‹ De la place de l'homme dans la nature (volume 2)Chapitre 13 sur 31 · HYPOTHÈSE DE L'ESPÈCE · texte numérisé non relu

HYPOTHÈSE DE L'ESPÈCE

Si, en effet, Ton peut démontrer que les espèces sont permanentes, et qu'aussi loin que nous remontions dans le cours des âges, les mêmes formes organiques se retrouvent identiques; qu'aucune des conditions de milieu, de croisement, de destruction et de naissance n'ont pu, ne peuvent et vraisemblablement ne pourront donner lieu à des êtres nouveaux, sans ancêtres identiques dans le passé, toute autre thèse est superflue, et du même coup toute explication naturelle est condamnée. Si, d'un autre côté, l'on peut établir que, même dans les temps très-rapprochés, le tableau de la vie à la surface de la terre a offert d'incessantes variations; que les règnes organiques n'ont pas toujours coexisté, que les formes des êtres vivants se sont çà et là modifiées, que certaines espèces ont complètement disparu et que chaque jour semble marquer la fin de quelqu'une d'entre elles; que des formes nouvelles ont apparu dans le passé et jusque dans les temps historiques ; que les barrières infranchissables ont été franchies, que la fécondité éternelle des espèces a trouvé des millions de fois des bmites et que la fécondité bornée a pu donner naissance à des espèces fécondes elles-mêmes, jusque-là inconnues..., on reconnaîtra que cette notion est purement subjective et transitoire, qu'il n'y a dans la réalité que des individus, et que la science n'en est plus au temps où Cabanis pouvait dire justement : « Le genre humain n'a pu se procurer aucun renseignement exact touchant l'époque

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primitive de son existence ; il ne lui est pas plus donné d'avoir des notions précises relativement aux circonstances de sa formation qu'à chaque individu en particulier de conserver le souvenir de celles de sa propre naissance, et il a bien fallu invoquer le secours d'une lumière surnaturelle pour persuader aux hommes ce que l'on devait croire à cet égard (1). »

Or, les points que je viens d'indiquer sont aussi positifs que l'un quelconque des faits d'histoire naturelle : il est certain qu'il s'est produit à la surface de la terre une succession d'êtres organisés différents les uns des autres, non-seulement dans le même temps, mais dans la suite des temps ; en sorte que peu à peu le monde organique a oflert une série multiple d'êtres organisés selon l'ordre d'une complication croissante. Il n'est pas moins certain qu'un nombre énorme de ces types ont disparu : leur permanence est donc une fiction, et leur reproduction indéfinie dans le même type, ou, selon l'expression de M. Flourens, leur éternité, une erreur.

Examinons ces deux points : M. Broca, dans ses célèbre» Rechet'ches sur Vhybriditéy a pris les chiens domestiques pour base de ses arguments : « Malgré la diversité excessive de leur taille, de leur pelage, de leurs formes, de leurs instincts, dit-il, tous peuvent se croiser et se mélanger indéfiniment. On admet donc

(1) Cabanis, Rapp. du phys, et du moral, dixième Mémoire, § 2. 8* édi« tion par L. Peisse. Parisi 1844, p. 477»

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qu'ils ne forment qu'une seule espèce et qu'ils proviennent tous d'une souche commune. » Voilà donc un groupe qui est espèce4)ar l'un des caractères, la fécondité, et qui ne Test plus par un autre caractère, la ressemblance entre les individus, car nul ne contestera qu'il y a plus de différence entre un terrier et un lévrier qu'entre un cheval et un hémione qui sont d'espèces différentes. Que si, pour échapper à cette objection, on suppose à l'origine plusieurs types, c'est-à-dire plusieurs espèces de chiens — l'espèce qui tout à l'heure se prouvait par la fécondité continue, perd celte dernière caractéristique, et dès lors la notion espèce peut s'appliquer dans le même type au mélange de deux ou de plusieurs espèces.

On a cru échapper à cette objection en supposant que tous les chiens étaient issus d'un couple primitif et que les variations qu'ils offraient aujourd'hui étaient acquises parles croisements et par la domesticité. Cette hypothèse, professée tout d'abord par Guldenstaëlt, adoptée par Cuviei , Is. Geoffroy Sainl-Hilaire, M. de Quatrefages, et corroborée par plusieurs expériences de Mi Flourens, d'apparence concluante, rattache le chjen au chacal ; elle expliquerait en effet la fécondité continue de l'espèce chien (1). Mais ici se présente une nouvelle objection : comment une même espèce a-t-ellc

(1) Voyez sur ce point de Quatrefages, Unité de l'espèce humaine, p. 105, et Broca, .Sur l'hybridiiéf p. 545.

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pu engendrer des types tellemenl distincts, et, en cas d'explication satisfaisante, que devient l'immutabilité morphologique de l'espèce?

Evidemment il ne peut être ici question de croisement : un croisement suppose des éléments hétérogènes ou, si l'on veut, des espèces distinctes. 11 faudra donc admettre que sous les influences des milieux, les chiens ont pu acquérir les traits si profondément spécifiques qu'ils offrent aujourd'hui et qui portent sur les organes les plus stables de l'économie, sur ses appareils les plus caractéristiques, — le crâne, le squelette, le nombre des doigts et celui des vertèbres, celui des mamelles, etc., aussi bien que par le pelage, les oreilles, le nez, etc. ?

Dans ce cas, l'un des traits, la ressemblance, doit être sacrifié à l'autre.

Il ne reste donc que l'hypothèse de la multiplicité originelle des espèces de chiens, et à coup sûr, quand on a sous les yeux des types aussi distincts que le linàier, leboule-dogue, le lévrier et le terrier, on est bien forcé, de prime abord, à admettre que leurs dissemblances sont assez considérables pour qu'à ce point de vue, ils ne puissent être de la même espèce; mais comme leurs croisements sont fertiles, on suppose par pétition de principe qu'ils sont de la même espèce.

Quoique ce raisonnement ne puisse s'appliquer avec la même justesse qu'aux espèces domestiques et fort inégalement, il conserve toute sa valeur à l'égard des

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