‹ De la Plata à la Cordillère des AndesChapitre 30 sur 273 · CT · texte numérisé non relu

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Golon est sans égal. On peut dire qu’on ne voit là que des femmes jolies et jeunes, car les mères ont l’habitude ou de demeurer chez elles, laissant leurs places à leurs filles et à leurs brus, ou de s’effacer derrière elles, au fond des loges. D'ailleurs, les mères restent souvent trés tard belles de figure, le corps seulement sempâtant par défaut d'activité.

La beauté ne le cède qu’à l'élégance. C’est chaque Jour une salle de gala, mais sans aucune tache, sans aucune note discordante. Dans une société constituée d'éléments aussi variés que la nôtre, il se produit tou- Jours d’inévitables mélanges. Même en nos galas d'opéra, un tiers ou un quart des invités, aristocrates pauvres, femmes de parlementaires nouvellement débarquées de province, intellectuelles dédaigneuses de vaines parures, fantaisistes ou esthètes amoureuses de style, rompentl’harmonie banale et riche de la salle. Ici, rien de semblable, toutes les loges étant louées d'avance, ce sont bien les gens riches que l’on voit et qui savent que pour être acceptés dans la société, l’étalage du luxe est nécessaire. Il ne peut done s’y mêler d’intrus en toilettes douteuses, ni d'étrangers de passage en tenue de tourisme, ni de concierges de critiques munis de billets de faveur.

Ma première impression du Colon est demeurée bien nette dans mon esprit. A regarder cette admirable galerie de femmes au type méridional, poudrées. coiffées avec unsoin méticuleux, immobiles et muettes, j'eus un instant cette vision troublante : les grilles dorées des moucharabies d’un harem démesuré venaient soudain de tomber devant moi, dévoilant ces adorables figures de sultanes, étonnées et mélancoliques, Les unes vous brülent de leurs yeux de flammes

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mystérieux et changeants, comme ces opales noires qui jettent des feux d’aurore sous leur gangue; les autres, aux traits purs et immobiles, ont les grands yeux inexpressifs des Junons; mais toutes ont le teint émouvant des amoureuses lassées, les lèvres grenadines et les dents éclatantes.

Puis, cet hommage spontanément rendu à la beauté des visages et des regards, on fait deux remarques assez curieuses. D’ abord toutes ces femmes si jolies, toutes brunes, ou à peu près, paraissent se ressembler. On cherche pourquoi : c'est qu'elles ont toutes la même coiffure, lissée, calamistrée, où pas un cheveu ne passe l’autre. Ensuite ces centaines de bustes gainés de riches étoffes, ornés de bijoux magnifiques, paraissent frappés de catalepsie. À l’entr'acte, la musique cessant, l'impression s’amplifie : des groupes compacts d'hommes en habit noir se serrent dans le passage du rez-de-chaussée, et, de là, lorgnent les femmes et les Jeunes filles avec insistance. Mais dans les loges, pourquoi cette immobilité inquiétante de statue? Pourquoi ce silence? Personne ne bouge, personne ne parle. Pas de visite. Est-ce une représentation au profit des sinistrés ? Porte-t-on le deuil de quelqu'un ou de quelque chose? On ne voit même pas une bouche sourire. On dirait que la foule pose devant un appareil photographique après le : « Ne bougeons plus » de l’opérateur.

Je fis part à plusieurs Argentins de cette impression :

— C'est,me dit-on, qu autrefois les gens setenaient assez mal dans les endroits publics. Les voix un peu criardes s’élevaient à un diapason inacceptable et l’on gesticulait trop. Les Argentins qui sortent de chez eux en furent les premiers choqués à leur retour de

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voyage. Il fallut réagir; mais, comme il arrive souvent, la réaction fut excessive. Dans beaucoup de ces loges et de ces fauteuils si bien ornés que vous admirez lant, se trouvent des gens enrichis d’hier, que nous autres, vieux bonairiens, ne connaissons même pas de nom. Étant si bien habillés, ils doivent craindre de n'être pas assezdistingués. Ils ont raison. Car, s'ils se laissaient aller à leur inspiration, peut-être dépasseralent-ils la mesure.

Ainsi, au lieu du naturel argentin — car il yena un, intime et charmant, je l'ai dit déjà — on a ce

spectacle paradoxal et contradictoire d’une salle peu-

plée exclusivement par des gens de race vive et ardente, figée comme une salle anglaise ou scandinave.

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Pourquoi ce même public, transporté au théâtre Ydéon, où l’on joue la comédie, n’a-t-il pas la même tenue ? Ier, on se salue de loin, on se sourit, on cause comme des gens naturels. Est-ce l’effet du cadre, ou des pièces qu'on y joue? Ce théâtre de l’Odéon a, en ellet, moins de prétention et de gravité : c’est une Jolie salle élégante et claire, de proportions raisonnables. Les troupes françaises — celles de premier ordre — y donnent leurs représentations.

D’autres théâtres encore, de grands, de moyens et de petits, se disputent la clientèle d'hiver. À l’ancien Opéra jouent à présent des compagnies italiennessavec un grand succès. Bons ensembles, étoiles de premier Choix, décors et mises en scène somptueuses.

Jai sous les yeux le répertoire de ces troupes

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d’ftalie. Voici ce qu’on y trouve : Amants, Georgette Lemeunier, de Maurice Donnay; la Nouvelle Idole, de Gurel; l’Epidémie, de Mirbeau; les Romanesques, de Rostand; l'Orseau blessé, de Capus; l'Amour veille, Miquelle et sa mère, Il Ventaglio, la Chance du mari, de de Flers et Caillavet, le Monde où l’on sennuie, de Pailleron; Patachon, d'Hennique ; Denise, le Demi-Monde, les Danicheff, de Dumas; le Marquis de Priola, le Duel, de Lavedan; Les Lionnes pauvres, d’Augier; Monsieur le Directeur, de Bisson ; Mlle Josette, ma femme, de Gavault; puis des pièces de Georges Ohnet, d’Octave Feuillet, de Bataille, de Wolff, d’'Erckmann-Chatrian, de Berton, de Labiche, de Scribe.

Ajoutez à cela trois ou quatre pièces italiennes, et vous avez le programme d’une saison de comédie îtalienne de trois mois.

Au Politéama, grand théâtre de 3,000 places, se donnent aussi des représentations italiennes d’opérette. Vous pensez si le répertoire français est misà sac.

Dans les théâtres de Buenos-Aires, il n’y a ni strapontins ni ouvreuses. Les placeurs, payés par le théâtre, sont aimables et empressés. Un vestiaire commode reçoit votre pardessus pour une petite somme. Le programme est gratuit et on vous sait gré d'accepter ce recueil d’annonces. Donc, pas de pourboires, pas de mains tendues, pas d’airs mendiants à l’entrée et à la sortie des loges, qui sont la honte et le scandale des théâtres en France. Sur des affiches, on lit en grosses lettres : Défense de fumer. Mais on fume partout, dans les couloirs, les vestibules, et mème dans le fumoir. Cela durera

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