CHAPITRE I
DE L'ÉTUDE DE LAME ET DES QUESTIONS QU'ELLE COMPREND, SUIVANT ARISTOTE.
Avant d'exposer la doctrine d'Aristote sur l'âme et ses facultés, il est indispensable de considérer quelle place il a donnée, quelle importance il a attribuée à cette partie de la science.
Aristote a reconnu expressément l'utilité de certaines recherches psychologiques et de l'étude de l'âme en général , non-seulement pour la conduite de la vie (1 ) , mais encore et surtout pour l'art et pour la science. Ainsi , il fonde l'art de persuader sur la connaissance de l'âme. Pour inventer les preuves dont se sert la rhétorique, il faut, dit-il, connaître le caractère et les passions de l'homme (2).
Il en est de même de la morale et de la politique : elles supposent une étude approfondie des passions ,
(I) Rhét.,1. II, ch. 21, p. 1395, col.a; Mor. à Nieom., IV, 9, p. 1 125, a, (2)Rhct., 1,2, p. 1356, a.
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de la volonté, de l'âme tout entière. En effet, la vertu morale nous fait supporter avec calme la peine et la douleur; elle nous fait éviter l'excès du plaisir. Traiter de la vertu n'est donc pas autre chose au fond que traiter des plaisirs et des peines (1) : car l'homme vertueux est celui qui sait en faire un bon usage, et le vicieux celui qui en fait un mauvais. Des observations de détail ne peuvent manquer de répandre plus de lumière sur le sujet des mœurs (%). De plus, l'éloge et le blâme dont la vertu et le vice sont l'objet, ne s'adressent qu'à ce qu'ils contiennent de volontaire ; il est donc nécessaire , quand on traite de la vertu , d'expliquer la différence du volontaire et de l'involontaire (3). D'ailleurs, c'est la vertu purement humaine que l'on considère en morale; or on entend par vertu purement humaine, non celle du corps, mais celle de l'âme (4). Enfin , de même que pour guérir les maladies des yeux ou de tout le corps , un médecin distingué a d'abord observé la nature des yeux ou du corps tout entier , de même il faut qu'un politique habile ait fait une étude particulière de l'âme. Il n'est pas permis d'ignorer l'homme, quand on veut déterminer le but suprême des individus et de la société (5).
La science de F âme sert encore et surtout à faire comprendre la nature ; car l'âme est en quelque sorte le principe des êtres animés (6). En effet, « l'animal est ou une âme, ou une partie de l'âme, ou quelque
(l) Mor. àNicom., II, 2 , p. 1104, b. — (2) Ibid. , IV, 13, p. 1127, a. — (3) Ibid., III, 1, p. 1109, b. — (4) Mor. à Nicom., I, 13, p. 1102, a.— (5) Ibid. — (G) De l'âme, I, l, § l.
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chose qui n'est point sans âme. Celui qui étudie la nature doit donc discuter et connaître l'essence de l'âme ; au moins doit-il savoir quelle est l'âme ou la partie de l'âme en vertu de laquelle tel animal est ce qu'il est (1). » De là l'évidente nécessité d'étudier l'âme et les affections qui lui sont propres ou qui appartiennent aux êtres animés à cause d'elle (2).
L'importance d'une telle étude n'est égalée que par sa difficulté (3) . Il faut d'abord savoir quelle est l'essence de l'âme (4) : car l'âme et l'essence de l'âme c'est la môme chose (5). Cette question de l'essence toujours si difficile l'est ici peut-être plus que pour tout autre sujet. En effet , on ne voit pas , on ne touche pas l'âme comme on fait le corps (6). Sans doute il n'est pas impossible que l'âme se connaisse ellemême (7) ; mais peut-être sommes-nous plus en état d'observer ceux avec qui nous vivons que de nous observer nous-mêmes (8) ; peut-être même est-il plus facile de savoir ce qu'est le feu que de savoir ce qu'est l'âme (9) . Il faut pourtant déterminer si l'âme est une substance , ou si elle n'est qu'une qualité ou une manière d'être (1 0) . L'âme est-elle l'animal , ou tout être animé , ou la vie de chaque être 1 ou bien n'est-elle pas l'être animé (1 1) ? Est-elle ou non divisée en parties (1 2) ? Quelles sont ses facultés ? Comment les déterminer? Dans quel ordre les étudier (1 3) ? On devra
(1) Part, des anim.,I, 1 , p. 641, a. — (2) De l'âme, I, 1, § 1. — (3) Ibid., § 1,§2.— (4) Ibid., §2, §3.— (ô)Métaph.,VII, 6 et 10, p. 1036, a, 1. 1.— (6) Mor. à Nicom., I, 13. — (7) Topiq., IV, 4, § 14.— (8) Mor. à Nicom., IX, 9, p. 1169, b. - (9) Topiq., V, 2, §3, §4.— (10) De l'âme, I, 1,§3. - (ll)Métaph., VII, 10, p. 1036, a, 1. 16; VIII, 3.— (12) De l'âme, I, 1,§ 4, — (13) Ibid., § 6 et suiv.
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aussi rechercher si les manières d'être de l'âme lui sont toutes communes avec le corps auquel elle est unie , et s'il n'y en a pas quelqu'une qui lui appartienne en propre et exclusivement. Questions difficiles assurément , mais dont la solution est indispensable pour la connaissance de l'âme (1 ) .
Ajoutez à cela qu'on ne peut se borner , comme les premiers philosophes, à étudier l'âme de l'homme (2). Il est bien vrai que l'homme est nécessairement celui de tous les animaux qui nous est le mieux connu (3). Mais toutes les âmes ne sont pas de même espèce, et l'étude d'une seule espèce ne saurait fournir une science générale (4). D'un autre côté , on ne saurait s'en tenir à d'inutiles généralités sur l'animal en soi, terme vague et insignifiant par son universalité même (5).
Ce n'est pas tout : on ne peut séparer l'étude de l'âme de celle du corps. Chaque âme est unie à un certain corps , qui est disposé d'une certaine manière pour la recevoir, et rien n'est plus singulier que les rêveries des pythagoriciens , qui s'imaginaient que les âmes peuvent entrer dans toutes sortes de corps. On ne peut ainsi jeter l'âme au hasard dans un corps, sans en rendre raison. L'âme se sert du corps comme l'artiste de ses instruments; de même qu'un art a ses instruments propres, chaque âme a son corps (6) .
Le philosophe doit aussi s'inquiéter de savoir si
(l) De l'àme , 1 , 1 , § 9 et suiv.— (2) Ibid., § 4. — (3) Hist. des anim. 1, 6, p. 491, a.- (4) De l'àme, I, l,§4. — (6) Ibid., § 5. — (6) De l'âme I, 3, S 22, S 23.
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l'âme est absolument inséparable du corps ; car dans cette hypothèse, elle serait tout entière du domaine de la physique, et peut-être n'y aurait-il plus de philosophie en dehors de cette science , attendu que la physique s'occupe de l'âme en tant qu'inséparable d'un sujet matériel (1).
On voit à peu près de quelle manière Aristote a compris la science de l'âme. Il la place en quelque sorte sur la limite de la physique et de la métaphysique , et il y rattache diverses questions qu'il n'est plus d'usage de traiter en psychologie. Pour conserver à la doctrine d' Aristote son caractère propre et original , nous devrons tenir compte de ce point de vue synthétique où il s'est placé; mais nous glisserons à dessein sur tout ce qui ne se rapporte pas directement à la psychologie proprement dite.
Le plan de notre exposition nous est fourni par Aristote lui-même. Sa méthode constante est d'aller du général au particulier , de l'indéterminé au déterminé; il s'élève du moins parfait au plus parfait, de la matière à la forme et des formes inférieures à la forme la plus pure , à l'acte le plus dégagé de toute matière, c'est-à-dire de toute contingence et de toute imperfection (2). D'après cette méthode , qu'il recommande expressément lui-même (3) , l'âme en général , l'âme indéterminée en quelque sorte doit être considérée avant ses espèces où se trouvent la réalité , la vie et
(i) Métaph., VI, 1, p. 1026, a, 1. 5, et pass.; Part, des anim., I, l , p. 641, a, 1. 33.— (2) Voyez Ritter, Hist. delà phil.,Ire partie, 1. IX, ch. 4, p. 217 de la trad. Voyez surtout M. F. Ravaisson , Essai sur la métaph, d'Arist., 1. 1, p. 482 , et t. II, p. 394, p. 466. — (3) De l'âme, I, 1, pass- ? Physique, I, 1, 6 et ailleurs.
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la perfection. Puis viennent les parties ou puissances de l'âme, la nutrition, la sensibilité, la force motrice et la raison. La puissance nutritive est nécessairement la première : c'est la première forme de la vie ; elle se rencontre chez tous les êtres vivants et jusque dans les plantes ; elle a deux fonctions , la nutrition et la génération. La puissance sensitive est commune à tous les animaux, mais à des degrés divers. Les uns n'ont que le toucher , seul sens indispensable; le plus grand nombre y joint le goût. Presque tous les animaux doués de locomotion ont en outre l'odorat, l'ouïe et la vue. A ces sens particuliers il faut ajouter le sens commun. Aristote rapporte encore à la sensibilité le sommeil et les songes , l'imagination , la mémoire , les passions et les désirs. Il semble faire de la puissance de mouvoir le corps une faculté générale de l'âme. Ensuite viennent les facultés de la puissance raisonnable, et d'abord l'opinion, premier fruit de l'entendement appliqué aux données des sens et de l'imagination , enfin l'entendement lui-même , faculté toute spirituelle, sans matière et séparable du corps. L'entendement connaît seul les principes des choses , et fonde sur cette connaissance le raisonnement, la science et l'art ; il change la passion et le désir en la volonté réfléchie ; il règle les passions par la vertu morale , et nous rend capables de bonheur en nous apportant la sagesse. Tel est, ce semble, l'ordre le plus conforme à la pensée d' Aristote : c'est celui qu'il a observé lui-même , ou à peu près , dans le traité De l'âme; c'est aussi celui que nous nous proposons de suivre , non que ce traité nous paraisse contenir toute la psychologie d' Aristote, loin de là ; mais c'est
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le seul ouvrage où il ait tracé comme un cadre de la science générale de l'âme. Il y a donc obligation pour nous de nous conformer en général au plan de ce traité , et de justifier, à mesure que l'occasion s'en présentera , les divers changements que nous aurons cru devoir y apporter.