‹ De la propriété et de ses formes primitives (volume 2)Chapitre 29 sur 85 · HISTOIRE DE LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE EN ANGLETERRE ET EN CHINE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE EN ANGLETERRE ET EN CHINE

C'est en Angleterre surtout que le progrès de Tinégalité et la féodalisation de la terre se sont produits d'une façon régulière et complète. Il n'y a point à douter que primitivement la Grande-Bretagne n'ait été occupée par des communautés agraires semblables à celles de la Germanie. César nous apprend que les Bretons vivaient de viande et de laitage ; donc le régime pastoral prédominait, ainsi que le pâturage commun, qui en est la condition ordinaire. Comme on Ta vu plus haut, des traces nombreuses de la communauté ancienne subsistent encore ; mais, dès le temps de la période anglo-saxonne où les chartes les plus anciennes nous permettent de remonter, l'organisation sociale est déjà profondément modifiée. L'inégalité et la distinction des classes se sont introduites. Le manoir s'est conètitué et a pris la place de l'ancienne association des cultivateurs égaux et libres. De bonne heure, quelques familles illustres avaient plus de serfs, plus de bétail et obtenaient une part plus grande dans la répartition. Les chefs de guerre, devenus

rois héréditaires, arrivèrent peu à peu à s'attribuer le droit de disposer des terres vagues pour en faire des donations. La terre commune des différents clans, Yager puhlicus^ le folkland fut considéré comme domaine royal , cyninges folklandf et le roi en disposait soit seul, soit avec le consentement de rassemblée nationale, du c witena ^ » Ainsi se développa la propriété privée « enregistrée, » le hokland. Au X* siècle, même avant la conquête par les Normands, la mark s'était déjà transformée en manoir, quoique ce mot ne fût pas encore en usage. Le pays était couvert d'une foule de domaines, maneria, d'étendue très-différente, depuis le maneriolum d'une charrue jusqu'au latifundium de cinquante charrues. Les terres dépendantes du manoir étaient parfois encore entremêlées avec celles des cultivateurs, ou bien elles s'étendaient à côté de celles-ci.

Quoique depuis la conquête romaine le sol ne fût plus commun et périodiquement repartagé, la propriété privée était encore soumise à beaucoup de restrictions. Le village seul était enclos, ainsi que les vergers et les jardins attachés à chaque maison. De là, le nom de town^ de zaun^ haie, donné aux habitations agglomérées 2. Tous les habitants devaient contribuer à entretenir les haies » destinées à protéger le village et les jardins où l'on cultivait le lin, contre

1. Document de l'an 858. Kemble, Cod, dipL 1, 104. Ego rex cum consensu ac licentia meorum optimatum, etc.

2. L'habitation elle-même portait le nom de tou^n parce qu'elle était entourée d'une haie. In cyninges tune, — on eorles tune {Dans la maison du roi, du comte). — Ix)is d'Alfred, I, g 2 et § 13. La cour de ferme est encore appelée town. Voyez TexceUente étude du professeur Erwin Nasse : Ueber die mittelalterliche Feldgemeinschaft in England,

3. Les lois du roi Ina rendaient celui qui avait mal fait sa part de clôture, responsable du dommage occasionné par le bétail. La vieille loi Jute de l'an 1240, III, ch. 57, Van thiinen the makende (des haies à faire) explique en détail les obligations des villageois concernant l'entretien des haies qui entourent les maisons et le village. Voyez pour l'Allemagne, G. L. Vôn Maurer, Geschichte der Frohnhoefe, III, p. 195.

LA PROPRIKTK FOiNCIERE EN ANGLETERRE \To

les animaux domestiques paissant en liberté. Les villages allemands en Transylvanie sont encore aujourd'hui entourés d'une haie et les entrées des chemins fermées par une barrière.

La partie cultivée du territoire de la commune était divisée en trois soles consacrées successivement au seigle, à l'avoine et à la jachère. Dans chacune des soles chaque propriétaire avait un ou plusieurs lots, et tous ces lots étaient soumis à l'assolement général et obligé, BMFlurzwangAls devaient être tous ensemble emblavés delà même façon, parce qu'à la même époque ils étaient livrés à la vaine pâture. Ces lots si éparpillés avaient leur origine dans Tancien partage périodique, mais ils étaient peu à peu devenus propriété privée. Les deux soles occupées par le seigle et l'avoine étaient temporairement entourées d'une clôture en bois ^, qu'on abattait au lammas day^ c'est-à-dire à la Saint-Pierreaux-Liens. C'était la foule assemblée qui renversait les barrières, en chantant et en poussant des cris de joie. Ce retour momentané à la communauté primitive était une des fêtes principales des campagnes. Les troupeaux prenaient alors possession de tout le territoire communal.

Gomme la terre arable ne produisait point de fourrage pour le bétail, il fallait, pour leur fournir de l'herbe Tété et du foin rhiver, une vaste étendue de pâturage, et ce pâturage était exploité en commun. Chaque famille avait une part dans la portion fauchée, et sur le reste tout le bétail pâturait ensemble. Les lois du roi Edgard parlent du pâturage commun, comme de la propriété ordinaire de chaque village, tunship. Il est aussi très-souvent question, dans les

1. Dans le Domesday Book il est souvent fait mention de forêts destinées à fournir le bois nécessaire à ces clôtures. SUva, — nemiis ad clausuram^ — ad sepes^ — ad sepes re/iciendas — rispalia ad sepes, — Voyez Général introduction to Domesday Book by Sir H. Ellis. Lond., 1833, vol. I, p. lOJ, cité par E. Nasse.

documents du temps, de la forêt commune m commune silfa 1.

Dans certaines régions écartées survivait l'ancien système d'exploitation où toutes les parties du territoire étaient successivement mises en culture par une rotation de 48 à lO ans, sans qu'il y eût séparation permanente entre la terre arable et le pâturage. C'était l'assolement primitif de la Germanie encore en usage aujourd'hui dans les steppes fertiles de la Russie, comme sur les plateaux stériles de TArdenne ou dans les forêts vierges du Brésil, partout où la terre ne manque pas.

Les systèmes de culture que je viens de décrire ont duré en Angleterre jusqu'au commencement de ce siècle, et il en subsiste encore beaucoup de traces. Voici ce que dit à ce sujet William Marshall, qui a parfaitement décrit l'économie rurale de l'Angleterre (4770-4820). Autrefois, tout le sol était lion clôturé et plus ou moins à l'état de communal. Les villages, avec leurs terres communes {Townships corn» mon fields)j étaient traités comme une seule grande ferme. Près du centre du village, se trouvaient quelques pâtures communes entourées de haies, où l'on mettait le jeune bétail. Tout autour s'étendait la terre arable; puis des prairies dans les bas- fonds et dans les parties favorables à la croissance de l'herbe; enfin, aux extrémités du territoire, la forêt et le pâturage maigre où chacun envoyait autant de bêtès qu'il avait pu en nourrir l'hiver. La terre arable était divisée en trois parts ou fields consacrées dans une rotation triennale à la jachère, aux grains d'hiver, puis aux grains du printemps. Afin que chaque cultivateur eût une part égale, il occupait des parcelles dans chacun des trois fields et dans les différentes situations. Les travaux de

1. V. Kemble, Cod. Dipîom,, n»» 179-190, 241, 305, 432, 843, 1142, 1281.

la culture s'exécutaient dans un ordre et d'après des règles obligatoires pour tous. Sir Henry Maine dit qu'il a été surpris de la quantité de traces qu'il a rencontrées de l'existence antérieure de la propriété collective et de la culture coopérative ^

Dans beaucoup de comtés on reconnaît encore les relèvements gazonnés, Baulkes^ qui séparaient autrefois les trois champs de l'assolement triennal. Ces Baulkes étaient si longs qu'ils mesuraient dans certaines communes jusqu*à 80 acres, quoiqu'ils n'eussent que 3 mètres de largeur. Dans plusieurs comtés, une grande partie du terrain n'est pas enclos, et est divisé en parcelles entremêlées, open, inter^ mixed fîelds.

D'après Marshall, sur les 240,000 acres de l'Huntingdonshire, 130,000 étaient des communaux. L'organisation agraire est donc en Angleterre tout à fait semblable à celle de la Germanie.- A l'époque anglo-saxonne, quoique les seigneurs eussent déjà des terres plus étendues et certains privilèges, la condition des cultivateurs était assez heureuse, et une grande égaUté régnait entre eux. Le hide anglo-saxon, domaine ordinaire de chaque famille, avec sa virgata terrœ, comprenait de 46 à 50 acres, d'après les degrés de fertilité du sol. Il était suffisant pour produire le blé nécessaire à la nourriture de la famille. La vaste étendue du pâturage commun et de la vaine pâture, permettait de nourrir un nombreux bétail, et le bois ne manquait pas. Les premiers besoins de la vie étaient donc largement satisfaits pour tous.

La conquête normande eut pour conséquence d'augmen-

'ter la puissance et la richesse des classes supérieures et

d'abaisser la condition des simples hommes Ubres. Déjà les

rois anglo-saxons avaient parfois disposé des terres vagues

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