‹ De la properiete--Chapitre 19 sur 47 · HUMAINE · texte numérisé non relu

HUMAINE

Que le communhme est la négation absolue de la liberté

humaine.

Le communisme tue le travail , car en éloignant le but, il détruit Tardeur h Tatteindre; il fait plus, il supprime la liberté.

Qu'est^ee donc que cette société chimérique ^ dans laquelle , de peur que l'hràime ne se trompe , ue s^é* gafe , ne réussisse pas ou ne réussisse trop , ne reste pauvre ou ne devienne riche , on Toblige h travailler pour la communauté , on le fait nourrir, vêtir, entretenir par elle« dans laquelle on lui assigne sa vocation.

on le déclare, par ordre, agriculteur, forgeron, tisserand, lettré, mathématicien, poète, guerrier, dans laquelle il est, par ordre, tantôt appelé aux jouissances délicates, tantôt relégué dans les jouissances vulgaires, a moins que, pour prévenir la difficulté de ces classifications, on ne le retienne dans la grossière égalité du^ pâtre? qu'est-ce que cette société? Ah! je vais vous le dire : c'est une ruche ou une fourmilière.

Il y a en effet dans la nature des animaux qui vivent en communauté et qui présentent toutes les apparences de la société humaine. Voyez les abeilles, par exemple^ elles travaillent avec une activité continuelle, voltigent sur les arbustes du voisinage, ne se trompent jamais dans leur choix , et reviennent avec leur petite provision de sucs recueillis dans le calice des fleurs. Rentrées dans la ruche , elles y travaillent en architectes infaillibles, ne commettent jamais d'erreur dans la dimension de leur cellule, avec la cire font le mur, dans ce mur déposent le miel, élèvent la nouvelle famille qu'elles lancent ensuite dans l'air, ou dans le monde, comme nous dirions, humainement parlant, pour aller y fonder une nouvelle colonie, c'est-k-dire une nouvelle ruche.

Parmi ces mouches industrieuses, il n'y a jamais ni diligent ni paresseux , ni riche ni pauvre , ni vertueux ni coupable. Tout est bien , tout est ce qu'il doit être : savez-vous pourquoi? Parce que tout est gouverné par un guide infaillible, l'instinct. Votre communauté, savez-vous ce qu'elle serait? Une ruche d'abeilles. L'homme, tel que vous voudriez le faire,

savez-vous ce qu'il serait? Un animal , descendu au rang de l'animal esclave de Tinstinct.

En un mot, la liberté manquerait, et la liberté consiste k pouvoir se tromper, à pouvoir souffrir. Erreur et vérité, souffrance et jouissance, telle est Tàme humaine!

L'abeille ne se trompe pas ; elle va d'un arbuste k UD autre arbuste, s'agite dansTair et la lumière, jouit sans doute, mais sans les vives émotions propres k notre nature -, et, rentrée dans sa ruche, tournant sur elle-même, faisant compas de ses petites pattes, cette machine infaillible ne se trompe pas plus que celle de Yaucanson , parce que son Vaucanson c'est Dieu luiroéme. L'homme est tout autre : sa ruche, c'est Athènes, Rome, Florence, Venise, Londres, Paris. Les mouvements qu'il est obligé de se donner sont bien différents ! Il n'a ^as à courir d'un arbuste k un autre arbuste, presque sans aucune chance de méprise. Il lui faut juger les rapports les plus vastes et les plus compliqués ; il lui faut créer par les arts les plus raffinés les aliments dont il se nourrit*, il lui faut amener de toutes les parties du monde les produits les plus divers , ne pas s'abuser sur leur valeur, les faire arriver k propos et a des conditions avantageuses. Pour aller les chercher, il faut qu'il ait appris k étudier la marche des astres , des vents , des saisons *, qu'il les défende en route avec le génie des Ruyter, des Jean Bart, des Nelson. Dans toutes ces opérations, il peut deviner juste ou non. S'il ne pouvait pas se tromper, s'il voyait la vérité, nécessairement, infailli-

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blement, d'un senl regard de son esprit^ il ne serait pas libre. Il serait ou cette abeille, qui, limitée à de petits actes qu'elle accomplit sans erreur, est une machine vivante ) gouvernée par ces ressorts infaillibles de la nature animée qu'on appelle instincts ^ il sérail cette mouche laborieuse, ou Dieu, Dieu lui-même, tel que nous nous efforçons de le concevoir, lequel , en présence de la vérité éternelle , la voit sans inter^ médiaire et sans interruption , car il est cette vérité même. Ou machine , ou Dieu , tel serait l'être .qui ne se tromperait pas. L'homme peut donc saisir le vrai ou ne le pas saisir, et c'est Ik ce qui constitue sâ liberté : il y arrive par l'attention soutenue , par le travail enBn.

C'est là son esprit ^ mais ce n^est pas encore son âme tout entière. Il lui faut plus que cette perception des objets qui consiste à les discerner bien ou mal , promptement ou lentement ^ sûrement ou inexacte^ ment ^ il lui faut des impulsions. Si la vue des choses le laissait indiffisrent, il serait curieux peut-être, mais inactif. Pour qu'il agisse, il lui faut des motife d'agir» Pour qu'il s'approche ou s'éloigne des choses, il fout qu'elles l'affectent fortement ^ il faut qu'elles lui eau-* sent ou beaucoup de bien ou beaucoup de mal : c'est là son attraction k lui. La lune, en étant attirée autour de la terre, la terre autour du soleil, ont leurs^ motifs dénués de sentiment. L'homme, attiré vers tel ou tel objet, porté k tel acte ou k tel autre, a son attraction : c*est le, plaisir ou la douleur. S'il ne les éprouvait pas, il serait cette lune, cette terre, qui, bien

qoe plus grosses que lui un nombre infini de fois, n'ont pas la dignité morale qu'il reçoit de cette qualité d'être sentant et pensant. Pour se mouvoir donc, il faut qu'il soit attiré ou éloigné, qu'il jouisse ou souffre, suivant qu'il a réussi ou échoué dans ses actes. Il peut se tromper, il peut souffrir : voilà la double liberté de son àme. Toujours discerner le vrai , toujours éprouver une même sensation , Tùt^elle douce , ce serait ne pas discerner, ne pas sentir \ ce serait, en descendant bien bas, devenir abeille, polype , végétal , pierre , et , en allant plus bas encore , aboutir M néant ; ou bien, en remontant cette échelle des êtres, en la remontant jusqu'à l'infini, arriver à Dieu, tel que nous essayons de le comprendre. Ainsi, pouvoir se tromper, pouvoir souffrir, mais pouvoir le contraire aussi, voilà la liberté, voilà ce qui place rhomme au-dessus de l'animal gouverné par les in^ stinets , mais aunlessous de cet Être que nous nous efforçons de concevoir, en lui retranchant toutes les imperfections de notre nature bornée , et que nous appelons Dieu.

Ame sublime de l'homme, àme obtuse ou clairvoyante, sentant profondément la peine ou le plaisir, flambeau que Dieu plaça en nous pour nous inciter et nous conduire , àme libre , faut-il donc vous éteindre comme une flamme importune qui nous fatigue et nous dévore 1 Quoi! vous voulez donc souffler sur elle, puisque vous voulez nous ôter cette liberté, et nous faire descendre à l'état d'abeille ou de fourmi! Quoi ! de peur que je ne me trompe , que je n'échoue

dans mes combinaisons, que je ne sois ce que vous appelez riche ou pauvre, que je ne souffre le froid, la faim , la misère , vous allez m'enfermer dans une ruche, me tracer ma tâche, me nourrir, me vêtir à votre goût, mesurer ma force, mon appétit,. mon génie , me placer ici ou Ik , m'assigner telle étude ou telle autre! Et, lorsque vous craignez que je ne me trompe, et que, pour éviter ce danger, vous prétendez décider de tout pour moi , vous ne craignez pas, législateur infatué, de vous tromper vous-même, en m'assignant ainsi mon rôle, en déterminant mes besoins , en vous chargeant d'y satisfaire ! Vous vous êtes grossièrement abusé; au milieu de l'immensité de la création, vous m'Sivez pris pour ce que je n'étais pas, vous m'avez pris pour le castor qui construit , pour le cheval qu'on attelle. De peur que je ne tombe, vous m'avez rabaissé -, de peur que je ne m'égare, vous m'avez fait esclave \ de peur que je ne souffre , vous m'avez ôlé la vie , car en supprimant les accidents de ma vie, vous avez supprimé ma vie ellemême.

La vieille, l'éternelle société que la nature a faite, traite l'homme autrement. Travaille, lui dit-elle, travaille tant que tu voudras, tant que tu pourras, comme tu sauras, bien ou mal, avec ou sans intelligence , avec les moyens que tu as reçus k ta naissance. Ce que tu gagneras sera pour toi. Tu es vieux, travaille encore, car ce que lu gagneras sera pour tes enfants. — La société , outre qu'elle dit \k l'homme : Travaille, travaille sans mesure, lui laisse de plus le

choix de l'art dans leqael il s'exercera. Il suit son iostinct. S'il se trompe , il sera obligé de changer et de descendre. Mais, en s'essayant, il finira par trou- Ter, et une fois sa voie trouvée, il la parcourra comme l'aigle traverse les airs. Voici un mauvais médecin , qui était sans le savoir un grand architecte : il se ravise, et construit la colonnade du Louvre. Voici un médiocre architecte qui s'aperçoit qu'il était né pour les armes : il revient 2i sa vocation^, et gagne la bataille d'Héliopolis. Chacun ainsi travaille, li*availle ardemment, librement, suivant son aptitude parliculière. Le père qui est devenu riche, fait ses enfants riches, et les place au-dessus de lui. Ces enranis prêtent les capitaux créés par leur père ii d'autres qui ont besoin de travailler, en tirent un revenu, payent avec ce revenu les produits les plus recherchés de l'industrie, et, élevés par le travail, salarient le travail k leur tour. S'ils sont dignes de leur père, ils restent où il les mit : ils montent même plus haut encore -, sinon , ils retombent , redeviennent pauvres , et on les voit mendier k la porte des palais où fut nourrie leur enfance. Comme le travail de leur père fut récompensé en eux, leur oisiveté est punie en eux, et dans leur postérité. 11 naît de Ih mille contrastes moraux, il nait cette suite d'accidents qu'on appelle le spectacle du monde. On voit sur la soie un pauvre ouvrier né sur la paille ^ on voit sur la paille un grand seigneur ne sur la soie. On voit celui qui, simple serviteur, travailla, servit dans la maison d'un enfant opulent , protecteur aujourd'hui de cet enfant autre-

fois dédaigneux, maintenaut humilié, raaifi relevé pttr celui qu'il dédaigna. On voit un aventurier sans for^ tune revenir avec les trésors de l'Inde, prodiguant ses bienfaits autour de lui, et, immédiatement après, ses héritiers dispersés et dépourvus du nécessaire. On voit non-seulement les accidents de la richesse, mais ceux aussi de la puissance , car la fortune capricieuse se joue avec toutes choses, avec les trésors comme avec les couronnes. On voit le soldat devenu souve^ rain, Jean Sforce, duc de Milan, et ses petit&-fils empoisonnés par un tyran ^ un officier d'artillerie, maître du monde, puis privé d'air et d'espace dand une ile , les membres de sa famille dispersés , quelquefois condamnés k l'indigence -, des princes , héri-* tiers d'une longue suite de rois, proscrits, maitret d'école, puis rois, puis encore proscrits, et mangeant dans l'exil un pain qui suffit k peine k leurs besoins* On voit ces jeux confus, et mille vertus contrastant avec mille vices, quelquefois des riches au cœur sec, mais quelquefois aussi des riches att cœur plein de bonté, répandant autour d'eux lès dons de la fbrtone, et celui qui réussit dédommageant ainsi de son inié* riorité celui qui ne sut pas réussir ^ partout des cou'^ tre-poids, l'habileté opposée k la maladresse, l'activité k la paresse, la boulé au malheur, et toujours^ enfin ^ les facultés humaines en action poussées au plus haut point de développement I Ces hasards , ces contrastes si frappants, ces facultés humaines si excitées, ces vices, ces vertus, ces biens, ces maux, c'est la liberté : ce n'est pas l'animal , c'est l'homme.

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