HYPOTHÈSE DE ^ESPÈCE
ment de la vie organique par la transformation régulière et progressive des germes. On consultera sur ce point les travaux de F. Mueller sur le développement larvaire des crevettes, qui parcourent différents états, dont les analogues à l'étal adulte constituent autant de genres (1). La transmission des particularités physiologiques, l'atavisme, les organes rudimentaires ou atrophiés, constituent autant d'éléments de modifications qui font sortir un individu de son espèce, et même de son genre. Mais nous reviendrons sur ces points quand nous parlerons des procédés de transformations organiques.
Appliquée à l'homme, la notion de Tespèce, dans ses deux caractères, a donné lieu aux débats les plus singuliers ; il s'est trouvé, en définitive, que les partisans de la descendance par un seul couple primitif doivent accepter, comme un résultat de l'action des milieux, la diversité caractéristique des différentes races d'hommes; or, comme cette diversité est assez profonde pour grouper les hommes en espèces, il s'ensuit que Ton est du même coup monogénisle et partisan de la création des espèces par variations. On dit, il est vrai, que les groupes humains constituent des variétés ou des races et non des espèces, mais
(1) M. de Quatrefages (Physiologie comparée : Métamorphoses de Vhomme et des animaux. Paris, 1863) a exposé, dans le langage le plus clair et le plus élégant, tout ce qui concerne les idées modernes sur les transformations larvaires et embryonnaires.
comme les idées races^ variétés, espèces^ ne sont que des nuances, il ne reste, en réalité, qu'un seul juge de ce qui est espèce ou race, c'est la filiation continue. Mais rien n'est plus douteux que la fécondité indéfinie des différentes races humaines. Les recherches de MM. Broca et Perier ont établi à cet égard des catégories très-nombreuses, qui donnent du croisement des races humaines une notion fort analogue à celle des croisements des différentes espèces d'un même genre (1).
Toutes ces considérations le cèdent peut-être en importance à celle de l'extinction de certaines espèces; ici un coup décisif est porté à l'idée de leur perpétuité ; d'innombrables formes organiques existaient dans un passé dont la date échappe à tout calcul, et ont aujourd'hui disparu; quoi de plus naturel que de supposer que les formes spécifiques modernes, dont l'apparition est relativement récente, sont les descendantes, de même qu'elles sont les héritières des forces organiques que représentaient les groupes sans équivalents individuels dans la vie actuelle? D'oii proviendraient, en effet, les espèces nouvelles, si ce n'esl des anciennes, grâce à un concours de circonstances sur les-
(i) Outre le travail déjà cité de M. Broca sur Thybridité, on consulfera avec fruit, sur ce point, les trois Mémoires de M. Périer, publiés dans Mémoires de la Société d'anthropologie^ 1. 1 et II. L'auteur de ces remarquables écrits a mis au service de sa thèse les ressources d'une rare érudition. Il a successivement examiné les résultats de tous les croisements connus dans les cinq parties du monde.
HYPOTHÈSE DK L'ESPÈCK. 41
quelles nous n'avons jusqu'n ce jourque des données incomplètes, quoiqu'elles soient suffisantes pour nous faire entrevoir les procédés naturels de l'évolution organique? Que diraient les physiciens et les chimistes si l'on avançait que les transformations de la planète sont non des métamorphoses, mais des créations successives d'éléments nouveaux? et pourquoi les manifestations d'ordre vital échapperaientelles aux lois d'indestructibilité constatées dans Tordre inorganique?
Aussi longtemps que la biologie, subordonnée aux sciences géologiques, n'avait devant elle pour expliquer l'existence, qu'un petit nombre d'années, tel que celui que nous fournissent les livres hébraïques, l'esprit enfermé dans ce cercle étroit faisait appel aux forces surnaturelles à qui rien ne coûte; — aujourd'hui nous entrevoyons l'œuvre dans son lent accomplissement à travers des myriades de siècles; mais deux conditions doivent, outre la durée, se vérifier dans les faits ; c'est, d'une part, l'apparition dans les temps successifs de formes de plus en plus parfaites ; d'autre part, Texistence réelle d'une série animale qui nous montre encore dans Fespace les étapes graduelles du développement de la vie.
Or, ces deux conditions sont réalisées : il existe une série organique dans le temps et dans l'espace ; nous chercherons dans les pages qui suivent à en rappeler les traits principaux.
42 INTHODUCTION.
Il n'est venu à la pensée de personne de contester que les êtres organisés ont des caractères communs ;
que les animaux, par une lente gradation de propriétés, se distinguent des végétaux, qu'ils offrent le tableau d'une succession de formes de plus en plus parfaites équivalant à une division de plus en plus grande du travail organique. C'est là ce qu'on a appelé la chaîne animale — l'échelle des êtres — et, plus récemment, la série animale.
Aussi longtemps que Ton n'a vu là qu'un fait, nul ne l'a contesté. iMais du jour où l'on a cru que ce fait pouvait servir d'appui à la théorie des transformations organiques, on a cherché à en contester l'exactitude, et l'on a établi une distinction subtile entre la série abstraite et la série réelle. Oui, il existe une série, diton, mais entre les types idéaux et non entre les individus (1), et celte notion n'implique ni l'idée d'un perfectionnement graduel, chaque animal étant parfait en soi et pour sa destination, ni surtout Tidée d'un passage organique qui résulterait d'une lente transformation. Les quatre embranchements du règne animal,
(1) Graliolet, Bulletins de la Soc, d'anthr.y 1865, p. U et seq.
les deux classes du règne végétal coexistent dans leurs genres et dans leurs espèces, celles-ci isolées, et représentant plutôt les rayons d'une circonférence que les anneaux d'une chaîne, et même que les branches et les rameaux d'un arbre.
11 faut avouer qu'une telle manière de voir, si l'on se borne aux faits d'observation dans le monde vivant, a pour elle une sorte de justification; car examinant l'ensemble des êtres à l'état adulte, on ne saisit pas bien comment un poisson serait inférieur à un reptile ; comment un reptile, à un oiseau ; comment un oiseau, à un mammifère. Moins encore on se rend compte du passage des invertébrés aux vertébrés, et les innombrables lacunes dans l'apparence des formes, leurs inégalités organiques semblent protester contre toute gradation régulière. Aussi l'idée d'une série organique ne peut-elle recevoir sa démonstration que si, à l'étude des formes actuelles et individuelles, on joint celle des espèces éteintes et celle du développement, abstraction faite des individus.
Le développement peut s'étudier sous deux aspects principaux : sous celui du développement des tissus élémentaires, et sous celui du développement des organes. Or, à aucun de ces points de vue, l'existence d'une série de plus en plus compliquée n'est contestable; chez les animaux des ordres inférieurs, les tissus sont simples et presque homogènes ; tels sontils, par exemple, chez les acéphalocysles, chez les vi-
Ai • INTROniICTlOX.
brioniens, chez les monadaîres, e(c.; de ce point de départ, il est aisé d'arriver aux vertébrés, en montrant dans chaque classe, ainsi que l'a établi M. Is. Geoffroy Saint-Hilaire, une subdivision de plus en plus grande du travail organique et des appareils qui Taccornplissent. 11 n'y a là pour lanatomie générale ni difficultés ni lacunes. Les grandes fonctions, la digestion, la circulation, la respiration, l'innervation, la génération , apparaissent successivement avec des caractères d'un ordre déplus en plus élevé, subordonné au développement des systèmes musculaires, vasculaires, osseux, nerveux, etc.
Ce ne peut être notre tâche de tracer ici les détails de ce vaste tableau organique si bien décrit par Blainville, Geoffroy Saint-Hilaire et Lamarck. Rappelons cependant que l'embryogénie est venue ouvrir un nouvel horizon aux vues sériaires, en montrant que, dans la presque totalité, les embryons parcourent des phases identiques chez les animaux des mêmes classes, et qu'ils ne diffèrent à l'état adulte que par le développement de quelqu'une des parties de l'animal ; tel çst le cas, selon van Baer (1), pour les mammifères, les oiseaux, les lézards et les serpents, en sorte que la succession des êtres semble pouvoir être considérée comme un prolongement de leur évolution embryonnaire pendant la durée de laquelle des modifications se
(l) Cité par Darwin, Origine des espèces, 2* éd., p. 585.
SÉRIE AMMALfc). 45
produiraient dans le développement. Dans toutes ces modificalions, ce qui frappe c'est l'adaptation à des fonctions diverses d'organes primitivement analogues. C'est ainsi qu'à l'état adulte on retrouve le même type fondamental sous les apparences les plus diverses : les nageoires, les pieds, les mains, les ailes, sont le même membre; le cœur embryonnaire des vertébrés reproduit assez exactement le cœur définitif des invertébrés ; la cavité branchiale du manteau des gastéropodes est l'analogue des villosités branchiales du chorion des mammifères, les formes transitoires des batraciens représentent les formes définitives d'un grand nombre d'espèces inférieures, et si l'on poursuit ces analogies, on retrouvera, selon l'expression de l'illustre M. Serres, « dans les formes fugitives et passagères de l'embryogénie de l'homme et des vertébrés, les formes arrêtées et permanentes des organismes des invertébrés, » Je n'ignore pas que von Baer et Milne Edwards, J. Mueller et Longet ont, à maintes reprises, contesté la théorie si magnifiquement développée par Meckel et M. Serres (1). Mais une élude attentive et réitérée des faits convaincra que, bien loin de ne pouvoir supporter leur contrôle, la théorie de l'évolution progressive, ou, selon l'expression de Darwin, la théorie de la descendance modifiée, conséquence naturelle, est la seule qui
(i) Serres, Anatomie transcendante appliquée à la physiologie. Paris»
4(i IMHODUCTIO.N.
donne une explication quelconque du monde vivant.
D'ailleurs les objections sont loin d'être absolues ; il suffit, pour s'en convaincre^ de noter les réserves de J. Mueller et de Longet. « Pendant les premiers temps de leur formation, dit le premier, les embryons des vertébrés offrent dans toute leur pureté les traits les plus généraux et les plus simples du type d'un animal vertébré, et c'est là ce qui fait qu'ils se ressemblent à tel point, que l'on a souvent de la peine à les distinguer les uns des autres. Le poisson, le reptile, l'oiseau, le mammifère et l'homme sont (Vahord V expression la plus simple du type commun à touSy mais ils s'en éloignent peu à peu à mesure qu'ils se développent... (1) »
« Assurément, dit M. Longet, les premiers linéaments emjji^onnaires, les dispositions organiques des systèmes nerveux, vasculaires, digestifs, sont fort analogues, sinon semblables, chez tous les embryons de poissons, de reptiles, d'oiseaux, de mammifères, et de l'homme lui-même... De même que les œufs de tous les animaux se ressemblent à l'origine du développement de tout animal, de même les embryons de tous les vertébrés se ressemblent plus tard par le fait de l'existence commune de la ligne primitive et de certaines dispositions générales des divers systèmes organiques, telles que celles des arcs aortiques pour le système vasculaire... 11 n'y a donc pas de ressem-
(1) Mueller, Manuel de physiologiet traduit de Tallemand par Jourdan. 2« édition. Paris, 1851, t. II, p. 724.
SÉRIE ÂiMMALË. 47
blance entre les forme Iransiloires de Tembi^on humain et les formes permanentes des autres embryons. Mais il y a similitude à des périodes successives du développement entre les organisations embryonnaires des divers embranchements, classe, ordre, genre du règne animal, similitude qui va toujours s'affaiblissanl, se morcelant pour ainsi dire à mesure que les formes organiques divergent vers la réalisation définitive du type qu'elles doivent reconstituer (!)• »
Ces citations, que nous pourrions multiplier, mon- Irejît que les faits d'analogie et d'états successifs analogues des embryons ne sont point contestés; ils sont diversement interprétés ; c'est au lecteur à juger si leur classement sériaire, déterminé parles hommes les plus éminents, est suffisamment établi. Pour nous la question n'est pas douteuse. D'ailleurs, quand on envisage dans leur ensemble les phénomènes du développement, on ne peut manquer d'être frappé des analogies dans Ips procédés de formation, et Ton se rend compte de la nature de la série embryonnaire. M. de Quatrefages a décrit, dans un style plein de mouvement et d'heureuses images, le tableau de l'activité des premiers moments de la vie : « Tous les jours, dit-il, d'heure en heure parfois, l'aspect de la scène change, et cette instabilité porte sur les parties les plus essentielles comme sur les plus accessoires.
(1) Longel, Traité de physiologie, il) Génération, p. 254.
On dirait que la nature tâtonne et ne conduit son œuvre à bonne fin qu'après s'être souvent trompée. Ici des cavités se cloisonnent, se divisent en chambres distinctes ou bien s'étirent en canaux, et ceux-ci à leur tour se remplissent et deviennent des ligaments ; là, des masses d'abord pleines se creusent et se changent en cavités, des lames s'enroulent en tubes, des pièces primitivement isolées se soudent en organes continus, ou bien tout au contraire une masse d'abord unique se fractionne et engendre plusieurs organes. En même lemps, les rapports, les proportions changent à chaque instant. Des parties presque confondues au début s'écartent et deviennent presque entièrement étrangères Tune à l'autre; d'autres d'abord éloignées se rapprochent et contractent des relations intimes. Des organes à fonctions temporaires naissent, grandissent rapidement, acquièrent un volume énorme, puis s'atrophient et disparaissent. D'autres s'arrêtent à un moment donné, tandis que fout grandît autour d'eux, restent en place, et se retrouvent jusque chez l'adulte, où ils n'ont d'autre rôle apparent que de témoigner d'un état de choses qui n'existe plus. En un mot — des transformations incessantes, le mouvement partout, le repos nulle part — voilà dans son expression la plus générale l'histoire du développement embryonnaire (1). » Que l'on
(1) Qualrefages, Métamorphoses de V homme et des animaux, Paris, 1863, p. 41,42.
SËKIK AINIMÂLE. 49
se représente dans ce mouvement formateur des phases variées, des points d'arrêts multiples, des accroissements excessifs et des atrophies partielles, et l'on aura une juste idée des résultats, accumulés par l'hérédité pour chaque type vivant, de toutes les influences qui peuvent modifier les êtres organisés.
' Nous venons d'indiquer deux des points sur lesquels repose, dans les êtres synchroniques, l'idée de la série animale. Il en est un troisième, celui de la succession dans le temps de formes organiques de plus en plus compliquées. Mais avant d'exposer les résultats auxquels la science moderne est arrivée sur ce point, il importe que nous évitions un malentendu. Quand nous disons série animale^ nous n'entendons pas parler d'une série linéaire et continue telle que le seraient les termes A, B, C, 1),... Souvent, en effet, la série présente non-seulement des lacunes et devient A, C, F..., Z, mais encore des redoublements ou, si Ton veut, des formes répétées et modifiées d'organisation, de façon qu'elle constitue plutôt la série A, B, B', C, C. En sorte quels. Geoffroy Saint-Hilaire, pour exprimer ce qu'il appelait la classification parallélique des êtres, employait la forme suivante :
nuxLËV. 4
qui; seule, rend d^une manière à la foissimpleellogique les rapports complexes de A avec B et avec A'. C'est ce que Tauteur de la Phibsophie %oologique a verbalement exprimé, quand il a dit : « Je ne veux pas dire que les animaux qui existent forment une série trèssimple et partout également nuancée, mais je dis qu'ils forment une série rameuse, irrégulièrement graduée et qui n'a point de discontinuité dans ses parties, ou qui, du moins, n'en a pas toujours eu, s'il est vrai que, par suite de quelques espèces perdues, il s'en trouve quelque part. Il en résulte que les espèces qui terminent chaque rameau de la série générale, tiennent, au moins d'un côté, à d'autres espèces voisines qui se nuancent avec elles (1 ) . »
Nous verrons plus loin qu'une juste idée de la forme sériaire des êtres est l'indispensable préliminaire de toute vue d'ensemble sur leurs rapports; car les développements progressifs ne s'effectuent pas nécessairement ni directement d'une classe à l'autre^ mais dans la même classe et dans les mêmes genres.
Faisons toutefois remarquer, avec M. Broca (2), que l'idée de la série animale dans les êtres contemporains n'est absolument liée ni à celle de leur apparition successive sous des formes de plus en plus compli-
(1) Lamarck, Philosophie zoolog. Paris, 1809» t. I, p. 59.
(2) Broca, Bulletins de la Société d'anthropologie, 1865, p. 16.
quées, ni surtout à celle de leur Iransformalion graduelle et progressive ; toutefois, la seconde implique l'existence réelle de la première, et la troisième, des deux autres. Si, en effet, les espèces se transforment et progressent, il faut d'abord avoir pu constater qu'il existe une échelle de progression, puis un progrès dans la succession. En sorte que les trois notions offrent Tun des caractères les plus sûrs des vérités scientifiques, à savoir : la subordination de la troisième aux deux premières, de la seconde à la première, et l'indépendance de chacune d'elles par rapport à celle qui lui est consécutive*
Reprenons maintenant Texposé de la théorie de la progression vitale dans le temps, ou plutôt montrons par quelques citations à combien de points de vue particuliers et parquettes hautes autorités scientifiques elle a été soutenue. Il y a d'abord une nécessité capitale, l'alimentation : « Les plantes seules, dit M. d'Archiac, ont la propriété de produire de la matière organisée, les animaux ne peuvent se nourrir que de celte substance; les premières ont donc pu vivre et s'organiser dans de l'eau contenant de l'acide carbonique, tandis que les animaux n'ont pu exister sans le secours des végétaux qui ont du les précéder... Les êtres destinés à servir de nourriture à d'autres ont dû nécessairement devancer ceux-ci. Quelle que soit la cause qui a dû présider à leur apparition, il est peu probable qu'ils aient été créés à l'état adulte;
o2 IMBUblCTlU.N.
et, d'un aulre côté, ceux qui ' devaient s'en nourrir seraient morts de faim, s'ils avaient, à leur tour, été créés plus tôt (1). » ^
« Dans les couches les plus profondes, dit ailleurs le même professeur, apparaissent des animaux et des végétaux propres aux classes inférieures de chaque règne. Plus tard, le type le moins élevé des animaux vertébrés (les poissons) se montre dans le même moment sur différents points des mers d'Europe, un peu plus tard en Amérique,.. Bientôt naissent les reptiles avec des caractères mixtes rappelant ceux des poissons et des batraciens les plus inférieurs, et de nouveaux : crustacés remplacent une famille tout entière, celle des Irilobiles qui avait dominé pendant un laps de temps énorme (2). » A cette première période succède une époque de végétation prodigieuse; puis une époque d'atonie; puis encore, sous l'influence d'une nouvelle impulsion, des formes nouvelles se montrent, étrangères à celles qui jusque-là avaient paru; viennent ensuite des mammifères didelphes, quelques rongeurs et enfin des mammifères placentaires de divers ordres. « Les quadrumanes, le type le plus élevé des animaux, ne lardent pas à suivre les carnassiers et les pachydermes, et sur les divers points de la terre, à sa surface comme dans
(\) D'Archiac, Cowrs de paléontologie, !'• année, II' partie, page 40; Cf., juiget; 5 al 6.
(2) D*Archiac, Géologie el Paléontologie y p. 758.
SERIE A.MMALE. :ui
les eaux douces et salées, tous ces nouveaux types tendent à se localiser. »
Sir Ch. Lyell, dans son savant ouvrage sur VAndenneté de V homme ^ a cité des fragments de Sedgwick, de Hugh Miller, d'Agassiz, d'Owen, de Bronn et de Ad. Brongniart, qui appuient avec toute Tautorité de leurs noms la même doctrine, et il fait remarquer que « ce sont précisément les écrivains qui sont les plus fermes soutiens de la transmutation des espèces (Ch. Darwin et J. Hooker), qui sont au nombre des plus prudents, on pourrait dire des plus timides^ quand il s'agit d'adopter la doctrine de la progression, tandis que, d'autre part, les plus zélés champions de la progression font le plus souvent une opposition très-violente à la transmutation. » L'illustre géologue donne au surplus lui-même une preuve de sa réserve, quand il dit « que nul ne peut croire à la transmutalion, qui n'est profondément convaincu que tout ce que nous savons en paléontologie n'est rien en comparaison de ce que nous avons à apprendre (1). »
Ces lignes marquent à la fois et la faiblesse et l'espoir delà théorie de la transformation, en tanlqu'ellenes'appuie pas exclusivement sur l'embryogénie. Mais chaque jour vient augmenter le nombre des espèces intermédiaires entre celles que séparent de trop profondes différences anatomiques, en sorte que l'explication
(1) Lyell, Ancienneté de riicmme. Varis, 18(54, p. 429-450.
ni INTROOrCTION.
donnée par Darwin de l'absence de formes intermédiaires est quelquefois superflue : c< Si Ton ne rencontre pas partout et, toujours, dit-il, d'innombrables formes de transition, cela dépend principalement du procédé de sélection naturelle, en vertu duquel les variétés nouvelles tendent constamment à supplanter et à exterminer leurs souches mères. » En effet, Falconer a trouvé, parmi les espèces éteintes, vingt-six espèces de proboscidiens, dont les nuances établissent une série graduelle entre deux genres : le mastodonte et l'éléphant; et depuis la publication du travail de Falconer deux nouvelles espèces ont été découvertes en Amérique (1); le docteur Vogt, si longtemps hostile à toute idée de transmutation dans la vie organique^ a établi, dans ses Leçons sur Vhomme (2), que la transition entre les poissons et les amphibies dans le monde actuel est réalisée par les genres lepidosirène el p7*osoptèrej dont on a trouvé ça et là qiielques individus vivants, et qui bientôt disparaîtront. Mais, entre les amphibies et les reptiles, il faut avoir recours à un genre fossile, celui des labyrynthodontes, qui tend la main aux uns et aux autres; entre les reptiles et les oiseaux, il y a lé plésiosaure; entre les poissons et les reptiles, il y a l'ichthyosaure ; entre les pachydermes et les ruminants, il y a le dinolhérium, etc. Le plérodac-
(4) Voyez Lyell, loco cit., p. 465.
(2) Vogt^ trad. Moulinié, page 664.
lyle, le cétiausaure, le paléolhérium, riiipparion, voilà autant d'anneaux entre des fçrmes déjà fort élevées du règne animal.
Chaque jour apporte de nouveaux documents à celte thèse, qui prêtent leur autorité à la célèbre loi de M. Darwin, que plus une forme est ancienne, plus elle tend à relier les uns aux autres, par quelquesuns de ses caractères , . des groupes aujourd'hui très-tranchés. Récemment, M, Alberl Gaudry a dressé des tables généalogiques qui comblent, à l'aide des espèces fossiles, les lacunes qu'offraient plusieurs genres de mammifères maintenant reliés aux espèces anciennes par la découverte, dans les grottes de Pikermi, dune innombrable quantité d'ossements. Les genres hyène, rhinocéros^ cheval et sanglier ont été ainsi restaurés et rattachés à leurs ancêtres véritables .
Ainsi, la série animale s'établit chaque jour mieux graduée par l'étude comparative des tissus, des organes, des embryons, par la succession géologique des êtres et par Textinction de certaines espèces dont les ossements viennent rétablir la continuité dans le développement des formes organiques.
Quelle est maintenant la signification de la série animale dans le temps et dans l'espace? Les êtres se sont-ils présentés subitement au monde vivant, adultes, avec tous les signes distinctifs de leur espèce, ou bien y a-t-il une base quelconque à la théorie de
Mi INTRODUCTION.
leur filialion par voie (révolution })rogTessive (1)? Le plus grand effort des sciences naturelles dans notre siècle est d'avoir tenté de répondre à ce problème et, presque du premier coup, d'avoir obtenu une solution qui porte le caractère d'une vérité rationnelle nécessaire, et qui s'appuie, à bien des égards, sur la vérification expérimentale. « 11 reste bien des lacunes entre les espèces d'époque consécutive, dit M. Albert Gaudry, en terminant ses Considérations générales sur les animaux fossiles de VAltiqm (2), il en résulte qu'on ne peut encore démontrer d'une manière positive que les espèces sont descendues les unes des autres ; mais les vides n'existent-ils pas dans nos connaissances plutôt que dans la série des êtres fossiles? Quelques coups de pioche donnés aux pieds des Pyrénées, des monts Himalaya et du Pentélique,
(1) M. Fouchet, dans une note présentée réçeimnent à TA-Cadémie de? sciences (51 décembre 1866), disait avec beaucoup de justesse : « ... 11 esl un fait que nul géologue ne conteste aujourd'hui, c'est que chaque période du globe a eu ses races d^aniiuaux et des plantes ; or dans Tétat actuel de la science on ne peut admettre que deux hypothèses : Vhétéroffénie ou la mutabilité, » Presque tous les naturalistes, sauf Tétroit et orthodoxe Cuvier, génie singulièrement surfait, ont eu à un moment de leur vie la foi scientilique, la foi à la fîliation. Nous aurions donc pu accumuler les citations. Mais on trouvera avec raison que cette Introduction est déjà fort longue, et nous nous contenterons de citer quelques lignes d'Is. Geoffroy, qui, dans le programme de ses leçons sur V Espèce (1855), appuyait dans les termes suivants la thèse de la filiation : « En paléontologie, à la thèse de la variabilité limitée correspond une hypothèse simple et rationnelle, celle de la fîliation ; ù la doctrine de la fixité deux hypothèses également compliquées et invraisemblables, celle des créations successives et celle dite de translation, »
(2) Paris, 1866, p. 66.
TKANSFORMAÏION Dl-S FORMES OHGANIQUES. 57
dans les sablières d'Eppelsheimou aux mauvaises terres du Nebraska, ont suffi déjà pour révéler entre des formes qui semblaient très-distinctes, des liens étroits. Combien ces liens seront plus serrés, alors que notre science sera sortie de son berceau ! Paléontologistes d'un jour, nous balbutions à peine quelques mots de l'histoire du monde, et pourtant ce que nous savons indique de toutes paris des traits d'union. Peu à peu les découvertes conduisent à adopter la théorie de la filiation des espèces; nous tendons vers elle comme vers la source où nous démêlerons le pourquoi de tant de ressemblance que nous apercevans entre les figures des vieux habitants de la terre. »
Nous touchons maintenant a la partie la plus difficultueuse de la doctrine que nous avons entrepris d'esquisser. Supposé reconnu que la série animale est réelle, et que dans la succession des temps les formes organiques apparaissent de plus en plus parfaites; que les invertébrés, les poissons, les reptiles, les oiseaux, les mammifères, se sont succédé très- ' irrégulièrement, offrant dans chaque classe, à mesure que Jes millions d'années s'écoulaient, une suhdivi-
sien de plus en plus grande des fondions, des appareils de plus en plus isolés, et par suite des aptitudes ' de plus en plus complexes et une influence modificatrice de plus en plus grande sur le règne végétal comme sur le monde inorganique : s'ensuit-il nécessairement qu'une telle succession des formes implique leur transformation? Pour quiconque veut appliquer le raisonnement aux faits et en reconnaître les conséquences, la question n'est pas douteuse : bien des êtres qui vivent aujourd'hui à la surface du globe dérivent de ceux qui, disparus, les ont précédés sur la terre, et, ainsi que le fait remarquer M. P. Berl, professeur à la faculté des sciences de Bordeaux, « comme les formes dites spécifiques actuelles diffèrent notablement de celles qui les ont précédées, il s'ensuit nécessairement que la descendance implique la variation (1). »
Nous pouvons maintenant nous demander par quels procédés les êtres vivants ont pu se modifier au point d'offrir dans le temps une succession de formes pareille à celle que nous révèle la paléontologie. Avant M, Dai*win on avait souvent tenté l'analyse des conditions qui pouvaient altérer les formes oi^aniques, mais malgré la perspicacité et la science deLamarck, son ouvrage, auprès de celui du naturaliste anglais, semble n'être qu'un recueil de propositions, Cepen-
(i) p. Bert, ^evue des cours scientifiqves, 1866-67, p, 29.
TRANSFORMATION DKS FORMKS ORr.ANIOlJKS. 59
liant, presque louly est indiqué : les climnls, les saisons, la culture et la domeslicalion, mais par-dessus tout Texercice fonctionnel, ou, selon son expression, les habitvdeSj dont Tétude minutieuse Ta conduit à formuler les deux lois suivantes, bien dignes d'être reproduites une fois de plus :
I. Dans tout animal qui n'a point dépassé le ternie du ses développements remploi plus fréquent et soutenu d'un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, tandis que le défaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit in^ sensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, et finit par le faire disparaître.
IL Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par T influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent par Pinfluence de l'emploi prédominant de tel organe ou parcelle d'un défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve par lu génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus (1).
Toutes les lois de M, Dai'win sur la concurrence vitale et sur la sélection naturelle, sont contenues dans ces deux énoncés, mais à peu près à la façon dont l'animal est contenu dans l'embryon. De plus, Lamark n'a parlé en détail que du besoin et de l'habitude ; il ne paraît pas avoir tenu compte des résultats du métissage et de rhybridilé, ni ceux que Tembryogénie comparée nous a révélés; enfin, il ne pouvait connaître ni les faits paléonlologiques, ni, à plus forte raison, les légitimes espérances qu'ils font concevoir
(1) Lamarck, Philosophie zoologique. Paris, 1809, 1. 1, p. 255.
UO l:\TIU) IJ UCT ION.
pour les découvertes i'uUires. Ou ne saurait troj) le répéter, en effet, de ce que la faune contemporaine dérive de la faune préexistante, il ne s'ensuit pas qu'elle dérive de celle que nous connaissons jusqu'à ce jour ; il y a même toutes sortes de raisons qui nous obligent à admettre que le plus grand nombre des types actuels n^ont pas leurs ancêtres directs dans les espèces qui, jusqu'à présent, ont été décrites. Mais comme le nombre des espèces fossiles s'augmenle chaque jour, chaque jour nous fait découvrir de nouveaux liens entre le monde passé et le monde actuel • Il suit de là que jusqu'à présent la paléontologie ne fournit dans la plupart des cas aux partisans des transformations organiques qu'une explication rationnelle de la succession des formes. Comment obtenir une explication expérimentale? Par l'examen des laits de variations spontanées et factices, de reproduction sélective naturelle et artiiicielle, et enfin des faits de métissage et d^hybridité.
Comment, et dans quelles limites et dans quelles influences les formes organiques peuvent-elles se mo- . difier chez les individus, à l'étal sauvage et domestique? C'est là une vaste question qui, pour être traitée dans chaque détail, organe par organe, appareil par appareil, individu par individu, et influence par influence, réclamerait un immense concours d'études. M. Darwin, dans son chapitre sur les Lois de la variabilité, a rangé sous trois chefs principaux les in-
TRANSFORMATION DES FORMES ORGANlOUES. 61.
Huences modificatrices individuelles : les conditions extérieures^ les effets de Vusage ou du défaut d'exercice des organes^ et les corrélations de croissance. Il leur attribue une importance inégale : ainsi, les conditions extérieures, le climat, Thabitat, le milieu vital, qui forment la base de ce que M. Bertillon a si justement désigné sous le nom de mésologie, n'ont pas pour lui toute la valeur directe qu'elles avaient aux yeux de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Mademoiselle Royer, dont nous aimons à citer les judicieuses notes ajoutées à sa traduction, a fait remarquer qu'en définitive la reproduction sélective ne pouvait accumuler dans une espèce que les variations accidentelles et utiles 'y car lorsqu'elles sont nuisibles elles conduisent nécessairement à l'extinction de l'espèce ; mais le champ de leur action, ainsi restreint de moitié pour notre appréciation, n'en reste pas moins énorme.
Or, si l'on se rappelle toutes les phases par les- ^ quelles a passé notre planète, on se rend compte à la fois de la njiture des influences subies par les êtres vivants et de leur distribution géographique actuelle. Les périodes géologiques les plus analogues offrent, dans un même degré de similitude, les faunes et les flores les plus analogues. Selon TJnger, si la végétation européenne de la période houillère offre les ressemblances les plus saisissantes avec celle des zones chaudes, c'est que les conditions du climat et du sol
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étaient pour l'Europe assez semblables aux coiidilions actuelles du Mexique, de TAbyssinie, du cap de Bonne-Espérance, etc. Par contre, pendant la période crétacée, nulle analogie ni dans les êtres ni dans le monde inorganique. En général, on peut affirmer que dans les genres qui ont à la fois des espèces fossiles et vivantes, celles-ci se perpétuent dans des conditions fort analogues à celles du milieu où celles-là s'étaient propagées; et Ton peut ajouter qu'à l'époque où existaient les fossiles, les espèces actuellement vivantes n'existaient point. Cette double observation vient à l'appui de la descendance modifiée. Les singes, les éléphants, les ours, les hyènes, les rhinocéros, qui' ont habité l'Europe, n'ont plus de représentants directs Uanï cependant Velepha^ A fricanus), mais ils ont des représentants modifiés dans les espèces des parties du monde où se rencontrent des conditions analogues à celles qu'offrait l'Europe aux époques successives de ces faunes ; de même les ours, les chats, les cerfs, les tapirs, ont dans les deux mondes des fmines spécifiquement différentes, mais dont le croisement n'a jamais été tenté; un grand nombre d'animaux domestiques ont pour ancêtres des individus sauvages qui diffèrent grandement de leur postérité; dans le règne végétal, cela ne fait doute pour personne; mais dans le règne animal, la difficulté de trouver à traversées ressemblances acquises un type original est souvent d'autant considérable que
TRANSFOUMATION DES FORMES ORGAMQUES. 63
nous connaissons à peine la faune des régions les plus riches de l'Asie et de rAmérique.
Quelle est, dans tous ces traits distinctîfs, la pari qu'il faut faire à Faction des milieux cosmiques ? Elle doit être énorme et semble n'être subordonnée qu'à une seule condition : la durée. Cependant, même pour les temps historiques, et tout particulièrement pour les trois derniers siècles, de nombreux observateurs ont témoigné des profondes modifications déterminées sur les espèces importées en Amérique à la suite de la conquête du quinzième siècle. L'une des plus curieuses serait celle de la transformation du cochon domestique, qui, au rapport du père Labat et de M. Roulin, se serait, à l'état sauvage, singulièrement rapproché du sanglier dans les îles du golfe du Mexique et en Colombie. « Ces deux observateurs, dit M. de Quatrefages, s'accordent à dire que dans les deux localités, la tête plus grosse s'est élargie et relevée par le haut, que les oreilles se sont redressées, les défenses allongées. En même temps, la couleur est devenue fniforme. Partons ces caractères, les cochons maiTons se sont rapprochés du sanglier ; mais, dans les deux contrées dont il s'agit, le pelage s'est montré entièrement noir, caractère qu'on ne rencontre nulle part dans l'espèce sauvage. Bien plus, dans les Parancos, à une hauteur de 2,500 mètres, M. Roulin a vu les cochons libres se couvrir d'un poil épais, crépu, et d'une sorte de laine. .. Ces cochons ont donc
04 LViaODL'CTlON.
conservé certains traits des cochons domestiques ou acquis quelque caractère nouveau imposé par les conditions dans lesquelles ils avaient à vivre (1). » Des remarques analogues ont été faites sur le cheval, Tâne, le moulon et les oiseaux de basse-cour; mais on comprend que nous devions renvoyer aux mémoires de MM. Roulin, Isid. Geolfroy, Prichard (2) et de Quatrefages pour leur description. Mentionnons encore les vues ingénieuses émises par Agassiz sur la distribution géographique des faunes dans leur rap- [)ort de similitude avec les différentes races d'hommes. La Société d'anthropologie a consacré de longues séances, dans le cours de l'année 1863, à l'étude de l'action des milieux. Des faits nombreux, mais trèsdébatlus, qui ont été produits dans ces débats, sur les pelomSy les calongoSy les niatas et les poulets à crête osseuse ; nous aurons l'occasion de revenir sur les modifications de l'homme dans les mêmes conditions. M. de Quatrefages avance que le serin des Canaries et le dindon ont subi en Europe des altérations qui portent sur la couleur, la taille, la^iuppe et le chant (3). Mais c'est surtout parmi les plantes que
(1) Quatrefages, Unité de V espèce humainey p. 112.
(2) Prichard, Histoire naturelle dé V Homme. Paris, 1863.
(5) L'une des modifications organiques les plus curieuses paraissent celles qui sont dues à l'action des milieux et celle des axolotls relatée dans la note suivante, que nous devons à M. P. Fischer : « En janvier 1864, le Museuni reçoit du Jardin d'acclimatation six axolotls provenant du Mexique. Ces individus vivent, dans l'eau; ils portant, de chaque côté du cou, trois branchies qui sont relevées et abaissées de temps en temps par deè muscles
TRANSFORMATlOiN DES FORMES ORGAiNKJUES. Qb
les variations climatériques sont nettement établies. Les besoins et les habiludes, ou, si Ton veut, l'exercice fonctionnel des organes, constituent la seconde cause des variations. Examinons d'abord le défaut d'exercice. Sur ce point, Lamafck allait aus^ loin que possible • c< Ceux d'entre les animaux que les circon-
indiqués par Guvier ; leur queue est munie (Tune targe crête natatoire qui règne également sur le dos.
« Le 1 8 janvier 1865, une femelle est fécondée; elle pond le 19 et le 20. Au mois de mars, nouvelle ponte. En 1866, la même femelle a pondu quatre fois.
« Uéclosion a lieu trente jours après la ponte ; huit ou dix jours après Téclosion, les pattes antérieures commencent à apparaître ; puis les pattes postérieures se développent, et au bout de huit mois les petits sont absolmnent semblables à leurs parents, à P exception de la taille.
« En septembre et octobre 1865, quelques individus commencent à se transformer complètement ; les houppes branchiales, la crête membraneuse du dos et de la queue disparaissent, la forme de la tête se modifie, la couleur change, ranimai devient terrestre et revêt l'apparence d'un batracien urodèle du genre ambystoma.' Mais la transformation n'atteint que neuf individus sur quarantecinq résultant de la première ponte ; les parents conservent leurs caractères primitifs et restent encore des axolotls. Aujourd'hui même ils n'ont pas varié.
« En réalité, voici un animal qui devient adulte, acquiert des organes génitaux, se reproduit tout en conservant les caractères de l'état de larve ; il procrée des séries d'êtres aquatiques {siredon), semblables à lui-même, se reproduisant, et de^ séries d'êtres différents {ambystoma) à respiration pulmonaire ; et cependant ces séries proviennent de la même ponte. II y a donc ici un véritable cas de dimorphisme ou disomérie organique. Comme Ta trèsbien remarqué M. Duméril (Archives du Muséum^ p. 265) dans son mémoire sur l'Âxolotl, ces états différents d'un même animal n'ont aucun rapport avec la génération alternante ; puisque trois générations d'axolotlâ semblables à leurs parents se sont montrées et que la transtbrmation a atteint seulement quelques individus isolés.
i< Que devient la définition classique de l'espèce en face de pareils faits? et que devient la notion même de l'espèce, si un même animal d'une organisation aussi élevée que l'axolotl, peut donner naissance à deux formes radicalement distinctes? »
HUXLEY. • r»
slances ont mis dans l'habitude d'avaler les objets dont ils se nourrissent, dit-il, sans exécuter aucune mastication, se sont trouvés exposés à ce que leurs dents ne reçussent aucun développement (1). » A l'appui de celte hypothèse, il cite la baleine, les oiseaux el le fourmilier. De même chez les animaux qui n'ontpoînt l'occasion d'exercer les yeux, ces organes s'atrophient et ne laissent que des vestiges. Darwin a beaucoup développé ce point particulier de sa doctrine : « C'est un fait généralement réconnu, dit-il, que dans les cavernes de la Carniole et du Kentucky, vivent des animaux appartenant aux classes les plus diverses, et qui sont tous aveugles. Chez quelques crabes, le pédoncule oculaire demeure, quoique l'œil soit enlevé. Le support du télescope est encore là, mais le télescope avec ses verres est perdu; Comme il est difficile d'admettre que des yeux même inutiles puissent être d'une façon quelconque nuisibles à des animaux qui vivent dans l'obscurité, je ne puis attribuer leur perte qu'au défaut d'exercice (2). » Le professeur Owen a fait remarquer qu'il n'y a pas dans la nature de plus grande anomalie qu'un oiseau qui ne peut voler ; Darwin cite cependant une espèce dé canard de l'Amérique du Sud {micropterus brachypterus) qui ne peut que battre la surface de l'eau avec ses ailes, et il suppose que la progéniture du genre autruche avait des
(1) Lamarck, loc. cit., l, p. 246.
(2) Darwin, loc^ cit., p* 169.
TRANSFOUMATlOiN DKS FOïlMtS OUGAMOLKS. 07
habitudes pareilles à celle de routarde, et que la sélection naturelle a pendant une longue suite de générations accru le poids de son corps et sa taille ; il a donc fait « un plus fréquent usage de ses pieds et moins de ses ailes, jusqu'à ce qu'elles devinssent ainsi incapables de vol. »
Au défaut d'usage se rattache vraisemblablement les cas d'organes rudiraentanés, atrophiés ou avortés ; tels seraient les mamelles chez les mâles des mammifères, les dents chez les fœtus de baleine, et même, selon Geoffroy Sain t-Hil aire, chez certains oiseaux, qui, à l'âge adulte, n'en ont plus; les ailes, impropres au vol, d'un grand nombre de coléoptères et d'oiseaux ; les races domestiques, qui n'offrent que des rudiments de queue ou d'oreilles, les petites cornes pendantes qui parfois apparaissent chez les races sans cornes; tels sont, d'après Darwin, les exemples d'organes rudimentaires dont l'origine se trouve dans le défaut d'exercice agissant sur la suite des générations de manière à réduire graduellement certains organes. » Lamarck va même jusqu'à dire que les serpents ont perdu leurs pattes ce par suite d'efforts toujours répétés pour s'allonger afin de passer dans des espaces étroits. » Je cite à dessein cet exemple exagéré pour montrer avec quelle excessive facilité on peut tirer de cet agent de transformation organique des explications que l'on rendrait plus vraisemblables par une très-légère modification.
68 LNTUODUCTION.
L'exercice répélé, mais non excessif, de certains organes amène, on le prévoit, des effels o])posés. Les doigts palmés de quelques carnivores qui éventuellement plongent et pèchent le poisson, les bisons du Canada et les morses, par exemple, peuvent-ils être considérés comme une acquisition sélective? Lamarck n'hésite pas à attribuer la présence de ces mêmes membranes chez les oiseaux palmipèdes, à l'habitude d'écarter les doigts en nageant ; il se rend compte de la même façon des ongles allongés, recourbés en crochets des grimpeurs et de la conformation des échassiers. Tout cela est fort hypothétique. Mais, ce qui ne l'est point, c'est l'adaptation d'un même ordre d'appareil à des fonctions très-diverses, qui délermineiit des conformations spéciales. Tels sont les membranes latérales et les doigJs palmés du galéopithèque^ organes de soutien plutôt que de vol, qui établissent une transition très-naturelle aux chauves-souris, dont les mêmes replis membraneux, plus développés, servent au vol. Telles sont encore lestiiles de certains oiseaux qui servent de rames (microptère), de nageoires et de pieds (manchot), ou de voile (autruche). D'un autre côté, les nageoires de certains poissons, les daclyloplères, les pégases, les trygles, leur servent à se soutenir dans l'air, à la façon des ailes véritables.
M. Darwin a montré, dans son chapitre sur les Habitudes différentes parmi les imlividus de la même espèce et très-différentes- entre des espèces très-alliées y
les modifications organiques que produisent les changerhents d'habiludes chez les pics et les pétrels, et chez un grand nombre d'animaux. Mais, malgré les vues très-ingénieuses émises par mademoiselle Rover sur l'origine des reptiles volants et sur les transformations récurrentes (1) des oiseaux et des mammifères, tout ce que nous savons sur cette
(1) Au sujet de ces métamorphoses récurrentes, on lii'a ici avec intérêt une note que je dois encore à robligeance de mon savant ami M. P. Fischer, aide* naturaliste au Muséum :
« Userait inexact d'admettre un perfectionnement dans le développement d^un même animal depuis les premiers moments de la période embryonnaire. Si la proposition est vraie en général, elle offre de nombreuses exceptions, et ces exceptions rentrent dans la classe des métamorphoses régressives.
t( Ainsi Tembryon deThuitre représente un animal beaucoupplus parfait que rhuitre adulte ; il possède un appareil locomoteur (vélum) qui lui permet do nager avec rapidité, il est muni d'yeux et d'oreilles qui lui manquent dès qu'il est fixé. Parmi les gastéropodes, les chitons n'ont des yeux que dans la période embryonnaire ; les hipponyx perdent leur opercule et leur pied à la fin de cette même période.
« Quelques acéphales perforants (pholadidea) arrivés à Tâge adulte ferment leur manteau, et sécrètent des pièces calcaires qui rendent tout mouvement impossible, leur pied disparait et l'animal auparavant travailleur et actif reste dans une immobilité absolue, ici la transformation régressive ne se montre que lorsque l'animal a atteint sa taille normale.
« En suivant le même ordre d'idées, ne trouvons-nous pas une transformation régressive dans le chailgcment de caractère et d'aptitude qui survient chez les singes anthropomorphes à l'âge adulte? L'intelligence si développée chez ranimai jeune subit une dépression corrélative de la diminution de l'angle facial et de la prédominance des instincts.
« La nature peut donc se transformer en abaissant ses manifestations au lieu de les élever dans l'échelle organique, et l'importancç de cette propriété est capitale au point de vue de la doctrine de I:i filiation des êtres ; sans cela nous ne verrions plus aujourtrhui qun les derniers termes dos transformations perfectionnées ; les êtres inférieurs n'existoraient pas. »
grande et belle question, en réalité, a plutôt le caractère d'une vérité rationnelle que celui d'un fait expérimental ; car, dans l'individu, les limites des variations sont étroites; si Ton veut les dépasser, l'équilibre organique s'altère, la mort survient rapidement; les modifications artificielles ou natui:elles ne peuvent se réaliser que dans la suite des générations ; or, nos éludes sont trop récentes pour que les résultats soient très-considérables. Et cependant, ceux qu'on a obtenus pour les pigeons sont anatomiquement à la hauteur des différences génériques.
loi intervient pour déterminer un pareil résultat, un procédé dont l'ouvrage de M. Darwin est un magnifique commentaire et même — abstraction faite de toute idée de mutabilité — une irrécusable démonstration : la sélection spontanée ou artificielle (1).
La sélection spontanée est ce phénomène en vertu duquel les variations accidentelles les plus utiles aux individus assurant leur supériorité, elles assurent du même coup leur reproduction dans la suite des générations. La sélection artificielle diffère de la précédente en ce qu'au lieu de pei'péluer des variations utiles aux animaux eux-mêmes, elle perpétue des variations utiles à l'homme. « La nature fournit les variations,
( I ) J'ai proposé, il y a 4uei([ues années, de remplacer répilhète naturelle par spontanée. Tout est naturel, en effet, même ce qui est provoqué. Mais lout n*est point spontané. (Voyez Pre^e scientifique, 1862, I^ 571.)
dit Darwin, l'homme les ajoute dans une direction déterminée par son utilité ou son caprice-.. — Si des variations utiles aux êtres vivants se produisent parfoiS; assurément les individus chez lesquels elles se manifestent ont les plus grandes chances d'être épargnées dans la guerre qui résulte de la concurrence vitale; et en vertu du puissant principe d'hérédité, il y aura chez eux une tendance à lég\ier ces mêmes caractères accidentels à leur postérité (1). »
On voit donc que la sélection est une forme de l'hérédité, ou, selon l'expression de M. A. Sanson, l'hérédité élevée à sa plus haute puissance. Ici se placerait dans une étude complète de la question des transformations organiques, l'étude de l'hérédité des particularités physiologiques qui comprennent un champ très-étendu, depuis les caractères les plus fugaces, la couleur des poils, les taches de la peau, jusqu'aux anomalies les plus extraordinaires, telles que l'excès dans le nombre des doigts, l'absence de quelques phalanges, les houppes de plumes, l'absence de cornes chez les ruminants, le nombre des vertèbres caudales, les conformations crâniennes, le géantisme et le nanisme, l'albinisme, le mélanisme, etc., etc. C'est à l'aide de la sélection appliquée à Tune de ces varialions que l'on a formé presque sous nos yeux la plupart des races domestiques. On ignore jusqu'à
(1) Darwin, loco cit.t p. 41 et 15(*,
quel point toutes ces anomalies peuvent se transmettre et se fixer dans une race.
L'unité de l'organisme vivant a une conséquence qui contribue à^ augmenter la masse des variations; je veux parler des corrélations de croissame qui jouent en tératologie un rôle capital et en vertu desquelles toute modification entraîne de près ou de loin une modification correspondante dans une série d'organes. L'hybridité, même à titre exceptionnel ^ vient enfin compléter Ténumération des procédés naturels qui déterminent la variation dans les formes organiques. Nous en avons déjà parlé à propos de rhypolhèse de Tespèce ; il n'est pas sans utilité d'y revenir. A la vérité, les savants qui se sont le plus occupés de la mutation des formes ne lui attribuent point une valeur de premier ordre; car à leurs yeux la sélection naturelle suffit; en définitive, à créer les espèces, toujours transitoires. Et cependant on conçoit avec quelle rapidité plus grande les formes organiques pourraient se transformer si Thybridité pouvait créer des espèces intermédiaires; mais pour que
(1) On trouvera dans le savant ouvrage de M. Godron, de V Espèce, déjà cité, le tableau très-complet de toutes les modifications anatomiques que nous offrent les animaux domestiques par rapport à leur type sauvage ou sous différents climats : le chien, Fane, le cochon, le bœuf, le pigeon et les végétaux. On notera cependant que Téminent professeur est placé au point de vue de la permanence des types ; il est toutefois difficile de ne pas se ranger à l'opinion contraire en présence de la masse des faits de variation qu il a recueillis.
TKANSFORMATION DKS FORMES ORGANIQUES. 75
des plantes ou des animaux puissent produire, il faut tout d'abord qu'ils offrent entre eux certaines ressemblances de structure et de constitution qui leur permettent dé s'accoupler; en dehors de toute notion abstraite, la conservation des formes par la reproduction est donc favorisée par cette disposition naturelle qui pousse les animaux à rechercher des êtres en tout semblables à eux. Mai| quand les différences sont de peu d'importance, l'affinité organique perd une part proportionnelle de sa valeur négative, et l'on peut voir dans des circonstances qui, à l'état de nature, ne se rencontrent presque jamais, des accouplements entre espèces du même genre, et quelquefois même des accouplements entre genres très-différents. M. Broca, dans ses recherches, a rappelé les observations de Buffon, de Réaumur, et les siennes propres, sur ce point; mais ainsi qu'il le. fait remarquer, « ce croisement ne s'effectue, el IMiybridité n'existe que lorsque la constitution réciproque de la semence et des ovules est assez analogue dans les deux espèces pour peï'mettre la fécondation. » Cela posé, iJ distingue différents degrés d'hybridilé, savoir: VH. âgénésiquej « produisant des métis de premier sang * tout à fait inféconds, soit entre eux, soit avec les deux espèces mères, ne pouvant produire ni descendants directs ni métis de second sang; 2° H. dysçénésique^ produisant exceptionnellement des métis avec l'une ou l'autre des espèces mères : mais ceux-là sont stériles;
n INTRODUCTION.
3*f/. paragénésiqueSj mélis peu ou point féconds entre eux; mais féconds avec Tune des souches mères el produisant des métis de second sang, fertiles avec les premiers ou entre eux, ou avec l'espèce la plus voisine; 4° H. eugénésiqm^ mélis féconds entre eux.
Cette classification montre combien la question est complexe et avec quelle légèreté on s'expose à la résoudre négativement, si l'on ne tient compte de toutes les nuances à l'aide desquelles Thybridité peut se manifester. De toutes le^ catégories si nettement établies par M. Broca, il y a de nombreux exemples : le bouc et la brebis, le chèvre et le mouton, l'âne et le cheval, les taureaux et les juments, le lapin et la hase^ de nombreux oiseaux, le cheval et la vache, le chien et la louve, le bœuf et le bison, et en général les diverses espèces de l'ancien et du nouveau monde ont donné des hybrides à différents degrés de fécondité. Quant aux animaux inférieurs, les expériences, d'ailleurs très-difïîciles, n'ont point été tentées ; dans le règne végétal, rhybridité, depuis les travaux de W. Herbert et de M. Naudin, n'est plus contestée. Il serait difficile d'apprécier la part de cette influence dans l'ensemble des transformations organiques ; il est sage, d'ailleurs, de s'abstenir de tout jugement sur ce point avant que des expériences systématiques qui deman- (ient des sacrifices énormes viennent nous éclairer sur les lois de la fécondité. Mais que l'hybriditéait eu une part considérable dans les variations individuelles
THANSFOHMATION DES FOUMKS ORGAMOIKS ;r,
que conlirmerail ullérieuremeni la sélociiori, cela esi au plus haut point de probabilité.
Ce serait ici le lieu de tracer les lois «générales qui président à toutes ces transformations, ^fais on comprendra que nous laissions au lecteur le soin de déduire du tableau que nous avons es(|iiiss(' TidcV d'un progrès dans la succession des êlres; ce progrès toutefois n^esl ni collectif m universel. II est individuel et particulier. La nature, dans son ensemble, n'a point accru la somme de ses forces, elle les a autrement réparties. En sorte c|ue Téquivalence organique se retrouve, par l'accumulation chez ITiomme d'une partie des forces autrefois disséminées dans le monde organique inférieur. Un tel résultat s'est produit en vertu d'une loi immaneiile dont M. Darwin a donné la théorie la plus ingénieuse, la concurrence vitale à la surface du globe, d'où résulte la prédominance, soumise à mille fluclualions, mais finalement décisive, des êlres supérieurs sur les inférieurs, c'est-à-dire le progrès : la domination de plus en plus marquée de Thomme sur les animaux en est la démonstration évidente. Mais bien loin que le progrès organique tende à mulli[)lier les formes des êtres vivants, je pense, contrairement à l'opinion de M. Darwin, qu'il tend à les réduire et à supprimer, au profit de l'homme, toutes les races non domestiques, c'est-à-dire tout ce qui ne lui est pas d'une utilité immédiate. Ainsi l'état présent de
rimmanilé peut elrc considéré comme «ne étape vers une forme encore inconnue de l'existence dont on peut apprécier, dans le lointain des âges, la distance et le perfectionnement par la distance du plus infime des animaux à Thomme occidental.
LES anthropoïdes ET LES HOMMES
L'ouvrage de M, le professeur Huxley ne comprend pas l'examen de toutes les questions que nous avons soulevées à l'occasion de cette traduction. Il n'expose qu'un point spécial de l'immense probtème, mais il l'expose savamment et habilement. Le premier des trois Essais qu'il contient, tout historique et physiologique, relate l'histoire naturelle des singes qui ressemblent à l'homme; le second est un substantiel traité d'anatomie comparée de l'homme et de ces mêmes singes; le troisième, que nous avons complété à l'aide des documents les plus récents, contient l'histoire des ossements humains fossiles, c'est-à-dire contemporains d'une faune et d'une flore ^différentes de celles des lemps historiques.
On voit qu'il n'est point ici question de la genèse humaine. M. Huxley a voulu simplement liacey Ui tableau des relations mutuelles des animaux les plus
élevés et des lioinuies; sur toute autre question il laisse au lecteur le soin de se faire une opinion. Qu'à ce titre, on nous permette d'ajouter encore une page à cette introduction, et nous aurons parcouru toutes les phases de la théorie des descendances modifiées.
Pour quiconque a bien compris les lois de la concurrence vitale et de la sélection naturelle, il est clair (jue si les types organiques vivants dérivent de types à bien des égards distincts, ceux-ci doivent avoir disparu; car une variété ne peut disputer le sol aux autres variétés, dans des conditions extérieures également favorables, qu'à la condition de les exterminer : et pour arriver à un tel résultat elle doit être nécessairement la mieux douée ; mais il arrive en général que c'esten vertu d'une adaptation plus facile aux milieux extérieurs que les variétés se perpétuent; dans les deux cas, les modifications organiques se produiront parallèlement à leurs causes, cest-à-dire avec une incidculable lenteur. Il en résulte que les caractères afiàtorao-physiologiqiies ne se distinguent dans la suite chronologique des êtres que par des nuances imperceptibles d'une génération à l'autre. On peut donc être assuré qu'en général, dans une même classe, plus les différences sont profondes entre deux genres, plus sont distantes les périodes de leur apjrarition dans le temps, (^est là, sans doute, pourquoi la science n'a pu jusqu'à ce jour répondre à la question : ffûii xnent l'homme? que pose M. Huxley au cMim-
78 l.NTliODLCTlON.
luciiceniciU du second des essais conleints dans cel écrit.
A coup sûr, riiorame occidental contemporain, autant qu'il est permis de l'inférer de sa constitution anatomo-i)hysiologique, ne provient d'aucun des singes que nous connaissons; vraisemblablement, l'humanité, dans son ensemble, ne provient même pas de Tune quelconque des races d'hommes répafties à la surface du globe. Les probabilités nous conduiront plus loin encore dans la voie des hypothèses et nous permettent d'admettre que les hommes et les singes dérivent sans doute d'un assez grand nombre de formes organiques distinctes qui ont abouti respectivement à des expressions analogues, mais d'une portée différente par rapport à l'ensemble du règne animal.
Quoique dans Touvrage de M. Huxley il ne soit directement question ni de celte hypothèse ni de celle de la dérivation immédiate, on trouvera peut-être que le simple examen des faits embryologiques, examen qui forme la base du plus remarquable de ces essais, vient plutôt confirmer la première que la seconde. Que nous montre en elfet le célèbre professeur : Que les différences constatées entre les hommes inférieurs et les singes supérieurs ne sont pas plus considérables (lue celles qui existent entre les singes des degrés extrêmes. En d'autres termes, et tout en penchant visiblement vers la mutabilité progressive, M. Huxley se borne à démontrer dans les êtres supérieurs actuels
LES ANTHROPOÏDES ET LES HOMMES'. 7î)
Texistence réelle de la série organique. Sans doute c'est là une condition indispensable du progrès, mais elle est loin d'être suffisante, et nous n'hésitons pas à dire que si nous n'avions qu'un chimpanzé à placer entre Michel-Ange et le premier des mammifères, il faudrait renoncer à toute généalogie naturelle de l'homme; car^ on ne conçoit pas en vertu de quelle secrète action, les anthropomorphes qui n'offrent aujourd'hui aucune tendance progressive auraient pu être poussés jadis vers le perfectionnement. La même remarque peut s'appliquer aux races humaines inférieures qui, loin de profiter de l'impulsion civilisatrice qui leur est donnée, s'éteignent et disparaissent chaque jour au contact des peuples européens. A ce point de vue, les singes anthropomorphes et les hommes de race inférieure me semblent représenter bien plutôt des formes incomplètes, impropres à toute évolution ultérieure, que des étapes de développement. Ce sont, si Ton veut, les branches collatérales et décidués d'un arbre dont le tronc vigoureux s'élance Vers le ciel. Bien loin donc que les transformations organiques nous ramènent vers l'unité de type dans les différents ordres, il semble que le progrès consiste précisément dans l'extinction des êtres qui ne peuvent supporter les épreuves d'un degré de vitalité supérieur.
Ainsi l'homme a vraisemblablement pour progéniteurs, dans un passé dont la date est incalculable, des êtres à formes anthropoïdes, qui se rapprochaient de lui
80 LNTÏIODCCTION.
beaucoup plus qu'aucune des formes simiennes acluellement connues et qui, cependant, n'étaienl point des hommes. Mais pour autant que nous pouvons l'inférer du peu que nous savons sur les lois de la transformation des types, il nous est difficile d'admettre que les différentes espèces d'homme aujourd'hui connues puissent provenir les unes des autres. L'hypothèse qui leur donne une origine locale et qui suppose à toute une faune, une même tendance formatrice est bien mieux en accord avec l'esprit des faits. Elle a d'ailleurs pour elle l'autorité des hommes qui se sont le plus occupés de cette question, et notamment de C. Yogt, qui, dans ses Leçons sur Vhomme^ s'exprime ainsi : « Difierentes séries parallèles de singes ont à leur sommet des formes d'un développement plus élevé, des types supérieurs gravitant vers le type humain. Prolongeons par la pensée le développement des trois types anthropomorphes jusqu'au type humain, qu'ils n'atteignent pas et n'atteindront jamais, nous aurons ainsi, provenant de ces trois séries parallèles de singes, trois i-aces humaines primitives...» (P. 623.) Pour Gratiolet, les orangs et les gibbons sont les formes anthropoïdes du groupe des semnopilhèques, les chimpanzés sont les anthropoïdes du groupe des macaques et des magots, et les gorilles les anthropoïdes du groupe des cynocéphales (1). On voit que
(1) Gratiolel, Anatomie des trogbdytes Aubryi, p. 24'2.
cette opinion se rapproche singulièrement de celle de Vogt; Tune et l'autre accusent les tendances des types organiques.
Dans cette conception, les hommes n'ont donc point un ancêtre, mais une multitude d'ancêtres! dont les races humaines modernes sont les exprès-] sions modifiées. Parmi ces nombreux efforts vers le perfectionnement des formes , il y a eu , çà et là, ainsi que nous Tavons observé chez les animaux, des tentatives avortées, des métamorphoses régressives et aussi des bonds prodigieux qui viennent compliquer les recherches généalogiques et décourager les esprits impatients. Cependant, on a souvent fait remarquer, avec raison, que les formes transitoires sont nécessairement les plus rares, et cette considération, unie au fait de la découverte d'une vingtaine d'espèces de singes fossiles dans les trente dernières années, ne contribue pas peu à encourager les recherches. Naguère M. Lartet a décrit les ossements du Dryopithecus fontanx^ espèce de gibbon à longs bras trouvé dans FAriége, qui, par tous ses caractères ostéologiques , se rapproche de l'homme plus qu'aucune autre espèce, notamment en ce qui est de la taille et de la mâchoire inférieure. Mais entre le dryopithèque et l'homme le plus inférieur que nous connaissions, il y a encore une lacune considérable que l'avenir comblera. Le savant naturaliste C. Vogt n'hésite pas à dire que les
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microcéphales humains, qu'il considère comme des cas d'atavisme simien, « fournissent une série conduisant de l'homme aux singes, aussi complète qu'on peut la désirer. » 11 dit encore que « TaiTêt de développement qui a frappé l'enfant pendant sa vie intrautérine l'a maintenu à un degré intermédiaire entre l'homme et le singe, degré constituant d'ailleurs une des évolutions par lesquelles Terabryon humain doit passer dans le cours normal de son développement; » et il ajoute « que le crâne d'un microcéphale trouvé à l'étal fossile, un peu endommagé, et privé de sa mâchoire inférieure ainsi que de la série dentaire de la mâchoire supérieure, devrait être, sans hésitation, déclaré par tout naturaliste comme un crâne de singe, car un pareil crâne n'offrirait pas le moindre trait caractéristique qui pût permettre d^autoriser une conclusion contraire (1). » Ajoulons, pour compléter le tableau, que M. Dupont a trouvé en Belgique, à la Naulette, sur les bords de la Lesse, une mâchoire inférieure qui offre évidemment des caractères simiens.
Toutefois, il faut convenir que, même en s'aidanl de l'ingénieuse hypothèse de Vogt sur Tatavisme des microcéphales^ la distance des formes anthropoïdes à l'homme normal paraît toujours grande; plus nous avancerons dans la civilisation d'ailleurs, et plus
(1) Yogt, Leçons sur Vhomme, p. 250, 261 et 265.
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celte distance augmentera. Ainsi que Ta fait rémarquer M. Shaaffhausen : « Non-seulement les races humaines au plus bas de Téchelle, qui présentent dans leur organisation maints rapports avec les formes animales, finissent par s'éteindre, mais aussi les singes supérieurs qui touchent de plus près à rhomme deviennent de plus en plus rares, et dans quelques siècles ils auront peut-être entièrement disparu. »
S'il en est ainsi -^ et les faits contemporains le prouvent suffisamment — l'existence de formes fossiles transitoires, encore inconnues, acquiert un degré en quelque sorte mathématique de probabilité. On peut les chercher dans les cavernes avec un espoir aussi bien fondé que celui de l'astronome, que les perturbations des mouvements célestes dirigent vers l'espace inconnu. La mâchoire de la Naulette, évidemment pithécoïde, est, selon M. Broca, si réservé dans toutes les questions qui touchent à la transformation des espèces, « le premier fait qui fournisse un argument anatomique aux darwinistes (1). » M. Prunerbey lui-même, et, selon lui, quelques crâniologistes de premier ordre, furent frappés, en contemplant ce maxillaire, de ses caractères tout à fait exceptionnels* Mais renvoyons, pour la question anatomique, au se^ cond et au troisième des Essais de M. Huxley, et,
(!) Voir, sur cette màcboire, la discussion qui a eu Heu a la Société d'un< thropologie (Bullelinèi 1866, p, 584).
pour clore celte Introduction, disons quelques mots sur la physiologie comparée, et, en particulier, sur les phénomènes intellectuels, dont M. Huxley n'a poiijt traité.
L'anatomie, qui jusqu'ici a été notre seule base d'examen, n'est en effet que l'un des procédés de la connaissance, et, parmi ceux-ci n'occupe le premier rang que grâce à la démonstration universellement et constamment vérifiable qu'il comporte. L'observation physiologique, et, en particulier, celle des facultés intellectuelles et morales, va plus loin; plus compliquée, elle est soumise à des chances plus nombreuses d'erreur, mais elle devance toutes les démonstrations anatomiques. Nous n'avons pas besoin d'ossements intermédiaires entre les types pour être assurés que Tintellect humain et celui des animaux sont diversement taillés dans la même étoffe, et que pas une des aptitudes dont se targue notre orgueil n'est pas absolument étrangère aux animaux.
Mais pour rendre fructueuse une comparaison de cette nature, il ne faut pas prendre les termes extrêmes et les comparer, comme l'ont lait nombre d'écrivains (le parti pris, qui se sont amusés à mettre en regard un Newton et un chimpanzé. Tout homme qui, par goût ou par profession, a été à même d'observer rigoureusement ses semblables, possède un certain nombre de cas qui lui ont laissé penser, sous de fraîches impres-
sîons, que souvent parmi les Occidentaux les plus avancés dans le développement mental, et chez des individus ayanl toutes les apparences d'une bonne conformation , les facultés intellectuelles ne s'élevaient pas, dans les actes en apparence les plus élevés, au delà de l'imitation et de l'obéissance. C. Vogt, observateur minutieux et très-logique, a même retrouvé, chez les idiots microcéphales, tous les caractères psychologiques des singes; et, sans se soucier de l'objection superficielle tirée de l'état maladif, il a vu, dans ces cas, nous l'avons déjà indiqué, des faits d'atavisme*
Il n'est cependant pas nécessaire de recourir aux microcéphales et aux faibles d'esprit pour établir des transitions de cel ordre. On pourrait objecter justement que les cas individuels ne peuvent faire loi et établir la moyenne de l'intellect des races civilisées pour déterminer la valeur d'un type abstrait, l'homme ; ici encore on trouverait un terme extrême. Mais si l'on étudie avec les voyageurs les habitants de quelques parties du nouveau continent et même de l'ancien, on trouve des groupes humains dont l'existence collective n'est que d'une nuance au-dessus de celle des primates ou des carnassiers. Sir J. Lubbock a résumé, dans son magnifique ouvrage sur les temps préhistoriques, la plupart des documents que nous possédons sur les sauvages modernes, et il suppute en terminant, les votes des naturalistes et des voyageurs en faveur de
celle de ces races qui a le plus de droit au titre « inenviable » d'être au plus bas de Péchelle. Lés Fuégiens ont pour eux dans ce concours Cook, Darwin, Filzroy ,et Wallis. Mais les Buschmen, les Australiens et les Tasmaniens, les Andamanites et quelques tribus du Nord-Amérique comptent « en leur faveur » d'illustres autorités ; il semblerait, qu'après avoir été témoins du degré d'infériorité de ces races, chacun des voyageurs se soit dit : On ne peut aller plus bas I Nus, sans abris qui soient incontestablement mieux construits que ceux des chimpanzés et des orangs, sans métaux, sans poteries, quelquefois sans même avoir ridée de cuire leurs aliments, sans aucuns soins de propreté personnelle, livrés à une promiscuité complète, parfois sans animaux domestiques ni agriculture d'aucune sorte, sans aucune notion de devoirs, même envers les enfants, les malades et les vieillards, — ce ne serait qu'un jeu d'oisif de prendre la peine de prouver que sur bien des points certains animaux sont plus développés que ces peuplades, mentalement cl moralement. Et, si dans cette énumération nous n'avons pas parlé du cannibalisme, c'est que quelques auteurs, trop pénétrés de l'idée que « l'homme » est d'une autre essence que les animaux, et sachant que les loups « se mangent entre eux » plus rarement que les hommes, ont été jusqu'à noter là une marque (le la supériorité du règne humain 1 Pour ce qui es! du feu. d'une part, quelques voyageurs ont affirmé
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que certains singes du nouveau monde en connaissaient l'usage ; d^autre part, on a avancé à différentes reprises que les Tasmaniens, tout en possédant le feu, devaient l'entretenir constamment, car ils ne savaient comment le rallumer, et que les habitants de certaines îles océaniennes n'en avaient jamais vu avant l'arrivée des Européens; mais, à mon avis, on a attaché trop d'importance à Tune etàFautrede ces assertions. Il est certain que quelques singes ont des bâtons, et qu'ils se servent de pierres non-seulement comme armes de défense, mais encore comme outils pour briser les noix, et cela nous suffit : « Assurément, dit Lubbock, un très-petit pas nous conduirait de cette application à celle d'une pierre tranchante destinée à couper (1). » Mais nous devons laisser là ce parallèle, ou plutôt cette série, dont les termes sont si étroitement rapprochés. Cependant Lyell, Wilson et Lubbock, Spring, Garrigôu, etc. , ont rendu tellement complète l'étude de l'archéologie préhistorique (2), qu'il serait bien sédui-
(1) J. Lubbock, Pre^hntoric Times as illustrated by ancient Remains, London, 1865, p. 473.
(2) Citons ici, comme Tun des faits les plus beureux pour ravancement de cette partie de la science de Thomme, la création du musée de Saint- Gennain-€n-Laye, unique au monde, où, dans les salles restaurées du vieux cbâteau, se trouvent réunis, rigoureusement classés, la plus belle collection de documents préhistoriques et celtiques que Ton possède, sous la direction de M. Â. Bertrand et d'un comité de savants spéciaux. La fondation du recueil périodique intitulé Matériaux pour Vhistoire positive et philosO" phique de V homme, œuvre toute de dévouement, entreprise par M. G. de Mortillet, il y a déjà trois années, a aussi répondu à un véritable besoin. On peut voir en effet, par le nombre des traductions faites en France sur la
sanl d'esquisser un rapprochement entre les hommes fossiles du sol européen el les sauvages modernes. Car si le grand problème de l'origine de Têtre humain a sans nul doute reçu dans ces dernières années une solution voisine de la démonstration, les points particuliers de la question restent tout à fait obscurs. Sommes-nous les descendants généalogiques des hommes de Moulin-Quignon, de Chartres, d'Engis, du Périgord, de l'Ardèche et des Pyrénées (1), ou bien ces anciens possesseurs de notre sol auraient-ils entièrement disparu, vaincus par une race qui à son tour aurait cédé la place aux conquérants asiatiques? L'avenir nous l'apprendra. Ce qui est dès à présent certain, c'est que les races humaines contemporaines nous offrent des inégalités singulières dans leur aptitude au développement civilisateur, les unes s'y montrant absolument réfractaires, les autres, au contraire, offrant l'image d'une civilisation spontanée ou provo-
science de Thomme, que nous sommes fort en arrière des autres nations sur ce point, bien que la plupart des grandes découvertes paléontologiques et anthropologiques, telles que Thomme d^Abbeville et celui de Saint -Prest, le singe de Sansan, etc., aient été faites en France. Sans la fondation de la Société d'anthropologie, ces études, qui sont de premier ordre, n'auraient parmi nous pour adeptes qu'un très-petit nombre de savants spéciaux, et l'ignorance de leurs enseignements se ferait encore plus péniblement sentir chez les psychologistes et chez les histpriens.
(1) On trouvera très-complets, sur toutes les questions qui se rattachent à Y homme fossile, les documents originaux dans Y appendice à l'ouvrage de Gh. Lyell, Paris, 1864. Indiquons aussi le beau mémoire de MM. F. Garrigou et H. Filhol, Age de la pierre polie dans les cavernes des Pyrénées ariégeoises; Paris et Toulouse, 1864, avec 9 pi., et en général les nombreux travaux de M. Garrigou.
quée, comparable à celles du Mexique et du Pérou, par rapport aux tribus du nord de l'Amérique et de TAustralie. Ce fait incontestable, que M- Brocaa comparé à l'aptitude à la domestication ou à son impossibilité, éclaire Tune des lois du progrès organique qui, ainsi que Darwin, l'a admirablement montré, n'est ni universel, ni constant.
M. Littré, dans ses éloquentes Paroles de ptdlosophie positive^ a noté quatre degrés successifs dans le développement humain : le besoin, dit-il, qui est le degré inférieur et premier; le moral, qui est le second: le sens et la culture du beau, qui est le troisième, et la science, qui est le quatrième. Dans un écrit tout récent sur les Phases sociales^ M. Letourneau a établi sur des faits solides une succession analogue, à laquelle il donne les besoins comme mobile, en distinguant des besoins végétatifs, sensitifs, moraux et affectifs, et scientifiques (1). Des travaux de cet ordre, et non de vaines spéculations métaphysiques sur l'essence des êtres, nous donneront quelque jour les véritables lois du progrès humain.
Mais laissons ces questions compliquées et résumons ces données : nous avons vu que les races humaines contemporaines les plus inférieures ne s'élèvent que de fort peu de degrés au-dessus de certains animaux. Pour autant que nous en pouvons juger,
(1) Letourneau, Bulletins de la Société d'anthropologie , 1867.
]es hommes des époques les plus reculées parmi ceux qui nous ont laissé des documents positifs de leur existence sur le sol européen, n'étaient pas supérieurs aux Mincopies, aux Australiens et aux Esquimaux, si même — et telle est Topinion de M. Roujou (1) — ils ne lui étaient inférieurs. Or, à moins de supposer que Thomme civilisé n'a pas d'ancêtres, il faut reconnaître en tout cas que nos ancêtres se rapprochaient infiniment plus que nous du gorille, qui se construit des huttes, et de l'orang-outang, qui se façonne des bâtons dans les bois de Bornéo; on peut donc se demander s'il y a eu pour l'homme, avant l'âge de pierre, un âge où le bois seul était en usage, mais déjà la date des êtres qui se fabriquaient de grossiers instruments de silex est incalculable; d'ailleurs la nature même de l'outil ne nous permettra sans doute jamais d'en décider, si tant est que le mot jamais, en matière de découvertes paléontologiques, puisse trouver une place légitime. Mais il y a un âge de bois pour les singes, et même, selon sir J. Lubbock, un âge de pierre.
« L'homme faible et chétif, errant et nu, sans industrie et presque sans armes,, » selon les expressions de M. Broca, voilà ITiomme qu'il faut comparer aux animaux, et non celui qui, poussé par l'instinct de son développement souverain, agrandit chaque jour la distance qui l'en sépare, en détrui-
(1) A. Roujou, Recherches sur Vâge de pierre quaternaire dans les environs de Paris. Excellent résumé très-précis et très-savant de la question.
sant tous ceux qu'il ne peut utiliser pour ses besoins.* En dehors d'un parallèle collectif, la comparaison des aptitudes isolées est loin de nous permettre de nous croire d'une autre essence que le règne animal tout entier, et il est facile de montrer que certains animaux possèdent souvent à un degré supérieur les facultés spéciales sur le nombre et la nature desquelles il est difficile de s'entendre. Ici encore il nous faut renvoyer aux Bvlletim de la Société d'anthropologiej qui a consacré une partie de ses séances, en 1865, 1866 et 1867, à l'étude comparée (les facultés mentales de l'homme et des animaux. Là toutes les faces de la question sont diversement envisagées par des hommes du plus grand savoir, et notamment par MM. Pruner-bey et Broca; il est difficile qu'il reste un doute sur l'identité de la nature des opérations mentales dans toute la série animale à ceux qui auront lu et contrôlé le mémoire de M. Broca, qui se termine par cette heureuse citation de Montaigne : « Il y a des ordres et des degrés, mais c'est soubs le visage d'une mesme nature. »
M. le professeur Bischoff vient de publier un travail crâniologique sur les singes anthropomorphes, oii il est de nouveau question de la différence quahtative, et non-seulement quantitative de l'intelligence des animaux et des hommes, et le trait distinctif capital
* Bischoff, Ueher die Verschieienheit in der Sekadelbildung des Gorilla, Chimpanse und Orang, etc. Munchen, 1867-
que nous donne le savant anatomisle est toujours cette faculté de se réfléchir sur lui-même et de méditer sur ses origines, ses destinées et sa nature qui est si libéralement accordée à tous les hommes. M. Bischoff suppose ici sans nul doute que « tous les hommes » sont professeurs de philosophie dans quelque université allemande. Cependant il pourrait s'apercevoir, pour peu qu'il observe attentivement les hommes illettrés — et bien des lettrés — même sans aller en Australie ou en Afrique, que de tels problèmes n'ont jamais occupé l'esprit que très-exceptionnellement.
Mais, ainsi que le dit M. Huxley, l'orgueil humain ne se résigne pas aisément à se croire pétri du même limon que les êtres inférieurs. Le charretier cruel, qui donne chaque jour dans nos rues l'exemple de la férocité, se croit issu des dieux de même que le fei'vent disciple de la généalogie biblique se croit fait à leur image, et à travers toutes les dissemblances apparentes, leur morale est comme la logique, uniforme et impitoyable : l'enfer éternel ou les châtiments sanglants à ceux qui, succombant sous le fardeau, ne peuvent traverser sans faiblir leurs dures épreuves. Aussi, pour répondre une fois de plus à des critiques sentimentales sur la dignité et la moralité humaines, je dirai que l'une et l'autre sont du côté de ceux qui croient à l'évolution progressive des êtres et qui mettent l'orgueil, non dans le passé, mais dans l'avenir.
Que le lecteur et M. Huxley lui-même me pardon-
nenl celte longue Inlroduclion, qui s'écarte quelque peu des sujets plus précis traités dans ce volume, et qu'ils me permettent de me justifier : lorsque j'ai commencé cette traduction, j'avais déjà été frappé par la lecture du texte anglais à une époque où l'occasion • de le traduire ne s'était pas présentée ; mais j'avoue que les réserves expresses et la méthode rigoureuse de M. Huxley m'avaient séduit bien plus que les déductions que l'on pourrait tirer d'un parallèle anatomique éminemment empreint des théories de Lamark et de Darwin ; ces théories mêmes, je les avais déjà exposées, sinon en adversaire, du moins en critique plein de défiance. Mais à mesure que je traduisais, vérifiant çà et là, lisant et relisant, et écoutant partisans et ennemis de ce que l'on appelle le darwinisme^ je sentais mes défiances s'évanouir et mes scrupules disparaître. La traduction faite, j'étais partisan convaincu de la mutabilité des formes et, en définitive, du progrès organique. Si une telle modification dans mes opinions avait en quoi que ce fût besoin d'excuses, d'illustres exemples m'en fourniraient ; car presque tous les grands naturalistes de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la Suisse et de l'Italie n'ont admis, même partiellement, ces principes qu'après les avoir combattus. Or, celte Introduction n'est que le développement des phases par lesquelles j'ai passé pour arriver à mes convictions acluelles, phases que j'ai résumées en cinq divisions dont voici l'enchaînement :
L'homme n'a pas toujours existé ; certaines formes de la vie organique existaient avant lui : ou il en dérive ou il n'en dérive pas. S'il n'en dérive pas, son existence est surnaturelle ou miraculeuse, ce qui est nonseulement hypothétique, mais contradictoire ou tout au moins indémontrable. On sait en effet que rien ne naît de rien, et comme tout change sans cesse, tout est nécessairement une transformation; donc les formes vivantes dérivent les unes des autres, et jusqu'au jour oii on aura démontré qu'il peut s'en former de toutes pièces là où il n'y en avait pas, on sera en droit de dire qu'elles ont toujours existé, nécessairement sous d'autres formes, ce que confirme la paléontologie. Mais pour que ces vues puissent se soutenir, il faut vérifier trois ordres similaires de faits, savoir : la non-fixité de l'espèce, la transformation des types (1) et établir la série animale que traversent les espèces modifiées graduellement. Il faut enfin appliquer auA hommes les idées déduites de cet examen .
Tel a été le plan que, naturellement, j'ai suivi ; personne mieux que moi ne peut apprécier ses lacunes et l'insuffisance des détails dans l'exécution. Mon ambition est d'être lu, non avant le texte traduit, mais après ; et mon espoir d'avoir tracé un cadre dans le-
(1) Au moment de mettre sous presse, on nous communique une excellente brochure de M. G. Pennetier sur la Mutabilité des formes organiques ; nous regrettons extrêmement de n'avoir pas connu plus tôt ce travail récent, mais nous espérons nous en servir dans les notes du texte de M. Huxley.
quel toutes les questions de la biologie ontologique peuvent trouver leur place, quelles que soient les solutions particulières qu'on peut leur donner.
Si j'ai peu parlé, dans le cours de ce travail, du livre que j'ai traduit, c'est qu'il est tellement clair, que toute analyse m'a semblé superflue. Il a produit, on le sait, une grande impression en Angleterre et en Allemagne, et, quoique plusieurs années nous séparent de l'époque oii il a été publié, celte impression, loin de s'affaiblir, grandit avec la réputation scientifique de l'éminent professeur.
Dans une courte préface, M. Huxley nous apprend qu'il a exposé à plusieurs reprises la substance de ces essais, tantôt devant des hommes voués à la culture des sciences, tantôt devant des ouvriers, dans ces lectures qui, depuis quelques années, rendent en France de si grands services à la civilisation, et qui, malheureusement entravées par mille liens, n'ont pas encore acquis tout leur développement. Cet examen répété d'un même sujet, à des points de vue variés, suffira, dit M. Huxley, pour persuader au lecteur que, vraies ou fausses, ses conclusions n'ont été présentées qu^avec lenteur et maturité d'esprit, et ces conclusions peuvent se résumer en ce dilemme : ou il y a transformation et progrès dans la vie organique, ou nulle théorie scientifique des êtres n'est possible»