» Et pourtant Platon, avec toute son éloquence élégante, n'a pu persuader qu'un petit nombre de disciples, tandis que la rude parole des apôtres a fat Ὁ d'innombrables fidèles parmi les ignorants comme parmi les savants. « Nous ne disons pas cela, reprend Origène, pour rabaisser Platon; car le monde l’a porté pour l'utilité de beaucoup d'hommes. .. Mais, comme le dit la parole divine, il ne suffit pas qu'une chose soit bien dite, fût-elle vraie en elle-même et très plausible, pour pénétrer l'âme humaine, si une certaine puissance n’est donnée de Dieu à celui qui parle, et si une certaine grâce ne fleurit dans le discours, grâce elle-même inspirée par Dieu à ceux dont la parole est efficace... À supposer donc que sur certains points les pensées des Grecs et celles des disciples du Verbe soient les mêmes, elles n'ont point la même puissance d'attirer et de bien disposer les âmes pour ces vérités (3),»

Que signifient donc les textes où l’on croit retrouver la thèse des Φιλοσοφούμεναϊ Uniquement ceci : que, sans la révélation de Dieu , la science humaine n’a qu’une certitude variable et qu'une efficacité insuffisante, que de plus l'erreur s’y mêle trop souvent à la vérité, qu'il est, par conséquent, dangereux de s’y arrêter trop longtemps, lorsqu’on n’est point pourvu des solides principes de la foi, et qu'il est hasardeux pour la vérité ecclésiastique d'introduire les résultats de cette science dans la théologie, sans choix et sans discernement, sans une règle sûre pour distinguer

(1) Contre Celse, 1V, ans, av.

(G) Contre Celse, VI, ur.

ce qu'il y a en elle de vrai et de faux, de bon et de mauvais. Origène, pour parler son langage allégorique, est, à l'égard de la philosophie, dans la même position qu'Abimélech à l’égard d'Isaac, tantôt ami, tantôt ennemi : ami, parce qu'il trouve ou croit trouver de nombreuses affinités entre les doctrines grecques et le christianisme; ennemi, parce qu’il n’y a pas une seule philosophie, pas plus celle de Platon que celle de Zénon ou d'Aristote, qui, sur certaines questions capitales, ne soit en contradiction flagrante avec la tradition de l’Église. Il ne pouvait donc accepter sans réserve aucun système, si voisin qu'il püt paraître des enseignements de l'Évangile. Mais il ne lui eût pas semblé moins contraire à la vérité de rejeter en bloc et de eondamner toute la philosophie.

Or c'est ce que fait l'auteur de l'Éheyxes, non pas explicitement (car je connais peu d'écrivains qui aient vu moins clair dans leur propre pensée), certainement toutefois. En eflet, 5 suffit pour démontrer la fausseté et le venin d’une hérésie de la comparer tant bten que mal avec un système philosophique, c'est que les systèmes philosophiques sont présupposés faux et pernicieux. Sinon, 1] se pourrait que, conformes entre eux, ces systèmes et ces hérésies fussent conformes à la tradition réelle de l'Eglise et, par conséquent, à la seule pierre de touche de la vérité. Mais c'est un cas que l’auteur re suppose jamais et dont à ne paraît même pas soupçonner la possibilité. La seule différence qu'il reconnaisse entre les systèmes des philosophes et les extravagances des sectaires, c’est qu'ils sont plus anciens et moins irrespectueux à l'égard de Dieu que les hérésies. Mais dire aux hérétiques : Vous n’avez même pas le mérite de l'invention, et vous ne faites que gâter et empirer ce que vous empruntez, n'est-ce pas dire qu'ils ne font qu’ajouter l'erreur à l’erreur, le poison au poison, et que, par conséquent, tous les systèmes de la philosophie grecque sont aussi pernicieux qu'erronés? Je défie qu'on montre une seule argumentation de 1 ἔλεγχος qui ne laisse cette impression : que la sagesse des Grecs ou la sagesse de la terre n’est que sophisme, erreur et imposture.

C’est par là que cet ouvrage tranche sur les écrits certains d'Origène, et qu'il s’en distingue. Comparez l'un quelconque des six derniers livres de la Réfutation avec le 6° et le 7° du traité Contre Celse, dans lesquels sont opposés la philosophie hellénique et le christianisme ; et vous verrez, d’un côté, un esprit borné, fanatique, qui ne saurait accorder une ombre de sens à ses adversaires et à tout ce qui n'est pas chrétien, et, de l’autre, un esprit ouvert, large, sensible à tout ce qui est la vérité, quelque part qu’elle se rencontre. Pour Origène, le christianisme n'est qu'une philosophie plus haute, à laquelle viennent converger toutes les philosophies par ce qu'elles ont de vrai ou de conforme à la raison, qui n’est autre chose que le Verbe; pour l’auteur de PÉdeyxos, qui dit philosophie dit erreur et, par conséquent, l'opposé du christianisme ou de la vérité. Aussi, tandis qu'Origène n’a que de la sympathie et de l'admiration pour les sciences, pour l’arithmétique et la géométrie, dont les spéculations abstraites et les raisonnements inébranlables fortfient l’esprit et l’habituent à penser limmatériel οἱ l'intelligible, pour l'astronomie, qui nous fait entrevoir la sagesse et la grandeur de l'éternel géomètre ; celui qu'on a voulu identifier avec lui ne montre pour Îles mêmes objets que haine fanatique ou brutal dédain. Je ne sais s'il connaissait d'autre géométrie et d'autre arithmétique que les fantaisies mystiques sur le point, sur la ligne, sur les figures et sur les nombres. Mais 11 ne semble pas distinguer un Archimède et un Hipparque des imitateurs extravagants de Pythagore. 11 ne paraît connaître d'autre astronomie que celle d’Aratus ou celle des Chaldéens ou astrologues. Il cite des évaluations en nombres qu'Archimède, Hipparque, Ératosthène et Apollonius avaient données, soit des distances respectives des planètes et des astres, soit de leurs diamètres et de leurs périmètres. Mais il les cite sans rien comprendre à ces précieuses données, sans expliquer par quels procédés elles avaient été obtenues : c’est la manière des érudits, des compilateurs, comme Pline, Plutarque et autres, écrivant sur des matières qui leur sont étrangères de tout point; et toute cette

science, qu’il emprunte à des bréviaires ou épitomés l', il en fait la même estime que du charlatanisme des astrologues dont il vient d'exposer les extravagances. Il conclut donc par cette exclamation, d’une assez pauvre ironie : «Qui n’admirerait une telle sollicitude jointe à un travail si grand! Il ne me paraît pas cependant tout à fait inutile, ce Ptolémée, auteur de telles curiosités. Ce qui me chagrine seulement, c'est que, né trop tard, il n’ait pu rendre service aux fils des géants qui, ignorant ces énormes mesures et croyant que le ciel était tout près de nous, ont follement tenté d'élever une tour qui y atteindrait, entreprise qu'ils n’auraient pas eu la sotte audace de faire, si Ptolémée avait été là pour leur enseigner les distances. Si quelqu'un prétend ne pas croire à ses calculs, qu'il mesure lui-même le ciel, et il le croira. On n'a pas de démonstration plus claire que celle-là pour confondre les incrédules. Ô superbe enflure d’une âme vainement laborieuse! Ô foi indigne de foi! ΕἸ tout cela pour qu'un Ptolémée soit tenu pour sage parmi ceux qui font profession d’une semblable sagesse U)!» C'est le mépris de la raison comme de la science. Origène ne faisait aucune difficulté de reconnaître que les Grecs avaient fait de grands progrès dans la physique et dans la morale; 1] accorde même à Épictète ce qu'il refuse à Platon, le don de pénétrer jusqu'aux forces vives de l'âme et de lui inspirer de sérieuses réflexions sur ses devoirs et sa destinée). 1] ne nie pas que beaucoup de philosophes n'aient connu non seulement le Dieu unique, qui a tout créé, mais encore le Verbe par lequel Dieu a tout fait et gouverne tout. Platon n’a-t-il pas en effet écrit dans sa lettre à Coriseus et Herméas : « Vous jurerez par le Dieu de l'univers, prince de tout ce qui est et doit être, et par le Père et le Seigneur de ce prince et de cette (première) cause{* >? 1} est vrai qu'Origène professe parfois pour la philosophie, parce qu’elle est une science

(D Τοῖς ἐπιτόμοις χρησάμενος, ὡς αὐτοὶ λέγουσι, IV, vin. Ὁ) Philosophumènes, IV, χιι.

(5) Contre Celse, VI, 1.

(Ὁ Contre Celse, NI, vin.

tout humaine, une défiance que Clément, son maître, ne connaissait pas. Mais cette défiance, qui est celle du théologien, ne péuètre pas en lui jusqu'à l’homme. Elle ne l'empêclie pas de reconnaître et de recommander la philosophie comme l'utie servante de la théologie; servante, parce qu’elle doit se subordonner au dogme, lequel fournit les principes de toute vraie sagesse; mais servante utile, parce qu'elle aide à décauvnir, lorsqu'elle ne donne point complètement, & comment et le pourquoi du dogme. Aussi, nous avons vu avec quelle hardiesse il applique aux vérités de la foi les théories les plus abstruses de la physiologie stoïcienne; et s’il a moins emprunté peut-être à Platon qu’à Zénon et à Chrysippe, 11 lui, a pris plus que des détails et plus que des théories : c’est à l'auteur de la République, du Phédre et du Phédon qu’il doit en grande partie le spiritualisme dont il a pénétré les croyances chrétiennes. S'il médit parfois de Platon et des philosophes, il n’a du moins jamais mis en doute la rectitude et la puissance naturelle de la raison; et, en fait comme en droit, il avoue sincèrement que la philosophie a entrevu et peut atteindre les plus hautes vérités.

Quel contraste lorsque nous passons des ouvrages authentiques d'Origène aux Φιλοσοφούμενα ! L'auteur de cette compilation ne rejette pas expressément la légitimité de la raison ; mais toute son œuvre en est la négation violente, quoique implicite. Quels sont, selon lui, les résultats des efforts des philosophes? « Parmi tous les philosophes et les théologiens qui, en quelque pays que ce soit, ont fait des recherches sur Dieu, 1l n’y a aucun accord sur ce qu'il est ou sur sa nature. Ceux-ci disent qu’il est le feu, ceux-là l'air, d’autres l’eau, d'autres la terre. Or chacun de ces éléments a quelque chose au-dessous de lui, et est dominé par un autre. Il est arrivé aux sages du monde, comme cela est manifeste pour tout homme de sens, que, voyant les grandeurs de la création, ils se sont troublés sur l'essence des choses , les jugeant trop grandes pour tenir leur origine d’ailleurs, sans oser déclarer cependant que le tout est Dieu. Mais, pensant que le principe de la théologie était dans

une de ces choses qu’ils avaient sous les yeux, parce qu'elle leur semblait supérieure aux autres, chacun d'eux, en voyant les œuvres de Dieu, qui ne sont qu’un néant au prix de sa grandeur incomparable, a décoré l'une ou l’autre du nom de Dieu, parce qu’ils ne pouvaient étendre leur pensée jusqu'à La grandeur du Créateur !. » L'auteur de 1 ἔλεγχος tient à cette conclusion de ses recherches sur l’histoire de la philosophie et sur celle des religions, car 1l avait déjà dit en terminant son exposé des systèmes philosophiques : « Tous (philosophes, brachmanes, druides, prêtres de l'Égypte, de la Perse ou de la Chaldée) ils ont parlé à leur guise, comme nous l'avons exposé, de la nature et de la production de univers. Tous, descendant au-dessous de ce qui est divin, ils ont perdu leur temps autour de l'essence des choses créées; frappés des grandeurs de la création. ils ont pensé que la Divinité était dans les choses créées, les uns mettant au premier rang une partie de l'univers, les autres une autre. Mais ils ont ignoré Dieu, créateur du mondet?. » Quoi! tous les philosophes ont fait Dieu matériel! Même Platon, dont l'auteur a dit qu'il proclamait un Dieu incorporel, sans forme et accessible seulement à l'intelligence des sages (ἀσώματόν τε καὶ ἀνείδεον}! Même Aristote, dont le Dieu lui paraît si abstrait qu'il le place au rang du non-être(* ! Même Pythagore, dont l'unité absolue n’a rien à déméler, ce semble, avec la matière “! Mais 1] fallait que les efforts des plus grands esprits n’eussent abouti qu'à une théologie enfantine et grossière, parce qu'on méconnaissait l'idéalisme exubérant et sans règle qui était au fond de toutes les grandes hérésies, et qu'incapable de dégager les principes de la fantasmagorie du détail, on s'était coiffé de l'idée étrange que les cosmogonies idéales et abstraites des Valentin et des Basilide n'étaient que la vieille physique ionienne, en quelque sorte retournée et démarquée. La formule : « Leur

U) Phalos., 1V, τ.

64) Phalos., 1, sub calcem. G) Phailos., VIL, ch. :.

(4) Phelos., I, ch. x.

système est tout entier composé de principes empruntés aux physiciens, » revient assez souvent dans "ἔλεγχος; et l'auteur voudrait bien faire croire que ce sont les anciens physiciens dont les hérétiques ont piilé les doctrines. Ce serait si commode en effet de crier que les sectaires ont emprunté leurs principes à la philosophie grecque, et que ces principes sont ou puérils ou absurdes, en supprimant cette philosophie à peu près tout entière. Mais la gageure serait trop difficile à tenir, et, quelle que soit son intrépidité dans le faux, l’auteur n'ose aller jusque-là. Il se voit donc forcé de recourir le plus souvent à Pythagore et aux astrologues, et quelquefois aux philosophes qui ont suivi Socrate, à Platon et à Aristote, quitte à rattraper dans quelque phrase générale ce qu'il est obligé d’abandonner dans les expositions particulières. Cet esprit borné ne peut concevoir qu'il y ait de vérité et de bon sens en dehors de l'Église, et, comme le montre son 9° hvre, en dehors de lui-même et de sa coterie. Le sens de toute son œuvre se résume dans cette phrase qu'il applique aux docètes, et qu'il aurait pu appliquer à tous les hérétiques : «Les sophistes anciens de la Grèce les ont devancés dans la plupart de leurs sophismes. » Car l'erreur et le sophisme sont le partage, selon lui, de ces Grecs, qui se croient et qu'on croit la science même (of ædyoo@os ÉXAnves); et, s’il avait été jusqu'au bout de sa pensée, il aurait ajouté : Voilà le fruit naturel de la raison livrée à ses propres forces.

Un esprit droit et pénétrant pouvait soutenir avec vérité en un sens que toutes les hérésies avaient la philosophie grecque pour origine, parce que c’est elle en effet qui paraît avoir dénoué la langue à l'Orient. Mais cela ne veut pas dire que les principes mêmes de ces hérésies fussent empruntés à telle ou telle philosophie de la Grèce. Il aurait pu ajouter que Valentin, Basilide, Marcion, avaient mal pris ou faussé certaines idées des philosophes grecs, ou bien admis témérairement certaines erreurs de ces maîtres. C'est à quoi se borne Origène, lorsqu'il accuse ces sectaires d’avoir introduit dans la parole de Dieu les doctrines non droites (non reclas sectas) de la sagesse humaine. Le fait

est constant. Maïs jamais Origène n’a avancé que tous les principes des héréstes vinssent de la philosophie, et qu’elles ne fussent que les anciens systèmes philosophiques déguisés. Il savait et ἢ a dit en mainte rencontre que, même dans les hérétiques où l'influence hellénique est le plus sensible, il y avait une autre cause de leurs erreurs les plus graves, la fausse interprétation des Ecritures; et cette fausse interprétation ne consistait pas seulement à y mettre ce qui n’y est pas, comme cela arrivait fréquemment à Basilide et à Valentin pour le Nouveau Testament, mais encore à ne pas vouloir y voir tout ce qui sy trouve, comme c'était, selon lui, le fait de ces hérétiques pour la Loi. Ce n'est pas une fois, ni deux fois, mais à tout propos. dans ses homélies sur Moïse, sur Josué et sur les prophètes, qu'il rejette certaines erreurs capitales des principaux héréstarques sur leur basse et superficielle exégèse. Îl reproche en effet à Valentin, à Basilide et à Marcion d’avoir imaginé leurs deux dieux opposés. le Dieu juste de la Loi et le Dieu bon de l'Évangile, parce qu'ils se sont obstinés, eux dont fl'interprétation est si hardie sur les nouvelles Ecritures, à prendre les Écritures des Juifs dans le sens le plus grossièrement littéral. Origène, je crois, prend ici l'effet pour la cause, et réciproquement. Car ce n’est point parce qu'ils s’attachaient à la lettre de l'Ancien Testament que ces grands hérésiarques faisaient du Dieu des Juifs, si jaloux et si vindicatif, un Dieu différent du Dieu clément de l'Évangile; mais c’est parce qu'ils étaient persuadés de la différence radicale du judaïsme et du christianisme et, par conséquent , de celle de l’idée de Dieu dans les deux religions , que leur attention avait été attirée par tout ce qui, dans la Bible hébraïque, pouvait leur paraître indigne de la sagesse et de la bonté du vrai Dieu. Continuateurs outrés de l’œuvre de saint Paul, ils rompaient non seulement avec les cérémonies, mais encore avec la foi et les Ecritures des Juifs. Quoi qu'il en soit, leur hypothèse de deux dieux opposés et ennemis et celle des différentes essences dés Âmes humaines venaient, non des philosophes et de leurs systèmes, mais l’une de l'impulsion que

saint Paul avait imprimée aux esprits et qu'ils exagéraient, l’autre de certains textes de l’apôtre mal entendus.

Origène ne pouvait donc pas dire, comme l'auteur de l'Édeyyos, que les hérétiques n'avaient rien emprunté aux saintes Écritures, puisqu'il assure tout le contraire. [l ne pouvait dire davantage qu'ils ne devaient rien à la tradition de quelque saint personnage. Car, sans soupçonner peut-être les divisions et les tiraillements de la primitive Église, il rapproche les sectes judéochrétiennes, ou tout au moins celle des ébionites, de Pierre et de Jacques, comme s’il eût entrevu qu’elles continuaient la tradition de ces saints. « Il ne fait pas attention, dit-il contre Celse, que les Juifs qui croient en Jésus n'ont pas abandonné la loi de leurs pères : ainsi les ébionites sont ceux des Juifs qui ont reçu Jésus comme Messie. Bien plus, Pierre paraît avoir longtemps observé les rites prescrits par la loi mosaïque. . . Et Paul nous apprend dans l’Épttre aux (ralates que Pierre, par crainte des Juifs, lorsque Jacques fut venu le trouver, cessa de manger avec les gentils.» Les hérétiques qui continuaient à observer les lois judaïques semblaient donc suivre la tradition de Pierre et de Jacques.

D'ailleurs, si Origène avait pensé que les hérésies vinssent tout entières de la philosophie grecque et qu’elles ne pussent trouver de point de départ dans les Écritures, se serait-il donné tant de peine pour prouver, dans le Περὶ ἀρχῶν, que le même Esprit-Saint a dicté les deux Testaments P}, et serait-il revenu tant de fois sur cette démonstration ?

Ce n’était point une thèse académique, mais une question

() En effet, les noms de spirituels, animaux ou psychiques, charnels ou matériels, par lesquels les valentiniens désignaient leurs trois espèces d'hommes, sont de saint Paul, mais n'ont nullement la portée que leur donne Valentin. Il y avait peut-être sous cette distinction gnostique le souvenir, non de la division hellénique en Grecs et en barbares, comme le veut Ritter, mais de quelque tradition orientale qui ne nous est pas connue.

G) Il est bien entendu qu'Origène ne dit pas, ne pouvait même penser que Pierre et Jacques avaient persisté dans leur judaïsme. Mais il suffit qu'ils y soient restés longtemps attachés pour que son induction soit légitime.

@ Un fivre sur quatre est consacré à cette démonstration.

actuelle et vivante d'une souveraine importance pour le christianisme. La plupart des sectes sorties de la gentilité ou des églises établies par Paul rejetaient l'inspiration divine des Écritures hébraïques et minaient ainsi les fondements mêmes du christianisme. [1 fallait leur démontrer ou au moins démontrer contre elles que l'Évangile, au lieu d’être l'opposé et la destruction de l'Ancien Testament, n'était que l’accomplissement des promesses faites au genre humain sous la figure d'Israël, et que, par conséquent, 1] n'y avait qu'un même Esprit aqu'un même Dieu, qui avait inspiré toutes les Écritures. Aux sectes chrétiennes sorties du judaïsme , et qui admettaient l'autorité des deux Testaments, il fallait démontrer qu'elles anéantissaient l’œuvre et les mérites du Cbrist en retenant la foi dans les liens vieillis de la Loi, qu'en accomplissant la Loi, le Christ l'avait abolie dans ce qu’elle avait de littéral et de charnel, et que s’obstiner à observer des cérémonies surannées et faites uniquement pour les Juifs, en tant que peuple séparé des autres, c'était contredire à la fois l'Ancien Testament, qui avait prédit la destruction du temple et la cessation des sacrifices, et le Nouveau, qui, s'adressant non plus à un peuple, mais à tous les peuples, devait former de tous les hommes de bonne volonté la vraie Église de Dieu ou l’Église universelle (καθολικη). Dans un cas comme dans l'autre, la théorie des figures ou l'interprétation allégorique et spirituelle était destinée à combattre, non des erreurs venues de la philosophie grecque, mais des erreurs qui avaient leur principe dans une fausse exépèse ou dans des traditions trop étroites, quoique respectables à beaucoup d'égards. Le quatrième livre des Principes, règle de tous les travaux d’Origène sur les Écritures, me paraît donc incompatible avec les deux propositions dans lesquelles se résume la thèse de l’auteur de [ἔλεγχος : 1° que toutes les hérésies ont dérobé leurs principes à la sagesse hellénique: 2° qu'elles ne doivent rien ni aux Écritures ni à Ja tradition des saints.

L'ouvrage d'ailleurs paraît indigne d’Origène, lorsqu'on vient à considérer de quelle manière l’auteur développe sa thèse favorite.

Et d’abord quel ordre suit-il dans son exposition ? Après avoir consacré quatre livres, qu'il désigne parfois sous le titre général de Φιλοσοφούμενα, à la philosophie grecque, aux mystères et à l'astrologie, l’auteur de l'Édeyyos, sans se soucier ni de l’ordre chronologique, ni de l’ordre logique, parcourt, un peu au hasard, toutes les hérésies qu’il peut connaître, en commençant par les naassènes ou les ophitesÜ}, et en terminant par les ébionites, même par les sectes non chrétiennes et purement juives des sadducéens , des pharisiens et des esséniens, le tout pour aboutir à l'hérésie de Noët, la plus pernicieuse et la plus damnable de toutes, dont 1l accuse les papes Zéphyrin et Calhiste d’avoir été entachés. Il fait un étalage d'érudition et de méthode, très contraire à la manière habituelle d’Origène. Mais son érudition est l'opposé de toute méthode, parce que la plupart du temps elle ne fait rien à son sujet. Quelle nécessité, je ne dis pas seulement de nommer des philosophes à peu près inconnus, tels que Archélaus, Hippase, Hippon, mais encore d’exposer ce qu’on savait ou qu'on ne savait pas de Thalès, d'Anaximène, d'Anaximandre, d’Anaxagore, de Leucippe et de Démocrite, des stoïciens, des académiciens qu’il confond avec les pyrrhoniens, des brachmanes, des druides et même d'Hésiode, qui ne fut jamais rangé, que je sache, parmi les philosophes? Tout cela est inutile, puisqu'on ne pourra retrouver les principes de ces philosophes dans les hérésies qu’on prétend réfuter. À quoi bon même faire une exposition à part des idées de Pythagore, d'Empédocle, d'Héraclite, de Platon et d’Aristote, puisqu'on reprendra cette exposition chaque fois qu’il sera question des emprunts réels ou imaginaires faits à ces écrivains par les hérétiques? Même abus de lérudition, même défaut de logique dans les six livres plus particulièrement consacrés à l'exposé et à la réfutation des doctrines hérétiques. Comme l’auteur n’a rien voulu oublier dans ses Philosophumènes, que 66 fût utile ou non à sa démonstration, à ne veut rien

(1) Il ne s'aperçoit même pas que les naassènes et les ophites sont la même secte, désignée tantôt par un nom tiré de l’hébreu (Waas), tantôt par un mot grec (ὄφιν), signifiant l'un et l’autre Serpent.

passer sous silence dans son ἔλεγχος. Non seulement il place dans un ouvrage qui a pour bat de rattacher toutes les hérésies à la philosophie grecque les sectes judéo-chrétiennes issues de Pierre et de Jacques, les montanistes, les deux unitaires du nom de Théodote, même les quatuordécimans ; mais encore il copie Josèphe sur des sectes purement juives, comme 1] a copié je ne sais quel manuel ou quelle compilation (sur les systèmes philosophiques, Sextus Émpiricus et probablement Celse sur l’astrologie, [rénée sur un certain nombre de gnostiques. Et cette érudition frelatée et fastidieuse, outre qu’elle peut sembler déplacée et intempestive, offre encore le défaut d’être fausse par le but que l'auteur s’y propose. « Je pense, dit-il, avoir exposé avec la plus grande exactitude les opinions de tous les philosophes grecs et barbares dans les livres précédents, sans oublier leurs impostures et leurs prestiges. Maintenant 1] faut procéder à la réfutation des hérésies, en vue de laquelle nous avons fait l'exposition cidessus. Car c’est des philosophes que les hérésiarques ont pris leurs principes, pour coudre, à la manière des rapiéceurs. les erreurs anciennes à leur propre pensée, présentant le tout comme chose nouvelle à ceux qui sont susceptibles de se laisser tromper. Le temps nous presse d'entrer dans notre sujet, en commencant par les hérétiques qui ont osé célébrer le serpent, auteur de leur égarement, dans des paroles inventées par sa vertu. Donc les prêtres et les porte-drapeau de ce dogme sont ceux qui ont été appelés naassènes, d'un mot hébreu qui signifie serpent. Dans la suite, 118 se sont nommés eux-mêmes gnostiques, prétendant qu'ils étaient les seuls qui connussent les profondeurs (de Dieu ): et bientôt, se divisant en plusieurs sectes, ils ont fait plusieurs hérésies d’une seule, en expliquant différemment les mêmes idées P.» C’est donc des naassènes, au dire de l’auteur de l'Édeyyos, que sont issus non seulement les gnostiques, mais

() 1] est certain qu'il a copié Sextus Empiricus dans le résumé d'histoire philosophique qui commence le dixième livre, et qui ne se rapporte que pour les noms propres avec le premier ivre.

@: Phalos., V, 1, 6.

encore toutes les hérésies ("), « Voilà , conclut l’auteur, ce qu'osent dire les naassènes, qui se donnent eux-mêmes le nom de gnostiques. Mais parce que l'erreur est multiple et a plusieurs têtes, ainsi que cette hydre dont parle la tradition profane, coupant toutes les têtes d’un seul coup par notre réfutation, nous anéantirons le monstre tout entier, en élevant en face de lui la verge de la vérité. Il n’y a pas en effet grande différence entre cette hérésie et les autres; car c'est un seul et même esprit d'erreur qui les anime. Mais parce qu’elles ont changé les noms et les mots du serpent pour en faire en quelque sorte plusieurs têtes, nous ne laisserons pas de les réfuter et de les confondre l’une après l’autre, puisqu'elles le veulent F1.»

Ainsi , d’un côté, toute l'originalité des sectaires se réduit à copier les philosophes, en dissimulant sous des mots nouveaux et étrangers les doctrines empruntées; et, d’un autre côté, toutes les hérésies dérivent plus ou moins de celle des naassènes, dont elles reproduisent le poison : voilà les deux thèses, contraires à l'histoire, contraires à la justice, que l’auteur de 1 ἔλεγχος va développer, sans avoir la force de les démontrer ou de leur donner quelque apparence de plausibilité, malgré l'entassement de ses citations et de ses rapprochements arbitraires. Tout cela me paraît, je l'avoue, d’un esprit aussi impuissant qu'excessif et violent. |

Peut-être l'érudition d'Origène, surtout dans les choses profanes, n’était-elle pas moins confuse ni de beaucoup meilleur aloi que celle de notre compilateur, à cause des rapprochements forcés et des fausses analogies qui étaient:si fort à la mode de son temps. Mais il avait cette bonne foi qui vient d’une haute intelligence et d’un cœur droit, et qui produit chez lui une impartialité et une justesse relatives, quand 1] parle ou des philosophes ou des grands hérésiarques. Quoiqu'il manquât de cri-

() C'est bien cela que signifie la phrase équivoque : «Ensuite, ils se sont nommés gnostiques,» comme va le montrer la cilation que je fais à la suite de la première.

(3) Philos., V,1,S 11.

tique, il ne pouvait pas ne pas voir ce qui frappe immédiatement lorsqu'on jette les yeux sur les gnostiques, c’est qu'ils n'ont connu que le pythagorisme et le platonisme; qui étaient tout un à leurs yeux, que ce qui se rencontre en eux de stoïcisme leur vient moins d’une étude profonde de cette doctrme que d'emprunts involontaires et inconscients, parce qu’elle était toujours la doctrine régnante, et qu'enfin ces sectaires n'étaient nullement des archéologues allant chercher leurs principes dans des philosophes à peu près inconnus, même de ceux qui faisaient métier de ramasser les traditions vraies ou fausses sur les premiers systèmes de la Grèce. Il savait de plus qu'il y avait dans les hérésies deux tendances et, par conséquent, deux origines très différentes. 11 saute aux yeux, en effet, qu'autre est l’espnit des sectes judéo-chrétiennes, autre celui des gnostiques de toutes nuances. Si les Marcion, les Basilide, les Valentin, les Ptolémée, les Marc, les Bardesane, ont pu puiser quelques-unes de leurs erreurs principales dans les philosophes grecs mal compris, il serait étrange d'attribuer la même origine à ces « pauvres d'esprit», comme Origène appelle les ébionites (oi αἹωχοὶ τῇ διαvola ÉGiovaïor, τῆς αἹωχείας τῆς διανοίας ἐπώνυμοι) (1), qui n'ont jamais su, malgré leur sincère amour pour le Christ, se séparer des prescriptions et des cérémonies inutiles de la Loi. ἢ] ne lui a pas échappé que, s'ils se trompaient, 115 n’avaient pas été égarés par la science hellénique, pas plus que les Juifs et les Samaritains. Et certes 1] n'aurait pas dit, comme le donne à entendre l’auteur de 1 ἔλεγχος, que «les ébionites suivaient d’ailleurs les opinions des gnostiques , » car il distinguait très bien deux espèces d’ébionites (οἱ ÉGrovaïos drrol), les ébionites purs et ceux qui, si je puis le dire, étaient plus ou moins mâtinés de gnosticisme, et dont il nous reste un écrit dans l’Évangile des Nazaréens. Enfin, 1 lui eût paru aussi injuste qu'absurde de faire dériver toutes les hérésies des ophites. Outre que les sectes judéo-chrétiennes n'avaient rien à démêler avec les blasphèmes des ophites contre le Dieu de la Loi, puisqu'elles n’accep- () Περὶ ἀρχῶν, IV, ch. ιν, S 22.

taient que ce Dieu-là et dans le même sens que les Juifs, les grandes hérésies gnostiques, sorties, 1} est vrai, de la même tige dont l’ophitisme n’est qu’une excroissence monstrueuse, n’avaient de commun, soit entre elles, soit avec les adorateurs du serpent, que de marquer la rupture absolue entre la foi nouvelle et le judaïsme. Je ne sais si Origène s'est aperçu que les ophites, comme les pérates, comme les séthiens, comme je ne sais quel Justin (), se rattachent plus particulièrement à la kabbale ou à la science juive, et les grands gnostiques à la philosophie mêlée de traditions orientales, dont il est difficile d'indiquer avec précision la provenance; mais il avait assez de bon sens et de clairvoyance pour ne point faire dériver d’une misérable secte les herésies dont 1l ne pouvait s'empêcher d'estimer les auteurs, tout en les combattant avec énergie. Il nomme les ophites et les méprise. Au contraire, 1l revient sans cesse () à la charge contre Marcion, Valentin et Basilide, comme s’il les jugeait des adversaires dignes de ses coups. Plus on pénètre dans la Réfutation des hérésies, plus on trouve de différences entre les opinions d'Origène et celles de l'auteur. Le Pseudo-Origène, soit qu’il ait rencontré devant lui quelques simoniens et qu'il les ait jugés encore fort redoutables, soit plutôt qu'il ait copié, dans son exposition de Simon de Gittium, un écrivain d’une époque où ces sectaires étaient encore un danger pour l'Église, en parle comme d’une hérésie encore florissante, forte et active 5). Le véritable Origène dit, au contraire, qu’à peine pourrait-on trouver une trentaine de simoniens dans tout l'univers , et peut-être, ajoute-t-il, en comptéje plus qu'il n’y en a réellement (δ), Celui-là considère toujours les ophites comme une secte dissidente du christianisme, et fait

() Absolument inconnu avant la publication des derniers livres des Philosophumènes, ou plutôt de la Réfutation des hérésies.

G@) Lorsque M. Freppel, voulant que ce soit surtout les noétiens qui ont inquiété Origène et qui ont été l’objet de sa polémique, aflirme qu’on ne s'occupait plus guère alors des gnostiques, il se trompe gravement; ce sont au contraire les adversaires qui l’occupent le plus. Ils étaient alors si peu éteints que Plotin écrivit tout un livre contre eux, et cela vers la fin de la vie ou après la mort d'Origène.

L Phalos., VI, 1,S 20.

? Contre Cale, Ï, cvu, et VI, x.

d'Euphratès le promoteur non de leur hérésie, mais de celle des pérates l); celui-ci, dans la réfutation de Celse, c’est-à-dire dans un de ses derniers éerits, donne pour auteur aux ophites ce même Euphratès (3), et déclare formellement qu'ils ne sont pas chrétiens, et qu'outre leurs blasphèmes contre le Dieu des Juifs, qu'ils appellent le dieu maudit, ils ne peuvent supporter le nom de Jésus, même comme celui d’un homme sage et vertueux, qu’enfin ils n’admettent personne dans leur coterie avant qu'il ait prononcé des malédictions contre Jésus ©’. Je pourrais multiplier ces divergences des deux auteurs sur l'histoire des hérésies. Mais, écrivant surtout un travail philosophique, je préfère insister sur d’autres différences qui se rapportent plus à mon sujet. Sans être un Platon, un Aristote ou un Leibniz, Origène possède certainement quelques-unes des grandes parties du philosophe, entre autres la pénétration et l'art d'enchaîner les raisons les unes aux autres. Ÿ a-t-1il la moindre valeur philosophique dans les démonstrations de l’auteur de 1 ἔλεγχος ? Il est impossible de rencontrer une plus grande pauvreté de raison, un manque de logique, de bon sens et de pénétration plus complet et mieux caractérisé. Îl ne saisit entre les principes des hérétiques et ceux des philosophes que des rapports éloignés, des analogies fausses ou bizarres, qu'il ne sait comment établir. Aussi, ne s'en donnet-il pas la peine le plus souvent : il se contente d'aflirmer. soit au début, soit à la fin de ses expositions, que telle hérésie n'est que telle philosophie sous d’autres mots. Mais c’est précisément ce qu’il faudrait démontrer, et cette démonstration, on l'attend toujours. Même dans les choses de son temps, qu'il devrait le mieux connaître (et c'est pour cela que nous commencerons par la dernière hérésie qu’il expose et qu’il prétend réfuter), il porte le même esprit faux, la même manie d’analogies forcées et tirées de loin, la même impuissance de faire la preuve de ce qu'il avance.

(1) Phulos., V, ch. nu, S 13.

4) Contre Celse, VI, xxvin.

3) Contre Celse, VI, xxvinr.

Quelle apparence, par exemple, de faire dériver l’hérésie de Noët des théories physiques d'Héraclite ? C’est pourtant un des passages où l'auteur s'est mis en frais de raisonnement. Voyons donc cette fameuse démonstration : Héraclite enseigne que le tout est un, dinisible, indivisible, créé, incréé, mortel, immortel, raison, éternité, père, fils, dieu, justice (1), et il n’a pas assez de mépris pour ceux qui ne comprennent et n’avouent pas l'identité des contraires. « L’éternité, dit-il, est l'enfant qui se Joue, jetant les osselets ; c'est la royauté de l'enfant... (3, Dieu est le jour, la nuit, l'hiver, l'été, la guerre, la paix, la satiété, la faim... Le courbe et le droit sont la même chose... L'eau de la mer est très pure et très impure, potable et salutaire pour les poissons, impotable et nuisible pour les hommes. .. Le mal et le bien sont identiques; car les médecins qui amputent, qui brûlent, qui tourmentent douloureusement les malades de toute manière, se plaignent de ne pas recevoir de récompense en rapport avec leurs services, lorsqu'ils leur font de tels biens dans leurs maladies.» Vous ne voyez pas quel rapport ces obscurs apophtegmes peuvent avoir avec Dieu le Père et Dieu le Fils. Et pourtant, si nous en croyons l’auteur de l'Édeyyos, il est clair pour tout le monde que les sectateurs de Noët et les chefs de cette hérésie, lors même qu'on dirait qu'ils n’ont pas été auditeurs d'Héraclite, sont ses disciples, puisqu'ils ont les mêmes sentiments que lui. Héraclite ne professe-t-1l pas l'identité des contraires, et les noétiens ne font-ils pas la même chose ? Ils disent en effet qu'il y a un seul et unique Dieu créateur de l’univers, le Père, et que, lorsqu'il lui plait, 1] se fait voir, quoiqu'il soit invisible, aux anciens justes. [] est donc invisible quand il ne se manifeste pas, incompréhensible quand 1] ne veut pas être compris, compréhensible et visible quand 1] veut l'être.

4) Philos., IX, 1. J'ai cité, sans en rien relrancher, ce premier texte; il est bien évident pourtant que les mots raison, éternité, Dieu, justice n’ont rien à voir avec l'identité des contraires. Je retrancherai tous les textes qui ne vont pas là.

()ὴ Donc Héraclite dit que l'Enfant (le Fils) est tout, et qu'il est le roi éternel de l'univers!

Ainsi, par la même raison , il est insaisissable, saisissable, inengendré, engendré, éternel et mortel. Comment ceux qui professent de telles idées ne seraient-ils pas évidemment disciples d'Hérachte ! Est-ce que ce philosophe ténébreux ne les a pas devancés dans la même philosophie et jusque dans le même langage? Personne n'ignore en effet qu'ils soutiennent que le Fils et le Père sont le même. Ils disent que, tant que le Père n'avait pas engendré, il ne s'appelait pas proprement le Père; mais que lorsqu'il lui a plu de se soumettre à la génération, il est devenu le fils de lui-même et non d’un autre, et qu'il s’est appelé Père et Fils selon les temps. Or en soutenant que le Père et le Fils sont une seule et même personne, Cléomène } et ceux qui font chorus avec lui n’offusquent-ils pas nombre d'esprits des ténèbres d'Héraclite (ἢ ?

- Voilà une démonstration en règle, mais qui, je le crains, ne paraîtra concluante qu'à son auteur. De ce que Noët, en identifiant le Père et le Fils, semble se rencontrer avec la doctrine héraclitéenne de l'identité des contraires, il ne s'ensuit nullement que Noët et ses partisans aient connu la physique de l'antique Éphésien et l'aient transportée toute vive dans la théologie chrétienne. Autrement, il faudrait dire que ceux qui font volontairement ow involontairement des sophimes, ont étudié le Περὲ ἐλέγχων d'Aristote et le prennent pour principe de leurs pensées. Les monarchiens ou unitaires, qu'Origène et saint Hippolyte traitent de gens ignorants et grossiers, ne faisaient point d'archéologie philosophique et n'allaient pas chercher si loin leurs idées. [15 regardaient autour d'eux et non dans lobscure antiquité. Il se faisait alors une réaction contre le gnosticisme avec sa multiplicité d’éons ou d'êtres divins, dans laquelle Dieu et le Christ allaient se perdre. On s'attachait étroitement à l'unité divine, et Monarchiam tenemus semblait être le mot d'ordre général à la fin du deuxième siècle. Noët, Ar-

4) Personnage qui répandait à Rome les mêmes doctrines que Noët prèchait dans l'Asie Mineure.

(2) Phelos., IX.

témon, les deux Théodote, bientôt Sabellius, un peu plus tard Paul de Samosate, représentent d’une manière différente ce mouvement des esprits. Ne pouvant concilier l'unité divine avec la pluralité des personnes, les uns supprimaient la difficulté en supprimant le Fils, dont ils faisaient un pur homme; les autres, qui ne voulaient point rejeter la divinité du Fils, le confondaient et l'identifiaient avec le Père, dont il n’était distinct que logiquement et nominalement, mais non quant à la personne ou à la substance. Noët était de ce dernier parti. Or nous savons par un contemporain d'Origène et de l’auteur de l'ÉXeyxos, par saint Hippolyte, sur quelles autorités 1l s’appuyait, à quelles sources il allait puiser les raisons ou les principes de son hérésie. Son autorité n'était pas Héraclite, dont 1] ne connaissait probablement que le nom, mais l'Ancien Testament; c'était Moïse, Isaie, Baruch, qu'il citait à tout propos pour soutenir son monothéisme absolu; et, tout en maintenant la mission et la divinité du Christ, il prétendait que c'était Dieu lui-même qui s'était incarné et que, par conséquent, le Père et le Fils étaient une seule et même chose, considérée à deux points de vue et à deux moments différents. Le « ténébreux », comme l'appelle l’auteur de notre compilation, n’avait donc rien à faire 10].

Que si l'écrivain de 1 ἔλεγχος est sujet à de telles méprises , à de pareilles hallucinations, même sur une hérésie de son temps, que ne doit-on pas craindre lorsqu'il vient à parler de sectaires qu'il ne connaît que par tradition ou par les hvres? Sa thèse, prise dans son sens absolu, est si peu soutenable qu'il l'oublie souvent. 1] laisse à entendre, mais ne cherche pas à démontrer que les naassènes, les pérates et les séthiens ont emprunté leurs principes à la philosophie grecque. En l’entendant dire : «Justin, contrairement au précepte des Écritures : V’allez point dans la voie des nations, s'efforce de ramener ses disciples aux enseignements des gentils et aux prodiges qu'ils ont débités,» on pourrait croire qu'il va enfin entrer en matière. Mais ses renseignements se réduisent à une tradition rapportée par Hérodote, que, sur les analogies les plus légères, le Pseudo-

Origène rapproche d'une de ces cosmogonies et théologies fantastiques 1), que l'Orient produisit en si grand nombre dans les deux premiers siècles. Tous les rapports qu’il trouve entre Simon et les philosophes grecs, c'est que Simon, en interprétant mal ces mots de Moïse : Dieu est un feu brilant et dévorant, a volé Héraclite, qui fait du feu le principe du monde, et qu'en parlant du feu latent et du feu visible, 11 s'est souvena de la puissance et de l'acte d’Anistote, du sensible et de l'intellimble de Platon (3. C'est seulement lorsqu'il arrive à Valentin que l’auteur de [ἔλεγχος se croit en mesure de donner ou d'essayer une démonstration. Il proclame, au commencement, au milieu et à la fin de son exposé, que Valentin est de l'école de Pythagore et de Platon, et non de celle du Christ. Peut-on dire qu'il le prouve? Sous prétexte que le Timée est tout entier pris de Pythagore, il se contente de recommencer l'exposition qu'il a déjà faite de la théorie des nombres, et de la faire suivre de celle de la doctrine de Valentin; et la démonstration est faite. Malheureusement il ne montre point ce qui, dans ce gnostique, est de Pythagore ou de Platon. Il est certain que Valentin et surtout ses disciples, entre autres Marc et Colarbasus, abusaient singulièrement des spéculations numériques. En ce sens, l'auteur de l'Édeyxos ne se trompe pas en signalant l'influence sinon les principes de Pythagore dans les valentiniens. Mais ces spéeulations ne signifient rien en elles-mêmes et par elles-mêmes, elles sont comme un chiffre sous lequel on peut mettre par convention tout ce qu'on veut; et les orthodoxes (témoin Origène et Clément) n’en usaient pas moins que les hérétiques. Il s'agirait de dégager les doctrines cachées sous ce chiffre, et de montrer qu’elles sont ou grecques, ou égyptiennes, ou chaldéennes, ou de toute autre provenance, et non de provenance à la fois Juive

() Hérodote, IV, ch. vin. Hercule, qui a trois fils, Agathyrse, Gélon et Scythès, d’une vierge ayant à demi la forme de bête (Θηριώδης κόρη), est assimilé à Elohire, qui d’Édem (pube tenus virgo, vipera subter) a doure fils semblables à leur père, et qui sont des anges, et doute autres semblables à leur mère, et qui sont des

démons, etc.

(3) Philos., V1,1,$ 9.

et chrétienne. Exposer un pseudo-pythagorisme, qu’on dit identique à la philosophie de Platon ; exposer à la suite les réveries de Valentin ; puis déclarer que ces rêveries sont le pythagorisme et le platonisme déguisés, ce n’est rien démontrer du tout, mais affirmer sans preuve ce qu'il faudrait démontrer. On pourrait voir un essai de démonstration dans ce passage du quatrième livre : « Le nombre (indéterminé), l'unité, la puissance multipliée par le cube, le cube du cube, la puissance de puissance, la puissance multipliée par le cube, par le cube du cube, forment une hebdomade dont Simon et Valentin ont fait le fondement de leurs dogmes en changeant les noms. Simon, à la place des noms pythagoriciens, a mis les suivants : l’intellect et l'intellectuel, le nom et la voix, le raisonnement et la réflexion, plus Celui qui est, a été et sera. Valentin y a substitué ceux d’intellect et de vérité, de verbe et de vie, d'homme et d'église, et, audessus de tout cela, 1] a placé le Père }.» Mais si l’on retrouve des trois côtés une hebdomade, quel rapport y a-t-il entre les termes de celle de Valentin ou de celle de Simon avec celle de Pythagore? C'est ce qu'il faudrait mettre en lumière pour être en droit d'affirmer que Simon est le père intellectuel de Valentin, et Pythagore de tous les deux. De plus, je ne vois point là l'ombre du platonisme. L'auteur, malgré son affirmation hasardée que Platon est tout pythagoricien dans le Timée l), semble avoir senti qu'il fallait ajouter quelque chose pour compléter la démonstration des rapports de Platon avec Valentin et Simon. ἢ rapproche donc un passage d’une lettre à Denys d'un fragment d’hymne valentinien. Platon a écrit : « Tout est autour du roi de l'univers et tout est à cause de lui; . 1l est la cause de tous les biens. Autour du second sont les choses secondes, et autour du troisième les troisièmes. Mais rien de ce que je viens de dire sur les choses secondes et troisièmes n’est vrai du Roi.

4) Phalos., IV, ch. vu.

@ Ce qui n’est vrai que des déterminations de la matière qui deviennent des corps, et que Platon exprime par des figures géométriques. Mais Dieu et le paradigme ou les Idées sont en dehors et au-dessus de ces délerminations.

Ensuite l'âme cherche à apprendre quelle est la nature de toutes ces choses, en regardant sur celles qui lui sont congénères, dont aucune ne se soffit à elle-même l).» Valentin donc, rencontrant ces belles idées, a imaginé que ce roi de l'univers dont parle Platon était le Père et l’Abîme M) et le principe éternel de tout. Quant au second autour duquel sont les secondes choses, il a supposé que ces secondes choses étaient tous les éons qui forment le plérome dans l'intérieur de horos ou de la limite, et des troisièmes 1] a fait tout ce qui est en dehors de la limite et du plérome. C'est ce qu'il a exposé brièvement dans un psaume, en commençant par ce quil y a de plus bes, à l'inverse de Platon, qui commence par ce qu'il y a de plus haut. Il dit donc : «Je vois toutes choses dépendre de l'air, et tout être porté par l'esprit (le souffle); la chair dépendre de l'âme, et l’âme jaillir de l’éther; les fruits produits par l'abîme et l'enfant produit par la matrice 5). » Je ne saisis pas très bien le rapport de ce galimatias avec les paroles énigmatiques de la lettre à Denys. Mais notre auteur va nous l'expliquer. « La chair, c'est la matière qui dépend de l’âme du Démiurge. L'âme jaillit de l'air, c’est-à-dire que le Démiurge jaillit en dehors du plérome. L'air naît de l'éther, c’est-à-dire la sagesse du dehors est sortie de la limite extérieure et de tout le plérome. Les fruits produits de l'abîme, c'est toute l'émanation des éons issus da Père (0), »

J'avoue ne pas comprendre davantage. Je cherche toujours le rapport de filiation entre ces fantaisies ténébreuses et les énigmes du Pseudo-Platon.

Je pourrais et peut-être devrais-je m'arrêter là. Mais il est bon de faire sentir même à satiété l'indigence et linfirmité logique d’une œuvre qu'on a cru pouvoir attribuer à Origène.

() L'auteur des Philosophumènes prolonge inutilement les citations. Je retranche lout ce qui ne se rapporte pas à sa prétendue démonstration.

4) Bus.

6) Plulos., VI, ch. n,$ 37.

(Ὁ Jbidem. — Il oublie Ëx μήτρας βρέφος φερόμενον, sans doute le monde né de la matière, ou plutôt de la passion de Sophia.

Basilide n’est qu'un Aristote déguisé. Ne dit-il pas que les mots nous manquent pour exprimer les choses et que l’homonymie est une cause de ténèbres et d'erreur? Et n'est-ce pas là un vol manifeste fait aux Catépores du péripatéticien? Mais passons sur ce larcin, qui ne prouverait pas que la théologie de Basilide vint de la métaphysique d’Aristote : une règle de logique n’est pas un dogme de théologie. Mais Aristote, selon notre Pseudo-Origène, fait naître tout de rien, l’être du non-être. La substance, en effet, est genre, espèce, individu. Mais le genre et l'espèce sont (de pures abstractions,) des non-êtres; or, comme l'individu, qui a seul de la réalité, est formé du genre et de l'espèce, 1} s’ensuit que les êtres sont formés de choses qui ne sont pas ().

Mais la substance n’est pas seulement genre, espèce, individu ; elle est encore matière, forme et privation. Or la privation n’est rien, la forme n’a pas en elle-même d'existence et de réalité hors de la matière; par ce côté encore, on arrive à la conclusion que les êtres sont formés de non-êtres. Telle est, selon l’auteur de Ῥ ἔλεγχος, toute la métaphysique de l’homme qui, entre tous les philosophes, est certainement celui qui s’est le plus attaché à la réalité. Je conçois que, lorsqu'on entend ainsi Aristote, on puisse facilement le retrouver dans Basilide, pour le sens, sinon pour les mots. Basilide en effet, qui, comme la plupart des sectaires de l'Orient, et j'ajoute des Pères de l'Église, mettait le principe premier fort au-dessus de l'être et de l'essence, écrit. ces remarquables paroles, qui semblent rentrer dans le péripatétisme entendu à la façon de notre auteur : « Lorsque rien n'était, qu'il n’y avait ni matière, ni substance, ni non-substance, ni simple, ni composé, ni intelligible, ni non-intelligible, ni sensible, ni non-sensible, ni ange, ni homme, ni Dieu, en un mot, quand il n'existait aucune des choses qui ont un nom, et qui sont saisies par le sens ou par la pensée, Dieu, qui n'était

() Voilà ce qui est développé longuement livre VII, ch. 1, $ 15-18. Je ne cile que la conclusion : Πρώτη ἄρα καὶ κυριωτάτη καὶ pdlMola λεγομένη οὐσία (τὸ ἄτομον) εἰ ἐκ τούτων (τοῦ γένους καὶ τοῦ eldous) ὑπάρχει, ἐξ οὐκ ὄντων κατὰ τὸν ἀρισΊοτέλην ἐσήίν. (8. 18, sub finem.)

pas (ὁ Θεὸς οὐκ dv), voulut faire le monde, et cela, sans conception, sans sensation, sans dessein, sans choix, sans passion, sans désir. Je dis qu'il voulut, par manière de langage : 1] le Gt sans volonté, sans pensée, sans conscience. 11 fit donc non ce monde dans son étendue et avec ses divisions, mais la semence du monde. Or cette semence du monde renfermait tout en elle, comme le grain de moutarde enveloppe en soi, sous un petit volume, et les racines et la tige et les branches et des feuilles innombrables, et les semences d’où naîtront d’autres tiges. Aina le Dieu non-être fit le monde de non-êtres en produisant un germe unique qui contenait en lui toutes les semences du monde M). » ἢ] me paraît inutile de démontrer qu'il n’y a pas ki un mot des doctrines péripatéticiennes, et, à plus forte raison, dans le reste de la cosmogonie de Basilide, dont l'exposition est certainement une des parties les plus importantes des Philosophumênes.

C'est avec le même sens historique et philosophique que l’auteur ramène Marcion à Empédocle. Quiconque a lu ou dans Tertullien (3), ou dans le Pseudo-Origène (8), les fragments du livre de Marcion intitulé Antithses, ne peut conserver aucun doute sur les erreurs les plus graves de cet hérésiarque. S'il a supposé un Dieu bon, différent du Dieu juste où légal, c’est qu'il a été troublé par l'opposition de nombreux texies de l'Ancien Testament avec l'esprit chrétien ou paulinien. Se refuser à voir cela, c'est se condamner à ne rien entendre aux paradoxes de cet hérétique. Je me contente de citer la conclusion détlamatoire de l'auteur de l'Édeyyos, sans perdre mon temps à expliquer la philosophie d'Empédocle. « Eh bien! s'écrie le fougueux réfutateur, puisque tu as fait, Marcion, la comparaison du bien et du mal, je ferai la comparaison d'Empédocle avec tot, en suivant pas à pas ces dogmes que tu penses être les tiens. Tu dis que le Créa-

() Phulos., VII, ch. 1, $ 21.

. (ἢ Adversus Marcionistas.

GO ἀδαμαντίον (τοῦτ᾽ éoliv Qpryévous) διάλογος περὶ τῆς εἰς Θεὸν ὀρθῆς

teur est méchant. N’as-tu pas honte de faire retentir dans l'Église les discours d’Empédocle? Tu dis que le Dieu bon détruit les œuvres du Créateur. N’es-tu pas manifestement convaincu de prêcher aux fidèles l’Amité d'’Empédocle sous le nom de Dieu bon? Tu défends de se marier, d’engendrer; tu ordonnes de s'abstenir des nourritures que Dieu a faites et qu'il a destinées aux fidèles et à ceux qui reconnaissent la vérité : tu nous proposes frauduleusement les Purificatons 1) d'Empédocle. Le suivant en toutes choses, tu enseignes que certaines nourritures sont défendues à tes disciples, de peur qu'ils ne mangent un corps qui renferme un âme soumise par Dieu à l’expiation ©. Tu romps les mariages que Dieu a unis, sans doute pour que l’œuvre de l'Amihé demeure une et indivisible. Car, selon Empédocle, le mariage divise et multiplie ce qui en soi est un.» Le rapprochement peut sembler ingénieux ; mais 1] a le défaut de n'avoir historiquement et philosophiquement aucune valeur. Certainement Marcion n’est pas plus venu d'Empédocle que Basilide d’Aristote, que Valentin de Pythagore et de Platon (}, que Noët d'Héraclite ; et c'est se tromper singulièrement que de fonder la réfutation de leurs doctrines sur cette filiation imaginaire. L'auteur aurait mieux fait de se borner à une simple exposition, avec cette sentence finale : 1] suffit d'exposer de si prodigieuses extravagances pour les réfuter.

I faut avoir peu vécu avec Origène pour lui attribuer une si pauvre compilation, dépourvue de bon sens, dépourvue de logique, dépourvue d'originalité), ou dont toute l'originalité consiste

() C'était le titre d’un poème particulier d'Empédocle ou plutôt une partie de son poème philosophique Περὶ Φύσεως où Sur la Nature.

@) Je ne crois pas que Marcion ait jamais rien dit de tel, quoiqu'il proscrivit l'usage des nournitures animales : c'est par assimilation avec Empédocle que l’auteur lui prête la raison (toute pythagoricienne) de cette abstinence.

() C'est-à-dire, pour ne pas participer à l'œuvre de la discorde ou du mauvais principe, lequel est la cause de la pluralité et, par conséquent, de la formation des êtres particuliers.

(& S'il y a quelque aristotélisme dans Basilide, quelque platonisme dans Valentin, leurs idées principales appartiennent à l'Orient et non à la Grèce.

() À part la Préface, le neuvième livre et la fin du dixième, on ne saurait dire ce

dans l’absurdité même de la thèse qu’elle prétend développer.

Origène sait raisonner, et lorsqu'il réfute, c'est par des raisons qui s’entendent et qui sont au moins plausibles. Même lorsqu’il suit une méthode analogue à celle de l’auteur des Phlosophumènes, c'est-à-dire lorsqu'au lieu de s'attaquer uniquement aux principes d’un ouvrage ou d’une hérésie, 1] suit pas à pas son adversaire, en allant de citation en citation, 11 en diffère encore profondément. Au lieu d’une longue exposition, 11 fait des citations courtes, immédiatement suivies de leur réfutation. C'est ainsi qu'il procède contre Celse® et contre Héracléon (23: il ne laisse passer aucune accusation calomnieuse de Celse sans la relever et la détruire, aucune interprétation d'Héracléon sans en faire ressortir la fausseté ou le peu de profondeur. Mais ce n’est pas habituellement de cette manière qu'il réfute les héréstarques, notamment Basilide, Valentin et Marcion. Au lieu de se perdre à la poursuite de leurs imaginations cosmogoniques, il en détache quelques principes qui, s'ils étaient vrais, seraient ka ruine du christianisme, par exemple la distinction de l'être premier et du Créateur universel ou du Dieu des Juifs, la séparation des hommes en matériels, psychiques et pneumatiques ou spirituels par droit de nature, ou enfin la théone de la transmigration des âmes d’un corps dans un autre. Ces erreurs, qui lui semblent capitales et sur lesquelles il revient sans cesse, tandis que l'auteur des Phulosophumènes ne parait pas en sentir la gravité et les noie dans un amas de détails inutiles, touchent beaucoup plus Origène que cette génération imaginaire et cette interminable série d'éons émanant les uns des autres. À peine qui appartient à l’auteur. Le quatrième livre, composé en partie de morceaux de Sextus Empiricus, n’est qu’un chaos où s'entassent de longs fragments tirés textuellement de bréviaires astronomiques et astrologiques. Les livres VI, VII, ΥἹΠ coetiennent de longs fragments d'Irénée : ce qui porte à croire que le resle est également pillé de côté ou d'autre. Quelques expositions telles que celles de Basitide, de Justin, de Monoim, des docètes, peuvent étre de première main et faites d’après les écrits originaux des sectaires, mais faites à coup de ciseaux. Ce n'est pas ainsi qu'Origène compose.

() Dans l'ouvrage intitulé Contre Celse.

3! Dans le Commentaire sur sant Jesn.

OT OT, τ πὸ:

dit-il un mot, en passant, des couples d'éons ou des syzygies, auxquelles il fait uniquement le reproche d'introduire des mâles et des femelles dans le plérome divin. Mais il n'est point d’arguments qu'il ne fasse valoir contre l'opposition du Dieu de la Loi et du Dieu de l'Évangile ; arguments tirés de la raison : il est absurde de séparer la bonté de la justice; car la justice n’est point sans la bonté, ni la bonté sans la justice, ou plutôt la justice n'est qu’une forme de la bonté; arguments tirés de la tradition : l'Évangile n’est que l’accomplissement des promesses du Dieu de la Loi, et le Dieu de l'Évangile n’a pas moins de menaces et de punitions contre les méchants que le Dieu de l'Ancien Testament; et 81 l'on s’obstine à les faire différents, c'est qu'on ne sait pas interpréter l'Écriture, ou qu'on ne veut pas appliquer aux écrits de Moïse et des prophètes la même méthode d’éxégèse qu’on applique à ceux des apôtres et des hommes apostoliques. Je ne fais qu'indiquer le sens des argumentations d'Origène contre les partisans des deux Dieux opposés l'un à l’autre. Il en est de même pour la métempsycose et pour la division des hommes en trois espèces naturellement séparées. La méthode d'Origène, dans les écrits qui sont certainement de lui, est donc l'opposé de celle de l'ouvrage qu'on lui attribue, et parce qu'il ne se contente pas d’une exposition telle quelle, mais fait valoir contre les hérésies des arguments ou purement rationnels ou purement théologiques, et parce qu’il sait distinguer dans ses adversaires ce qu'il importe de réfuter et ce qu'on peut négliger sans dommage.

Il serait bien étrange enfin qu'il eût écrit un ouvrage si considérable par l'étendue sans y laisser échapper de temps en temps quelques-unes de ses idées favorites. Lorsqu'elles percent, même les plus hasardées, jusque dans ses écrits homilétiques, on comprendrait difficilement qu'elles n'eussent point trouvé de place dans un ouvrage où il était bon d'opposer sans cesse la vérité à l'erreur. Il n’y en a pas la moindre trace dans tout le cours de la discussion; elles ne paraissent pas davantage dans l'espèce de profession de foi qui termine le livre et qui, dans les manuscrits, est apostillée, en marge, des mots Ὠριγένης καὶ Ὠριγένους δόξα.

Je ne sais si l’auteur de cette profession de foi était dithéiste, comme Zéphyria et Calliste le lui reprochaient, et je trouve que MM. Freppel et Cruice, pour lui imposer cette erreur, abusent un peu de ce passage, qui est en effet malsonnant : «... Ensuite le Créateur forma de toutes les substances composées le maître de l'univers, et, ne voulant faire ni un Dieu ni un ange... , il fit l’homme (1). Car s'il eût voulu te créer Dieu, il le Ptit tu as l'exemple du Verbe.» L'auteur regarde si peu Dieu et le Verbe comme deux dieux séparés quant à la substance, que, deux lignes plus bas, il écrit : «Son Verbe est seul engendré de lui; c’est pourquoi il est Dieu, étant la substance de Dieu.» Quelque sens que l'on donne à ces mots : οὐσία ὑπάρχων Θεοῦ, il est impossible qu'on n’y voie point la consubstantialité du Père et du Fils. Mais si l’auteur des Philosophumènes n'est pas di- … théiste au-sens où l’on insinue qu'il l’a été, 1l l’est en ce sens que nulle part 1l ne parle du Saint-Esprit comme d’une personne divine, que nulle part 1l ne prononce pour son propre compte le mot de Triade ou de Trinité : ce qui aurait lieu d'étonner dans l’auteur des Principes. Et ce ne sont pas seulement ces omissions significatives qui auraient dû faire écarter le nom d’Origène ; ce sont encore des affirmations absolument étrangères à sa manière de voir. Jamais 1l ne lui est venu à la pensée d'écrire que « Jésus- Christ avait parcouru tous les degrés de la vie, afin de fournir des modèles à tous les âges {*. » Jamais 1l ne donne aux anges une substance ignée. « Je professe, lisons-nous dans les

que les anges sont de feu, et je nie qu'ils aient des femmes (5). Ὁ Εἰ

6) ἘΠ γὰρ Θεόν σε ἠθέλησε σοιῆσαι, ἠδόνατο " ἔχεις τοῦ Λόγου τὸ σαράδειγμα. (X, ch. xxr, 5 33.)

48) Τούτου ὁ Adyos μόνος ἐξ αὐτοῦ, Ylds καὶ Θεὸς, οὐσία ὑκάρχων Θεοῦ. Un peu plus haut, au lieu d'é£ αὐτοῦ, il emploie la formule τοῦτον μόνον ἐξ ὄντων γεννᾷ, ce qui revient au même sens. Si le Verbe est le seul qui soit engendré de l'être (ἐξ ὄντων) et que Dieu soit le sent être existant avant la création, le Verbe est donc né de la substance de Dieu; il est sa substance.

(Ὁ) Es βίῳ διὰ πάσης ἡλικίας ἐληλυθότα, ἵνα πάσῃ ἡλικίᾳ αὐτὸς νομὸς yeνηθῆ. (X, xx, 33.)

6) Êx συρὸς εἶναι ἀγγέλους ὁμολογῶ, καὶ où τούτοις “αρεῖναι Srehelas λέγω. (Ibee.)

surtout, bien qu’il applique à Dieu, et particulièrement au Verbe, les expressions stoïciennes δίηκειν, διὰ τσάντων χωρεῖν, etc., qui ont proprement un sens panthéistique, il n'aurait jamais dit : « Dieu engendra d’abord de sa pensée le Verbe, qui n'est pas un Verbe comme la parole articulée, mais la raison interne du Tout (1), » |

Mais c’est le ton surtout qui, dans les morceaux appartenant certainement au compilateur de 1 ἔλεγχος, me paraît s'éloigner complètement de celui d'Origène, toujours simple et modeste dans son langage. Écoutons cette apostrophe emphatique (et elle n’est pas la seule dans l’ouvrage) : « Voilà la vraie doctrine sur la Divinité, ὁ hommes, Grecs et barbares, Chaldéens et Assyriens, Égyptiens et Libyens, Indiens et Éthiopiens, Celtes et vous, Latins, qui régnez par les armes, vous tous enfin qui habitez l'Europe, l'Asie et l’Afrique. Moi, le disciple du Verbe qui aime les hommes, les aimant moi-même, je vous conseille d’accourir tous pour apprendre de nous quel est le vrai Dieu et combien sa création est bien ordonnée, pour que vous ne vous laissiez point prendre aux sophismes de discours captieux ni aux vaines promesses des hérétiques imposteurs, mais que vous vous rendiez à l’auguste simplicité de la vérité sans parure, par la connaissance de laquelle vous éviterez la menace infaillible du jugement par le feu, l'aspect ténébreux du noir tartare, que n'illumine point la voix du Verbe; l'éternel bouillonnement du lac de flamme de la géhenne, l'œil toujours menaçant des anges vengeurs qui règnent au tartare, et le ver qui, par suite de l’affreuse malpropreté du corps, se porte vers le corps en putréfaction comme vers sa nourriture. Et toutes ces horreurs, tu les éviteras , si tu apprends ce qu'est Dieu; tu jouiras d’un corps immortel et incorruptible comme ton âme, et tu recevras le royaume des cieux pour avoir connu dans cette vie le roi céleste. Tu seras le familier de Dieu, le cohéritier du Christ, échappant à la tyrannie des passions, des souffrances et des maladies: car tu seras devenu Dieu. Par tout

() Οὐ λόγον ds φωνὴν, ἀλλ' ἐνδιάθετον τοῦ παντὸς λογισμόν. (X, xx, 33.) πᾶ.

ce que lu auras souffert comme homme, tu auras montré que tu es homme; mais les biens qui sont le privilège de Dieu, Dien te promet de te les donner, lorsque tu seras fait Dieu et immortel. » Cette emphase, d’un dogmatisme impérieux et hautain, est étrangère à la Grèce et aux hommes de culture purement hellénique; elle nous fait tourner les yeux vers l'Îtahe et vers Rome. Un critique allemand a signalé dans le grec des Philosophumènes des locutions et surtout des tournures toutes latines (). Mais c’est surtout la phrase, la période , qui trahissent un écrivain au moins aussi familier avec le latin qu'avec le grec. La phrase, avec plus de pompe, a moins de souplesse et de variété que celle des purs Hellènes. Plus majestueuse, elle est aussi plus surchargée et plus lourde, avec des membrures plus fortement accentuées et par cela même plus uniformes.

Ainsi le pédantisme, mélé d'ignorance, des Philosophusmènes proprement dits, la thèse générale de l'ouvrage, en opposition flagrante avec lesprit large et libéral de l’école chrétienne d'Alexandrie et notamment de son représentant le plus illustre, la violence et l'injustice des appréciations poussées jusqu’à l'absurde, le manque d'ordre et de logique dans l'exposition, une rare incapacité de raisonner, la citation et des affirmations tranchantes tenant lieu de discussion; nulle originalité, une profession de foi plus qu’incomplète dans sa longueur, et qui semble reculer d'un siècle sur les idées des Pères alexandrins; enfin, considération qui n'a que peu de valeur en elle-même, mais qui, s'ajoutant aux autres, a quelque poids, le peu de notoriété d’une compilation dont l'antiquité paraîtrait avoir ignoré absolument l'existence, si Épiphane et Théodoret, au γ᾽ siècle, ne la pillaient souvent sans la nommer: voilà plus de raisons qu'il n’en faut pour infirmer l'autorité des manuscrits et pour ne point laisser à Origène un ouvrage à tous égards indigne de sa science philo-

() Pour n'indiquer qu'un de ces traits des habitudes latines de parler, les phrases se terminant par le verbe sont beaucoup plus fréquentes, comme cela a lieu en latin, dans les Philosophumènes, qu’elle ne sont habituellement dans le grec, plas simple et plus varié dans ses tours.

sophique, de sa loyale impartialité et de son génie. D'un autre côté, le style des Philosophuménes, l'emphase déclamatoire qui y règne toutes les fois que l'auteur ne copie pas simplement d’autres compilations ou les écrits originaux des hérétiques, certaines particularités de langue et certaines habitudes de construction, semblent indiquer ou un Grec qui a longtemps vécu à Rome, ou un Latin qui, en écrivant en grec, conserve le tour et l'accent de son idiome national.

Toutes ces raisons sans doute ne forment qu'une très haute probabilité; mais la probabilité ne se change-t-elle pas en certitude lorsque les informations que l'auteur nous donne lui-même sur sa personne, sur sa position et son rôle dans l'Église, sont inconciliables avec la biographie bien connue d’Origène?

Huet, Christ.-Aug. Wolf et, après eux, Fabricius (1), lorsqu'on ne possédait encore que les Φιλοσοφούμενα ou le premier livre de la Réfutanon de toutes les hérésies, avaient déjà remarqué que l'auteur, s’attribuant la grande prétrise, c’est-à-dire l'épiscopat, ne pouvait être Origène, qui ne fut jamais que simple prêtre, sans même être attaché à aucune église particulière. Faible objection, selon le premier éditeur des neuf livres récemment retrouvés. « Quoiqu'il ne reste plus aucun doute sur l’auteur, depuis que la plus grande partie de l'ouvrage a été heureusement arrachée aux ténèbres, écrivait M. Miller dans sa préface, touchons un mot d'un argument tiré par quelques-uns, et surtout par Huet, de ce qu'Origène se donne, dans le préambule de son éerit, pour un successeur des apôtres, lorsqu'il ne fut jamais consacré évêque et que ce nom honorifique ne convenait qu'aux membres de l'épiscopat. Qu'on relise le passage en question, et je ne doute pas qu'on ne comprenne aussitôt qu'Origène, à qui d’ailleurs le sacerdoce avait été légitimement conféré à Césarée, malgré la vive résistance de Démétrius (3), parle ici en général et non de lui-même. 11 n'est pas nécessaire de presser cette consi-

. Ὁ) Büblioth. grecque, V, ch. 1, ὃ 9.

G) On suppose qu'Origène était prêtre lorsque fut composé l'ouvrage qu'on lui a attribué. Mais c'est une pure supposilion. Origène ne fut consacré prêtre qu’en 331,

dération qu'étant prêtre, il était d’une certaine manière successeur des apôtres, puisque dans le même endroit Origène use du terme de grande prêtrise (dpysepærela) opposée à la grande prêtrise des Juifs, et que celui qui parle en ce sens de notre grande prétrise n'a pas besoin d'être archevêque.» Sens doute, mais il fallait au moins qu’il fût évêque, la grande prétrise des chrétiens appartenant au corps entier de l'épiscopat, mais à l’épiscopat seul. Mais continuons les explications de ceux qui ne voient aucune difficulté dans le passage allégué. À ceux qui se prévalent contrelattribution des Pltlosophumdnes à Origène des mots « Nous, successeur des apôtres, gardien du souverain sacerdoce, de la doctrine et de l'Église, » M. Lenormant répond que ces mots ont bien pu être employés par un homme qui jouissait du plus grand crédit et de la plus grande autorité auprès de tout le monde, par la supériorité de son esprit et la grande renommée que lui faisaient sa science et son éloquence. Il n’était pas encore revêtu de la dignité de prêtre que déjà les évêques lui demandaient des discours, qu'il prononçait en leur présence. Les prélats l’appelaient même à des conciles, dont le plus connu est celui de Bostra, où 1] réfuta les erreurs de l’évêque Beryllus, tandis qu'ils se contentaient eux-mêmes de confirmer de leur souveraine autorité l'autorité du prêtre alexandrin. Est-il étonnant, conclut M. Lenormant, qu'Origène en ait conçu assez d’orgueil pour se considérer comme le gardien et le défenseur de l'Église et du souverain sacerdoce et comme un successeur des apôtres ?

Je crois qu'il suffit, pour dissiper toutes ces argumentattons, de traduire littéralement le passage des Philosophumènes. « Quorque la discussion (actuelle) nous forcera de nous enfoncer dans un vaste abîme d'exposition, nous avons pensé que nous ne pouvions garder le silence. Nous expliquerons minutieusement et sans rien taire les opinions de tous les hérétiques. Il nous paraît donc, quelque longue que doive être cette réfutation, que

neuf ans après la mort de Calliste et treize ans au moins après son séjour à Rome. Or à cette date il ne pouvait plus être question des calkstiens, dont perle cependant l'auteur des Philosophumènes.

nous ne devons pas reculer devant la fatigue. Car nous ne laisserons pas à la société un faible secours pour éviter les erreurs, en étalant à la vue de tous les orges secrètes et mystérieuses que les hérésiarques ne révèlent discrètement qu’à ceux qu'ils initient. Et ces erreurs, ce ne sera pas un autre qui les réfutera que le Saint-Esprit répandu dans l'Église, que les apôtres, après l'avoir reçu les premiers, transmireat aux vrais fidèles. Nous, les successeurs- des apôtres, participant à la même grâce ainsi qu'à la grande prêtrise et au droit d'enseigner, nous, les gardiens de l'Église, nous ne fermerons pas les yeux, nous ne tairons pas la droite parole (. Travaillant de toutes les forces de l'âme et du corps, nous ne nous lassons pas de tâcher de reconnaître dignement les grâces d'un Dieu bienfaisant, et même avec tous ces efforts nous ne le payons pas d’un juste retour, à moins de ne pas nous relâcher dans le ministère qui nous est confié, d'accomplir nos devoirs de chaque moment ‘et de communiquer abondamment à tous les dons que nous fera le Saint-Esprit, et cela, non seulement en dévoilant et en réfutant les doctrines étrangères (ἀλλότρια), mais en publiant par la parole, en consignant par écrit tout ce que la vérité a reçu de la grâce du Père et fidèlement distribué aux hommes, sans rougir de nos incessantes prédications. » Il est évident d’abord que celui qui avait dit τὰ œuvror δόγματα σιωπῶμεν est le même qui dit ὧν (τῶν ἀποσήόλων) ἡμεῖς diddo- 401... οὐκ ὀφθαλμῷ νυσήάξομεν, etc., et qui continue par ἀλλότρια di ἐλέγχων els Φανερὸν ἄγοντες... . . κηρύσσομεν. Par conséquent, c’est l'écrivain se proposant de réfuter les hérésies qui dit de lui-même τῶν ἀποσήόλων ἡμεῖς διάδοχοι, μετέχοντες, elc. Il faut donc écarter la supposition de M. Miller qu'Origène ou l’auteur, quel qu'il soit, des Philosophumènes parle ici en général de l’épiscopat ou du sacerdoce et non de lui-même. Mais quelle

() Ταῦτα δὲ ἕτερος οὐκ ἐλέγξει À τὸ ἐν ÉxxAnolg ππαραδοθὲν ἅγιον Πνεῦμα, οὗ τυχόντες πρότεροι οἱ ἀπόσΊολοι μετέδοσαν τοῖς ὀρθῶς πεπισΊευχόσιν " ὧν ἡμεῖς διάδοχοι τυγχάνοντες, τῆς τε αὐτῆς χάριτος μετέχοντες ἀρχιερείας τε καὶ διδασκαλίας, καὶ Φρουροὶ τῆς ÉxxAnolas λελογισμένοι, οὐκ ὀφθαλμῷ νυσήαξομεν, οὐδὲ λόγον ὀρθὸν σιωπῶμεν. (Préface. )

était la position de cet écrivain dans l'Église? En admettant la traduction de M. Lenormant, suivie par M. Cruice dans son édition grecque-latine, on pourrait admettre qu’un simple prêtre se donnât la qualification de gardien de la doctrine et de l'Église, quoique ce titre de @poupès ExxAn{as fût excessif pour quiconque n'est pas évêque. Mais celui de gardien de la grande prêtnise, déjà assez étrange en soi, est plus qu'étrange dans un simple prêtre, et peut-être Origène n'était-il encore que laïque, ou tout au plus diacre, quand l'ouvrage qu’on lui attribue a été composé, Je vais plus loin : ces mots de @poupol ἀρχιερατείας n'ont pas de sens, même appliqués aux évêques. Ils sont les gardiens de toute l’économie ecclésiastique, et sont très justement appelés les gardiens de la doctrine et de la discipline, les sentinelles vigilantes de l'Église. Mais les mots de Φρουροὶ ἀρχιερατεέας ne présentent qu'un sens louche et qu'il faut chercher. Les évêques sont-ils donc les sentinelles ou les gardiens d'eux-mêmes ? Sans doute, le corps épiscopal peut être appelé gardien du suprême sacerdoce à l'égard de ses membres susceptibles de manquer à leurs fonctions. Mais, outre qu'il serait bien singulier qu’un auteur allât, dans une préface, chercher ce sens éloigné d’un mot, il s'agit ici non de tout l'ordre épiscopal, mais d’une seule personne, de l'écrivain, qui se donnerait à lui-même de l’iusis ἀρχιερατείας Ppoupoi, ee qui serait aussi ridicule qu'ambitieux. Mais la difficulté vient d’une erreur de traduction, qui tient elle-même à une erreur de ponctuation. En mettant une virgule après μετέχοντες et en n’en mettant pas une devant @poupo{, on est amené à faire dépendre de ce dernier mot ἀρχιερατείας et διδασκαλίας. Mais je voudrais savoir ce qu’on fait de καί devant @poupoi. Lisez τῆς re αὐτῆς χαρίτος μετέχοντες ἀρχιερατείας τε καὶ διδασκαλίας, καὶ Ppoupol τῆς Ἐκκλησίας λελογισμένοι, et toute difficulté s’évanouit. Mais aussi s'évanouissent en même temps les raisonnements de MM. Miller οἱ Lenormant. Je n'ai pas besoin de montrer combien sont vains les arguments tirés de la prêtrise d’Origène et de l'autorité qu'il s'était acquise dans l'Église par son éloquence et par sa science; arguments qui reposent probablement sur des ana-

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chronismes. Car il n'est nullement prouvé que la Réfutation de loutes les hérésies ne soit pas antérieure à sa prêtrise et aux faits auxquels on fait allusion pour exagérer son ascendant et l’orgueil qu'il en aurait pu concevoir. Si l'écrivain des Phlosophumènes participait à la grande prêtrise, ou était de l'ordre qui tient lieu dans l'Église du grand prêtre des Juifs, en un mot, s’il était évêque (ἡμεῖς... ἀρχερατείας μετέχοντες), il ne faut plus penser à Origène, qui ne fut jamais que simple prêtre, et qui n'était point d'humeur à usurper un titre qui ne lui appartenait pas. Or l'auteur que nous cherchons fut, en effet, un évêque, et de plus un évêque qui passa la plus grande partie de sa vie à Rome, soit qu'il fût à la tête de quelque église suburbaine, soit qu'il fût évêque ἐπ partibus ou, comme on disait, ἐπίσκοπος τῶν ἔθνων.

À l'en croire, il ne cessa d'être en querelle avec les deux papes Zéphyrin et Calliste, auxquels il croyait avoir le droit de donner des conseils et de faire des remontrances. «Maintenant, dit-il, c’est notre dernier et notre plus grand combat; 11 faut exposer et confondre les hérésies qui se sont élevées de nos jours, et par lesquelles des hommes ignorants et audacieux ont jeté dans le monde entier un grand trouble parmi les fidèles M), Épigone, disciple du Smyrnéen Noët, vint répandre dans Rome la doctrine impie de son maître. Un de ses auditeurs, Cléomène, qui était étranger à l'Église par sa vie et par ses mœurs, fortifia cette fausse croyance, dans le temps où Zéphynin, homme de peu d'esprit et fort avide, croyait gouverner l’Église. Cet évêque, se laissant séduire par les dons qui lui furent offerts, permit à ceux qui le lui demandèrent de fréquenter les leçons de Cléomène, et lui-même, entraîné avec le temps, 1 tomba dans les mêmes erreurs, par les conseils de Calliste, son collaborateur dans le mal... Cette école d’impiété alla successivement s'accroissant et s’affermissant par la connivence de Zéphyrin et de Calliste, malgré mon opposition. Loin de les approuver jamais, mainte fois je leur fis une vive résistance, je les convainquis

0) Philos., IX ,1,$ 6.

d'erreur et les forçai de confesser bon gré mal gré la vérité . Mais après l'avoir confessée par honte et vaincus par son empire, ils ne tardaient pas à retomber dans le même bourbier. » Après avoir exposé l'hérésie de Noët, l'auteur reprend son récit. Je continue simplement à le traduire, en ne conservant que ce qui peut nous éclairer sur sa personne, sur son caractère et sar son rôle. «Zéphyrin était un bomme simple, sans instruction, sans connaissance des définitions de l'Église. Calliste l’endoctrinait, et, le prenant par des présents, il amenait où 1] voulait cette âme mercenaire el passionnée pour l'argent. Il lui persuada de semer la division entre les frères, tandis que lui-même, par son double langage, il cherchait à gagner les deux partis; à ceux qui avaient des sentiments selon la vérité 1] disait qu'il pensait comme eux, et les trompait; puis il tenait le même langage aux partisans de Sabellius (3), affermissant celui-ci dans l’erreur, lorsqu'il pouvait le redresser. Averti par nous, Zéphyrin ne s’endurcissait pas contre nos remontrances (5), Mais lorsqu’il était seul avec Calliste, 1] se laissait ébranler et retombait dans le dogme de Cléomène, parce que Calliste lui disait être de la même opinion que cet hérétique. Ce bon conseiller lui persuada de dire en public : Je ne connais qu’un seul Dieu, le Christ Jésus, et nul autre que lui qui soit né et ait souffert. Puis en lui faisant proclamer au contraire que c’est le Fils et non le Père qui est mort, il entretenait dans le peuple une division sans fin. N'ignorant pas ses pensées, nous le confondions au lieu de l’approuver et de lui céder, et nous ne cessions de lui résister en faveur de la vérité). Furieux de voir que, lorsque tout le

() Τούτων κατὰ διαδόχην διέμεινε τὸ διδασκαλεῖον κρατυνόμενον xai ἐπαῦξον διὰ τὸ συναιρεῖσθαι αὐτοῖς τὸν Ζεφυρῖνον καὶ τὸν Κἀλλισ7ον, καίτοι ἡμῶν μηδέποτε συγχωρησάντων, ἀλλὰ πλεισΊάκις ἀντικαθεσ] των πρὸς αὐτοὺς καὶ διελεξάντων, καὶ

ἄκοντας βιασαμένων τὴν ἀλήθειαν ὁμολογεῖν... (IX, 1, S 7.)

(4) Jusqu'ici il n’a été question que de Noët et de ses partisans. Voici maintenant Sabelhus et les siens. Ce sectaire était-il déjà à Rome sous Zéphyrin ? Il y était certainement au commencement de l’épiscopat de Calliste.

6) ἐν τῷ γὰρ ὑφ᾽ ἡμῶν σαραινεῖσθαι οὐκ ἐσκληρύνετο. (Philos., IX, n1.)

() Οὗ (τοῦ ΚαλλίσΊου) τὰ νοήματα γνόντες ἡμεῖς οὐ σννεχωροῦμεν, ἐλέγχοντες καὶ ἀντικαθιστάμενοι ὑπὲρ τῆς ἀληθείας. (IX, 11, 11.)

monde concourait au succès de son hypocrisie, nous osions nous y opposer, 11 nous appelait dithéiste, vomissant, dans son emportement, le venin qu'il avait au fond du cœur. Je vais exposer sa vie merveilleuse, puisqu'elle est arrivée de mon temps). » ΠῚ serait inutile de rapporter la chronique scandaleuse, vraie ou fausse, que notre auteur raconte. Je fais seulement remarquer qu’elle remonte au temps du pape Victor ou au règne de Commode, et que l'écrivain des Philosophuménes paraît fort au courant des faits ou des médisances du jour, comme peut l'être un contemporain, tandis qu'Origène, alors âgé de quinze ou seize ans, ne s'occupait guère sans doute de ce qui se passait ou se disait à Rome. Zéphyrin meurt. Calliste lui succède, et bientôt il chasse de Rome Sabellius, avec lequel 1] s’entendait très bien jusqu'alors, selon l'auteur des Phuilosophuménes. « 1] chasse Sabellius, dit notre prélat rancunier, sous prétexte qu'il avait des sentiments contraires à la foi, mais en réalité parce que lui-même me craignait, et parce qu’il espérait pouvoir par là effacer auprès des Églises le reproche d’hétérodoxie.» Une guerre sourde continua entre le nouveau pape et l’évêque mécontent. Tandis que Calliste traitait l'évêque et ses partisans de dithéistes, il était lui-même accusé par eux, non seulement d'opinions hérétiques sur les personnes divines, mais encore de relâchement quant à la discipline et aux mœurs. Nous ne savons si Calliste a réellement poussé l'indulgence trop loin, mais nous pouvons juger, par les reproches mêmes que son accusateur lui adresse, que cet accusateur était un esprit chagrin, outré et rigoriste, qui comprenait peu de chose aux nécessités du gouvernement. Calliste, selon lui, ouvrit une école de relâchement en opposition aux règles de l'Église, et fut le premier qui pensa à complaire aux mauvaises passions des hommes en disant que par lui les péchés étaient remis à tout le monde. « Tout homme du nom de chrétien qui s'était laissé séduire par un imposteur, ou qui avait commis quelque crime, n'avait pas besoin de rendre compte de ses pé-

chés, pourvu qu’il accourût à l’école de Calliste. Heureux de ces nouvelles règles, beaucoup de gens tourmentés par leur conscience, repoussés du sein de plusieurs hérésies ou chassés par nous de l'Éplise après une juste condemnation!}, venaient se joindre aux disciples de Calliste et remplir son école... Cette école,

elle subsiste encore aujourd’hui, conservant les mœurs de son maître et toutes ses traditions, ne faisant aucune distinction de ceux avec qui lon peut communier, mais offrant au hasard sa communion à tout le monde... On les nomme callistiens. » Nous apprenons par là et que celui qui se plaint est un évêque ulcéré d'avoir vu ses jugements annulés par l’évêque de Rome, et que. sil n'était pas montaniste, il avait quelque chose de l'humeur austère jusqu’à la dureté des montanistes, et qu'enfin 1] dut écrire ou publier son ouvrage quelque temps après la mort de Calliste, mais à une date assez rapprochée de cette mort, car il me paraît peu vraisemblable que la dénomination de callistiens, qui n’a laissé de traces que dans notre auteur, ait subsisté bien longtemps. Calliste ne donna dans son court pontificat qu'une seule satisfaction à son adversaire, ce fut de chasser l’elchasaite Alcibiade, qui, attiré par ce qu’on disait de l'indulgence du pape, était accouru à Rome et propageait une doctrine moitié juive et moitié chrétienne, en prodiguant le pardon des péchés avec un relächement bien plus grand que ne l'était certainement celui de Calliste. « Voyant que beaucoup de monde était séduit par son nouvel Évangile @), Alcibiade espéra qu'il réussirait dans son entreprise de sectaire. «Mais, dit l'écrivain des Philosophemênes, nous nous élevämes contre lui, nous ne laissâmes pas un plus grand nombre d'hommes s'égarer et se perdre, et nous les avertfmes que son (Évangile) était l'œuvre d’un mauvais esprit.

() Τινὲς δὲ καὶ ἐπὶ καταγνώσει ἔκθλητοι τῆς ExxAnolas ὑφ᾽ ἡμῶν γενόμενοι. Nouvelle preuve que notre auteur est un des évêques de la banlieue romaine. (IX, 11, $ 12.)

() Livre d’Elchasai, qui l'aurait composé pour Trajan, et dont l'œuvre, si celle informalion est exacte, n'a probablement été mise en grec que dans le premier quart du n° siècle. C’est sous Calliste (entre 218-222) que la nouvelle secte fut connue à Rome; elle ne fut combattue en Orient que plus tard par Origène.

l'invention d'un cœur gonflé d’orgueil, et que cet homme s'était élancé comme un loup sur les brebis errantes que les égarements de Calliste avait dispersées (1). »

Ceux qui ont attribué les Philosophuménes à Origène n'avaient jeté qu’un regard distrait et superficiel sur le 9° livre, et ne tenaient aucun compte des faits que je viens de recueillir. Qu'ont de commun, en effet, ces renseignements biographiques avec les faits les plus constants de la vie d’Origène?

L'auteur des Phlosophuménes était prêtre, et même de l'ordre des grands prêtres, dès les premières années de Zéphyrin, s'il ne l'était pas déjà sous le pape Victor, lorsque arriva ce qu'il nous conte des disgrâces financières, de la captivité et de la délivrance de Calliste. Origène n’était encore qu'un laïque ou un diacre, lorsqu'il visita Rome sous Zéphyrin et ne fut ordonné prêtre qu'en 231, neuf ans après la mort de Calliste. L'un est en querelle réglée avec Zéphyrin et Calliste pendant tout le pontificat du premier de ces papes; il ne quitte point Rome, les environs de Rome, où nous le trouvons encore sous Calhste, lorsqu'il s'élève contre les elchasaïites et qu'il arrête la propagande hérétique d’Alcibiade ©. Origène, qui s'était chargé de l'enseignement à l’école catéchétique d'Alexandrie lorsque Clément la quitta en 203, au début de la persécution de Septime Sèvère, et dont Eusèbe nous montre alors le zèle envers les confesseurs de Ja foi et les martyrs, ne put guère visiter Rome qu'après que cette persécution fut finie (probablement entre 211 et 215), et son séjour y fut de courte durée, comme le dit formellement Eusèbe (οὐκ ἐπὶ τσόλυ); car il n'avait pas encore de suppléant qui pût le remplacer), et ce ne fut qu'un certain temps après son retour qu'il s’adjoignit Héraclas. Je ne sais donc où M. Miller a trouvé les quelques années qu'Origène

4) Phalos., IX, ch. πὶ.

8) Très probablement dans les deux dernières années de Calliste, qui ne fut pape que quatre ans (218-222).

6) Eusèbe, Hist. eccl., V1, ch. \u. M. Freppel suppose qu'Origène ne visita Rome qu'après s'être adjoint Héraclas; mais c'est contraire au texte d'Eusèbe.

serait resté à Rome sous le pontificat de Zéphyrin(. Mais ce n'est pas seulement sous Zéphyrin qu'il aurait dà séjourner à Rome, c'est encore sous Île pontificat de Calhiste, s’il y prit une part active à la répression de l'elchasaïsme. Mais le texte d'Eusèbe est précis et coupe court à toutes les vaines supposilions : « Adamantius (2) vint à Rome dans Île temps où Zéphyrin gouvernait l'Église romaine, comme il l'écrit lui-même dans un passage d'une de ses lettres, dans laquelle il dit qu'il avait toujours formé le vœu de voir la très antique Eglise des Romains. Il n’y resta pas longtemps et revint en toute hâte à Alexandrie reprendre son enseignement ; et là il remplit, avec toute la diligence possible et avec un zèle pieux, la tâche dont 1l s'était chargé, pressé et encouragé qu'il était par l'évêque Démétnus, qui lui témoignait combien 1] avait à cœur que l’enseignement de la science divine ne manquât pas aux frères{).» [1 vint donc à Rome sous Zéphyrin et n'y resta que peu de temps, il n’y vit certainement pas le commencement du pontificat de Calhste. Car ce voyage à Rome est le seul qui soit mentionné par Eusèbe. Et aussitôt après son retour commencèrent ses études sur l'hébreu et ses grands travaux de toute sorte, qui le forcèrent de prendre un second dans l’enseignement des catéchumènes. M. Cruice, dans son livre, a supposé des désappointements, des froissements, des mécontentements, qui auraient abrégé son séjour à Rome, comme si le texte d'Eusèbe n’expliquait pas suffisamment la promptitude de son départ; et c'est par ces hypothèses toutes gratuites qu’on insinue, sans rien affirmer, qu'Origène aurait bien pu écrire l'ouvrage où l'Église romaine est si maltraitée dans ses pasteurs. Mais toutes ces suppoations n’expliquent pes le rôle que l’auteur se donne dans tout son neuvième livre.

0) «Constat autem, dit M. Miller, Origenem in ea urbe ennes akquet comme ratum esse pontifice maximo Zephyrino.» Riea , au contraire, de moins constant, ou, pour mieux dire, de plus impossible.

ὦ Surnom d’Origène.

6) Donc Origène n'était pas encore suppléé per Héraclas, puisque sa présence était indispensable pour que ne manquât pes aux frères l'enseignement de le science divine.

H ne s’agit pas de quelque froissement d'amour-propre qui se serait produit dans une courte apparition d'Origène à Rome. ἢ] faut (chose impossible dans un simple prêtre, à plus forte raison dans un laïque) qu'il ait tenu tête à la papauté pendant la plus grande partie du pontificat de Zéphyrin et pendant celui de Calliste, et c'est ce qu'on n’explique pas, ce qu’on ne concilie pas avec les faits certains de la vie d’Origène, quelque supposition que l'on fasse. Il y a plus : on ie des mécontentements et des chagrins d'Origène contre l’Église de Rome. Mais nous ne voyons nulle part qu'Origène ait jamais eu de démélés avec les pasteurs de cette Éplise. Rien n’est moins sûr que la tradition rapportée par saint Jérôme, mais ignorée d’Eusèbe, que le pape Pontien confirma l'acte de déposition et la condamnation d’hérésie que Démétrius avait lancés contre l'ancien maître de ses écoles; et plus tard, si Origène écrivit réellement au pape Fabien la lettre où «1l manifestait son repentir d’avoir écrit tant de choses téméraires, et rejetait la faute de ces témérités sur Ambroise, qui avait rendu publics des écrits faits pour lui seul et destinés à ne jamais voir le jour Ü},» cela prouve qu'il reconnaissait, sinon la suprématie, au moins la grande autorité de l'Église romaine. 1] n’y a pas, en effet, dans ses œuvres authentiques un seul mot qui puisse être considéré comme une attaque contre l’autorité de Rome, ni qui corresponde à ce cri passionné des Philosophumènes contre Calliste et ses adhérents, c'est-à-dire contre un pape et la grande majorité de son clergé : « Et après de tels attentats, ils ont l’audace et limpudence de se nommer l'Église catholique, et des hommes croyant bien faire accourent se joindre à eux.» Une seule chose est commune à Origène et à l’auteur que les manuscrits identifient avec lui : l'opposition et la lutte contre les elchasaïtes. « Il s'éleva encore vers ce temps, dit Eusèbe, une autre hérésie (que celle des Arabes, dont il

(1) Jérôme, lettre à Pamm., $ 10.

vient d’être question : ce qui fixe approximativement la date de l’apparition des elchasaïtes dans les églises chrétiennes de l'Orient). Aussitôt qu’elle parut, Origène la réprima. Il en fait mention dans un passage de son explication du 80° psaume, où 1] dit : « En ces jours 1] est venu un homme qui croyait posséder une grande sagesse et supérieure à celle des autres, professant des dogmes impies et absurdes, et soutenant l'hérésie des elchasaïtes, qui s'est élevée dernièrement. Je vous indiquera les erreurs que cette hérésie débite, pour qu'elle ne vous surprenne pas. Ces gens donc rejettent certaines choses des Ecritures, et cependant usent des témoignages de l’Ancien et du Nouveau Testament qu'ils trouvent à leur convenance. [18 rejettent tout l'apôtre Paul et assurent que, si quelqu'un a renié dans les persécutions, 1l n’est aucunement coupable, parce que celui qui est fidèle dans son cœur, même quand 1] nierait de bouche par nécessité, demeure pourtant dans la foi au fond de lui-même. Voilà ce qu'ils prêchent, et 118 colportent un certain livre qu'ils disent tombé du ciel, et aux paroles duquel il faut croire : celui qui y croit reçoit une rémission de ses péchés, différente de celle qu’a donnée le Christ. » Mais l’apparition de cette hérésie en Orient et l’opposition qu'y fit Origène sont de l'an 247, tandis qu'il faut rapporter aux années 218-229 la venue d’Alcibiade à Rome et la résistance que le Pseudo-Origène opposa à la propagation de ses erreurs.

L'auteur des Philosophumènes certainement n’est pas Origène; mais qui peut-il être ? Écartons d’abord tous les écrivains qui ont été proposés avant ces derniers temps. On ne conçoit pas qu'on ait songé au païen Aétius, qui avait écrit sur les hérésies, mais non une réfutation des hérésies. Didyme, proposé par C.-A. Wolf, ou tout autre prêtre ἃ clerc des ordres mineurs, comme l’a très bien vu Fabricius, ne répond pas aux données de la question, puisque le contradicteur acharné de Zéphynn et de Calliste appartenait incontestablement au haut clergé. Irénée οἱ Epiphane (M, outre qu'on ne voit pas pour quelles

(} Je ne sais qui a pensé à Irénée; c'est Huet qui a proposé Épiphane.

CM OT. πτ Fe

raisons is auraient écrit deux ouvrages différents sur le même sujet, sont venus l’un trop tôt, l’autre trop tard, pour se quereller avec Calliste et Zéphyrin. Tertullien, pour qui s'est prononcé M. l'abbé Jalabert (dans une thèse présentée en Sorbonne à la faculté des lettres), est impossible. ἢ ne fut jamais évêque; mais surtout son caractère entier et fanatique aurait dû faire réfléchir l’auteur de cette hypothèse. Tertullién se serait plutôt fait couper en morceaux que d'écrire contre son paraclet Montan et contre ses chères prophétesses Maximilla et Priscilla; quand même la chronologie ne répugnerait pas à la thèse de M. Jalabert, le chapitre τὶ du huitième livre des Phalosophumnes, quelque bénin qu’il soit à l'égard des phrygiens ou montanistes, en serait une réfatation plus que suffisante. L'auteur de cet ouvrage est mon-. taniste de tempérament; il a dû fort goûter les sorties véhémentes de Tertullien contre lindulgence antichrétienne et meurtrière, à son point de vue, des souverains pontifes; mais 1] n’est pas montaniste de secte. Restent donc en présence saint Hippolyte et Caïus, à moins qu'on ne préfère laisser les Philosophumènes à un écrivain anonyme.

Je ne crois pas nécessaire cet aveu d'ignorance : 1] ne serait raisonnable que si l’on n'avait le choix qu'entre un anonyme et saint Hippolyte. Car j'avoue ne pas comprendre les futiles arguments sur lesquels on a prêté à ce personnage un livre dont sa réputation, et comme saint, et comme écrivain, se serait facilement passée; et si, à côté des noms protestants de Jacobi, de Bunsen, de Gieseler, d'Hergenrother, de Wordsworth et de Baur, je ne rencontrais le nom catholique de Dôllinger, je dirais qu’une telle supposition n'a pu prendre naissance que dans l'esprit de parti et dans le désir de battre en brèche l'infaillibilité romaine.

Jose même le dire, malgré l'autorité de Dôllinger, aussi bon

catholique que grand érudit; 1l me paraît avoir cédé au faible des

Allemands pour les hypothèses les plus hasardées, dès qu’elles ont fait couler beaucoup d'encre et produit force gros volumes : cela même constitue une bonne partie de ce qu'ils appellent la

science. Toutes les œuvres authentiques d’Hippolyte protestent contre le triste honneur qu'on a voulu lui faire en lui attribuant une œuvre qui n'est ni dans sa manière ni de son style (). Mais surtout le traité contre Noët est ἰὰ pour crier qu'il n'a jamais écrit les sottises sur Noët et Héraclite qui figurent aux chapitres vi, 1x et x du neuvième livre des Phlosophumènes.

Mais nous n'avons pas cette raison pour repousser le nom de Caïus, et 11 y en a au contraire d'asser fortes pour l’admettre. Je n’entends pas approfondir cette question d'érudition, j'indique seulement les principales données qui peuvent aider à la résoudre.

L'auteur des Phalosophumèénes cite plusieurs de ses ouvrages : 1° un traité dont il n'indique pas le titre, mais dans lequel 1] avait parlé des 72 fils d'Abraham, pères des 72 nations (?, et, à ce qu'il semble, de Noé et de son arche, dont les mesures et les restes se voyaient, selon lui, sur le mont Ararath (5); 2° un court écrit centre les hérésies, antérieur à celui que nous avons et dans lequel il exposait sommwairement et énigmatiquement les opinions des hérétiques, plus pour les avertir de leurs erreurs que pour les réfuter et les flétrir (3); 3° un traité sur la substance du tout, dirigé contre Platon et contre ses partisans , entre autres

() Voici tout le fondement de la thèse de Bunsen; c'est un article de Photius, que je transcris : « Lecture d’un tout petit livre (βιδλιδάριον) d’Hippolyte, disciple d’Irénée. C’est un traité contre trente-deux hérésies, commençant par les dosithéess (le nôtre commence par les nasssènes) et finissant par les noétiens (le nôtre finit par les elchasaites ou plutôt par les sectes juives). 11 dit que ces sectes ont été frappées et transpercées des coups d’Irénée, et que lui, Hippolyte, il a composé ce livre en forme de résumé de celui d'Irénée (ὧν καὶ σύνοψιν ὁ ἱππόλνυτος æwsoéperos τόδε τὸ βίδλιόν φησι σύντεταχέναι). Le style en est net, sans affectation, quoique non attique. Entre autres choses qui menquent d’exactitude, il dit que l'Epêre eus Hébreux n’est pas de l'apôtre Paul. On dit qu'il préchait le peuple à la façon d'Origève, dont il était l'ami et dont il aimait pessionnément les discours» (folio 121). Le resle de l’article est une erreur de Photius, disant d’Hippolyte ce qu'Eusèbe raconte d’Ambroise, qui fournissait dés copistes à Origène et le pressait sans cesse d'écrire. Et cette erreur vient sans doute de ce que Photius a lu légèrement Eusèbe, qui conte l'anecdocie sur Origène et Ambroise dans le même chapitre où il parle des ouvrages d'Hippolyte.

48) Philos., X, ch. xx, S 31.

6) Phalos., X, ch. xx, S 39.

(4) Philos., Préface.

contre Atticus; 4° enfin un ouvrage contre les montanistes. L’auteur des Philosophuménes ne fait, 1] est vrai, que le promettre : « Je ferai, dit-il, une exposition plus détaillée de leur doctrine; car celte hérésie est, pour beaucoup de personnes, une occasion de perdilion; » mais nous savons par Eusèbe, répété par Photus, que Caïus (l’auteur, selon moi, des Philosophumènes) avait laissé un traité très vif contre le montaniste Proclus. Quoi qu'il en soit de ces détails, il est certain que notre compilateur avait écrit, avant l'ouvrage qui nous reste de lui, un traité sommaire contre les hérésies et un autre sur la substance de l'univers; cela nous suflit pour retrouver sa trace.

Nous lisons, en effet, dans Photius cet article très important, qu'il faut traduire tout entier avant d'en tirer les conséquences : « Lecture du livre de Josèphe (1) intitulé Περὶ τοῦ ΠΙαντός, qui, dans d’autres exemplaires, porte le titre de Περὶ τῆς τοῦ Παντὸς αἰτίας, et dans d’autres encore Περὶ τῆς τοῦ Παντὸς οὐσίας. Il se compose de deux petits discours (07) δὲ ἐν δῦσι Xoyidtous). L'auteur y signale le désaccord de Platon avec lui-même, démontre qu'Atticus % a des sentiments déraisonnables et faux sur l’âme, la matière, la résurrection, et contredit ses propres opinions sur ce sujet : il prouve que la race des Juifs est beaucoup plus ancienne que celle des Hellènes. Il pense que l’homme est composé de feu, de terre, d’eau et (d’air ou) de &veüua, qu’il appelle l'âme. Au sujet de (cet air subtil ou de) ce πνεῦμα, il écrit en propres termes : Ayant pris ce qu'il y a de principal dans le πνεῦμα (τούτου τὸ κυριώτερον ἀνελόμενος), Dieu le façonna en même temps que le corps, et lui prépara passage à travers tout membre et toute articulalion. Ainsi combiné avec le corps (τῷ σώματι συμπλασθέν) et le parcourant tout entier, (ce πνεῦμα) prend la forme du corps qu'il regarde (τῷ αὐτῷ εἴδει τοῦ βλεπομένου σώματος τετύπωται) (δ); et il est plus froid quant à la sub-

(1) Nous verrons combien cette attribution est faulive.

(2) Platonicien, contemporain d’Antonin le Pieux.

() Je ne sais ce qu'il veut dire par ce βλεπομένονυ. Est-ce du corps visible qu'il veut parler?

stance que les trois autres éléments (eau, terre, feu) dont le corps se compose. Après ces paroles, indignes de la science de la nature humaine chez les Juifs et de sa propre habileté, (Josèphe) troce un bref exposé de cosmogonie. Il professe des doctrines très rapprochées des nôtres sur le Chnist, le vrai Dieu, prononçant le nom même du Christ (χλῆσιν ἀναφθεγγόμενος) et écri- .vant irréprochablement sur sa génération ineffable par le Père; ce qui pourrait induire quelques personnes à douter que ce petit traité füt de Josèphel}. Je trouve dans des exemplaires que cet écrit n’est pas de Josèphe, mais de Caïus, prêtre vivant à Rome, qu'on dit avoir aussi composé le Labyrinthe, et dont il existe un dialogue d'une polémique fort vive contre Fhérésie des montanistes, dialogue dirigé contre Proclus (). Quant au tre transmis (δ) du traité Περὶ τῆς τοῦ Παντὸς οὐσίας, on dit que les uns attribuent ce traité à Josèphe, d’autres à Justin le martyr. d’autres à Irénée (3), comme quelques-uns ont attribué le Labyrinthe à Origène. Mais ce dernier ouvrage est vraiment l'œuvre de Caïus, comme lui-même l’a témoigné à la fn du Labyrinthe, où 1] dit qu'il était l’auteur du traité Sur la substance du Tout. Est-ce un ouvrage du même titre ou celui que je viens de lire? C'est ce qui ne m'est pas encore évident. On dit que ce Caïus fut prêtre de l'Eglise de Rome sous les grands prêtres (dpysepéaw) Victor et Zéphyrin, et qu'il fut élu évêque des nations, qu'il composa encore un traité particulier contre lhérésie d'Artémon et une dispute (διάλεξιν) très forte contre Proclus, zélé montaniste, dans laquelle il ne reconnaît que treize lettres de Paul, n’y comprenant pas celle aux Hébreux É). »

() Photius est bien modeste.

“Ὁ Proclos — Proculus.

6) ÂvazoypdQou dé καταλειφθείσης.

() L'attribution à Justin ou à Jrénée ne serait pas impossible. Justin est contemporain d’Allicus; et l’on ne sait lequel des deux est l'afné. [rénée, qu'Eusèbe fait présider un concile des Gaules, encore en 190, doit étre plus jeune qu’Atticus. Mais l'attribution à l'un ou à l’autre, quoique possible, est fort invraisembiabie.

) Ce dernier fait n’est point particulier à Caius. Photius nous dit ia même chose de saint Hippolyte. Il la dit de Clément. Il aurait pu ls dire d’Origène, qui recoenaît dans l'Epttre aux Hébreux la pensée mais non le style de Paul.

J'ai voulu citer in extenso cette précieuse notice, avec ses redites, ses incertitudes, ses contradictions , parce qu’elles peuvent elles-mêmes servir d'éléments à la solution cherchée; dans tous les cas, on ne pourra m'accuser d’abuser de textes tronqués, ce qui n’arrive que trop souvent dans les questions de ce genre.

Remarquons d’abord cette information, qui peut, à première vue, sembler indifférente, que le Labyninthe (traduisez les Philosophumènes ou la Kéfutahon des hérésies) était déjà mis par quelques-uns sous le nom d'Origène, dès le 1x° siècle. Mais Photius savait encore que cet ouvrage était de Caïus, et non du philosophe alexandrin. Comme on le voit, l’unanimité des manuscrits est une faible preuve en faveur de l'attribution à Origène, si l'identification du Labyrinthe et de cet ouvrage est fondée: car celte attribution n'était le fait que de quelques-uns, au temps de Photius. Mais qu'est-ce qui me permet d'affirmer avec tant d'assurance l'identité de l'ouvrage dont parle le savant grec et de la compilation que nous possédons aujourd'hui? Un fait bien mince, mais qui n’est pas moins concluant. Photius lisait dans le Labyrinthe que l’auteur revendiquait, vers la fin de ce livre, la paternité du Περὶ τῆς τοῦ Παντὸς οὐσίας. Or nous lisons exactement la même chose dans le dernier chapitre du dixième livre de nos prétendus Philosophumènes. Cette rencontre ne serait-elle pas vraiment merveilleuse , si les deux ouvrages étaient différents? J'ai supposé provisoirement qu’en nous parlant d'autres livres, où 1] énumérait les 72 nations issues des 74 fils d'Abraham, notre faux Origène indiquait un livre particulier. Il faut rejeter cette supposition, car je vois, par une ligne de Photius, que l’auteur du traité sur la substance du monde s'était efforcé d'y prouver que «la race des Juifs était beaucoup plus ancienne que les Hellènes» et que celle de tous les autres peuples barbares. Mais la discussion dans laquelle l'écrivain des Philosophumènes nous renvoie à ses autres livres où il parlait des abrahamides comme pères des nations a précisément le même objet que la démonstration lue par Photius dans le Περὶ τῆς τοῦ Παντὸς οὐσίας. « Puisqu'il ne nous paraît pas hors de propos,

disent les Philosophumènes, de montrer que les peuples qui se sont

adonnés à l'étude de la sagesse sont postérieurs aux nations qui ont honoré Dieu l, disons l'origine de ces peuples et de ces nations ).» Et les paragraphes 80 et 31 du chapitre χει du livre X paraissent tout simplement, vu les habitudes copistes de l'auteur, un fragment de ces ἕτεραι βίδλοι, de ces ἕτεροι λόγοε auxquels 1] nous renvoie, c’est-à-dire des δύο λογίδια dont se composait le Περὶ τῆς οὐσίας. Ajoutons que le paragraphe 32 du chapitre xxr du livre X des Philosophumènes, qui nous renvoie à ce traité, et la première partie du paragraphe suivant présentent le même caractère que les quelques lignes du Περὶ οὐσίας qui paraissent à Photius indignes de la science physiologique des Juifs sur l’homme. Là aussi les premiers principes des êtres sont le feu et le . aveu, l'eau et la terre. Les anges sont de substance ignée, le soleil et la lune sont formés de feu et de πνεῦμα: les volatiles et les amimaux aquatiques sont sortis de l'eau, car Dieu voulut que la substance humide fût féconde. De la terre pareillement sont nés les reptiles et les bêtes des bois. Enfin Dieu forme l’homme de toutes les essences combinées ensemble, c’est-à-dire de terre, d’eau, de feu et de πνεῦμα (5), comme nous le voyons dans la citation de Photius sur la création de l’homme. C’est le matérialisme de Tertulhien et, je le crains, des Latins; d’âme, de substance non sensible, je n’en découvre pas l'ombre dans la physiologie des Phalosophumènes, pas plus que Photius dans celle du Περὶ οὐσέας. Ces rencontres ne peuvent être fortuites; et si le Labyrinthe était de Caïus, le traité que lisait Photius Sur la substance en était aussi; et si ces deux ouvrages étaient de cet ecclésiastique de Rome, les Philosophuménes ne peuvent manquer d’en être également. L'ouvrage que nous possédons aujourd'hui et celui que Photius lisait avec l'en-tête de Λαδύρινθος sont un seul et même

(1) Ces nations se réduisent aux Juifs et à leurs ascendants jusqu'à Noé.

(8) Phulos., X, ch. x, 5 31.

G) Ce mot est décidément pour notre auteur le mot consacré puur air ; trois fois dans les deux paragraphes que je résume, en indiquant les différents éléments, ἢ a mis τπ΄ινεῦμα el non ἀήρ.

ouvrage; et nous en trouvons sans doute le véritable titre dans ces mots qui commencent le dixième livre de la compilation publiée par Miller : τὸν λαδύρινθον τῶν αἱρέσεων διαρρήξαντες. Au lieu donc du titre Philosophumènes d'Origine ou Réfutation de toutes les hérésies, 11] faut rétablir Labyrinthe de Caïus ou Réfutation, etc. (Kalou Λαξύρινθος À κατὰ πασῶν τῶν αἱρέσεων Édeyxos). Les doubles titres étaient assez fréquents dans l'antiquité; et ce fut, au 1n° et au 1v° siècle, lorsque les chrétiens commencèrent à affecter des allures littéraires, une sorte de mode de choisir des titres singuliers, comme les Tapisseres de Clément et d'Origène, la Thalie d'Arius (1), Caïus donna dans ce travers.

Ces conclusions sont confirmées indirectement par ce fait que l'auteur qui donne lieu à cette discussion avait composé un petit et un grand traité contre les hérésies, comme Caïus un petit et un grand Labyrinthe; et quant à moi, je ne doute pas que le petit Labyrinthe ou le petit traité contre les hérésies ne nous reste à peu près entier dans le grand. Car toute la différence de ces deux ouvrages, c'était, d’après la préface du second, que, vou- Jant ménager des frères égarés, Caïus n’expliquait sommairement que les dogmes hérétiques et leurs rapports avec les systèmes des philosophes dans son petit ἔλεγχος, composé le premier, tandis que, dans son second traité, outre qu’il développait beaucoup plus les δόγματα, il dévoilait ce qu'il appelle les ἄρρητα, et quelquefois les ὄργια empruntés à la sagesse de la terre, c’est-à-dire aux mystères et même aux impostures et aux friponneries des cultes grecs et barbares ). C'est la même différence qui existe aujourd'hui entre les cinq livres qui forment toute la Réfutauon et les vingt chapitres du dernier livre qui la résument.

(1) Ce n’est qu'avec hésitation que je cite ce litre, plusieurs fois rapporté par Athanase. ΠΠ se pourrait qu'il fût de l'invention du grand polémiste, se moquant du style efféminé d’Arius, et des cantiques qu'il avait, dit-on, mis sur des airs du temps.

@) Outre cette différence capitale, il y en a de secondaires. Le grand ouvrage contient neuf noms de sectes ou d'hommes de plus que le petit. Les sectes ne sont pas exactement dans le même ordre. Ainsi Justin, qui, dans la grande exposiion, est avant Simon, Basilide, Valentin, est après eux dans la petite. Les docètes suivent

Quelques considérations encore. Nous avons vu qu’alors même que Photius ne nous apprendrait pas que le Labyrinthe ou la Réfutaton de toutes les hérénes est de Caïus, et que Gaïus, ce que nous savions déjà par Eusèbe, appartenait au clergé de Rome, on aurait déjà pu conclure et de l'esprit général de l'ouvrage. de certaines manières de parler et de l'emphase un peu épaisse du style, que cette réfutation n'était point d'Origène, ni même d’un homme d’une culture purement hellénique. Cette origine occidentale et latine d’un livre écrit en grec se trahit encore par plus d’un indice. C'est à l’école d'Irénée, auquel l’auteur emprunte d’ailleurs tant d’autres choses, qu'il doit sur la longévité du Christ une opinion particulière, qui ne lui est commune qu'avec l'évêque de Lyon parmi les écrivains ecclésiastiques. C'est encore à Irénée, mais surtout à Tatien , dont l’enseignement à Rome avait laissé bien des vestiges, et par conséquent à l’école romaine tout entière, qu'il doit cette absence de philosophie et ce demi-maténalisme qui percent dans le dixième livre du Labyrinthe et plus encore dans les mots que Photius nous rapporte du traité Sur la substance du Tout. Les mêmes influences s’accusent dans les accusations qu'il porte contre Calliste et les callistiens. Ce qui nous reste des écrivains ecclésiastiques de Rome respire l'esprit austère, violent et dur, si commun aux gens de race ou d'éducation latine, et l'on ne peut méconnaître, dans la partie du neuvième livre qui concerne les papes Zéphyrin et Calliste , les préventions acerbes et le ton emporté de Tertullien. L'auteur ne comprend pas mieux que l'ardent Africain que l'Église ne pouvait se régir comme une petite société secrète, et taxe d'impiété et de crime les ménagements politiques et nécessaires des souverains pontifes. 1] frappe, 1] est vrai, à coups redoublés sur les montanistes et dirige contre eux une furieuse attaque dans son Dialogue Justin dans le résumé; dans le développement ils en sont séparés par Simon, Valentin, Basilide, Marcion, les deux Théodote, Cerdon, Lucien, Apelles, ete. Je pourrais de même relcver des noms de philosophes qui se trouvent dans le résumé et non dans le corps de l'ouvrage, comme si Caïus recopiait ce qu'il avait écrit précédemment, sans se soucier beaucoup que ce fût ou non le résumé exact de l'œuvre qu’il avait sur le métier.

contre Proclus'}, mais c'est ainsi que les sectaires traitent des alliés qui les compromettent ; et Caïus l’antimontaniste n’en a pas moins le caractère de la secte qui, née en Phrygie, paraît avoir eu plus d'influence dans les pays de langue latine que dans les pays de langue grecque.

Mais ce qu'il faut surtout remarquer, c’est que l'esprit antiscientifique et hostile à la philosophie qui a inspiré la thèse principale du Labyrinthe était celui de l’école romaine, comme le témoigne ce qui nous reste du livre Contre Artémon. Photius attribue cet ouvrage à Caïus, et j'ai vu citer comme de ce polémiste le court fragment conservé par Eusèbe. Mais, d’un côté, l’auteur du Labyrinthe ne nomme pas Artémon parmi les nombreux hérétiques qu'il énumère, et dont pourtant quelques-uns étaient des personnages bien infimes ; et, d’un autre côté, le passage d'Eusèbe n'autorise aucunement à supposer qu'il ait voulu parler de Caïus. Après avoir mentionné Maximinus, Heraclitus, Candidus, Sextus, Arabianus, parmi les adversaires des théodotiens et des artémonistes, en ajoutant qu'il y en avait beaucoup d’autres qu'il serait trop long d’énumérer, 1] cite quelques passages de l’un de ceux qu'il vient d'indiquer, mais sans nommer personne. Je fais cette remarque, parce qu'il est important de montrer que la thèse de l'auteur du Labyrinthe ne lui est point personnelle, mais qu'elle lui vient en bonne partie du milieu dans lequel 1] s’est formé et développé.

Or quel est le principal reproche que fait à Artémon et à ses sectateurs l'écrivain anonyme cité par Eusèbe? « Ils foulent aux pieds avec autant d'audace que d'impiété, s’écrie-t-1l, la règle de l'ancienne foi dans leur ignorance du Christ, qu'ils n'ont pas trouvé, parce qu'ils ne l'ont pas cherché par la droite voie. Et us sont tombés à ce degré de folie et d'impiété, que, si on leur pose une raison tirée des Écritures, ils répondent en demandant si cet argument forme un syllogisme conjonctif ou disjonctif, et,

(1) Ce dialogue, cité par Photius dans la notice ci-dessus traduite, était connu d'Eusèbe, qui, hien avant l’auteur de la Bibliothèque grecque, l'avait altribué à Caïus. (Fist. eccl., VI, ch. xvr.)

abandonnant les saintes Écritures de Dieu , ils se mettent à parler géométrie. Euclide est leur oracle; Aristote et Théophraste font l'objet de leur admiration. 115 adorent Galien. C'est en se fondant sur l'art et sur les doctrines de ces savants qu'ils s'efforcent d'affermir l’impiété de leur hérésie; c’est par les artifices trompeurs empruntés à des hommes qui ignoraient Dieu qu'ils détruisent la simplicité des divines Écritures et la pureté de la foi.» Ne reconnaissons-nous pas dans ces paroles la fausse thèse de l’auteur du Labyrinthe, criant que Basilide prend son système dans les Catégories d’Aristote, pour un terme de logique que cet hérésiarque avait laissé échapper en passant; que Valentin copie Pythagore, parce qu’il parle de monade, d'ogdoade et autres expressions numériques; que Marcion a emprunté ses antithèses sur le Dieu bon et le Dieu juste à l'opposition de Φιλία et de Νεικός dans Empédocle, et Noët l'identité de Dieu le Père et de Dieu le Fils à la théorie d'Héraclite sur l'identité des contraires? L’anonyme et Caïus montrent la même prévention contre la philosophie et la même incapacité de discerner le fond de la forme dans une doctrine, et se plaignent avec le même emportement qu'on introduit Euclide, Galien, Théophraste, Anistote, toute la science profane, dans la théologie, parce que l'on raisonne.

Les Phulosophumènes, auxquels il faut restituer le vrai titre de Labyrinthe ou Réfutation de toutes les hérésies, sont donc bien sortis de l'esprit étroit qui régnait, je ne dis pas dans l'Église romaine, mais dans l’école chrétienne de Rome; et celui qui les a écrits (que ce soit Caïus ou tout autre auteur de race ou d'éducation latine, mais je crois que c’est Caïus) n'aurait jamais composé le traité Des Principes ou les Commentaires sur l' de saint Jean et sur l'Epître aux Romains, ni exercé sur la métaphysique chrétienne l'influence de Clément, et surtout d'On-

gène.

ΟΝ νου ΡΉΑΗΎΑΨΓψΨΨΨΨΨΨἘΕΠἔσΠΉΨἝἘΕὋὌΠΠἘΕΠΠἝΠΕοησΠν IT. Méthode d'Origène. ............................... Π|:. Æhéolopiés: ον πον τ φῦ δὸς νὰ dnmiéresiisin es Vs: -Cosmologie ὁ fun ας ως τλωο φνκοθα ώὐοι V. Anthropologie ou science de 1᾿ ΒΟΠΊΠ26. .. «. «. «ὁ. «οὐ νον νον VI Téléologie : résurrection. .......................... VIL Téléologie : épreuves successives, salut universel. . . ....... VIIL. Origène au m° et au 1v° siècle. ....................... IX. Origène au JV δὲ au γ᾽ gièele. ses...

X. Origène au vi‘ siècle et jusque dans les temps modernes. . .. Al: “Conclusions εἰς νυν τ ες issues seuau XIL Appendice : les Phslosophumènes. .....................

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