‹ De la propriété et de ses formes primitives (volume 2)Chapitre 11 sur 85 · XXII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXII PRÉFACE

La plupart des auteurs modernes proclament que la propriété est un droit naturel. Mais qu'est-ce qu'un droit naturel, sinon un droit tellement inhérent à la nature humaine qu'aucun homme ne doit pouvoir en être dépouillé à moins qu'il n'ait démérité?

Je n'ai voulu faire dans ce volume qu'un essai historique sur les formes primitives de la propriété, sans en déduire une théorie nouvelle de ce droit. Je ne crois point que rhistoire nous révèle le droit. Parce qu'une institution a existé, même de tout temps, il ne s'ensuit pas qu'elle soit légitime et qu'elle doive être conservée ou rétablie. On peut toutefois conclure du fait de sa longue durée qu'elle répondait aux sentiments et aux nécessités des hommes pendant les siècles où elle s'est maintenue. — Cependant si tous les arguments invoqués par les juristes et les économistes de la propriété quiritaire, la condamnent au contraire et justifient la propriété primitive telle que l'ont conçue et pratiquée les sociétés anciennes, sous l'empire d'un sentiment universel de justice instinctive, il y a lieu, semble-t-il, de réfléchir sur ce remarquable accord ; d'autant plus que la propriété considérée ainsi comme un droit naturel appartenant à tous, est seule conforme aux sentiments d'égalité et de charité que le christianisme fait naître dans les âmes et aux réformes des lois civiles que le développement de l'organisation industrielle paraît commander.

La connaissance des formes primitives de la propriété peut présenter un intérêt immédiat aux colonies nouvelles qui disposent d'immenses territoires comme l'Australie et

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les États-Unis, car elle pourrait y être introduite de préférence à la propriété quiritaire.

Nos vieilles sociétés n'arriveront à un ordre plus conforme à la justice et au christianisme, qu'à travers une série de luttes sociales, où on peut craindre que la liberté succombe ; mais les sociétés nouvelles qui se fondent dans un autre hémisphère peuvent échapper à ces redoutables épreuves, en s'inspirant des leçons de l'histoire et' en adoptant les institutions qui, en certains pays, ont permis à la démocratie de durer, sans compromettre l'ordre et la liberté. Il faudrait que dans chaque commune on réservât une portion du territoire, pour la repartir viagèrement entre toutes les familles, comme cela se fait dans les cantons forestiers de la Suisse.

Citoyens de l'Amérique et de l'Australie, n'adoptez pas le droit étroit et dur que nous avons emprunté à Rome et qui nous conduit à la guerre sociale. Revenez à la tradition primitive de vos ancêtres. Si en consacrant le droit naturel de propriété, les sociétés de l'Occident avaient conservé l'égalité, leur développement normal eût été semblable à celui de la Suisse. Elles auraient évité de passer par l'aristocratie féodale, par la monarchie absolue et par la démocratie démagogique qui nous menace. Les communes, peuplées d'hommes libres^ propriétaires et égaux, se seraient alliées par un lien fédéral pour constituer l'État, et les États, à

leur tour, auraient pu se fédéraliser comme les Etats-Unis. N'oubHons pas cette importante leçon que nous offre l'histoire des institutions politiques et sociales : Les démocraties où l'on ne parvient pas à conser\'er l'égalité des conditions

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et OÙ deux classes hostiles, les riches et les pauvres, se trouvent en présence, arrivent au despotisme en passant par l'anarchie. Voilà ce que nous enseigne la iWèce parla bouche d'Aristote et ce que démontrent à la fois Thistoire et notre situation actuelle. Pour conserver la liberté dans un Étal démocratique il faut que les institutions maintiennent l'égalité.

Nos sociétés européennes, où la démocratie et l'inégalité se développent en même temps, sont donc très-menacées^ et je ne sais si elles trouveront en elles-même la sagesse» rénergie et la science nécessaires pour changer leurs institutions. Mais les sociétés nouvelles qui naissent sur un sol vierge peuvent échapper au danger, en adoptant les lois et les coutumes qui, depuis un temps immémorial, ont assuré aux petits cantons suisses la liberté et la propriété, sous le

régime le plus radicalement démocratique qu'on puisse concevoir.

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