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intrus. D'ailleurs la conversation prend aussitôt un tour local et personnel. Les femmes parlent les unes des autres, de ce qu’elles ont fait dans la journée, les hommes, des chevaux, de la pluie, des récoltes, du cours des grains et aussi de politique.
D’autres maisons luttant contre la prudence excessive qui sépare les jeunes gens des jeunes filles, ont table ouverte deux fois la semaine et donnent des sauteries à la jeunesse. On pense aussi à les réunir pendant la saison dans une série de grands bals. Mais, je le répète, ces mœurs datent d'hier. L'influence de l’Europe, les voyages et les séjours dans nos capitales, ont favorisé ces coutumes auxquelles reste réfractaire une bonne partie des vieilles familles créoles, el l’on assiste, dans les modifications de la vie de société comme dans toutes les autres manifestations de la vie argentine, à une lutte des usages et des préjugés traditionnels contre les sollicitations du snobisme exagéré et l’imitation trop servile du Vieux-Monde.
De ià, une grande difficulté à saisir les formes caractéristiques d’une vie sociale qui se récrée sans cesse sur des modes nouveaux. Nous sommes ici dans le provisoire et le perpétuel changement. Tel trait de mœurs, tel usage, généralisé encore 1l y a quelques années, est aujourd’hui remplacé par un autre, importé de France ou d'Angleterre.
Ce qui parait certain, c’est que les Argentins préférent au plaisir des réunions mondaines celui du théâtre, où, sans efforts, sans rien donner de sot, sans offrir prise à la critique, chacun peut voir et être vu de tous, prendre sa part de cette vie fastueuse, grâce à laquelle on a rang dans la société.
Le théâtre a donc jusqu’ici remplacé les salons.
— Ilest vrai que nous n'avons pas le goût de recevoir, me disait Mme G... ; visiblement nos maisons sont très fermées, trop peut-être, aux étrangers surtout.
J’essayai de me faire expliquer par cette femme intelligente et fine, qui me parlait à cœur ouvert, les raisons de cet état d’esprit.
— Il faut bien penser, me dit-elle, que nous n'avons pas derrière nous des siècles de richesse et de culture. Sous la domination espagnole, vous savez quelle était la vie du colon : esclavage intellectuel autant que politique. Vinrent les périodes de l’émancipation et des guerres civiles, peu propres au développement d’une vie de société telle que vous la comprenez en Europe. On voyageait peu ou point. Les hommes ne s’occupaient que de politique, les femmes, de leurs enfants. Les grosses fortunes étaient rares et la richesse précaire. Il fallut la fin des guerres civiles et des révolutions pour que la fortune générale se stabilisât. On menait donc alors une vie assez médiocre. Le théâtre, les promenades à la plaza, les tertulias du soir, composaient toutes les distractions de nos grand'mères. Les demeures n'étaient point faites non plus pour les grandes réceptions. Aujourd’hui, on chercherait en vain, parmi les habitations de gens riches, d'anciennes maisons à patio, sommairement meublées comme elles l’étaient toutes autrefois. Les patios ont fait place à des immeubles construits à l’européenne, les salons sont meublés de pur Louis XVF, sorti de chez Kriéger, et l’on vous y offre du thé
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à l'anglaise. Les femmes ont pour leur intérieur, pour leur salon surtout, la même coquetterie que pour leur parure. Même décor qu’en vos appartements parisiens, mêmes copies d’ancien, même vogue des styles, même souci dans le choix des mille détails de l’ameublement, dentelles, coussins, broderies, vieilles soieries, dont le goût fut importé par vos maîtres de J'ameublement et cultivé pendant nos voyages en Europe. Notre argenterie de table est signée des premiers orfèvres parisiens, et j’ai entendu dire que Christofle fait ici des millions d’affaires. La domesticité est partout européenne, la cuisine française a supplanté dansles bonnes maisons le puchero créole. Rien ne manque donc désormais de tout le luxe nécessaire à un grand train; la maison est prête pour les réceptions.
— Alors, dis-je, expliquez-moi pourquoi vous recevez si peu?
— D'abord, nous vivons dans une société qui se.
refait, où les anciennes catégories sociales sont bouleversées, où les vieilles familles voient avec méfiance l’afflux des enrichis d'hier. De là notre prudence, peutêtre exagérée. D'autre part, les étrangers, en particulier, nous ont plus d’une fois déçus. Ilfutun moment où les créoles, très hospitaliers, leur ouvraient les portes de leurs demeures. Ainsi s'expliquent les nombreux mariages de jeunes filles argentines avec des Anglais, des Allemands, des Français, des Belges, dont les enfants et petits-enfants, complètement argentinisés, occupent, grâce à leur mère ou à leur grand’'mère créole, la meilleure place dans notre société. Mais d'Europe nous arrivèrent aussi des aventuriers de passage et des chercheurs de dots. Je pourrais vous
Fès
citer des noms de votre aristocratie qui laissèrent ici un assez Mauvais souvenir de « tapeurs » comme vous dites, et même d’escrocs. Depuis, on y regarde à deux fois avant d'accueillir ces hôtes provisoires.
— Ces raisons ne me suffisent pas, insistai-je, car vous n'avez pas les mêmes craintes avecles diplomates qui vous sont envoyés d'Europe et d'Amérique, et cependant vous ne les recevez pas non plus.
— C'est vrai, il y en a d’autres, répondit Mme G... après avoir réfléchi. Dans l'insécurité où les met leur manque d'usage et de culture, nos nouveaux enrichis préfèrent, en général, ne pas s'exposer aux critiques de leurs compatriotes cultivés. Ils s’abstiennent d'ouvrir leurs maisons et se contentent dese montrer partout où il est possible d’étaler leur fortune sans risquer d'être ridicules. Là se bornent leurs initiatives.
« Et puis, en tous pays, ce sont les femmes qui donnèrent le ton et créèrent des usages de sociabihté. Ici, l’étroitesse de la vie familiale, la place qui leur est faite dans le mariage et la société les préparaient bien mal à ce rôle d’initiatrices. Quelle part peut faire à la vie mondaine une femme qui, pendant quinze ans, est prise tout entière par des maternités successives, et le soin exclusif de ses enfants ?
& Une autre raison encore. Notre société est toute petite, en somme. Tout le monde se connaît. Si l’on invite l’un, il faut inviter l’autre, sous peine de froissements. Et si l’on veut grouper ses amis par séries, les derniers s’estimeront sacrifiés et se formaliseront. De sorte qu’il faut inviter tout le monde à la fois, ou personne. Voilà pourquoi ceux qui le
peuvent donnent une ou deux grandes fêtes par saison. Les autres s'abstiennent, car ce sont là des plaisirs fort coûteux. Les exigences de plus en plus croissantes du luxe auxquelles notre tempérament vaniteux, sensible à la critique, obéit servilement, sont pour beaucoup dans l’atonie de notre vie sociale. Nos mères nous disent qu’autrefois l’on s’amusait beaucoup plus à Buenos-Aires. Aujourd’hui le goût des plaisirs simples a disparu. Il faut des fêtes somptueuses, des bals et des soirées qui étonnent et flattent les invités. Entre ces réunions exceptionnelles et l'intimité de l'existence familiale, presque rien ne vient diversifier la vie.
« Les hommes et les femmes se voient, il est vrai, mais chacun de leur côté, les hommes au club ou dans leurs tertulias, pour parler des événements de la politique ou de l’estancia. De leur côté, les femmes organisent des sauteries, des thés, des bridges et des
garden-parties dont les hommes sont exclus. Elles
se rendent de nombreuses visites, se réunissent le soir, après diner, le mari parti. Hors la famille, l’existence des hommes et celle des femmes se poursuivent donc divergentes. Aussi les entretiens de saions entre la moyenne des hommes et la moyenne des femmes sont-ils assez banals. Lorsque celles-ci ont demandé à ceux-là des nouvelles de leur estancia, et donné des nouvelles de leurs enfants, la conversation tombe court.
€ Enfin, ajouta mon interlocutrice, si, en dehors de ces raisons historiques et sociales, nous en cherchons dans notre psychologie, nous trouverons au fond de tout cela l’indolence créole, l'ennui du dérangement, de l'effort à faire, tant pour briller dans une
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conversation que pour faire des grâces et recevoir des invités.
— Voilà, voilà, la meilleure raison! fis-je.
— C’est vrai, chez nous, on n'aime pas à se gêner. Tant que nous sommes entre intimes, cela va bien, peu de maisons sont aussi hospitalières que les nôtres. Il y a même chez nous plus de spontanéité, plus de cordialité réelle qu’en Europe dans les rapports de parenté et d'amitié. Notre table est toujours ouverte aux parents et aux amis. On leur dit : « Venez quand vous voulez ! » Et ceci n’est pas une simple formule. Dans nos vieilles maisons créoles quelques couverts sont toujours mis d'avance pour des convives imprévus. Jamais 1l ne me viendrait à l’idée’de prévenir ma mère ou ma Sœur que j'irai diner chez elle. Vous dites en France : « Venez diner à la fortune du pot ». Mais personne, même les parents, ne répond à une telle invitation, sachant bien ce qu’elle vaut.
€ Quant à l’esclavage de vos habitudes mondaines, nous y sommes encore réfractaires. Ne point répondre à une letire, à une invitation, manquer un rendezvous, s'excuser au dernier moment, ne pas s’excuser du tout, toutes choses qui vous scandalisent et vous paraissent un manque impardonnable de savoirvivre, n’ont pas chez nous la même importance. Et votre indignation nous fait rire.
« Ne cherchez pas d’autres raisons à notre goût pour le groupement entre Argentins dans les hôtels de Paris, de Londres ou de Rome. Nous sommes sûrs, en restant entre nous, d'éviter l’ennui de nouvelles habitudes et de ne pas choquer celles des autres. »
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J L'Argentine, paradis des jeunes filles. — Essai de psychologie
de la jeune fille. — Surveillance étroite. — Instruction réduite. — Élégance, grâce, naturel, gaîté. — Le « noyio », préoccupation dominante. — Accordailles. — Pas de dot, mais des espoirs. — Évolution probable vers la dot.
On entend répéter volontiers ici que Buenos-Aires est le « Paradis des jeunes filles ». Presque toute la vie familiale et sociale est soumise, en effet, aux exigences de leurs plaisirs et de leur avenir. Les mères, effacées de parti pris, les jeunes femmes, tout à leur mari et à leurs enfants, ne comptent pour ainsi dire plus pour Île monde. Certains soirs, on n’aperçoit aux premiers rangs des loges du théâtre Colon que de fraîches et ravissantes figures de jeunes filles de seize à vingt ans. Parfois même, il s’en voit de plus jeunes. Les pièces à succès sont celles qu'elles peuvent entendre, et les impresarii consentent à donner la première place dans leur répertoire aux
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Pont.
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LA SOCIÉTÉ. — LES JEUNES FILLES 21 eZ € œuvres convenables ». Les réunions, les bals, les
soirées, les dîners n’ont pour but que de les amuser,
d'aider le hasard en préparant d’heureuses ren-
contres qui favoriseront leur mariage. On les voit aux
courses, à toutes les fêtes de charité, aux thés des
grands hôtels, dans les équipages de Palermo, à l’O- - péra, promenant dans toutes cessorties un luxe aussi tE raffiné que celui de leurs mères, parées déjà comme des femmes, portant bijoux, perles, chapeaux à plumes et vraies dentelles, sans cette simplicité extérieure un peu naïve, l'un des plus grands charmes de la jeunesse. Cette sorte de conspiration unanime qui les entoure de distractions, qui surbordonne tout au rayonnement de leurs altraits et les conduit au mariage dans la joie et les plaisirs, semble toute naturelle aux parents, aux aînées déjà mariées et aux amis. Quelques années d’insouciance heureuse et de vanités satisfaites ne sont-elles pas nécessaires à ces vierges que le mariage enfermera demain dans leur intérieur, vouées tout entières à la vie domestique, et qui, bien vite, prenant l'existence au sérieux, ne chercheront leur bonheur que dans les douceurs de la vie familiale ?
Gette royauté incontestée, la certitude où elles sont que, pendant trois ou quatre ans au moins, elles peuvent être d'adorables despotes, leur donnent une assurance et une aisance qui relèvent encore leur beauté. Jolies, elles le sont presque toutes: élé- Santes, Sans exception, et l’on ne songe pas à critiquer leur coquetterie et leur amour parfois excessif de la toilette. Un rien, d’ailleurs, les habille, et leur goût est, en général, si délicat, le sens de ce qui leur sied si sûr, et leur adresse si experte, que les moins
fortunées vous apparaissent souvent aussi élégantes que les plus prodigues. Elles ont, à dix-huit ans, toutes les séductions de la femme, cetie raison sérieuse que leur donne leur précocité de méridionales, de l'esprit et de la grâce, du naturel et de l'abandon, un mélange d’ironie et de sensibilité, de réserve et d’audace qui les rendent tout à fait charmantes. Point de fausse timidité, car l'étiquette, les conventions et les réserves d’un respect humain excessif n’ont point paralysé encore leur Jolie spontanéité. À écouter leurs propos malicieux, leurs critiques avisées ou leurs réflexions déjà graves de jeunes filles précoces, on imagine quel épanouissement heureux la vie pourrait donner à ces créatures bien douées, si la société ne les condamnait, sitôt mariées et sitôt mèéres, à l'effacement.
Ce n’est pas qu’elles jouissent, avant le mariage, d’une liberté comparable à celle des Américaines du Nord, des Anglaises, des Allemandes ou des Scandinaves. Une jeune fille peut sortir avec une sœur ou une amie, dans Florida, entre dix heures du matin et midi, mais si, seule, elle va rendre une visite en voiture, elle fait baisser la capote de sa victoria. Accompagnée d’une amie, elle peut aller, capote baissée, à Palermo, et s’y promener à pied dans une certaine avenue, à une certaine heure. Sa liberté ne va pas au delà sans que la critique et les commérages s’en mêlent.
L'idée de sortir avec un jeune homme suffit à l’épouvanter, et je me souviens de l’air à la fois ému et comme terrifié encore de son audace, avec lequel une jeune fille me disait :
— Moi, j'ai fait un jour quatre cuadras avec un