‹ De la Plata à la Cordillère des AndesChapitre 209 sur 273 · LÉ ‘4 NA - A · texte numérisé non relu

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IMMIGRATION ET COLONISATION. — ESPAGNOLS zft

doue pussent s’exporter dans l'Amérique espagnole. On allait jusqu à entraver l'augmentation de la population par des obstacles aux mariages. Il était défendu de voyager d'une province à l’autre. Pour aller en Europe, il fallait une permission du Roi, très difficile à obtenir. Défendu aussi de créer des manufactures, quelles qu’elles fussent. »

Tout cela est parfaitement su par les Argentins d'aujourd'hui. Mais leurs rancunes, exaspérées aux temps héroïques de l'Indépendance, sont maintenant bien apaisées. La prospérité présente les rend indulgents, et certains ne peuvent se défendre d’une vague tendresse pour la « madre patria ».

Certes, leur clairvoyance les fait juger avec sévérité le rôle politique de l'Espagne, mais ils sont élevés quand même dans l’admiration de ces conquistadores fameux qui commencèrent l’histoire argentine. On peut blâmer des erreurs et condamner des vices, on ne renie pas facilement sa race. Or, toute cette population métissée des campagnes qui collabore avec les estancieros au développement de l'élevage, ces gauchos, dont j'ai dit ailleurs les qualités de générosité et de courage, sont des produits indirects de l'Espagne, et ces qualités leur viennent, sans aucun doute, de la munificence et de la bravoure chevaleresque qui coexistaient chez les conquistadores avec leur cruauté organique.

Donc, malgré des mélanges récents de touteespèce, les créoles ayant presque tous une origine espagnole, la persistance de l'empreinte héréditaire se montre encore dans certaines formes de la vie argen-

tine, les usages, les traditions et les traits de caractère.

Elle est surtout visible dans la langue, puisqu’on

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parle espagnol sur tout le territoire de la République. Elle se manifeste dans la direction du pays, car la classe qui détient le pouvoir, celle des estancieros possesseurs du sol, des avocats, des médecins, des hommes politiques est, en grande majorité, composée de descendants d'Espagnols, Basques surtout, quelques-uns mâtinés de sang anglais, français, 1talien, belge, allemand. C’est elle qui a maintenu jusqu'ici, en opposition avec l'invasion des mœurs européennes provoquée par l'immigration, les traditions du temps colonial, vivantes encore dans les rapports sociaux, la constitution de la famille, l’éducation des enfants.

Pourtant, si vous dites aux Argentins : « Vous êtes des Espagnols », vous les voyez protester avec la plus grande énergie. Non seulement ils affirment avec passion leur exclusif patriotisme argentin, ce qui est bien naturel, mais ils prouvent qu’ils ont parfaitement conscience de ce qu'ils valent,

Que de fois n’ai-je pas entendu des déclarations dans le genre de celle-ci :

— L'Espagne est un pays endormi et nous sommes un peuple vivant. L'Espagne croupit dans la misère et l'ignorance, et nous ne voulons rien négliger pour notre prospérité, ayant l'ambition de marcher bieniôt de pair avec les nations les plus civilisées et les mieux éclairées du monde.

J'ajoute que, dès la deuxième génération de transplantés, qu’ils viennent de Biscaye, de Gastille ou de Léon, d'Aragon, de Valence ou de Catalogne, un changement s'opère en eux. Par le contact avec les autres émigrés, par la concurrence vitale, par l'exemple, ils arrivent à se modeler sur certains types

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à la fois prudents et entreprenants, sachant compter, mais volontiers magnifiques, actifs et fins qui constituent finalement l’Argentin.

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Quels que soient les sentiments individuels de l’Argentin pour ses ancêtres, l’antagonisme officiel et général qui s'était manifesté violemment vers le commencement du xix° siècle contre tout ce qui était espagnol s’est atténué peu à peu. Aujourd’hui, les Américains du Sud parlent de l'Espagne comme d’une vieille parente autrefois superbe, dédaigneuse et tyrannique, tombée dans la misère, et qu’on se croit obligé de respecter pour ce qui lui reste de prétentions.

On le vit bien lors des fêtes du Centenaire. L’infante Isabelle, pour laquelle un particulier, d’origine belge, d’ailleurs, avait abandonné son hôtel, fut entourée pendant son court séjour d’une respectueuse sympathie à laquelle se mêlait une sorte de reconnaissance attendrie pour l’honneur inattendu de cette visite quasi royale.

Gependant, au total, l'indifférence domine. Pour beaucoup, l'hérédité espagnole ne compté pas, C'est que peu de familles espagnoles de l’époque coloniale sont demeurées à l’abri des croisements qui, forcément, changèrent leur mentalité. Beaucoup d'Argentins viennent en Europe chaque année sans même songer à s'arrêter en Espagne. Quelques snobs vont bien y acheter de vieux portraits et de vieux meubles « d’ancêtres ». Mais Paris et Londres les attirent davantage. À mesure que l'immigration et

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l'influence étrangère augmentent en Argentine, le cosmopolitisme l'emporte sur la tradition. Que voulez-vous que l'Espagne inspire à une famille argentine, dont le père, par filiation, est d'origine allemande, la mère anglaise, et dont le parentage espagnol remonte à une aïeule déjà lointaime?

Ceux de sang italien, anglais ou allemand disent même couramment :

— Es la sangre gallega que nos embroma.… (Gest le sang galicien qui nous empêtre.)

Lors de son séjour dans la capitale argentine, le romancier espagnol Blasco [banez déclara dans une conférence, faisant allusion à la colonisation espagnole dans l'Amérique du Sud et les Antilles, que l’Espagne, après avoir mis au monde seize enfants, ne put jamais se relever de cet effort colossal. Il entendait excuser ainsi l'Espagne de son état actuel. Il reçut cette réponse d'un Argentin, d’origine espagnole cependant, M. Carlos Aldao :

— [l se peut, lui dit-il, mais l'Angleterre a eu plus d'enfants encore que l'Espagne, parmi lesquels les États-Unis, l'Inde, l'Australie, et à chaque enfantement elle est devenue plus forte!

Un des premiers savants et philosophes de l’Argentine, M. J. G...,m'a dit :

— L’hérédité espagnole ancienne nous a donné le soût de l'oisiveté et l’inconstance dans l'effort. Il nous faut beaucoup lutter contre ces deux défauts. Notre attachement à l'Espagne, autant qu’il existe, tient un peu du romantisme. Elle fut la mauvaise mère, mais elle fut la mère tout de même, la mère dont on s’est séparé, qu’on a dépassée, et qu’on est ler de voir vous admirer. Il faut dire aussi, pour

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expliquer l'influence persistante de l'Espagne, que l'immigration espagnole est celle qui s’assimile le plus vite à nous, et que Les éléments d'aujourd'hui, Léon, Asturies, Galice, sont plus sérieux et plus travailleurs que les éléments d’autrefois, presque tous Andalous.

L'Espagne, elle, cherche maintenant à recréer et à resserrer les anciens liens avec la République Argentine. Celle-ci n’y eut sans doute pas pensé, mais l'Espagne, elle, y a intérêt. Elle proposa des échanges interuniversitaires entre les étudiants des deux pays, sous prétexte de répandre la culture espagnole. Quoique l'Argentine n’ait, à l'heure qu’il est, rien à envier sous le rapport de l’enseignement aux écoles de la mère patrie, cette proposition fut acceptée.

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Quand l'Espagne eut été chassée du continent sudaméricain, le gouvernement républicain interdit le mariage entre Espagnols et créoles. L'entrée du pays fut même défendue auxanciens « tyrans ». Get état de choses dura jusqu’à la reconnaissance définitive de l'indépendance de la jeune République, par la « mère patrie », c’est-à-dire jusqu'en 1825. Mais l'immigration ne reprit réellement que vers 154.

La population la moins souhaitée, et jusqu'ici la plus nombreuse, arrive de Galice. Ges « Gallegos » ont, d’un bout à l’autre de l’Argentine, une réputation de lourdeur d'esprit, de paresse, de malpropreté, d'âpreté au gain et même d’avarice. « Trop bêtes pour être voleurs », ils passent pour très honnêtes et fidèles et constituent dans les villes une grande partie du personnel domestique dont se plaignent, d’un commun accord, toutes les maîtresses de maison.

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— Îls commencent à balayer les escaliers par le bas!

Dans la campagne, ils s’emploient comme ouvriers agricoles ou manœuvres. Faisant mentir la réputation de leur province, quelques-uns, jadis cabaretiers, puis almaceneros, surent, cependant, se faire de jolies fortunes.

Il court sur ces Gallegos des anecdotes et des proverbes qui traduisent bien l’opinion moyenne des Argentins à leur égard :

— Le Galleso, dit-on souvent, est l'animal qui ressemble le plus à l’homme.

Une nourrice gallega arrivant chez une riche famille argentine, avait consenti à prendre un bain sur la promesse qu’on lui donnerait vingt piastres. Une demi-heure après, on la trouva assise devant la baignoire :

— Eh bien! qu'est-ce que vous faites 14?

— Je me demande, dit-elle comment je vais faire pour avaler toute cette eau-là !

À part les Galiciens, qui s'occupent parfois des travaux des champs, les Espagnols préfèrent, en général, les petits commerces. [ls ouvrent boutique dans les quartiers populaires de Buenos-Aires ou des villes de la province, ou dans le campo, et y vendent à leurs compatriotes tous les produits de leur pays. Gela représente, au total, un assez joli chiffre. De 1900 à 1909, les importations espagnoles !, en Ârgentine, passèrent de 20 millions de francs à 46 millions”,

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ee 1. En 1870, les importations de produits argentins en Espagne se | Le montaient à 35,000 francs. Elles s'élèvent, pour 1909, à 16 millions.

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