EN CAS
Ce petit rentier paraît chargé d'occupations sérieuses. Sa position sociale n'est pas nettement définissable. !1 s'est attribué une spécialité comprenant un grand nombre de fonctions. Il joue, dans le monde, le rôle de ce poulet rôti, toujours prêt à satisfaire l'appétit du souverain, Louis XIV ou Napoléon, et qui retournait à l'office, assouvir la gourmandise des valets, au refus de l'estomac du maître. Le monsieur dont il s'agit ici est un en cas. 11 se tient à l'état permanent de disponibilité.
Son premier soin matinal est d'approprier sa personne à tous ies genres de services possibles. Avant d'ouvrir sa porte, il s'est rasé; sa chevelure s'est assouplie et lustrée sous les caresses du peigne et de la brosse. lia fait ses dents et ses ongles. Ses mains sont luisantes de propreté. Ses vêtements, purgés de poussière, sont disposés sur des chaises, dans l'ordre symétrique où ils seront repris. Ils sont de coupe et de couleur à servir également un jour de fête ou un jour de deuil; des gants beurre frais ou noirs, à poste fixe, sortiront de la poche de l'habit et lui donneront sa signification momentanée. N'importe la saison, il est chaussé de souliers fins et cravaté de blanc.
Ayez-vous besoin d'un témoin pour un acte de la vie civile? convoquez-le : il sera à l'heure exacte au lieu où sa signature esl réclamée. Il ne refuse jamais son assistance dans un duel. Il s'efforce de faire entendre raison aux adversaires et s'ingénie à les concilier.
11 servira de parrain, même à l'enfant du premier venu. Il a ses maisons attitrées, où il se rend à volonté, pour faire le quatorzième à la table de gens superstitieux. On l'utilise à compléter une partie de whist. En l'absence du Mentor officiel, il conduit les dames au spectacle et les ramène à leur demeure. On s'adresse à lui pour ne pas laisser sans emploi un billet de théâtre arrivant à la dernière heure ; il conserve un vieux fonds de couplets pour baptêmes et noces. 11 les ajuste à la circonstance, en y intercalant les noms des principaux intéressés. Il prononce l'oraison funèbre sur une tombe, si personne ne prend la parole au moment du suprême adieu.
Du reste, il faut lui rendre cette justice : il accepte, il offre, il ne s'impose pas ; il aime le déplacement. 11 n'est hostile à personne ; il n'excite pas le sentiment de la jalousie. Sa petite agitation ressemble au bourdonnement du moucheron : on ne fait attention à son faible murmure que lorsque le silence règne autour de lui.
Il a les yeux à la chinoise, les pommettes proéminentes, les narines au vent, le menton fin, la bouche en cœur, le sourire aux lèvres .